LE CABANON
Susannah lui quelque temps avant de se remettre du choc subi dans les jardins de Denbam-ParU.— Elle avait achevé sa tournée. Lorsqu'elle revit Londres, son absence durait depuis trois jours.
A Londres, elle commença sans retard de nouvelles recherches. Elle vit Saint-Lulies, le pauvre hospice d'Old- §[reet, Bctlinal-Green, réceptacle immonde où s'entassent les aliénés qui n'ont point de ressources, horrible lieu s'il en fut, et rendu plus horrible peut-t!tre par la gailé intempestive et contre nature de son directeur. Ce brave homme, au milieu des affreuses misères qui l'entourent, semble être le plus heureux gentleman des Trols-Royaumes. Il plaisante, il rit, il confectionne de déplorables jeux de mots et donne complet gain de cause à ceux qui prétendent que la gailé des Anglais est mille fois plus odieuse encore que leur tristesse.
Enlin, Susannah visita Belhlem-Hospital (Bedlam). On lui montra des centaines d'insensés, mais on lui déclara (|ue nul ne pouvait être admis à voir les aliénés au secret.
Les aliénés au secret ! Chacun sait que l'Angleterre est un pays très libre. Mais que vous semble de cette alliance de mots : aliénés att secret? — On prétend que Bedlam, hospice pour moitié, pour moitié prison, sert d'oubliettes au cabinet de Saint-James. De fait, il faut bien qu'il y ail quelque chose sous cette énormilé : des aliénés au secret !
Ce doit être, en vérité, une horrible captivité : comment traduire ces mots : aliénés au secret, autrement que gem f (lins d'esprit, séqiiestrés sovs prétexte de folie? Une fois l'idée sur cette voie, l'imagination s'effraie et refuse de se figurer les détails d'un supplice moral long, incessant, implacable cl que les langues humaines n'ont point de mots pour décrire.
Susannah sortit, persuadée que Brian de Lancester était sous les verrous de Bedlam.
Elle ne se trompait point. Lancester avait été conduit à Bedlam sur la requête de son Jrère, ou plutôt sur la requête signée par Tyrrel. La couleur politique qu'on n'avait point manqué de donner à son arrestation el le mystère qui continua de couvrir durant les jours suivans, faute de gens intéressés à soulever le voile, le prétendu acte d'agression contre la jeune liéritière de la couronne furent cause qu'on remplit àlalettrelesinttructionsde White-Manor et de Tyrrel. Brian fut traité en criminel d'Etat qu'on ne veut point juger et dont on veut se défaire, ou tout au moins qu'on veut ensevelir dans l'oubli.
Qu'on nous permette de constater en passant combien est élasti(iue el précieuse cette accusation de folie, jetée ainsi h l'improviste à la ti?te d'un homme réputé dangereux, pour (|uclque cause que ce soit. Si nous nous taisions à ce sujet, (III |)ùurrait croire que comptant oulre mesure sur la crédulité du lecteur, nous avons prétendu transporter dans Londres moderne les oubliettes du mûyen-aje,ou loul au moins la Bastille française telle que la dépeignent les beaux esprits de taverne el de comptoir. Mon Dieu, non ! nous ne disputons nullement à l'Angleterre ses libertés tant vantées ; seulement, nous affirmons (ju'il est ù Bedlam plus d'un malheureux qui demande avec larmes Newgate, — la déporta* tion, — l'échafaud !
Mais cela n'attaque aucune des libertés anglaises. Ces mallieureux suhI suppliciés de la façon la plus cunstilulinnnelle.
Ils sont fous, légalement fous. T'n docteur les a déclarés fous; un Jury d'enquéto a constaté leur folie. Lfur folie
esl chose démontrée aussi rigoureusement qu'une proposition géométrique.
Or, cependant il se trouve qu'ils ne sont pas fous.
— Comment cela? — Hélas ! ([uel esl le cerveau bien organisé où une idée chère, approfondie, choyée, ne donvne pas toutes les autres idées? C'est l'endroit sensible. De ce côté l'intelligence s'exalte au moindre choc, l'esprit se passionne, la tête s'échauffe et se monte...
Pour un comité d'enquête, la sagesse c'estle sang-froid.— Si le hasard ou la perfidie porte l'interrogatoire sur ce terrain, la cause est jugée.
Tyrrel avait fait en sorte que l'interrogatoire de Brian de Lancester roulât sur le droit d'aînesse, el Brian, placé en face de gens prévenus, avait dit passer pour maniaque au premier chef.
Et en effet, ne s'était-il pas avisé de dire que le droit d'aînesse est une institution oppressive, barbare, dénaturée? N'avait-il pas été jusqu'à prétendre que cette coulume immorale et fondée sur les grossiers rudimens d'une politique a l'état d'enfance, doit amener dans un temps donné la désorganisation de la famille et la ruine de cette même aristocratie dont elle semble étayer si énergiquement les privilèges?
Folie 1 folie complète, incurable et du plus bizarre acabit! manie plus étrange (|ue de se croire Napoléon ou la lune !...
Ce fut l'avis du comité d'enquête.
Susannah ne savait rien de tout cela. Lorsqu'elle revint à Barnwood-House, ajjrès quatre jours d'absence, lady Ophelia l'embrassa les larmes aux yeux.
— J'ai fait ce que j'ai pu, chère Susannah, lui dit-elle. Dès qu'il m'a été possible de sortir, j'ai pris des renseignemens et je l'ai trouvé...
— Où est-il? demanda la belle fille.
— A Bedlam... Mais le difficile n'était pas de le trouver. Je n'ose vous dire cela, chère lady... Monsieur de Lantures- Luces ne nous avait point trompées... 11 est à Bedlam sous la double accusation de folie el de crime d'Etat...
— Mais, interrompit Susannah, on n'aura pas de peine à prouver...
Elle s'arrêta, découragée par un regard d'Ophelia.
— Tout se fait à la requête du comte de White-Manor, dit celte dernière, — et le comte est puissant.
— Mais le comte esl fou ! s'écria Susannah.
— C'est un faux bruit, assure-t-on...
— C'était un bruit fondé, milady ! Tai vu le comte de White-Manor à Denbam-Parli, et le hasard m'a rendue témoin de l'un de ses effrayans accès.
Ophelia appuya sa jolie tête sur sa main et devint pensive. Susannah la regardait avidement, cherchant une lueur d'espoir sur ces traits délicats el lins dont la souffrance n'avait pu déranger l'exquise harmonie.
— Brian est l'héritier de la pairie, murmura enfin la comtesse.
C'était un anneau détaché de la chaîne de ses réflexions. — Elle se leva sans ajouter une parole et se mit à son secrétaire pour écrire. Mais .'i peine eut-elle tracé deux ou trois lignes qu'elle jeta la plume et repoussa le papier.
— Non, non, dit-elle; il faut que je la voie moi-même... Brian est l'héritier de la pairie, el peut-être...
— Par pitié, chère lady, interrompit Susannah, donnezmoi ma part de vos espoirs.
Ophelia lui prit les deux mains et la baisa au front en souriant.
— Vous ne connaissez pas encore assez notre monde pour me comprendre, chère belle, répliqua-t-elle avec une sorte de galté ; — l'héritier d'un lord qui se porte bien esl un assez mince personnage -, mais quand le lord tombe malade, on compte avec son héritier...
Tout en parlant, elle jetait rapidement sur ses épaules une élégante écharpe cl disposait ses dieveux sous son chapeau sans le secours de sa femme de chambre.
— Lady Jane B..., reprit-elle, m'a refusé son appui ce matin, mais Sa Seigneurie ne savait pas que le comte de White-Manor est fou...
LES MYSTÈRES DE LONDRES
^ Et que peut une femme en tout ceci, Ophelia?
— Une femme, chère belle!... lady Jane n'est pas une femme, c'est un whig... Elle a l'oreille du lord président du conseil des ministres et le cœur de S. A. R. le duc de... Si je puis persuader ù lady Jane que monsieur do Lancester votera avec le cabinet, la victoire est à nous.
— Oh ! tâcliM ! tâchez, chère lady I s'écria Susannah à qui cette explication n'apprenait rien du tout.
Ophelia ouvrit la porte ptiur sortir.
— Ma voiture est tout attelée, dit-elle ; preneï patience, Susannah. Dans une demi-heure je serai de retour.
Une minute après, la comtesse s'asseyait sur les moelleux cûu.<;sins de son équipage.
Pendant que ses chevaux allonfeaient sur le pavé sourd des larges rues du \Vest-End ce trot choisi, national, inimitable, qui est l'orgueil des h6tes de nc^s écuries, quadrupèdes et sporlmen, ia charmante lady combinait son plan d'ambassade. Elle sa^^it merveilleusement le monde; elle était spiriuielle et adroite autant que pût l'être jamais lille d'Eve, ef elle tenait par un petit c<)ln l'intérêt des gens qu'elle allait solliciter.
La pauvre Susannah attendait. Oh ! que celte demi-heure lui sembla longue I elle se rappelait minutieusement les moindres gestes, les moindres paroles de la comtesse ; tantôt un llux d'espoir mentait à son cœur et la rendait heureuse, tantôt un découragement profond venait prostrer son .Ime. Elle se souvenait d'avoir vu des larmes dans les yeux de lady Ophelia, et ce souvenir lui était toute une révélation du sort de Brian. Elle avait deviné qu'on avait refermé sur lui la porte deBedlam, comme on laisse retomber le marbre sur un cercueil...
Lady Ophelia la trouva agenouillée sur le tapis, les mains Jointes et le visage baigné de larmes.
— Victoire! s'écria-t-e!le en se jetant ù sou cou. La voix d'un lord ne saurait s'acheter trop elier... Victoire, chère belle ! • .
Susannah demeura un instant comme étourdie de son bonheur. Puis elle pressa, la main de lady Ophelia sur sa bouche, ne trouvant point de mots pour exprimer l'élan passionné de sa reconnaissance.
— Maintenant, c'est à vous d'agir, Susannah, reprit la comtesse en lui rendant gaimenl ses caresses ; — il faut porter cette lettre au médecin ea chef de Bedlam... C'est une prière du premier lord du conseil privé... Une prière de Sa Grâce vaut quelque chose de jdus qu'un ordre... C'est. la liberté de monsieur de Lanccstsr.
— Sa liberté, répéta Susannah en Joignant les mains ; — oh ! donnez, donnez bien \Ue.
Il y avait en ce moment à Bedlam, dans les salons du corps de logis affecté à l'administration, trois graves gentlemen assemblés.
L'un deuXf, le docteur Bluntdull, alors médecin en chef de Bedlam, arrivait ù la conclusion d'un très long discours, et disait :
— En cet état, messieurs et chers confrères, la folie de l'honorable ger.tleman me parait cire prouvée au-delà du nécessaire, soit par les thèses extravagantes qu'il a soutenues dans ses interrogatoires, soit par l'acte inouï auquel l'a poussé le dérangement de ses facultés. Je ne crois point devoir prendre la peine de résumer l'un après loutre mes principaux argumens...
— Non, non, monsieur, interrompirent précipitamment ■ les deux autres gentlemen.
— Et, finalement, en présence de ces symptômes impossibles à méconnaître, en présence de cette aliénation mentale manifeste el sortant pour ainsi dire par tous les pores de l'Honorable Brian de Lancester, je conclus...
— Une lettre pressée pour monsieur le docteur, dit en ce moment un gardien qui entrouvrit la porte.
— Fort bien!... Je conclus, disais-je...
— 11 y a une lady, qui attend la réponse dans le parloir interrompit encore le gardien.
— Très-bien !... Je conclus, disais-je' donc...
LE glÈCLK, — TI.
— La lettre porte le sceau du conseil privé, ajouta legar ■ dienqui entra tout-à-fail.
— Ah!... ah I bah! dit monsieur Bluntdull; —le sceau du conseil... Vous permettez, messirtirs... Je vais conclure à l'i-.slant.
Monsieur Bluntdull ouvrit la lettre et braqua son binocle sur les quatre lignes qu'elle contenait. Tandis qu'il lisait son visage n'exprimait rienllu tout. C'élaitla manière d'être habituelle du visage d-; <;e savant homme.
— A')!... ahl bah ! murmu'ra-t-il quand il eut terminé... Peter, dites à cette ladv qu j je lui offre mes compliraens respectueux et que je suis dans une min.,te aux ordres de SaSeigniurie... Pour en revenir, messieurs, me fondant sur les motifs énoncés ci-dessus, je conclus h ce que notre rapport déclare que si jamais homme eut le plein et complet, ' usage de toutes ses facultés, c'est le Très Honorable Brian de Lancester.
Les deux autres médecins firent un bond sur leurs sièges.
— Mais vous disiez... co nmençâ l'un d'eux.
— Nous devions croire... voulut ajouter l'autre. Monsieur Bluntdull se levatt arrêta d'un geste la discussion.
— C'est mon avi«,'pr«fnonça-t-il avec emphase en frappant involontairement la lettre ouverte du revers de sa main.
Les deux médecins regardèrent la. lettre, pu's se regardèrent. Celaient des pratriciens nécessiteux qui gravitaient, sate.lites modestes, dans l'orbite dont monsieur Bluntdull était l'astre principil. ••
— Je vois, reprit ce dernier, que neus nous entendons à merveille... Rédigez le rapport, messieurs dans ce sens, je vous prie... Pendant cela, je vais prendre sur moi d'ouvrir l«s portes de l'hospice à l'Honorable Brian de Lancester...
— Quoi ! si tôt que cela ! murmura l'un des médecins.
— Monsieur, répondit doctoralement Bluntdull, il n'est jamais trop tôt quand il s'agit de rendre à la société un membre distingué à tous égards et fait pour ètresoji plus bel ornement.
Il sortit. — Les deux médecins suballerncà se regardèrent de nouveau, hochèrent la tète en chœur et unirent leurs lumières pour rédiger le rapport. '
Que ne peut une prière, timbrée du sceau du conseil, sur l'âme sensible d'un comité médical d'enquête!...
Brian de Lancester était depuis trois jours dans l'un de ces cabanons grillés oii l'on enferme les fous furieux, — les fousogjies, comme cela se dit .i Bedlam. R était littéralement chargé do liens. Chacun de ses membres adhérait élrcitement aux parties correspondantes d'un meuble massif et de forme bizarre,qui ^orle le nom de » chaise de force » et qui, avec son poids énorme el son système compliqué de courroies, défierait les forces d'un Hercule.
Ce que Brian avait souffert pendant ces trois long» jours, il faudrait des volumes pour le décrire.
A sa droite, à sa gauche, il y avait des cabanons semblables au sien. Dans ces.cages, rugissaient horriblement nuit et jour des bètes furieuses, de eus fous comme on en trouve peut-être par tous les pays, mais qui abondent dans les asiles d'Angleterre, créatures qui n'ont plu» rien d'humain, brutes dont la bouche écume, dont la gorge râle, et dont l'eil sanglant roule fouetté par la rage, comme s'il allait s'élancer hors de son orbite enflammée, damnés qui se tordent en hur lant et donnent dès ici-bas uite idée -ûa l'enfer..'.
On dit qu'Oxford, l'assassin de la reine Mctoria, enfer mé par grâce à Bedlam, est devenu fou au bout de deux se maine?.
Brian de Lancester était une nature énergique, mais exaltée. Le supplice atroce aurait à coup sur produit sur lui le même résultat'. Sa forte rolonté l'avait néanmoins soMlenu durant ces trois jours de tortures. 11 n'était point abattu , Tel nous l'avons vu pendant le cours de ce récit, tel nous l'aurions retrouvé dans son cabanon de Bedlam. Seulement , l'effort qu'il avait fait pour ne point Ijaiblir dans la lutte «e lisait sur son visage amaigri et couvert de pâleur, et sonœi
PAUL FÉVAL
avait pris, dans sa sombre expreseion de résolution déses- • pérée, quelque chose de hagard .
Susannah lui apparut, au sein' de son ineffable misèr(% comme une radieuse vision. Il crut rêver d'abord et ferma ses yeux pour garder quelqufs secondes de plus une illusion chère. — IMie fallut rien moins que la voix posilivemenl terrestre et peu angélique du docteur Bluntdull pour le rappeler au sentiment delà n'alité.
Le docteur, en eflet, ne croyant pouvoir trop faire après !a lettre du ministre, avait introduit lui-même Susannah dans la cellule.
— Votre serviteur, milord, votre serviteur, dit-il ; — hum ! voici, je pense, une fâcheuse histoire... Après cela, — n'est-ce pas ? — hum ! trois fois vingt-quatre heures ne font pas un siècle. '
LorsquéBrian ouvrit les yeux, il vit Susannah agenouillée auprès de lui et qui tâchait en vain de dénouer les courroies de la chaise de force.
— Ne prenez pas cette peine, milady, poursuivit le docteur ; — on va défaire l'appareil.
On défit l'appareil.
Brian se mit sur ses pieds et frémit comme un lion captif qui revoit le désert et secoua'sa crinière au vent libre des solitudes.
Il redressa sa taille ; ses yeux brillèrent ; sa bouche eut un sourire que ni plume ni pinceau ne saurait retracer.
Puis il prit la main de Susannah qui tenait l'ordre iVe.veql et l'entraîna sans mot dire.
— Ah!... ah ! bah ! grommela monsieur-Bluntbull, 11 aurait pu me remercier.
La voilure qui portait Susannah et Brian roulait dans la direction du West-End. Brian regardait Susannah en silence et avec des yeux ravis.
— Merci, difvll en prenant sa main, sur laquelle il mit un long baiser-: — merci, mon ange sauveur !
-^ Que vous avez dû souffrir, Brian I murmura Libelle fille; et c'estmoi qui suis cause...
Lancester fronça le sourcil.
— Cest vrai, répliqua-t-il à voix basse.
— Ce sont c^pnc bien eux qui vous ont jeté dans ce cachot?
— Ce sont eux... eux et milord mon frère... mais me voilà libre, et j'ai un moyen de m'acquitter envers vous, ma Susannah... Il est une chose que votre noble cœur souhaite par dessus tout en ce monde. . .
Quoi! dit la telle fille en pâlis sant;-sauriez-vous?...
Elle s'arrêta et balbutia d'une voix à peine intelligible : .
■ — Mamèrc!...
Brian souleva sa main qu'il tenait serrée eny^e les siennes, cl lui en ferma la bouche en se jouant. 11 souriait et se sentnit heureux d'entendre ce mot si tôt venu et qui lui donnait :; voit toute la belle âme dé Susannah.
Mais cette joie passa comme un éclair.
— Ne m'interrogez pas, répliqua-t-il, et dites-moi quelle retraite a choisie l'homme que vous appelez Tyrrel l'Aveu-
glP- .
— Oh ! milord, s'écria Susannah tremblante, au nom de Dieu ! n'affrontez plas sa colère !
— ^colère ne peut plus rien contre moi, milady, et il faut que je le voie.
Susannah hésita.
— Il faut que je le voie. jepritJBrian, sur-le-champ.
Ceci fut ditd'un ton si grave'que la belle fillo n'osa plus résister. Elle indiqua la demeuré du docteur Moore.
Brian mît aussitôt la tète à la portière et ordonna au cocher de se rendre au n" 10 de Wimpole-Street.
Milady, je vous prie de m'attendreici, dit-il au moment
où la voiture s'arrêtait •,— je vais bientôt revenir... Si je ne revenais pas...
Il s'interrompit et reprit aussitôt :
— Veuillez consulter votre montre... Si je ne revenais pas dans une demi heure, vous vous ferier, conduire au bureau dcp/ilicede High-Street et vous prieriez le magistrat (Je venir constate* uqnjeurtrei.
— Oh ! milord ! milord ! ayez pitié de moi, s'écria Susannah.
Brian ne répondit pas et descendit sur le trottoir ; l'instant ùaprès il franchissait désarmé le seuil de la maison du docteur.
Ce fut l'aidf-pharmacien'Rowley ijui l'introduisit, Rùwley, comme on. le pense bien, n'ouvrit point du premier coup la porte du sanctuaire. Il examina lo nouveau venu dans tous les sens, et prononça sur divers Ions le. fameux ta, ta, la ! avant de se déterminer. Mais les trois jours passés à Bediam avaient mis sur le visage de Brian des signes de souffrance si peu équivoques, que Rowley vit en lui un client et un client très pressé.
— J'ai l'honneur de vous engager à vous asseoir, monsieur, dit-il avec beaucoup d'amabilité ; —je vais prévenir Is docteur.
— C'est inutile, répliqua Brian qui prit un siège. Rowley, qui était déj;\ à moitié chemin de la porte, lit
une pirouette sur ses talons démesurément saillans, et se remit à examiner sans façon ce client extraordinaire qui disait : c'est inutile, lorsqu'on lui parlait de faire venir le docleur.
Le résultat matériel dé cet examen fut un la, ta, ta ! éi^prgique, accom|»agiié d'un grattement d'oreille singulièrement significatif.
— Monsieur est peut-être un membre de Royal-College? dit-il ensuite avec une légère amerluiiie; — nous en voyons, Dieu merci, tous les jours de nouveaux...' Ta, ta !... j'ai l'honneur de vous demander ce qu'il y a pour votre service.
— Dites à maître- Tyrrel, répondit Brian, qu'un gentleman désire lui parler en particulier.
— Maître Tyrrel, répéta Rowley, maître Tyrrel... connaît pas...
— Maître Spencer si vous'aimez mieux.
— Je connais beaucoup de Spencer, monsieur... Il y en a un qui s'est établi l'an dernier pharmacien dans Ludgate- Hill... mais...
— Je suis pressé, monsieur ! interrompit Brian. Quel que soit le nom sous lequel se cache cet homme, Tj'rrel, Spencer ou Edmund Makensie, je veux... *
— Et que lui voulez-vous, s'il vous plaît, gentleman ? dit la voix de Tyrrel qui passait en ce-moment le seuil.
Brian se retourna. — Tyrrel ne l'eût pas plus tôt aperçu qu'il recula de trois pas et changea de couleur.
— Ah I... lU-il seulement avec une stupéfaction profonde. Puis il ajouta entre ses dents :
— Décidément, le diable s'en mêle ! -
Ceci se rapportait à luie série de c'téboires éprouvés depuis peu par Tyrrel ; la fuite de Susannah et de Clary qu'il s'était chargé de garder, la triste issue du complot contre la Banque, etc, etc. — Tyrrel était en veine de malheur.
— Nous avons un long compte à régler ensemble, maître Ismaïl, lui dit Brian.
Le juif, faisan» effort pour se remettre, s'avança lentement etrhassa Rowley d'un geste.
— Les comptes lés plus longs finissent par se débrouiller, milord, répondit-il, quand on sait s'y prendre comme il faut... Que réclamez-vous de moi ?
— Je veux savoir le nom du père de Susannah, d'abord.
— Ensuite?
— Ce nom, d'abord, vous dis-je ! prononça impérieusement Lancester.
— Moi, je vous disais : ensuite ? repartit le juif qui poussa du pied un lauteuil en face de Brian et s'y assit, — parce qu'il m'en coûtait d'entamer l'entrevue par un refus... Je ne veux pas vous dire le nom du père de Susann^.
— Prenez garde, Ismaïl !...
Le juif haussa les épaules et prit cet air provoquant des gens qui veulent titer le terrain et savoir les ressources de leur adversaire.
— Eh ! milord, vous vous moquez, dit-il ,— -prendre gardsi Je passe ma vie ,1 prendre garde. La prudence e^t la première condition 3u Ctanmerce que je fais*»* Mair vous, n'av«z-.vous
LES MYSTÈRES DE LONDBCS
' point songé h prendre garde, lorsque vous avez passé le seuil (te cette maison ?
— Si fait, répondit simplement Brian.
TyrreJ attendit durant quelques sesondes, espéi'ant que Lancester allait s'expliquer ; mais Lancesler garda le silence, ce qui porta le juif à rélléchir.
— Milord, reprit-il aprt's une pause, vous me demandez là un secret qui est ù vendre. •
— Je ne refuse pas de le payer, dit Brian.
— C'est (|ue vous T'ies bien pauvre, milord ! ajouta Tyrrei en souriant ; plus pauvre que vous ne pensez... La main qui s'ouvrait dans l'ombre pour mettre tous les mois cent guiriéesà votre disposition, estaujourd'luii la main d'un pauvre prisonnier.
— Vous sauriez ! s'écria vivement Lancesler.
— Ce secret-l:4 n'est pas ii vendre, milord, interrompit Tyrrel avec gravité; — donc, conlinua-t-il, vous voilà nu comme un mendiant... Mais, d'un autre cûté, il y a une fortune de prince suspendue au-dessus de votre tt'iB... suspen-s due par un cheveu... Ne prenez pas la peine de m'inlerroger avec menaces commec'est l'intention de Votre Seigneurie : il me plaît de m'expliquer clairement sur ce point... White- Manorest éplleptique et fou.
— Milord, mon frère serait fou ! dit Brian dont la voix exlirimait une tristesse non leinte.
Tyrrel éclata de rire.
— On dirait que vous n'avez pas fait de votre \\itfu\ pour amener ce résultat ! répliqua-t-ilavec raillerie.
Brian courba la tête, non pas sous le sarcasme de ce misérable, mais sous le reproche de sa conscience.
— Si vous voulez, reprit le juif, je vous dirai en détail de quoi se meurt Godfrey de Lancester, qui était à Denliam- Park pendant qu'on vous gardait à Bediani... Figurez-vous que le pauvre comte a une drôle de folie. Il croit vous voir sans cesse, — et cela le tue.
— Assez! prononça tout bas Brian.
— Oui, oui, c'est assez, continua le juif en feignant de se méprendre; — on mourrait à moins, en vérité !... Ah ! Votre Seigneurie a bien mené son duel avec lecomte !...
— Assez, te di^^je ! s'éciia Lancester avec violence. Je suis venu pour savoir le nom du père de Susannah; je lesaurai de gré ou de force.
— Il y a comme cela bien des choses que je voudrais savoir et ([u'on ne médit pas, répliqua froidement Tyrrel : — par exemple, je serais excessivement curieux d'apprendre quelle est la puissante fée qui vou^a ouvert les portes de - Bedlam...
Lancester se leva.
— Maître Ismaïl, dit-il en tâchant de garder son calme, — on ne gagne pas deux fois, croyez-moi, la partie que vous avez joué jadis contre le gibet,
— C'est mon avis, milord.
— Je vous donne ma parole de noblerean, reprit Brian, que si vous ne m'apprenez pas le nom du père de Susannah je me rends chez le magistrat en sortant d'ici, et que.. .
— Votre menace pèche par sa base, milord, car il n'est pas très certainquejev»os laisse sortir d'ici !
— Alors, maître Ismaïl, préparez votre antidote contre la corde. J'ai prévu le cas.
Tyrrel couvrit soudainement son visage de c« masque bé. nin et bonhomme que nous lui avons vu au commencement de ce récit. Ses yeux brillans s'éteignirent et se fixèrent mornes, dans le vide, comme des yeux d'aveugle.
— Votre Seigneurie, dit-il humblement, vient de remporter une facile victoire surtun pauvre homme... qu'elle daigne se rasseoir... Je suis entièrement à ses ordres et prêt à lui apprendre ce qu'elle désire si ardemment savoir.
Brian se rassit.
Tyrrel le regarda un instant d'un air soumis. Puis ses prunelles s'allumèrent graduellement jusqii'à prenche cet éclat réellement diabolique sous lequel tremblait jadis la pauvre Susannah. En même temps sa lèvre mince se relevait en un sourire amer et cruel.
^ G'e^t vçus qui êteâ tause que j'ai été pendu, milord,
dit-il d'une voix brève el s!ridente,qui, frai)pant inopinément f l'oreille de Lancester, donna un tressaillement à ses nerfs. — j San,> Vdus, il y a longiemps queje serais riche à millions... i Susannah était ma fortune : vous m'avez volé Susannah!... ! Vous avez pris de (riomphautes précautions, je pense, pour 1 vous mettre à l'abri démon poignard... Eh ! milord, bien fou [ serais-je si je vous tuais nutrementque selon votrefanlaisie .. j Vous venez chercher un nom ; j'ai refusé devons le dire d'a- \ bord, pour jouer avec votre angoisse, pour me railler un î pou de cette lutte naïve que l'espoir livre en vous à la crainî te... Car ce nom, milord, il y a bien des jours que vous ' l'avez deviné !
( Brian, pâle comme un spectre, avait le front couvert de j sueur et haletait
! — Sur mon honneur, balbulia-tril ; — non, je ne puis j croire... noni
j — Vous mentez, nobleman, reprit Tyrrel avec une joie hl- I dense ;— ce nom, je n'ai même pas besoin de le prononcer... I votre conscience vous le crie... Eh bien ! vous ne vous trom- I pez pas. Il est son père, milord, elle est sa fille, et vous ne
serez jamais son époux.
j Brian poussa un gémissement étouffé, puis, se levant avec 5 effort, il se dirjgea en chancelant vers la porte, tandis que, 5 Tyrrel lui jetait avec un ricanement haineux ces darnières paroles:
— Il y aurait jrourtant moyen d'arranger toufeela, milord ; —devenez mon frère en religion... La loi de Moïse bénit ces sortes de mariages...
Brian pressa le pas et s'enfuit. — il ouvrit la portière de la voiture, mais il n'y monta pas. Susannah qui s'apprêtait à le receviiir, joyeuse, jeta un cri de terreur à la vue de ses traits bouleversés.
— Milady,murmura-t-il d'une voix brisée; — Susannah I... Allez... je ne puis vous suivre en ce moment... Adieu!
Il lit un signe au cocher qui se penchait pour demander ses ordres. La voiture partit.
Brian demeura un instant immobile, cloué au sol ; — puis on le vit s'éloigner, jeté tantôt à droite, tantôt à gauche par le flot des passans...
Le soir, Susannah reçut une lettre qui contenait seulement ces mots avec la signature de Brian :
" Je ne vous verrai (ihis, Susannah, parce que je vous aime et que Je suis le frère de votre père. Oubliez que nous eussions pu être heureux. De loin, moi, je veillerai sur vous, et vous aare* une consolation, car je vous rendrai votre mère. «■
Susannah lat à travars ses larmes, et tomba, navrée, mtrc les bras de la comtesse.