‹ Les amours de ParisChapitre 174 sur 190 · CE QUE FERGUS O'BREANE AVAIT DANS LE CŒOR ET DANS LA TÊTE · texte numérisé non relu

CE QUE FERGUS O'BREANE AVAIT DANS LE CŒOR ET DANS LA TÊTE

Fergus tendit la main à Mac-Farlane, et s'-loigna aussitôt du seuil, qu'il av.iit été sur le point de franchir.

— Merci, mon frère, dit-il, nierci du fond du cœur!... Vous allez tout savoir, maintenant... mon hisloire, mes Iravaux,— mon crî'me,— qui est le meurtre d'un empire et le salut de la moitié du monde... Quand j'aurai parlé, vous me connaîtrez comme je me connais moi-même.

Ils s'assirent tous deux auprès du foyer presque éteint...

Fergus raconta la chute de sa famille, ruinée par les exactions éhontées des Anglais ; il raconta la venue à Londres de son père, l'enlèvement de sa sœur Betsy, et celte scène funèbre de la pauvre maisç^ de Saint-Giley,'ôù il était reste seul en face de deux cadavresi ' ■

Mac-Farlane l'aimait trop pour n'èlre pas vivement impressionné par ce récit auquel l'éiu([nence passionnée de Fergus prêtait une singuUère puissance d'iniérèt. Mac-Farlane, d'ailleurs, y recoiinaj^'^lit sa prupre liistoire, assombrie encore et faite plus lugubre.'

Lorsque Fergus, après avoir rappelé les dernières paroles de son père mourant, s'arrêta pour se recueillir et reprcndie haleine, Angus se frappa le front comme si une lumière soudaine eût traversé son esprit.

— Vous voulez tuer le roi ! dit-il.

— Le roi n'est qu'un homme, répliqua Fergus, —et Chrétien O'Breane a dit : Guerre à l'Angleterre!

— L'Angleterre ! répéta l'Ecossais ; —je veux bien mourir avec vous, Fergus.

— Mais moi, je ne veux pas mourir ! s'écria ce dernier, dont le front se dressait, rayonnant, dans la demi-obscurité de la vaste salle ; —je veux vaincre ! Pensez-vous donc que s'il se fat agi de choisir une victime, je serais venu vers vous, Angus?... Vous vous hâtez trop de comparer ma faiblesse ù la force de mon adversaire. Il y a cinq ans que Chrétien O'Breane est mort. Pendant ces cinci ans, j'ai amassé des armes, et je ne suis plus l'enfant que vous rcncontrâles un soir auprès de la chapelle de Bellon... J'ai sur mer quatre navires, et, de l'autre cùté de l'Océan, des agens actifs, infatigables, qui sapent déjà par leur base plusieurs des arcsboulans de la puissance anglaise... C'est peu qfie tout cela! direz-vous... Mac-Farlane, vous vous hâtez trop cncorc,puisqu'il me reste l'avenir... S'il vous plaît de comparer, comparez ce que j'ai tiré du néant à ce que je tirerai de mes ressources actuelles... suivez par la pensée les termes de celte progression gigantesque, dont la raison est mon inébranlable volonté.— Voyez! au premier échelon, tout en bas, tout en bas vous trouvez un enfant faible et pauvre... quelques pas plus loin, l'enfant s'est fait homme et il est fort... quelques pas encore, 1 homme a courbé tout un faisceau d'énergiques volontés sous la sienne; il a des millions dans ses

PAUL FEVAL.

offres; il a dans la tête la science complète de ce qu'il liait, et peut désormais frapper à coup sûr...

L'homme en est là. — Demain, par un travail occulte, sa pensée rayonnera et trouvera un accès dans la politique européenne... L'homae se transformera; pour approcher les têies couronn'fs, il deviendra grand seigneur... Le grand seigneur aiiK.ssera l'U un seul mimceau toutes le.> haines vivaces et légitimes, tous les griefs sanglans suscités par l'avidité insatiable, par l'ambition perfide, par la lâche tyrannie de son ennemi... sa vûhc, écoutée, prêchera sourdement une immense croisade...

Puis le grand seigneur jettera son or et son velours, il redeviendra pour un instant l'Irlandais Fergus, afin de trouver le chemin du cœur de l'Irlande. 11 la reverra, sa pauvre Irlande; ses trésors seront employés à soulager d'indicibles détresses, et sa main, toujours ouverte pour donner, étendra un doigt quelque jour vers l'Orient, et montrera au loin Londres, d'où descend sur sa malheureuse Erin le torrent de toutes ses souffrances.

Et alors il répétera le cri de sou père à l'agonie : — Debout! et guerre à l'Angleterre!

Fergus prononça ces derniers mois avec un vibrant éclat de voix. Mac-Farlane se leva sans le vouloir, comme s'il eût obéi à un ordre d'en haut; Sfs yeux brillaient, sa face flétrie rajeunis-^ait au feu d'une ardeur enthousiaste.

■*-Mon frère Fergus, dit-il tout frémissant de zèle,— mon esprit n'est point de taille à embrasser l'ensemble de vos plaoi, et sa vue n'est pas assfz perçante pour saisir les détails de votre grande idée... Mais mon cœur devine ce que mon esprit le comprend pas et j'ai foi en vous, espoir et foi... Ah ! je ue vous connaissais pas, O'Breane... Vous vous étiez fc-aché de moi... Et que suis je, en effet, pour mériter tout seul votre cunliance... Je vous dis merci du fond de l'âme... Voilà tout. J'éiais à vous déjà tout entier.

Fergus avait la lête penchée et semblait se perdre dans l une de ces méditaiions qui prenaient si souveet possession de son esprit. Mac-Farlane le mesurait de l'œil, comme s'il eût voulu découvrir l'invisible principe de dénomination qui émanait de toute sa personne, et pliait à sa loi les résistances les plus obstinées.

— Voire haine n'est pas i moi, reprit-il après un silence. Je n'aurais point su la concevoir, et c'est à peine si je puis apprécier les contentemens d'une veiigcaiice si au dessus des vengeances humaines... Votre ennemi est puissant ; les empiie^ ri aux n'osent point lui faire la guerre, et mon jugement se confond à voir les audacieux préliminaires de votre grande bataille ..Maisj'épouie votre haine et ci ois à votre victoire... Dieu a rais en vous sa force, mon frère, et vous m'apparaissez doué de la vaillance surnaturelle des merveilleux héros de nos poèmes écossais... Parlez, parlez encore! je vous admire et je vous aime...

— Les empir s tombeat, dit Fergus, dont l'tsprit suivait la pente de ses réflexions; ~ les peuples ne meurent point. La main ds Dieu seul peut mettre un lac fétide sur le tombeau d'une cité coupable... La vieille Angleterre disparaîtra: la jeune Angleterre, — l'Irlande! — étendra son sceptre sur Londres régénéré... Nos lies, à la glorieuse histoire, n'apparaîtront plus sur la carte du globe comme une tache de boue empoisonnée, qui s'étend, qui s'étend sans cesse, souillant le mf'nde entier de sa coniagieuse corruption... Là où fut Sodome, il y aura un peuple sain, clément dans sa victoire, parce qu'il s'y sentira fort... Le .'ouflle de sa justice dispersera conirae une poussière vile l'épaisse couche d'abuS sans nom, de vénalités sordides et de solennelles iniquités où se vautrent à la face du ciel les suppôis de la Thémis anglaise... La liberté des cultes rempUccra le monopole avide et honteux de cette église protestante dont Ifs apôire.s millionnaires sont tombés au-desous du dédain, et l'Irlande catholique ouvrant à tous les saints les portes du temple, choisira un jôur de beau soleil pour brûler sur l'échalaud d'Old-Baiiey ces odieux registres où le prélat anglican tient, en partie douille, les états de ses féodales redevances... Il n'y aura plus d'Ecossais, d'Irlandais et d'Anglais; il y aura des frères librassous un roi...

— Mais ce n'est pss de la vengeance ! murmura MacFarlane, dont l'attention se suspendait aux calmes peintures de cette heureuse utopie.

— C'est la vengeance, répondit Fergus, dont le regard s'anima davantage,— moins le bandeau que la colère a coutume de mettre sur ses yeux I

Il s'interrompit et son front se plis'^a tout à-coup.

— D ailleurs, reprit il avec tristesse, nous n'en sommes pas là encore, et la vengeance, la vengeance comme vous l'entendez, Angus, aura le pas sur tout le reste. Avant d édifier, il nous faudra détruire ; il nous faudra déblayer le sol avant de poser, triomphans, la pierre angulaire des fondations nouvelles. . Et qui sait si nous verrons le fruit de notre œuvre?... La vie est courte ; notre tâche est lourde !... Mon rêvs a dépassé le but...

Nous en sommes à détruire. —Je vous ai dit vaguement quelles sont mes ressources actuelles. A part mes richesses déjà grandes, mes quatre navires, dont l'un est de force à soutenir un combat sérieux, me permettent d'entretenir des relations déjà nouées avec tout ce qui touche aux possessions d'outre-mer, et de miner air si une à une les sources dispersées où le colosse puise ses principaux élémens d'existence... Un jour viendra où, au grand étonnement de l'Europe, le pacifique empereur de la Chine fermera ses portes aux cargaisons empoisonnées dont la Compagnie des Indes inonde les provinces du Céleste Empire.. Et la Compagnie chancellera sous ce coup, Mac-Farlane, car elle gagne cent millions chaque année à empoisonner systématiquement tout un peuple.— Puis ce seront les princes dépouillés de l'indostan qui demanderont les armes à la main la justice longtemps refusée. Ces princes auront des fusils d'Europe, des eUlciers d'Europe; je leur en fournirai... Au Cap,auxdenx Canadas, aux Etats-Unis, partout mes agens sèment pour récolter plus tard... Peut-être attendrons-nous longtemps, — dix ans, — quinze ans!... Que sais-jel mais la moisson viendra... En attendant, nous travaillerons, car notre tâche est à peine entamée... Moi, je ferai en Europe ce que j'ai fait par delà 1 Océan, et il me faudra t. ut d'abord conquérir un ni m et des titres, — un vrai nom et de vrais titres, mon frère, car i! ne nie plaît pas de risquer mon précieux enjeu sur les chances périlleuses qui entourent la vie d'un chevalier d'avrntures... J'ai pu être présenté, il y a six mois, à S. M. don Juan de Bragance, empereur du Brésil. Ce prince tourne ses yeux vers l'Europe, et médite, je le sais, de rentrer dans l'héritage de ses pères... J irai d'abord à sa cour; je reviendrai avec lui en Portugal ; je le servirai, il me donnera la grandesse... Ceci n'est point une éventualité, Mac-Farlane , il faut que cela soit.

Angus fit un grave signe d'assentiment. Sa rude et simple nature s'inclinait, si complètement subjuguée, devant l'intelligence supérieure d'O'Breane qu'il en était déjà venu à perdre 1 idée de l'impossib e, et à considérer la volonté de Fergus il l'égal de la destinée.

Celui-ci se leva, pris de cette sorte de fièvre qui saisit à coup sûr l'homme dont la tête fermente au choc de grandes pensées, que cet homme soit James Watt, Cromwel ou Milton, qu'il invente Hue merveille de mécanique, qu'il médite la ciiute d'un trône ou qu'il rêve un chel-d'œuvre poétique, — fièvre féconde que tremblait la sibyVe vaincue sur son trépied, mal sublime, dont l'aUeinle inconnue au vulgaire est le privttége du génie-

Fergus se mit à marcher à grands pas, essuyant parfois son front brûlant, où perlaient et se séchaient aussitôt quelques gouttelettes de sueur. Le mouvement de sa marche rejetait un [eu en arrière l'opulente couronne de chevesx noirs bouclés qui entouraient son noble visage. Sa taille se redressait dans ses admirables et gracieuses proportions. — C'était bien là l'homme tait pour impres.sionner jusqu'à l'idolâ. trie le cœur demi-sauvage du fermier écossais. Vig' eur, audace, beauté incomparable et nresque divine se trouvaient réunies en lui, et brillaient en ce i^iomentdu feu de l'inspiration, cette Hère auréole qui sait embellir jusqu'à la laideur.

Le foyer était éteint. La lampe épandait par la vaste salle sa lumière inégale et insuffisante, éclairant çà et U les

LES MYSTÈRES DE LONDiœS.

murs DUS, le plafond enfumé, les formes gothiques et surannées des meubles séculaires, dont les Eculptures anguleuses se profilaient en noir sur l'enduit btagp des murailles. — Angus élait assis sous le muileau de la clieminée, en face du siège vide de Fergas 11 suivait ce dernier du regard, et son regard exprimait une sor:c de supeistilieux respect, lorsque le visage d'O'Breane, sortant par hasarde! lout-à-coup de l'ombre, recevait les rayons plus vifs de la lampe et montrait, dans ces ténèbres soudainement illuminées , l'éclat réellement extraordinaire de sa souveraine beauté.

Et, tout en marchant, Fergus poursuivait le tableau de ses travaux à veuir. Son plan, dont au premier aspect la gigantesque étendue cachait les détails, se déroulait précis, clair, logique, dans chacune de s<=s parties, autant qu'audacieux et vaste dans son ensemble.

Sa voix pénétrante et grave, qui semb'ait Sire l'organe de la persuasion, s'animait et montait jusqu'à l'enthousiasme.

— Partout! s'écriât il enlin, partout mon cri de guerre doit trouver un écho ! Le monde entier sera mon allié I... Est-il en Europe un coin de terre où le nom anglais ne soit abhorré?... Est-il un pays faible ou fort qui n'ait eu ;"i souffrir ûe la perfide ambition de l'Angleterre? .. On pardonne au conquéTant glorieux lesang versé par son héroïque épée; mais le marchand cupide qui se bat pour mieux vendre, et qui, ses produits à la main, demande h tous la bourse ou la vie! .. mais le trafiquant insatiable qui cimente avec du sang les fondemens de ses comptoirs ?. . il n'y a pour celuilà ni pardon ni prestige!... J'irai! Eu Portugal, je trouverai l'opfression commerciale organisée dès le règne de Jean IV et la colère accumulée depuis des siècles; — en Espagne, Gibraltar et la trahison de Saint-Domingue;— en Prusse, où l'Anglais n'a guère occasion de piller de i'or, il a volé de la gloire; j'y trouverai la rancune de cet effronté larcin d'honneur qui a mis sur la tête de Wellington les lauriers de Blucher; —en Russie... Ah! Mac-Farlane, il y a des rivalités entre corsaires... je compte sur la Russie; — en Autriche, nous aurons pour rous les \ieiiles haines, mal recouvertes par un faux semblant d'entente diplomatique ; — dans les Pays Bas, des haines tou'es neuves additionnées avec d'anciennes colères; Sainl-Jaraes intrigue sourdement et ronge peu à jieu les liens qui retiennent la Belgique et la Hollande, afin île pourvoir quelque prince de Saxe-Cobourg ; — en France, enlin, quel que soit le drapeau, une aversion instinctive et trop jus:iBée : la France révelutioHiiiire pense à Siinle-HélèBe, la France royaliste se souvient de Quiberon!..

Partout un sentiment unique, univerJel ! — Le jour où le nom anglais périra sera un jour de fête pour toutes les nations du globe.

Mais le monde est bien vieux. Nous ne sommes plus au temps où quelque pèlerin isolé soulevait les populations sur son passage où la justice, soutenue par l'éloquence, créait d'innombrables armées... L'Irlande a jeté dès longtemps un If'Ug cri de détresse, l'Irlande souûre encore et l'univers dort en paix.— Je n'espérerais point, mon frère, s'il me fallait arracher hors du fourreau l'épée de l'Europe engourdie. J'espire, parce que l'Europe joue un rôle tout passif dans mon plan de bataille. Elle ne frappera point, mais elle tuera, — cir c'est tuer aussi que de fermer à double tour la porte de son logis lorsqu'on entend crier au meurire dans la rue...

Il en sera ainsi, mon frère, ajouta Fergus en s'arrêtant brusquement devant Mac-Farlar:e, qui baissa involontairement les yeux sous son regard Je feu ; — queliiue chose me dit que Dieu est avec nous...

Fergus se lut. Mao Farlane, saisi par le cûtà merveilleux de cette œuvre inouïe, adiairait de bonne foi et aurait pris en grande pitié dans ce moment ([.'.iconque aurait douté du succès.

— Oui, oui, Dieu est avec vous, mon frère, murmura-t-il après un siiesce et d'un ton de craintif respect; — je le souhaite et je le crois — Mais q.^lle part avez-vous pu garder au pauvre Mac-Farlane Jaus ces dangers où le fer ne sort point du fourreau? Je suis bien mal habile aux combats

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qui ne se mèn.^nt point par la force du bras... Ne voussouveniez-vous plus de ce que je suis, lorsque votre bon cœur a eu la pensée de me choisir pour couildenl ?... Ne saviezvous plus, — il faut bien \ous dire cela, Fergus, —que ma tête est faible et que l'esprit de vertige s'asseoit parfois dans une cervelle troublée!...

— Je savais que le cœur de mon frère Anyîur, est loyal, répondit O'Breane, — autant qu« sa bouche est discrète.

— Et ne faut-il pour servir vos projets qu'une bouche discrète et un cœur loyal?

Fergus hésita un instant.

— Un cœur loyal, dévoué, prêt à tout, répondit-il enfin.

— Mon frère, dit Mac-Farlane en posant sa main sur si poitrine, — enseignez-moi donc ce que je dois faire.

Le premier mouvement d'O'Breane à cette réponse, qui Ui donnait, pour ainsi dire, sans réserve l'homme qu'il aimait fut de la reconnaissance et de la jnie.— Puis un nuage pass sur son front et il regarda Angus d'un air indécis.

Angus eut un triste sourire.

— De loin votie amilié vous a trompé, mon frère, mur mura-t-il ; — de près vous voyez mieux et vous ne savez plu trouver ce à quoi je suis bon...

— Ce n'est pas cela, Mac-Farlane, interrompit Fergti qui lâcha, mais en vain, de rejeter loin de lui une préoccupa tien évidemmsnt pénible; — c'est que votre question m'a fait descendre en moi même et perdre de vue les lignes fières et brillantes du tableau que je vous traçais tout-à-1 heu re... Hélas! mon frère, ce tableau a son revers... Tout être faible, en face d'un puissant adversaire, l'attaque autrement quede froiit... Vaincre, voilà le but: heureux le champion robuste qui a le cli àx des armes l.r. Nous qui sommes faibles, nous combattrons dans l'ombre, et nos moyens pour la plupart sont de ceux que l'honneur humain réprouve... Hier j'étais un pirite : demain, que serai-jeP... J'hésite, mon frè re, parce que je vous aime. Si vous étiez comme moi seul au monde et sans famille, je n'hésiterais pas.

Angus fronça le, sourcil.

— Vous m'avez demandé un cœur dévoué, prêt à tout, ditil ; je vous ai donné cé cœur. Pourquoi revenir sur ce qui est fait?

O'Bieanelui prit la main et la serra fortement.

— Je n'hésite plus, nien frère, prononça-t-il avec lenteur et solennité; — à votre tour, je soulnite que vous n'hésitiez point... Ecoulez moi. — Quand j'aurai suscité partout des ennemis i l'Angleterre, il faudra que je pénètre au cœur même ds sa puissance et que, de ma main, je frappe le premier coup... lime faut pour cela des inrelligences â Londres :j'en aurai ; mais il me faut aussi l'appui d'une vaste et coupaiiie association, dont vous ignorez l'existence, et qui, dirigée par moi, deviendra une arme empoisonnée... G-itte association, nommée la Grartrfe Famille, rayonn*de Londres suriesïrois- Royaumes et se con-'pose, dit-un, de plus décent milleaflîlif's

Ce sont des voleurs, Mac-Farlane, des assassins, des fius saires. Vous aurez à devenir membre de cette association. Angus tressaillit, — mais il répondit froidement :

— Je le ferai, mon frère.

— Ce n'est pas tout... Pour des raisoEis que vous connaîtrez plus tard, il m'importe que vous deveniez maître du cli'iteau de Crewe...

— Je suis pauvre, interrompit le fermier.

— Je suis riche, dit O'Breane; — il m'importe en outre que le maître de Crewe soii un homme considérable dans le pays, à l'abri de tout soupçon, par saposiiion même... un magistrat...

— Ceci ne d'^pend point de mol, mon frère.

— La Grande Famille y pourvoira.

Angus était pâle et tenait les yeu.\ baissés.

— Magistral ! murmura-t-il ; — les magistrats font un ser-' ment... et mon père était un saint lomme !...

— Faut-ilvous rendre votre parole, Mac-Farlane':"

— Je serai brigand et magistrat, mon frère... Levieux Mafi-Farlance.'-t mort... il ne me verra pas.

— Songez-y, reprit Fergus, comme s'il eût voulu ôter à .\ngus tout prétexte de se délire plus lard ; — vous acceptez

SI

PAUL FÉVAL

une position à la fois périlleuse et méprisable selon le monde ; — voiis serez liors la loi et vous serez l'organe de la loi... Et ici, et là, riévouf, prêt à tout!...

Angus passa sa main sur son front baigné de sueur.

— Avez-vous vu œes filles, Fergus ? demanda- t-il avec égarement;—elles seront bien belles et je les veux bien pures... Anna et Ciary I mes deux cbers amours ! mais elles ne sauront point que leur pt-re est un criminel, n'est-ce pas?

— Peut-être!.,, murmura Fergus qui devint pftle à son tour.— Frère, oh! frère!... ma destinée me pousse!... Pardon si je vous ai tenté!... Refusez, refusez!

— Ma destinée h moi est de suivre la votre, dit sloïquement Mac Farlane. — Vous êtes un loyal cœur, Fergus, et vous me montrez du doigt l'abîme... Si je ferme les yeux, c'est de ma propre volonlé!... Je serai dévoué, je serai prêt à tout !

Fergus courba le front, comme s'il eût regretté sa victoire-

En ce monienl, où leur père signait un pacte redoutable, AnnaetClaiy dormaient dansle commun berceau. Leur mère, maladive et frêle cuéalure, les regardait avec un sourire heureux et mélancolique à la fois. Son teint, d'une blancheur diaphane, prenait au-dessous des paupières ce rellet bleuâtre, signe funeste dont la consomption marque à l'avance ses nombreuses victimes, sous le ciel âpre de l'Ecosse.

Aniy Mac-Farlane se sentait mourir b'ntement Elle regardait ces deux beaux petits anges, son espoir, son orgueil de mère, comme on regarde le trésor qui vous échappe...

Mais elle se résignait, pieuse et douce, à la volonté de Dieu. Elle espérail, non plus pour flU', mais pour ses lilles, qui seraient belies, bonnes, heureuses.

l'A, ce soir, on aurait pu l'eatendre muriûurer, tanJis .qu'une larme traversait sou sourire:

— Angus veillera sur elles.

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