‹ Les amours de ParisChapitre 186 sur 190 · LUNATIC-ASYLUM · texte numérisé non relu

LUNATIC-ASYLUM

Vers deux heures de l'après-midi, le lendemain, monsieur le vicomte de Lantures-Luccs se fit annoncer chez la comtesse de Derby.

Lady Ophelia était levée et se tenait dans son boudoir avec madame la princesse de Longueville, (|ui avait passé la nuit à Barnwood-House.

Le nom du petit Français, jeté au milieu de Tenlrelien des deux jeunes femmes, eût produit en toute autre circonstance peut-être un désagréabU; efl'et, mais ce jour-là il fut accueilli sans humeur et presque avec joie. On avait besoin de savoir, et le vicomte avait une valeur intrinsèque égale à celle de quinze journaux.

Aussitôt que lady Ophelia eut donné l'ordre de l'introduire, monsieur de Lantures-Luces franchit lestement le seuil, non sans évaporer d'un dernier coup de poing les anneaux crêpés de sa coiffure. Il entra, tête baissée, le chapeau dans la main droite, et la gauche sur la garde de son lorgnon en paire de ciseaux.

—Madame la comtesse, dit-il en violant la main d'Ophelia, — veut-elle bien permettre?...

Puis il ajouta en faisant une brusque évolution du côté de Susannah : „

— Voulez-vous bien permettre, madame la princesseï* Ces deux mains baisées. Il laissa errer un instant sonœij

vert à l'aventure chercha.nt évidemment un éventail qu i pui trouver ravissant? — le malheur voulait qu'il n'y eût pas d'éventail dans le boudoir, ce qui porta Lantures-Luces a entamer la conversation de la manière suivante :

— Belle dame, dit-il, je n'avais pas encore remarqué cetto délicieuse agrafe... . . .

—Si fait, vicomte, répondit Ophefla , déjà trois fois vous l'avez déclarée ravissante.

— Parlez-vous sérieusement? balbutia le petit Français. —Eh bien, belle dame, c'est le propre deschoses charmantes de paraître toujou^ nouvelles... Et, à propos de nouvelles —je pense que Votre Seigneurie voudra bien excuser ce léger jeu de mots ;-nous avons moisson complète de nouvelles en ce moment...

— Que se passe-t-il donc, monsieur? demanda vivement lady Qphelia.

— Belle dame ! voici ce que je me suis dit, poursuivit lé vicomte, en prenant possession formelle du fauteuil qu'il n'avait fait qu'effleurer jusque-là ;— je me suis dit : la charmante comtesse se confine en ses salons de Baruwood- House, dont le merveilleux goût est chose proverbiale ; — je parle très sérieusement : — Sa Seigneurie ne voit rien, n'entend rien, ne sait rien; je vais, ma foi, tenter la fortune et tâcher d'être admis à lui offrir mes respects... De cette façon...

— Mais vous parliez de nouvelles, vicomte?

— Assurément, belledame... Tout d'abord, puisque vous semblez être impatiente d'entendre ma revue, je vous dirai une chose qui ne peut manquer de vous intéresser... Mary Trevor est revenue à la vie...

— Etait-ene donc en danger de mort? demanda la comtesse.

Lantures-Luces pensa tomber à la renverse, tant il lui sembla prodigieux qu'on pût ignorer un fait ayant six jours de date.

— Quoi ! belledame !... quoi, milady !... s'écria-t-il ; — je ne m'attendais pas... Mais, au fait, tant mieux , j'aurai l'avantage de vous apprendre ce singulier événement dans ses plus miniticux détaijs... Figurez-vous, belles dames... car madame la princesse ignore peut-être aussi ce fait... Oui?... ah ! ah ! ma foi, tant mieux!... Figurez-vous ..

Et le petit homme raconta longuement, à sa manière, ce que nous savons de l'étrange maladie de miss Mary Trevor, puis il ajouta :

— C'était une catalepsie! une vraie catalepsie... Moore, —vous savez, ce cher docteur, — prétendait que jamais cataleptique ne revient à la vie... Erreur, belles dames ; lel que vous me voyez, j'ai été vingt-neuf jours en catalepsie... Pendant ce temps je n'ai avalé qu'une cuillère à café de bouillon de coq... Riais ceci importe peu. Ce qui est certain, c'est que miss Trevor est sauvée, malgré Moore et la faculté, je parle sérieusement, belles dames... sauvéeet debout, et marchant comme vous et moi.

— Voici une bonnenouvelle, vicomte, dit Ophelia. Pauvre Mary! je suis heureuse d'apprendre sa guérison en même temps que sa maladie.

— Belle dame, vousavez un adorable cœur!... Mais là ne s'arrête pas l'histoire. Mai?, revenue fi la vie, a parlé tout autiement que naguère... On croyait, et moi tout le premier, (lu'clle avait une inclination très prononcée ])0ur ce cher marquis de Piio-.Santo... Eh bien ! pas du tout. Elle aime Frank Perceval.r-^un fort charmant garçon, madame, mais qui ne va pas à la cheville du marquis.

— Ceci est encore une bonne nouvelle, murmura la com-^ tesse.

— Lady Campbell en sèche de dépit I poursuivit Lantures- Luces; — mais savez-vous, belles dames, que cette catalepsie est un mal éminemment pastoral et poétique, puisqu'elle ramène les jeunes ladics infidèles à leurs premières amours..*

PADL FÉVAl;

J'f'spère que la plaisanterie ne vous semblera point dépasser les bornes des convenances... Mais ce n'est pas là de la grande nouvelle... Il s'agit de notre cher Brian de Lancester...

Susannali laissa tomber ses deux bras et devint si parfaitement immobile qu'on edt pu la prendre pour une slalue.

— Qu'est-il donc arrivé? demanda la comtesse.

— Je pourrais, sans risque aucun, vous ledonneren mille, belle dame, mais j'ai toujours regardé comme étant d'un goût pitoyable la coutume de faire languir ses auditeurs. Voici le fait; il est presque incroyable... Brian est fou.

Susannali tressaillit, mais garda le silence.

— Y pensez-vous, vicomte ! se récria lady Ophelia.

— J'y pense avec un chagrin réel, milady... Ce% pauvre Brian... Les journaux d'avant-bier l'accusaient d'avoir tiré un coup de pistolet sur la princesse Victoria de Kent...

— Il n'en est rien, je pense P.. .

Lantures-Luces haussa les épaules d'un air capable.

— Il y a pis que cela, madame ! répliqua-t-il ; — le fait est... et je le sais de bonne source, comme tout ce que je sais, — que Brian a escaladé de vive force, il y a trois jours, la serre japonnaise du château de Kew.

— Pour quoi faire? bon Dieu !

Susannah respira et mit samain sur son cœur.

— Pour conquérir un camélia, belle dame, un camélia qu'il aurait eu pour six pence chez le premier venu de nos marchands de fleurs.

■ — Et il n'a point donné d'autre symptôme de folie? dit Susannah dont le front rayonnait de bonheur et d'orgueil au souvenir du récit deLancester.

~^^ Belle dame, répondit Lantures-Luces, vous êtes exigeante ; je suppose que Votre Grûce ne trouvera pas le mot trop fort .. Brian aurait, dit-on, essuyé le feu des gardes à cheval et crevé Buby,— un coureur de cinq cents guinées,— pour un camélia de six pence... Il me semble...

— Mais si cette fleur avaitpour lui un prix dont vous ne pouvez vous rendre compte, monsieur ?

— Ah!... fit le petit Français ; s'il faut parler sérieusement, je ne vois pas...

— El qu'est devenu l'honorable Brian de Lancesler, en définitive? interrompit la comtesse.

Je ne saurais vous dire, belle dame, répondit Lantures- Luces,— dans quel hôpital de lunatiques (limatic-asylum) le gouvernement l'a fait renfermer.

Susannah perdit à ce mot ses brillantes couleurs.

— Enfermer! dit-elle, il serait prisonnier I

Oui, oui, milady, la chose, quant à cela, est positivement

ollicielle... Il faut avouer que Veccentricîty passait les bornes permises... mais le bon de rhistoirc, c'est que le même jour, "SYhite-lMannr, le frère de Brian, est tombé fou furieux iiii aussi... Il y a comme cela des épidémies de famille... Tel que vous me voyez, moi, j'ai eu deux petits neveux, les fils de ma demi-sœur,— qui sont morts de la coqueluche fivingtqualre heures de distance... je parle sérieusement.

Susannah penchait sa tête sur son sein et n'écoutait plus.

— Sa Seigneurie le comte de White-Manor a été transporté tout de suite à Denbam-Park, l'asile des fous grands seigneurs... Peut-être Brian y est-il aussi... Je lâcherai de savoir cela.

Le petit Français se leva. Il était au bout de son recueil, et avait hàie d'aller donner ailleurs une seconde représentation avant l'heure du dîner.

Lorsqu'il fut parti, la comtesse essaya de diminuer l'impression produite sur Susannah par le réi it qu'elle venait d'entendre, mais ce fut peine inutile. La belle liUe, au lieu de prendre espoir, devenait de plus en plus triste.

— Il faut que je le cherche, Ophely, dit-elle enfin en se levant -,— je crois deviner qu'il est eu ce moment la victime de quebiue perfide machination.- Je savais cette téméraire équipée du château royal de Kevv ; il me l'avait lui-même racontée... mais c'était pour moi cette fleur, chère lady... eston lûu parce qu'on aime?

— Vous êtes heureuse, Susannah ! ne put s'empêcher de dire la comtesse qui fit sur elle-même un involontaire et pénible retour.

— Heureuse! répéta Susannah ;— oh ! oui, bien heureuse' d'êlre aimée!... Mais vous ne savez pas, chère Ophely, les ennemis redoutables et cruels que cet amour lui a faits !... Ils sont sans pitié; loutearme leur est bonne et ils sont bien [luissans... Peut-être souffre-t-il à cette heure, seul etm'accusant de l'oublier!... Il faut que j'aille à son aide...

La comtesse no trouva point de paroles pour combattre cette résolution, qui eût été la sienne en pareille circonstance. Ne pouvant accompagner Susannah dans ses recherches, h cause de son excessire^ faiblesse, elle lui donna des instructions et des lettres pour les directeurs des principaux asiles et maisons de santé des environs de Londres, car elles avaient jugé probable qu'on n'avait point osé enfermer Brian dans l'un des dépôts de la ville.

Susannah partit ce jour-là même.

Il n'y a point dans tout l'univers un pays qui puisse rivaliser avec les îles Britanniques pour la production en fait de lolie. En cela comme pour l'excès de la misère, comme pour la fréquence exagérée des crimes de toute nature, l'Angleterre est rvidemment une contrée fertile entre toutes, un monstre de fécondité. C'est à peine si l'on peut dire que la folie y soit une exception, tant ses diverses variétés s'y mulliplient chaque jour avec abondance, décimant les familles et jetant sur les trottoirs aux risées de la populace les scènes inattendues de ses lugubres comédies.

Des physiologistes ont pensé qu'il y avait 4ans la race anglo-saxonne, croisée depuis des siècles avec la race norman • de, un germe endémique de démence.— Il est certain que ce peuple,'à part l'avarice et l'amour immodéré de la possession, n'obéit point aux mobiles communs aux autres nations. L'Anglais est alliré presque à coup sftr vers ce qui est bizarre ; il y a en lui un élément d'inquiétude maladive, de tristesse sans cause et par conséquent sans remède qui le suit partout elle désigne aux anthipathies du reste du monde. Il veut ardemment parfois, mais il ne sait i)oint jouir de sa volonté .iccomplie. C'est un gran^ enfant maussade, obstiné, possédant la science infuse des affaires dans le sens le plus large du mot, mais arrivant tout naturellement à l'absurde dès que le travail n'occupe plus ses loisirs.

Il y a dix à parier contre un qu'un Anglais qui n'est nihomme d'état ni marchand est fou ou sera fou demain.

Ce qui n'empêche point les marchands et surtout les hom.mes d'état...

Mais soyons démens une fois en ces pages, et n'assimilons pas a la démence complète les enfantines faiblesses du vaimiueur de Waterloo.

Il faut penser que tout les senlimens mauvais et dont le principe est l'égoïsme, l'ambition, l'avarice, la convoitise, eut chez nous une portée si âpre, si envahissante, que nos cerveaux trop faibles n'y savent point résister.

El puis nos brouillards, dont le spleen est la fleur, ont peut-être pour fruits la folie.

Toujours est-il que le fait est constate ofllciellement. Nos comtés produisent, année commune, deux fois autant de fous que les provinces de France. Dans les bonnes années la proportion double.

Aussi par un sentiment louable sans doule, mais où perce bien un peu d'égoïsme, nous mettons nos fous dans des palais.—Cela nous réjouit de voir en passant ces philantropiques demeures, où, le cas échéant, une très jolie cellule nous attend.

Un dernier Irait, lout-à-fait à la louange de nos mœurs. Sur dix maniaques, il y en a communément cinq ou six qui ont noyé leur esprit dans le gin.

11 entrait dans notre plan de passer en revue d'une manière détaillée les principales maisons de fous de l'AnglcIerre, et Dieu sait que nous eussions eu fort à faire! Mais, arrivé à un point de notre lâche où le dénoiiment, longtemps attendu, ne peut plus souffrir de retard, nous avons pensé que ces détails, sicurieux et inlércssans qu'ils pussent être, arrùicraient

LBS MYSTERES DE LONDREb.

la marche de notre drame et prendraient ici physionomie de hors-d"œuvre.

Nos études sur ce sujet, d'ailleurs, ne sauraient être perdues. Il est toujours à propos, hélas 1 de parler folie, crime, misère, dès qu'il s'agit ilelajoyeuxe Angleterre.

Susannah, conduite par l'idée qu'elle ne trouverait point Brian dans Londres, se renditdirectement à Wakellt'd, dans le comté d'York. La maison de Wakefied est Vasile modèle. Des commissions d'hommes pratiques et de savans viennent, pour levis'lcr, de îousicspaysoù la civilisation atteint de certaines limites. La France, le.s Etats-Unis nous envient cet établissement elles cinquante épreuves qu'on va en tirer dans les divers comtés. La jalousie ne raisonne pas. Wakelield suflîraitpour contenir tous les fous de la France.

Tous ceux du moins ijui sont enfermés.

Et nos cinquante autres asiles logeraient convenablement les mania(iues des cinq parties du monde, mises à part les possessions britanniques.

Si.sannah quitta WakeBeld pour se rendre à l'a.ile d'York ; de là elle gagna Hanwell, situé à huit milles de Londres seulement sur la route d'Uxbridge. .4. la vue de la tranquille et magnifique vallée'où s'élève le vaste édifice, Susannah pensa peut-être comme bien d'autres que c'était là non point un liûpilal, mais un temple païen érigé en l'honneur de la Folie divinisée.

A Hanwell non plus qu'à Wakefied Susannah ne trouva nul indice qui put la guider sur la trace de Brian ; — e le vis! ta sans plus de succès tous les autres élahlissemens publics et privés tous jusqu'à la Retraita des Amis (quakers) du comté d'York.

Une fois pourtant elle crut être au bout de ses recherches. Ce fut dans l'opulente et aristocratique maison de santé fondée àDrnham-Park par monsieur Benjamin Rotch, ancien membre du Parlement. Lorsque Susannah prononça en arrivant le nom de Lancester, on lui répondit qu'en e!T.t un gentleman de ce nom était au château depuis deux jours. Susannah, joyeuse et impatiente, supplia les employés de la maison de l'introduire auprès de ce gentleman. On lui ouvrit la grille d'un jardin ombrageux où quelques honwnes d'aspect Irancniilleet distingué se promenaient gravement.

— Attendez, milady, lui dit on, le gentleman va venir avec ses gardiens.

Ce mot gardien a une consonnance farouche et néfaste qui ne le cède qu'à celle du mot geôlier. L'imagination de Susannah vit tout de suite autour de son amant chargé de chaînes des hommes à mine terrible, — des gardiens.

Et pourtant le lieu ne prétait point aux inventions sombres. Ces frais et calmes ombrages appelaient bien plutôt des idées de pai.t et de bonheur.

La belle fille s'assit sous un berceau et attendit. — En attendant, elle ne put s'empêcher d'écouter la conversation de trois ou quatre de ces hommes graves dont le maintien respectable l'avait frappée à son entrée dans le park.

L'un deux prétendait êtreNapoléon, l'autre Luther, le troisième la lune et le quatrième une momie d'Egypte, restée depuis deux mille ans dans un parfait étal de conservation.

Ils étaient du reste fort courtois et cachaient soigneusement la pitié qu'ilsavaiêntles uns pour les autres.— C'étaient des fous d'excellent ton.

AU bout de quelques minutes, Susannah vit s'avancer vers eïle un vieillard d'apparence souffreteuse et méchante à la fois, dont les gestes saccadés et le regard stupide peignaient énergiquement la folie. A ses côtés, étaient deux geiiilemen de tournure éminemment f.ishionable, qui soutenaient ses pas et le comblaient d'attentions toutes filiales.

Le vieillard était l'homme qu'attendait Susannah; les gentlemen étaient des gar^liens.

Nous disons 'a vérité pure : on rencontre à Almack bien des gentilshommes que le docteur Conolly* n'eût point agréés pour être gardiens dans sa maison de santé.

* Alors directeur de Denliani-Park, maintenant médecin en chef d'Hanwell, homme d'une expérience précieuse et d'un très grand savoir.

— Milady désire parlera niilord, dit l'un des deuxgent- • lemen.

I — Non, monsieur, non, répondit Susannah tristement; — ' je croyais... ceci est le résultat d'une erreur. 1 Elle saluait pour se retirer, lorsqu'il arriva une chose ! étrange. Le comte de Whitc-Manor avait tressailli faiblement ( au sou de sa voix. Au moment où elle s'inclinait, il trompa î par un bond subit U surveillance de ses gardiens cl saisit le

bras de la belle fille avec une extrême violence, j Ses gardienjî hésitèrent. le cas était périlleux. Le moindre I nMuvement pouvait exalter la fureur du comte et mettre la vie

de Susannah en danger.

j Pendant qu'ils se glissaient doucement, essayant de se ' rapprocher du lord, celui-ci avait penché son visage abruti

jusque sur la charmante figure de Susannah et la considérait j avidement.

I — Non ! — non ! — non ! nuirmura-t-il à trois fois, je ne i suis pas le père de l'enfant, madame I... Ahl si Dieu m'eut I donné un enfant, je crois que je seraisdevenu bon.

Il entendit derrière lui les pas étouffés de ses gardiens et

se retourna vivement.

— N'approchez pas! dit-il avec force.

Susannah avait dégoût et frayeur.

— Gilbert! reprit le lord, qui eut un éclat de rire sinistre — anporie la corde. ..la o rde de chanvre... L'enfant resserrble au mendiant d'Irlandais... il n'est pas à moi ?

Il fit mine de saisir un objet que lui présentait un être in- »isiblt(, et passa deux ou trois fois sa main fermée autour du cou de Susannah, comme s'il y eût enroulé une corde.

Les autres fous, disséminés dans le jardin, commençaient à s'pssembler pour examiner curieusement cette scène. Comme chacun d'entre eux était accompagné de plusieurs gardiens, il y avait foule.

— Voyez! voyez 1 dit le lord, comme elle est restée jenne et belle!... moi, je suis vieux... N'est ce pas injuste ?... Il y a vingt ans qu'elle m'a trahi... Oh ! je m'en souviens bien... Mais y a-t-il vingt ans où était-ce hier?... .Te ne sais... qu'importe !... vingt ans aprèi comme le lendemain, la vengeance est bonne. .. Gentlemen ! qui ù'entre vous veut m'acheter celte femme?

Nîpoléon braqua sa main arrondie en longue-vue sur celle scène extraordinaire ; Lulbeo- en accusa le pape ; la lune menaça de se cacher sous un nuage, et la momie d'Egypte déclara que depuis deux milleans elle n'avait rien vu de pareil.

Les deux gardiens de 'White Manor le saisirent en ce moment.

Lorsqu'il sentit ses bras contenus par une force supérieure, il jeta sur la belle fille un regard envenimé de haine et dit :

— Ton enfant !... Tu voudrais bien embrasser ion enfant' n'est-ce pas 1 Ecoute 1 Elle est morte I... elle est morte.' elle est morte ! !...

Il prononça ces derniers mois avec un ricanement pénible chancela entre les bras de ses gardiens et tomba, foudroyé par une attaque de son mal.

— Qu'on emporte cet homme ! dit l'empereur Napoléon en puisant le tabac bistorifiuedans la poche de son gilet.

Luther récita un psaume en langue vulgaire alin de narguer le saint siège. Sa lune annonça qu'elle entrait dans son troisième quartier, et la momie d'Egypte supplia qu'on la reconduisit aux pyramides.

Puis tous les quatre reprirent leur promenade en se disant que c'est chose fort attristants de rencontrer ainsi un fou sur son chemin.

Susanneh était resiée \ la même place, frappée d'une sorte de stupeiw. Elle savait que cet homme était un fou ; pourtant, sa vue et ses paroles avaient produit sur elle une impression qu'elle essayait en vain de chasser...

PAUL FEVAL.

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