‹ Les amours de ParisChapitre 172 sur 190 · UNE RESSEMBLANCE · texte numérisé non relu

UNE RESSEMBLANCE

La jeune femme à qui Fergus O'Broane s'était a<!re5sé en entrant dans la ferme de Leei é(ait belle, mais portait sur son visage triste e* doux des traces de souffiance. Quant aux deux enfans qui se lenaicnl à ses côtés, jamais têtes plusangéliqi.es ne tombèrent dugrarieus et naïf pinc.au de Gre.^ïe. L'aUiée avaii trois ans, l'auti-e deux aBS à peine. Elles souriaie'it et mettaient leurs jolies joues roses lUus le sein de leur mère, éfiandâut comme un suave rayon de joie parmi le lugubre aspect de cette maison où semblait rcgner !e deuil.

La jeune femme répondit à laqu-stion de Fergus en d^si* gnant son mari, qui se tenait à l'écart sous le manteau de la cheminée.

Fergus le considéra longtemps avec attention.

— Y a-t-il donc uneautre personne qui portele nom d Angus MacFarlane?demanda-t-il.

La jeune femme bais ■= a les y«ux avec un ténible sourire. Son mari s'avança lentement vers Fergus.

— Il n'y a qu'un seul homme pour porter le roffi que vous venez de prononrer, monsieur, dit-il d'une voix sombre, — etc'estun de trop! .. Ceiis qui l'ont vu aux joars de son bonheur se retrouvent avec lui face à face et lemécoiinais- Sviiif.,. Cfi qu'i' a bien souffert!... Marc-Farlane, lui, reconnaît encore le visage de ses amis, mais il ne sait plus leur nom.;. Comment vous apprlez vous ?

— Quoi I murmura Fer^ius dacs son irrésistible étonnemerit, vous seriez Angus Mac-Farlane? Mais, en effet. . quoique vous soyez bien changé...

— Comment vous appelez -vous? répéta le fermier. Fergus prc nonça son nom.

Les irait-, flétris d'Angu^ Mac-Farlane s'animèrent d'ui'e sorte de joie.

— Soyez le bien venu, O'Breane, dit-il en lui tendant la main ; — femme, embrassez votre frère et le mien .. enfsns, fêtez l'ami de votre père! Il faut nous réjeuir ! .. Il fnu nous réjouir! ..

Mistres."; Mac Farlane prit ses deux petites flUes par la main et les amena devant Fergus.

— Clary, et vous, Anna, dit-elle doucement, baisez l'ami de votre père.

Claiy tendit son front en rougissant ; .\nna sourit et s'enfuit.

— Réjouissons-nous! répéta le fermier ; — Amy ! n'yat.il plus de vin de France dans les caves de Leed I... apportez du vin de France ! ... Que Duncan aille chercher mon frère Mac-Kab !... Il faut nous réjouir.

Le ton d'Angns contrastait si étrangement avec ces joyeuses paroles qu'une larme se balant» aux paupières d'Amy, tandis qu'elle répondat : ,

— Vous aurez du vin de Fra:ice, Mac Farlane, et je vais envoyer Dunca'i chercher notre frère Mac-Nab.

Fergus 1 arrêta d'un geste.

— Angus, dit il, vou.-; savex que monsieur Mac-Nab ne m'aime pas.

— C'est vrai... Pourquoi cela ?

— Parce qu'il protégeait Godfrey de Lancester autrefois.

— Whit'.-Manor ! s'écria le fermier qui chancela ei tomba sur le siège qu'il venait de qiiittf-r, comme s'il eût rtçu un coup dans la poitrine-, —pourquoi me parle ton de White- Manorl... Sortez, Amy 1 Emmenez les enfans I. .. Ah I Fer-

gus O'Breane, je suis aise de vous voir. Nous allons causer de Whi eManor.

Mistress Mac-Farlane se dirigea vers la porte avec Anna et C!ary Avant de s'éloigner de Fergus, elle lui dit à voix basse et avec i^n gc'^ie suppliant :

— Il s'est passé de douloureux événeitiens, monsieur... Et Dieu a mis un voile sur l'esprit de Mac-Farlane... Ménagezle, je vous en prie I

Elle sortit. Fergus s'approcha du foyer et s'assit auprès de Marc Farlane.

Angus, durant ces quatre années, avait vieilli de quinze ans Son front était ridé. Ss franche et Iciya'e pbysionow;ie avàit revêtu une expression de sombre amertume, et le?, mèches bouclées qui s'é hapiaiei.t de son bonnet -^e ta' tau se mélangeaient presqiie ég^iK-uieiU de chev ux blonds et de ces tils funestes qui ont le bri'lar.t et la dureté du crl.-tal.

Fergus le (Ontempla un instant avec tristesse et compassion. AUKus et lui s'étaient aimés autrefois d'instiiia et comme on devitnt aiaoureux d'une feiniiie. Ce sont ces amitiés-là qui rest ni. et q'ii. oubliées, renaissent foujour« fortes et vives, prcp qu'elles ont leur source aillturs que dans l'estime, ailleuis que dans la convenance- muiuelle des caractères et des seiitimens, tcutt s choses raiioni,ées et parconséiiuent périssables, parce qu'elles ont leur sourÉ.;e exclusivement dans le cœur.

Oc, le (ODur ne change jsniais lorsque les sens'ou l'intérêt ou l'ambition, ces conseillers mauvais et perfides, ne lui soufflent pas l'inconstance.

Et OBteane, ainsi que Mac-Farlane, était au-dessi s de i'ii-itéfét. Qnantàl'ambiiion, Angus nela connaissait point; Fergus avait une passion autre et pus fa* e.

— Je croyais vous retrouver heureux, M c-Farlane, dit le nouve,;u venu après un silence.

— Je suis heureux de vc us revoir, frère Fergus, répondit le f riHier qui serabai! tvoir repris un peu de calme; — je pleurai des iarrats décolère, il y a (juatio a.,sntai!itenai.tde i.ela, lors ;ue j'appris votre ma'heuc... Fergus! mon noble ff en Fergus accusé if assassinat, —ccnda-iiné pour assassinat! Car je rie sus votre a msat ou ([u'avec le verdict dt juiy .. El ce lut la faute de Mac Nab (\r.'\ i e voiis î.imait pas... Embrassons tfous.OBieaDC, et ditts-m^i que vous m'aimez comme auireiois ^ . .

— Je suis toujours votre frère, Marc-Farlane... et, dans le projet qui ocupe ma vie, 'vous avez votre place et votre rôle... et vous êtes en c-i monde le seul homme à qui je montrerai le fond de mon cœur.

Angus pas; a la main si;r son front.

— Des projets! nuirmura-t-il ; — je n'en ai point, nuii j'éiiouserai ies vôtres, mon Irère... Oh ! (jue vous Êtes jeune et beau, Fergus !... Mary vous aimnit bi-n. .

— Je n'osais vous parler de Ma^y, murmura 0 Breane.

— Versez du vin ! s'écria iefermi^T; — où est le vin de France?... Tend z voire verre, ami, etbivez!

Il s'était levé et avait mis un flacon débouché dans la main de Fergus.

Celui ci trempa ses lèvres dans le verre; Angus l'acheva d'un trait et reprit :

— J'irai bientôt, moi aussi, àBotany-Biy.

— Pourquoi? demanda Fergus p'onné.

— Parce que je tuerai le comte de While-Manor... Je ne sais où il se cache maintenant .. je ne puis l'atteindre... Mais il reviendra, Fergus... J'avais toit de dire que je n'ai pas de projets : j'ai un proje'.

O'Breane garda le silence.

— Versfz du vin ! reprit encore Angus; -^nous sommes ici pour nous réjouir, parla mémoire de mon père!... Ahl Fergus, mon père vivait au temps cù nous étions àLoudres .. et ma sreur était heureuse...

— Je vous prie, Mac-Farlane, dit Fergus, apprenez-moi tout ce qui touche b pauvre M-iry... Je devine un malhiur.

— Devinez dix malheurs, OBrcanel.. Le bien de Is famille nous a été enl-'vé par un procès inique... M.in père est mort .. ma suuir... Combien de larmes une femme peut verser avant de mourir I

LES MYSTERES DE LONDRES

— Mary n'est-elle pas comtesse de White-Manor?

— Je le tuerai ! prononça Angiis avec une explosion de haine, coremc si ce nom eût eu le pouvoir de tendre souda-nément en lui loutrs 'es fibres de la vengeance et delà colère; — oui... Mary est comtesse de Wliite-Manor... clleréiait du moins...

— list-elle ilonc morle ! sVcria Ferguj.

— Elle a un un Tant, mon frère; elle ne pent pas mourir.

— Mais, au nom de Dieu, qu'y a-l il a'ors?

— Buvez, Fergus ! dit Mac Farlane avec uu rire convulsif e( amer ; — je le iuerai... Wac Nab ava t sgi poi.r le mieux, je pense II croyait faire le bonheur de !a pauvre Mary, .oui, oui, mon frère, Mary s'est appelée la co" H'ssede U'iiiie-Manor, ['arce ijui'Mac-Nabvoulait qu'elle fûlriclieetheureusc... buvez, O'Breane; il tant que nous fêlions votre retour... je ne sais si elle est ridie, nuis jp sas bien qu'elle est mallieureuse... Pauvre Mary 1 voilà huit mois maintcpant que je reçus une lei tre d'elle. . vous la lirez, O'Breane. . moi, je ne puis pbs la lire . Je n'ai jamais rien iiimc' en ce monde autant ([ue j'ainiaisMary, mon frère, et c'est pour «ela que je voulais la vo r voire f^n me .. Ah! c'tùl éié un jour heureux que le jour de voire mariage I

Augus se leva et cuvri' unearnioir.' où il prit un portefeuille. Pjri.ii IfS papiers qui s'y trouvaient, il en clioisitun amo'li cl tioissé par de frequens conta' Is. Il le déplia d'une main tremblante.

— L'aimez-vous encore, Kon frère? demanda- til brusquement.

— Je l'aimerai toujours, répondit Fergus.

Fergus ne mentait peint et ne se (rom|.ait pas. Durant les quatre années .^ui vit-nnent des'ecou er, l'amour, d"i;lla p.rt df-vait èl-^e désormais si grande dai^s son existence, avait sommeillé en lui. C est a peine si, çà itiù, ;l avait noue en passant quelqu'une de ces passi^gères intrigues, romaiiS d'un juui, donll'oybii dechirelespag'S parcourues, et qui ne laisseul point de trace au cœur. Il n'y av;iil donc en lui aucun

cuvniir autre ijue celui de M.iry. —Plus lsrd,îles souvenirs devaieir abonder ; son cœur, donné sai'S réietve, repris sans remords, alla'l glisser mollement sur h pente fleurie de l'inconstance, laissant derrière lui le.i larmes, mais rej;ardant ea ^van' toujours et ne voyant lu que des ^ourires. Son âme et ses sens allaient faire exiè.-î ne riéliies, romme ponrcompenser lespuissan» labeurs et les fatigues fécondes de son esprit. Il alldilaiuer partout, aimer beaucoup quoiiim vile, dompter ^anî elï' rts les résistances les jilus fières. être heureux (liais le fens vulgaire du moi) assez pour remplir une longue page des seuls noms de s-ts maîiresses, et pousser si loin ses,rens'.ielles di^urjuches de cœur que loi't cœur autre que le .sien en fût resté m.ort, usé, péirifié, blasé, iUais son coeur, à lui, parmi ees excès de bonheur, après ces folles gageures d'ardeurs prodii-'iiées, d'amours j-léi s en largesses à toutes les femmes dignes et indignes, devait/ester neuf et fort, et tout pli-iii de jeunts élans,— et ne ooint perdre, aux mille trottem'Hs d'une vie d aventures, les déli atesses exquises de la fauilté de sentir.

Pour les h jmmes ainsi faits, l pa'sé, rappelé aux heures de rêverie, a des joies iiicomparatdes el d.'s vuluplés que le l)Iais'r préenln." sait roint ét;aler. Leii, niénioire est lecicl des musulmans. Là, dans lanuag'^ure atmosphi^re des extases^ passent et sourient tour à tour les f-mmi's autrefois timées. Qu'elles sont belle.i I combien srni l'oux et cliarrnans les mois qu'elles murmurent à l'oreiilel Que de fierté dans ce maintien! que d'aba: don nai'fdans ceiie pose 1 .. Oh I celleci sourit comme on ne vit jamais sourire ! Cetie autre baisse les yeux, mais est ce ass z du voile de ses longs cils i oureadier la passion qui bi ûle el languit dan.î f-a noble prunelle ? Tout est bi^au, tout est ravissement el délices, tout, jusqu'à cette p- rie balancée, — une larme, hélas ! — qui se suspend aux paupières de la vierge vaincue...

Fergus ne se trompait point, en ce sens que, parmi ces souveiiirs, évoquf's souvent, celui de M iry devait être toujours le pretnier, le p us aimé, le plus pur, — le seul pur, j peut être. i

Mac-Farlane revint vers le foyer, J

— Elle vous aimait bien ! dil-il ; — mai* [lourquoi parler ' de cela?... Voici sa lettre... sa dernière lettre,.. Depuis ju ! suis allé à^>ôndres pour la chercher; je ne l'ai point

trouvée

F«'gus prit la leîire qu'on lui présentait. — En pli;.';ieurs endrcits les caractères .étaient h demi effacés par les larmes, Élaient-ce des larmes d'Angus ou des larmes de la comtesse d-e White-Jîanor?

Voici ce que. disait la lettre :

« Mon chère frère,

» Quand j'ai appris par votre dernier message que votre

intention était de venir à Londres pour me consoler, pour nie

] protéger, mon cu'ur s'est élancé vers vous avec reconnais-

j sance et tendresse Oh! vous m'aimez, vous, Angus, et vous

j êtes tout seul ici bas pour m'aimer. Je pense que je retrou-

j verais un peu de joie à vivre près de vous, à vous voir bien

' souvent, à sentir autour de moi les murs chéris de la maison

de notre père...

" Mais il m'est défendu d'espérer ce bonheur, mon frère.

» Le soir même de la réception de votre lettre, j'ai (juitté

la maison que j"habjt;iis depuis Irois mois. Je l'ai fait pour

éviter votre présence. J'ai besoin de force, el si je vous

voyais je deviendrais faible.

" Mon bon frère, je vous aime, vous le savez bien ; pardonnez-moi si je vous fuis,

■> Je suis sous le coup d'une menace affreuse et terrible,.. Ma pauvre enfant, .Alac-Farlane, mon enfant bien-aimée!... S vous saviez ! . . i»

— Où en êtes-vous, O'Breane? demanda Angus en ce moment. — Vous souvenez-vous combien elle était gaie autre fois?.,. J'ai son sourire devant les yeux... Cela fait du mal.

Il allonge ses deux mains sur ses genoux et demeura l'œil fixe, la tête penchée sur son épaule... Fergus poursuivit sa lecture.

« Si vous saviez, mon frère!... Vous êtes hardi et généreux; vous voudriez me défendre, attaquer ces hommes qui me fout si malheureuse .. Angus. je vous connais, vous le voudriez... et ce serait un horrible malheur.

« J'aime mieux soutfrir. Je suis heureuse de souffrir. L'idée qu'on tenterait de finir mon supplice me remplit d'angoisses.. Ne vous fâchez pas contre moi, mon frère; si je m'éloigne de vous, c'est pour ma fille,

" La vengeance de milord a été bien cruelle! Vous savez qu'après la scène honteuse de Smith-Fields il m'a pris ma fille. —Mais vous ne savez pas tout, Angus. îlélas ! c'est là un malheur qui ne se devine point,

i> Ma fille, ma pauvre enfant chérie est entre les mains d'un scélérat sans foi ni cieur, qui l'élève Juin du monde, d'un scélérat, choisi peut-être pour jeter dans son unie d'ange des germes ds honte et de corruption.,, •

— Pauvre Mary' dit Fergus.

— Où en êtes-vous, O'Breane?,,,

— Il faut partir, frère!,., à tout prix, il le faut!.,

— Je sais où vous en êtes I murmura Angus en baissant la tête; — lisez encore...

" , , Ma fille est prisonnière, et son geôlier est un monstre d'avarice et de cynisme, qui raille impitoyablement mes larmes et lève sur moi un impôt périodique pour ne poin frapper mon enfant.,. Moi, je reste i Londres, touj ours à la charge de cet homme bienfaisant qui eut pitié de moi lors* que j'avais la corde au cou sur le marché dô Smilh-Fields..^ Mon frère, qui me connaît, n'aura point à ce sujet de pensées mauvaises,

» Je reste à Londres parce que je suis plus près de ma fille, parce qu'il me semble que je veilfe sur elle.,. Je ne la vois point, hélas! cet homn-e prend mon or et me refuse im . pitoyablement la gr;ke d'embrassBr mon enfant, no fût-r? que durant son sommeil,

n II obéit à milorJ mon mari...

PADL FÉVA.L.

» Je me cache, parce qu'il ne faut pas qu'un (fi! ami voie ma profonde détresse. Nul ne pourrait me voir, et vous moins que tout autre, mon noble Angus, sans essayer de me secourir et de me venger. ■<

» Me venger!.".. Oh! savez-TOUs, Angus! cet homme me l'a dit... Et il le ferait, mon Dieu!... A la moindre tentative, il la tuerait. . •

En écrivant ce dernier mot, qui était presque illisible, la main de la comtesse de White-Manor avait tremblé violemment.

— Mais ce sont lu des craintes folles! s'écria Fergus. Quel que soit cet liomme et si profonde que puisse être sa perversité, pourquoi tuerait-il un enfant?... D'ailleurs, on peut agir avec prudence... le prévenir..

— J'ai écrit tout cela, mon frère, et il y a six mois que IHary a dû recevoir ma lettre... Elle ne m'a pas répondu: ses craintes ont été plus fortes que la raison.

Il y avait encore deux ou trois lignes. Fergus continua :

« Et puis, disait la pauvre femme, j'ai un espoir, un bien doux espoir, Mac-Farlane... Cet homme a mis auprès de mg fille un muet et une malheureuse créature, dont le cœur n'est point méchant... Un jour, peut-être, je parviendrai à la gagner, et alors il me sera permis d'entrer dans la chambre de Suky, de l'embrasser, de la serrer dans mes bras... Oh I que de bonheur, ijue de bonheur, mon frère ! elle me sourira, croyant faire un doux rêve... N'est-ce i)as que cet espoir suffit à excuser ma fuite?... n'est-ce pas que je serai alors la plus heureuse des mères?... »

FergBS ferma la lettre. Il y avait sur son noble visage une double expression de pitié tendre et de profonde indignation. Il leva les yeux sur Angus qui avait gardé la même posture, et qui, suivant d'instinct la lecture de cea»lignes couiiues, avait deux grosses larmes sur la joue.

— Il faut la sauver, dit Fergus.

Mac-Farlane secoua la tête. Ses larmes se séchèrent et son front se rida.

— Il faut la Tenger! répondit-il.

Puis il ajouta en laissant éclater sa voix :

— Cet homme qui la martyrise et qui tue son enfant, je sais son nom qu'elle ne veut point me dire... C'est White Manor... White-Manor, par lui-même ou par un de ses suppôts.. Buvez, O'Breane! buvez, mou frère 1 vous ne savez pas tout encore.

— En effet, dit Fergus, certains mots dans la le.tre de notre malh-ureuse sœur n'ont point de signification pour moi... Elle parle delà scè^e honteuse de Smilh-Fields.

Angus était plus pâle qu'un mort.

— Vous voyez bien que ma msin ti:en)ble trop poar verser le vin, murmura-t-il en essayant de sourire. — A boire, mon frère; j'ai soif. . Ah! ah ! vous voulez savoir ce iiui se passa dans SiHitli-Fields?...Ecout8zdonc, par le, nom de mon pèrel Mais avant, regardez le couteau qui doit tuer tôt ou tard Godfrey de Lancesler.

Il fnha violemment dans le chine épais de la table son lengdirck écossais, dont la lame vibra longtemps et rendit tine plainte.

— Ecoutez 1 reprit Angus : — Il y a trois ans... deux ans et demi, les journaux racontèrent une évasion hardis, exécutée au ijépôt «le Boiany Bay... Vo're nom était parmi ceux des fugiiifs. — Ma sœur devint enceinte.

Deux mo's après, les journaux en.ore annoncèrent que les évadés de Botany-Bay étaient à Londres depuis longtemps. Pour la seconde fois votre nom se trouvait dans leurs colonnes.

Un bruit courut; quelques-uns l'attribuèrent à Brian de Laiicester, le frète de Godfrey, qui est loht jeune, mais qui, déjà, fait à son aine une guerre sans merci. Ceux là .se trompaient : je connais l'hcnorable Brian, qui est un noble et généreux cœur... Toujours est-il que ce bruit rappelait vos fiançailles avec ma seeur, vos anciennes amours, et disait...

Fergus, mon frère, sur votre honneur, combien y a-t-il de temps que vous êtes de ntsureu Angleterre ?

— Douze heures, répondit Fergus.

— N' voyez pas dans me.s parole.^, frère, poursuivit .\n" giis avec hauteur, l'expression d'un soupçon indigne... Mary Mac-Failane peut être malheureuse, et ne peut pas être coupable .. Ce bruit disait que-ous l"avif.z revue.

Et sa grossesse avançait... et White-Manor, le misérable, ouvrait avidement l'oreille .H tontes ces caloï^inies... Il se repentait sans doute, lui, le pair opulent, d'avoir donné son nom à une pauvre fll le.

Voie ce qui arriva. Mary mit au jour un enfant. White- Manor se fit appo-ter le berceau dans son appartement et le cùiisiiléra lofigtrmps en silence. Puis on le vit parcourir à grands pas sa chambre en murmurant d'S paroles de menace. Il trouvait que Tcrifant vous iesi?euiblait, OBreane.

— Amui ! s'écria Fergus étonné.

— A vous... Mary vous avait tant aimé !.. Quoi qu'il en soit de cette resseniblance, réelle ou imaginaire, les soupçons de Godfrey de Lancester en acquirent une force terrible... G'ti se j-assait à White Manor, dans 1- Northumberland, tout près d'ici... Mai.^ il y avait bien longtemps que Godfrey nousavaitéloignés, Mao-Nab et moi ; nous n'avions plus la permisMon de visiter notre sœur... Ah ! Fergus, Macisab est un honnête cœur, bien qu'il ail contre vous des préventions condamnables! Il s'esî souvent repenti d'avoir prêté les mains à te mariage... mais que disais je ? Quand je parle de tout cela, ma pauvre tête se trouble et il tait nuit dans mon cerveau.

— La ressemblance... dit Fergus.

— Oui, oui, interrompit Mac Farlane ; je me souviens... La ressemblan:e! MaoINab et moi, nous i-'avions donc aucuueidéede ce qui se passait à White-Manor... Godtrey ne mit pas le pied dans la chambre de sa femme tant qu'elle garda le lit... Il ne revit point l'e.ifaiit etdéi'eiîdit qu'on le montrât à sa mère.

Au bout de qu-nze jours, Mary fit ses relevailles. Pauvre sœur! Elle avait demandé bien des fois avec larmes son enfant, et ne le voyant point venir, elle le croyait mort, sans doute... mieux eût valu que l'enfant fût mort, en effet, OBreane.

Ce jour, Godfrey de L.^nce,'ter se rendit chez sa femme. Il était suivt de son âme damnée, on vil coquin du nom de Gilbert Paterson, qui portait un berceau entre ses bras. Mary faillil tomber à la renverse, tant elle ressantil de joie. Elle riait, elle pleurait et baisait les mains de Gedfrey de Lancesler. '

Puis elle s'élança vers le berceau et voulue soulever le voile dont il était couvert pour dévorer de baisi?rs cette frêle créature qui allait être désormais sa passion, son amour, sa vie. Godfrey la saisit brutalement i ar le bras et la força de s'arrêter. Gilbert mit le berceau sur une table, au milieu de la chambre.

— Madame, lui dit White-Manor en arrachant le voile du berceau, —cet enfant, qui est le vùtre, n'est pas à moi

Mary le regada, stupéfaite.

— Cet enfân^ est le fj uit d'un crime, poursuivit Godfrey qne prenait un de ses accès de rage insensée ; voyez, voyez, madame I et osez diie qu'il ne lui ressemble pas!

— A qui? demanda noire pauvre cœur.

— û. mon aisassin, madame, à l'homme que vous avez aimé, — à Fergus O'Breane.

— A Fergus ! répéta Mary dnnt le front s'édaira de joie. Ce fui sa condamnation. — Godfrey, en apeicevani ce

mouvement iiivoloniare, qu'il compta pour un aveu, devint bléiHe lie rage, et. daus sa fureur folle, leva la main comme pour écraser l'enfant.

— Milord ! oh ! milord 1 s'écria Mary en tombant sur ses gciioux, épouvantée; —ne tuez pas votre enfant !

Godfrey se retint et se prit à sourire.

— Mon enfant! dit-il avec amertume;— je crois que je serais devenu bon si Dieu m'eût donné un enfantl...

Il dit ceb, Fergus, le damnable hypocrite],..

LBS MYSTERES DE LaNDREb.

Ma sœur voulut protester de son innocence, car elle venait seulement de comprendre ce dont elleétait accusée, mais Godfrey lui ferma la bouche par un grossier sarcasme et reprit :

— Regardez bien cet enfant que vous appeler le mien, milady; regardez-le bien longtemps et de tousvosyeux, car vous le voyez en ce moment pour la dernière fois !

Mary joignit les mains, brisée par ces cruelles paroles.

L'enfant était une charmante petite fille qui souriait doucecement. Mary n'avait jamais vu de p us beau, de plus angélique visage... Ah! Fergus, c'est qu'il doit sembler angéliquc et beau, l'enfant qu'une jeune mère voit pour la première fois, l'enfant dont on veut la séparer pour jamais.

Elle pleura, elle cria, elle se traîna aux pieds de White- Manor.

Celui-ci ne bougeait pas. Il semblait trouver un barbare plaisir ù prolonger celte scène déchirante.

Enfin, lorsqu'il fut ivre de sanglots, il fit un geste. Gilbert emporta l'enfant.

Mary était sans mouvement sur le plancher. White-Manor la somma rudement de se relever. Elle se releva. U la poussa devant lui de marche en marche jusque sur le perron duchâteau.

Ici se trouvait encore Gilbert Paterson, qui avait à la main une corde de chanvre. Sous le perron, tous les domestiques et tenanciers de White-Manor étaient réunis. Au portail de la cour, il y avait une chaise attelée.

Godfrey prit la corde des mains de Paterson, et...

Angus s'arrêta tout-à-coup et se leva en disant:

— Oh! je le tuerai, je le tuerai, Fergus, par la sainte mémoire de ma mère!...

Il tremblait et haletait. Les mots tombaient avec peine à travers ses dents serrées.

— Et que fltil? demanda Fergus, qui tremblait aussi et dont le front se couvrait de sueur.

— Ah 1 s'écria Mac-Farhue avec un gémissement étouffé ; — ces Anglais sontlâches et n'ontpointde pitié, mon frère... Mary était Ij, pâle et sans force... Il pesa sur sa main et la fit se mettre à gi-noux sur la pierre du peiron. — Puis il passalacorJedecLanvreaulourdesoacou en disant à haute voix :

— Qui d'entre vous veut acheter cette femme ?

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