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CHAPITRE XIV

Depuis un an il y avait dans la mer des Inde; un mystérieux navire que nul croiseur n'avait pu approcher d'assez près pour le reconnaître. Il voguait sous tous pavill; us. Tantôt on voyait au loin flotter à sa corne le lin sans la lie du drapeau df s ro's de France, qui venaifUt d'^ recouvrer, dans la personne de Louis di- Bi)urb'>n, le légitime iiérilage de leurs aïeux : tantôi le royal-ya ht montr.'îit les seize pointes de ses doubles croix roug.' et blanche, tranchant sur le canton d'azur du grand paviikn d'Aiigleterre; d'autres fois c'éta ont les trois (ouleurs hollandaises, le ('oiihle éi usson accolé d'Espagne, ou les étoiles d'ar;.:ent des Etat.s-Uiiis d'Améri,;ue, semées sur leur champ azuré.

Un petit brii.k le l'Ile-de France, qui s'était trouvé dans

LES MYSTERES DE LONl>i\ES

ses eai)x durant im ourap;an, avail lu, à son coiiro^iiieinent lie poupp, sous les sculp!ures il'un tcusson effacé, IC nom de : La Sournoise.

Cf. peiil brick é ;ii( le seul qiii (.ùl doniur un rcns.'ignementpartil Peutêlrc d'antres avaieiil-ils at>proibé de p'u-; près !a Sournoise, — mais ceux là n'étaient point rev nus au porl

La So'jrnoise avait une. lionnêie et flère allure dccroisenr. Sa (Oque <'lfgiiilc a^roIldi^?ait grai'.'eufenient sa proue it nepré^enlait point ce nuistau des éc irieuis de mir. Hnel, pointu, allongé outre iiiesiTc; sa mùiiire hmie symi^triiiue, élancé.', navait po'ut pourlai t I élévation ex-s-^rée que donnent ordinaTeroei t h leur gréemeut les piiates, ,Ho:it toute la force eol dai.s li Micsje de leur iiarcîic

Ofi ne sut d'alord que i enser. — Les Ffariçais prenaient la corretie la Sournoise ]oiir uu aniilais; les Anglais pensaient quel t.- so lait d'un port deFraiae. Les auires nations conjeciu raient à ''sver.anl.

Puis un soupçon viiit à la fois à tout le monde. î.a Sournoise était un lorbar.

li y avail du vrai dans cette opinion, beaucoîi)de vrai La Sournoise était un forb^n, en eflel, niais c'était aussi un navire de gue re, un benu croiseur, le plus cliarninnl navire peut être qui fût sorti jamais des chantiers de S. M britannique.

C était 'a corvette la Cérés, déguisée, gnni'e, si l'on pput parler fcinsi, à taqtiel c ses nouveaux iiropriétaires avaient mis un ma<;q e f t d nu'' un fom de leur choix.

Il y avr.il environ dix huit mois que Ferons OBreane ivait quitté, v;(i: qiieui-, la rad^' de -idrey D-piiis 1 rs, i avait mené constaiinnent ne vie de trav.Ti.x et d'aventures. Ci'tle faculté la'cnte de séduction, Djus dir ons près jued'BSservissemeni,-,ue déji nous avons si^iiia'.ée en lui, n'avait point tarde longtemps à agir sur l'é iuipsg-^ hét'rn.èi:e de la corvette c Uipii>e. A.U bout de quelques moi.', il exerç.ctà son bord une sort^ liep aivoir d vin et au-dessus de tout contri^lc. — Il y avail pouiUnt U d'indomptables ratures : letuewr de bœufs P?'iliis Waterfii'd, Sm'tli, dont le ca-vclèrc froi.l et rtum é d'hVi ocrsii? n'en était i as p urreh moin<i énergique; le rui Lear enfin, vieux so!dal, blanchi dans une guerre siifS lin contre la sociét', nvnant le crime gaîinent, sreptique. beau diseur, et cons'Tvanl quelque ciose de la vive effronterie des coulisses, malgré tout e saeg qui pesait !-ursa conscience.

Qiiaiil à Randal C.rahani, depuis loHg'emps d»jà il était ^ Fergus.

^'ais, à part ces hardis scélérats, venus de Sidnty, il y avait à'bird de la Sournoise des marins, et l'on sait que les gens ds mer n'accordent leur confiance, ceci absolument et ssns exce: lion, qii'ii des marins valant mieux et sachant plus qu'eux-mêmes. L'homn:e, pour eux, n'e^t grand et respeciableqiie s'il ^ait coiiimander une manœuvre difUcile et lei'ir comni-il fautif- porte voix f^uraa une tempête. Ils ne sortent pas de là. Li li.^se d^' leur navire trace auioui» d'eux un c-rc's fatal au de;a duq'ei rien n'existe, hormis des cho-es ridicu'es à Ifur poiU' de vue, inutiles ou méprisables.

Or, Fergus n'était pas mar n.

Quant à la narœuvre, il restait, sur son propre navire, en dehors d- la hiérarchie active, et ne leprenait la première pla e qu'aux heures de con.bat.

C'était là uneconditiouanorma'e, inouïe etsingu ièr ment défavorable. Pour un matelot, le moindre i. nitre d'équipage, sachant passablement la routine de sen métier, est fort audessus d'un homme de génie incapable de fjire une épissure ou de rlianter au cabestan : qu'O'i juge ce que doit ère ce même homirede g^nie pour un niîiiire d'équipage.

Nouobsiait ces, matelots, maiires eî officiefs improvisés se ployèrent complètement a la volonté de Fergu'. Ce fut d'ubûrd, il e>t vrai, à co; tre coeur et de mauvaise giâce; ma's I eu à p'u le dévouement se mit de la partie. Puis, comme les marins n'ont p; ini couniLe de fa're les choses à demi, ce fit de la part de tous une affection respectueuse et fans bornes.

Pàddy O'CbraRe, passé second maître en récompeese de sa

belle conduite le )Our do tombal en rade d"^ Sidney, expiima:!à sa manière l'admiration de l'équipage, Lula..t que co seutirneet pouvait élre exprimé.

— Voytz-vons, Absa'on, miséfaMe tVauve, dsâii il au in>gre devenu son col'Cgu' et son ami ; — vous pou\c7. !> r- péter à qui bon vous semh era, je reiiie Dieu! Son Ilonuiur n'ist pas un niatdol, Absa'on, que dia' le!... mais, ni lé que vous êtes, je m'. Dlei d$ soyons damnés tous les deux!

D'autres mois s'écon'èreni. — La .Sour/ioise, désormais signalie au commerce et aux croiseurs, vt lesolstacUs leloubler autour d'el e, et ne dut l>ieii souvent son salut (;u'au .'anïfroiJ de maitre Sam el à la lapidite incompar.iiile de sa marche.

Il nous faiid'-f'it la p'.ume d'or de Smoll»-!! ou e pinc.CL.u du gr<.n 1 romancier améiia n Fenimore Cooper pour reir.-cr >a vi" de combats de pénis, de'pil âge qu'on menait à bord de la C rveîte la Sournoise ; piais, noas lùtil d.nué de porter l'uu ou l'autre des i.ams illustres qu ; nous venons re citer, r.oss devrions nous abstenir, sons jieiDe de vo r notre litre accu<é de mensonge. La uécessiié (Oii nous a ent aîné

10 n de Londres, notre .erire, ne fuflîr'it point à excu-er une. eonii laid. nie peinture de lav « d'un pirate, et pour avoir Iciioit dert-sier pins ongtemps à bord de la Sournoise, il nous fa'd ait l'amarrer sous London-Uridge, ce qui présentsrail de sirieusei diiTculiés.

^cus ii.us bornerons, en co. se luence, à certains faits qu'il e.-t imporiantde signaler pour rinleU;gence d- notre hiitoire.

Fergus O'Breane ne s'était ras ^aii piralp pourêire pirate.

11 a-ait iWlrecho-seen iél>'; qu'un pillage plus ou ir.oins ab< nda t, et chacuEe df se> actions, durant les -tuai r- annèis qu'il rournl les mer-, fut une pierre ajoutée an gigainesque édifice denl il .Véta t coûstiiuè l'architecte.

Il va sans dire d'abord que ses alisques s'adrrssai-'nt r ( n> • tanim;nt de préférence aux navires anglais. L» Sournoise pi il, coula ou lit sauter p'us de i â.imns de la Compagnie di's lunes, à eile seu e, que tous les cortaiies français eisemtjle.

C? n'était là qu'un détùi, moins qu'un t'éai', unbo^d'ceuvre, car, si la Com|a,.'nie dis in les devait être iti;.quée ddus e pl;.n deFergu-, celait pur M a-jtres movrus plus efCcacfs encore, tt qui saperaient far sa iia'ei'exi-teiicede ct-ilemenan i,epuissauce,run des plus solides appuis de i'Ang e terre.

Fergus mil à profit ses c oisières dans l'océan Inlien pour visiter tout le litioral. Laissant à Rsndal Graliam lecommaudeuieut de la corveite, il passait souvent à uord d'une pii.^e, etfoiàrtilde langue, excursions dan» ie golfe du B. nvalf, dan.? les mer* de la Chine ou de l'Arabie. — Il avait les lap'ersdebord et se faisait aisémenlreconna'l.e,soit.pour un capitaine marchand, soit pour uu négociant fai'afit le cCùinier- c par li»i-;iiême.

D.' cette façon il inspecta l'un après l'autre cl paiiimmcnt tous les cemptoirsde la Compagnie, a pén-nia mfme dar.s nmcrieur des lerres chaque In-, qu'an éiabUssemenl im|)orlaut va; pelait; îon e^aMfn. Ses élude» préliminaires lui -avaitui fait soupçonner de nonsbreux gemies de dissolution ; ces geimes, il h s toucha au doigt, et put ajouter une baiter.c no .velb à son p'an de baiaiile.

En Chine, iivit, c qu'on sou,- ç:.unait à peii ealors on Europe, d innombrables vaisseai.x .le la Compagnie, chargés d'o: iiim, jeter dfs cargaisons eutiée- de ce pisou sur 1 s cô es. Il sut que cet cdieux trafic ne rapportait pas moins de quatre millions sterling (cent mi litM s) à l'Angleterre.— C'é laii ii encore une aime i» lourner contre l'ennemi.

Aux embouchures de l'indus entin, ils consista une sourde fermentation jiarmi les pupUdes asservies, et devina quelle erplo-io" produirait l'approche de la moindre étincelle daus ces contrées où «es centaines de peliis princes, brualement déposs'»lés,secichaienl ou rorgraierl h ur frein au service des vainq.eu's.

Puis il regagrtai; la Sournoise, au n de ne point perdr ', par de trop longues absencts,rempirequ'il exerçait sur ces hom-

PAUL FEVAL.

BIPS énergiques et ('é'înrmais dévoui's iloiil il comptait faire les insiruiueiis de sa coKre.

Cai" sa colère avait grandi, loin de s'apaiser, et grandissait sans c sse. Parlom, sur son « hemin, il rem-ontràil l'Angleterr-, avide, envahissante, perfide, abusant de sa f^rce et <h ri-h Mit de l'or da: s l-- sang ou dans la sueur aes peupl s.

Parloul 1 — pas un !*nui'e de rivdg's sur <'.es mers immeases ' où ienom anxlai'; ne ûtconnu, ndnui'', abliorré —Partout le fommfrce de la Grande Briague é tii %eiiu, appuyé deçànon*, imposer ses tran>a(tioiis dpiiyalps

Il scmblai' que ce'.te pariie Ou glone , ayont déméiiti^ du ■ ciel, pùi é;é livrée à la main rapace de l'in-atiabe Angle- i terre Partout, cette main avait laissé son empreinte : de j la misère, des larmes, des ruines. I

Fe'guscon'emplait avec joie ces ravage'; innombrables, ces griefs inouïs, ()we D.eu s. ul pourra nombrcr et punir Cbez | lui, l'ai égresse éouffait la pitié, car il se )éjo'.iiss-,iit à voir ■ sa ha'ne si puissamment j■..^lillée, à sentir le tressaillement i mu-t (le cinqunîe million.s de cœurs oppri;iiés répandre au i cri de sa vengeance. î

En (|U'iiaui les ir.i'r.sdf i'Iiule, il ne fil qucchaii{;er de ihi'a j Ire, pour reirouv r,àde'i int villes plu.«cl: ij;nés b s infmes j bail e- comprimées encore, î ,iis pr-'tei^ h ■claler. — Au Cap, i les boers luillaiidai.'C, en Amérique, le^i deux Canada tout entiers , g^ihiîsani sous mit- b^rrib e O|)pressioii, et poussau;^ d j I Cfs cris de détresse q li devauni iruuvcr bien ôl un eflieare pt noble écho au lond d'un cœur Irançiis

Fergus saboucbaavec les boiTS, parmi lesquels il recruta se^ iquipagp» , et passa plus d'un mois dans les deux Canada.

Ce fit en se re'dantduCap en Amérique qu'il toucha Saillie Hé èi)e.

On sa t avec quelle ombrageuse rigueur les agens brilan- Biques gardaieit ce roc ariile q i d vaii êire le touibfaudu plus glorieux sjuvefain de notie à^e. Hudsin-Lowe, que 1 s Fraiiçdisu.audi.^sentsi briiyaiiimeiil,n'éiait que le docile ins irument de .-ts malire* , et ce n'éiait pas sur un val t payé pour mal faire qu eussent dû tomber ics bavardes pbilip^iques dea poètes et orateurs du coniiiiciit. Hudson Low« était le bras, à Londres oi donnait la tèie, — à Londres, d'où "ts rendit niisuére le nob e \ai ht poriaiil notre auguste souveraine, qii allait recevoir sur la lerre de France d'officielles proies allons d'amour et ue respect

Il y avait a\ec n itre reine de* ministres du roi Georges , des ministres de 1816

El les ctndres de l'empereur Napoléon dormaient depuis deux ans snus le dôme des Invalides.

Les peuples n'oiil-ils plus de m moire? ou les journaux de Fiance hientaieiil-ils lorsqu'ils nuus «ipporlaicnt Ks pompeux d tiils du triomphe poithume décerné k leur empereur?...

A Sainte Hélène, IcsFrançais, surtouttn ces premièresainées, ontenaient bien difficilem-ent la permission de rendre visiie au capiif impérial-, mais il n'en é ail pas de nicme des Anglais Fergus fut aiimis sous le iiini d un capitaine de vaisseau de ta Compagnie dunt il avait capturé le bâlimeiit.

Les rameurs de Fergus l'attendaie t sous le môle. Il était parti le maiin poiir Lon;;wood ; le soleil • tait pré- de se cou cher lorsqu'il n vint. Pendant qu'il regagnai le navire à l'ancre dans a baie, son visage respirait un ei.thou-iaiiie grave, et sou œil grdeit encore l'exprtssiou recueil ied'un austère Cl religieux respeci. y

Fergus avait passé (|u'itre heures avec le vaincu de Waterloo, avec ce iiemidi u doni la tail'e p end d-ja j-our m^us les colo^sales pronor ions d- s héros antiques ; u avait vu e géa t, dompté par la Providence et nnn po m par 1rs honimes, ce gra^ d monarque, préoipit • de si haut et préiipité si bjs que le plu» m-diocre les .apitaine< européens, Ariliur Wellesley, duc de Weiliiigton, pouvait se lair-- pei-dre ù cette heure ei A bille, e: diinner à lier lor te;rassé, d ms son orgueil gio esqueniciit ttupide, les traits du caplii de Sainc- Hélciie I

Fergus avait puisé pendtnt quatre heures aux trésors de

lintelligencc la plus vaste, la plus lumineuse, la plus hardie qui ait peut-rtrc jamais ébloui le monde.

Il revenait plein eco'cde celle parole imposante et magnilique dans l'emphase de son laconisme ; il revenait, rest.;uré d'une force U'^u elle-, ^1 revenait grandi à ses propres yeux, et calme, et afferini dans son dessein. —Que s'éiaii-il passj eiHre l'obscur i irae ei riioiiime qui s'asseyailla veille sur le premi.-r trône de l'univers.

Aux i|Uesiioiis 1 mpressies de son cùmi^aôuon, Fergus réponlait ; —Je l'ai vu...

Par tine matinée brumeuse des derniers jours de novembre, un beau brick de commerce , engagé dan; le canal Sainl- Georges , doubla la poiiUe nord de l'île de Man et mil le cap sur l'Ecosse.

Le vent el la ina'ée le poussaient rapi lenient vers le Solway, et e soleil nipnlrail encore son disque ruuge bien audessus de l'hoiiïon, orsque les aiieres du brick allèrent cher 1er un point d'assise au fond de l'eau presque en face de Dutntries.

Les matelots se rangèrent sur le pont et mirent chapeau bas, pour faire place à deux hommes (jui venaient de monter par rtcoulil".

L'u ; de ces hommes était Fc-^sus, l'autre Randal Grahara.

La cliâloiipe elaii à la mer et les atieniait. Ils descendirent tous les deux, et aussi ôt six rameu s commandés par Paddy O Chrane tirent torie d avirons vers la côte.

I a c laloupe leucha lerre. Ferj.us el Bandai sautèrent sur la grève, à ui e demi lieue au de à ce Dumfiies.

— Au revoir! dii Fergus aux K-:aielots ; — nous nous retrouverons.

Paddy ouvrit la bouche, mais aucun des jurons qu'il tenait ei rés fve pour les grandes circonstances ne lui parut (iropre à peindre son aUendrissenient , c'est pourquoi il se conlenta de soulever son chapeau en murmurant :

— M nsieur... Satan et sa femme'... qiie Dieu vous benis.se : soyons tous damnés !

Fergus fit un geste de la main ; Paddy replaça son chapeau ; la chaloupe s'éloigna.

Nos deux voyageurs s'engagèrent alors dans les terres. Ils élaient vôius simplement et portaient leurs manteaux sur le , bras. Peiiiiaiil une heure environ ils marebôrent en silence, guidés par la connaissante parfaite que Randal semblait avoir ou pays.

Apr^savoir suivi les mille tinuosilés d'un pciil sentier qui montait lorlueusemcnt de h grève au sommet d'um-ialaiss escarpée, ils arrivèrent à un p'aie.u nu, couvert seuU'i.. ntç.l el là d'une Y gétalioii éilqueel brûlée i ar les vents du large. De celte hauleui, l'œii s'é'ançaitù une dislance énorme^ domiuml au loin la p eine mer à l'occident, et au sud, de 1 autre côté du golfe, les côies dentelées du comté de G.mLierland.

La brise s'était levée, et l'on voyait le broU'Uard chassé par un vent d'ouest vers la partie la plus étroite de 1 entonnoir du Soiway.

Fergus el Randal s'arrêtèrent.

A perle de vue, du < ôié de l'Iilande, le brick de commerce qui les avait amenés montrait ses hautes voiles rougies jar les rayons obliiiues du couchant.

Fergus passa h main sur son front. Son regard se te'gnit de iiièl.iiiciilie.

— Encore un peu et nous ne le verrons plus, dil-il ; — la loile est tombée sur ! ' pr mier acte d- nuiic; drame... Quel sera le se. oiidi' .le crois le ^a^oi^, mais l/icu seul le sait. — Vo ià qnaire ans que je travailie, Randal.

— Hl depuis deux a"S déj;^," Fergus, vous êtes assez riche pour meiicr la vie d'un prime, rep||.,jua Graliam — Ass rémeui, à votre place, je prendrais du bon tcirips; j'iia s à Londres; j'éi'raseiais de mon luxe cet impertiiient Çodfrey de Lancesler.

— Java s ou+iliéGodtrey rie Lancesler.

— Oui, vous éies cumme cela, reprit R<indil ; — je sais de vos secrets tout juïte ce que vous avez voulu m'en dire et

LES M1I6TERES DE LONDRES

parfois, comme aujourd'hui, je découvre par hasard un tout petit coin du mystère de votre cœur. Je ne me plains pas. Peut être votre secret tout entier serait-il trop lourd à porter? Je sais votre but... du moins le but que vous vous proposiez il y a qua re ans.

— Il a pu changer, interrompit Fergus.

— Tant mieux ! mais gardez tout cela pour vous,0'Breane, et usez de moi comme si vous n'aviez rien à m'apprendre.

— Merci, dit Fergus avec distraction.

Il regardait les côtes d'Angleterre, et son œil s'allumait insensiblement jusqu'à devenir bientôt brtilant de haine et de menace.

— J'y viendrai , murmura-1-il ; — je mettrai quelque jour le pie.l sur tou sol maudit; mais pas avant de t'avoir entourée d'ennemis et de i iéges. J'ouvrirai patiemment la tranchée avant de donner l'atsaut... mais que c'est long, mon DifU I et flu'il me tarde 1

Randal le considérait avec une curieuse attention. — Le visa'^e de l'Écossais, dont le bas était maintenant caché par une barbe épaisse d'un rouge plus clair et ,1 la f o s plus ardent ([ue ses cheveux , avait une expression mal aisée à définir. La lumière arrivant sans obstacle à sa prunelle bleue, que ne prolég-'ait point l'ombrage ordinaiie des sourcils, y mettait un rayonnement particulier d'audice et de franctiise; mais , sous cette hardiesse, il y avait en ce moment de doute une sorte d'hésitaion involontaire, naïvement indécise entre la so.licitude paternelle d'un vieux serviteur pour son jeune maître et lerespeit d'un soldat pour son chef.

— La route est li>ngue, dit-il eniin en secouant sa préoccupatioQ pour reprendre l'insouciance iiaîurelle à son caractère;—ncus avons sept ou huit milies à faire pour arriver à Sainte-Marie de Crewe. Si vous m'en croyez, nous nous mettrons eu marche.

Fergus tourna incontinent le dos à la mer, et le voyage ccntiiiua. %

le pays présentait cet aspect pittoresque et demi-sauvage des campagnes de 1 Ecosse. I.e jour baissait rapidement, allongeant démesurément les ombres 1 1 donnant au pay.--age une physionomie de plus en plus sombre. R;indal semblait se rc^connaître parfaitement au milieu des mille routes qui se croisaient à chaque paî. Fergos le suivait, perdu dans ses peiiSée?.

— Mais esi-il possible, ditbrustiuement re dernier, que persoNU? ne connaisse l'existence de ces souterrains?

— Des ppyples ont vécu mille aas av,int de découvrir la mine d'or qui gisait sous leurs pieJs, répondit Randal. — De mon temps, je puis vous affirmer que ces caves immenses étaient imonnues; et si, au .iiu d';jller dans le> montagnes, j'tliis resté caché l,'i, les juges de Glasgow n'auraient point eu la peine de ra'envoyer sur les pontons. — Elles ont deux issues qui défieraient l'œil le plus malin : la première donne dans le sa'on d apparat du château deCiewe. . un noble édifice, ma foi, mais qui tombe en ruines et que vous pourrez acheter pour une mi'ère; la seconde s'ouvre, ou plutôt Se ferme, dans la propre maison qu'habitait mon père et qu'il habile peut-être encore. Cette seconde issue est masquée par un pan de muraille lournaiit autour d'une poutre qui lui sert de gonds. A voir ce vieux fljur, Fergus, les constables réueis des Trois-Rovàumes déclareraient qae nul passage n'a pu exister là depuis des siècles. Les antiquaires d Edimbourg, — je vous dis la pi're ^érit*', — font remonier cette constructon ;tu temps d'Alfred-le-Grand.

— Et ces souterrains sont vastes ?

— Moi père s'y est perdu dix fois en les parcourant pour y chercher les trésors des abbés de Sainte-Marie. C'est grand comme Saint-James-Park.

— Mais votre père, Randal, ne peut-il avoir révélé leur existence?

— Je vous dis que mon père y cherchait un trésor.

La nuit était touta-fait noire. Nos voyageurs laissèrent sur leur droite la ville d'Annan, dont les lumières brillaient au loin à travers les branches dépoui lécs des arbres, et, quit- 'ant les sentiers où ils avaient marché jusque alors, ils s'en-

Î-ÏJ SIÈCLE. — VI.

gagèrent dans une route plus large et un peu mieux tracée qui servait de crand chemin entre C^rlisle et Glasgow. Nos lecteurs lonoaissent cette route pour y avoir suivi déjà la chaise de poste de Frank Pcrcevai conduite par Sauiiia l'aboyonr, la nuit où se passèrent ces événemens étranges et terribles qui amenèrent la mort de la malheureuse Harriet. Rûndal s'arrêta précisément â l'endroit où la chaise de poste de Frank se heurta contre un tronc d'arbre posé en travers du chemin.

— C'est ici, dit-il : la maison de mon père est de l'autre côté du bols.

Deux minutes après, le bois était traversé, et ils apercevaient les lumières i\.'. la maison de Randal. A leur approche, un chien aboya f>rtement.

— Oh I oh I murniiira É ossais, notre vieux Bill est mort, je panse : ce n'est pas la voix de Bill.

Sa voix tremblait légèrement tandis qu'il parlait aioïi. Quelques pas seul^^ment le Sf'paraii'nt de la maison; il les ftanihit d'un saut f t mit sa main sur le loquet d> la porte.

— La porte est fermée en dedans, dit-il : mon père ne fermait jamais notre porte!

Il frappa. Une fenêtre s'ouvrit.

— Le vieux Randal Graham ? demanda l'Écossais d'une voix l'Ieine d'émotion.

— Voilù doux ans qu'il est mort, répondit-on. La fenêtre se referma, Randal ba'.'sa la tête.

— J'aurais voulu le faire riche sur ses vieux jours, murmura t-il ; mais le voilà mirt, et un étranger habite notre maison... Ah I me voilà leul au monde-, Fergus, et plus à vous que jamais.

Fergiis lui serra la main en prononçant quelques paroles de coiiKoiation.

— Oui, oui, moasieur CBresne, reprit Randal. Nous devons tous mourir; mais j'aurais mieux fait de rester auprès de lui Ah ! .. Et c'e.st MacNab qui a roire mais'-ia 1 Je l'ai bien reconnu. On dit que c'est un honnête homme, celui-là,,. Sa fenêtre s'est fermée pourtant sans qu'ii ait offert un gîte aux voyageurs.

— Eiesvous bien sûr que ce soit Me Mac-Nab? demanda Fergus.

— Jen suis sûr, et j'en serai plus sûr fout-à-l'heure, car il faut que je passe !a nuit dans la raaiso î de mon père et que je dise un bout de prière dans la chambre où il est mort... car il est mo:t ! ajouta t-il d'une voix où il y avait des sanglots coi tenus. Oui, oui, vous avez entendu cet homme?... Il est mort il y a deux ai'. — Allcms, Fergus, en marche : je vais vous conduire à la ferme de Leêd, puisque vous voulez voir Mac-Far!ane , et puis je reviendrai ici, où mon père est mort. Etje n'aurai pas besoin, voyez-vous, de demander l'hospitalité à MacNab I

Il tcurna la maison et se prit à marcher à grands pas dans un taillis parsemé de ruines. Fergus le suivit. Au bout de dix minutes, ils longèrent la muraille d'un parc au milieu duquel s'élevait un vaste édifice que Fergus conjectura être le château de Crewe. Puis îls redesi^endirent le versant de la colline et arrivèrent à la ferme de Leed.

Randal la montra du doigt à Fergus et s'enfuit en courant"

La porte de la ferme était ouverte Fergus entra.

Dans la palle commune, autour d'une table servie, une jeune femme et deux charmantes petites filles prenaient leur repas du soir. Sons lejnauteau de la cheminée se tenait un homme, U tête cachée entre ses deux mains. Au bruit que fit Fergus en entrant, cet homme se redressa et montra un visage pâli au milieu duquel se mouvaient deux yeux éteints et comme égarés.

Fergus s'avança vers la jeune femme, tandis que les deux petits anges rougissaient et souriaient dans leur effroi enfantin, et demanda monsieur Angi'.s MarcFarlane.

L'homiae qui était sous le manteau de la cheminée se leva. Fergus ne se souvint point de l'avoir jamais vu.

PA.UL FÉVAL

CUAPITEE XV

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