CHAPITRE Xmè
Nous laissons passer six semaines et nous nous retrouvons au mois de février 183., — C'est vers cette époque que le Londres aristocratique s'anime. Les fenêtres de^ somptueux hôtels du West-Eud s'ouvrent, donnant passage à la fois aux regards des oisifs et à l'air extérieur qui va renouveler l'atmosphère des salons, clos durant les trois quarts de l'année? Les équipages sont déjà plus nombreux au Park ; on parle lU l'arrivée de Duprer, des débuts de Carlolta Grisi ou deTs Elssler. English-Opera-House s'agite et sépare pour recevoir tons ces brillans (alens que la France et l'Europe pr^ten pendant quelques mois, chaque printemps, à notre sol in^ iéC(ftid pour l'art. — ta saison va çoœjijwcer.
PAUL FÉVAL
Lnsatfon, «>si Almack, c'est la c«ur, ce sont les soirées muffanles des théâtres, les lectures pédantes, les promena- "Ps à Hyde-Park, Mite foire deâ équipages, la plusmagnilique «jui soit au monde; ce sent les courses, les joutas ruineuses «es tripot*, c'est le faste qui lutte contre le spleen, c'est le .'irnit qui se prend eorp» à corps BTee l'winui.
lAsaison, «>si encore pour la noblesse »l \e gentry stng'ais, si orjueillpusemenl prodigues à l'extérieur el si konteusenieat ladres dan» 1m détail» domestiques, le marnent douloureux où l'on dëpeiise en quelqu»s semaines les trei« quarts et demi du revenu annuel, eu l'en jotte l'or par la fenêtre pour pcj-aHre, quille t[ pousser ju8«|u'à ses plus fabuleuse* limites la lésine du fojer pejuiant le« langs moi» qu'ea d«it passer a la campagne.
T?l gentleman, bshs le saroBs, d«nne libéraUmrnt: une guinée a« groam du manoir eu il »'est reposé quelques heures, <]ui se dispute iTee son profwe laquais pendant une demi journée pour an shilling; telle lady ajouU une banknetede ''inq liTres a«x honoraire» de »a modiste, qui rofuo les monesies appoinueiens de sa feiHiîiede chambre «l la met à l'hô- Pitalen cas de maladie...
La «our d'assises de Middlesex le«ait ses «tenees depuis une semaiie environ dans Old-BaiUy.
Il <(ait «nze heures du matin. Une foule immense se pressait aux abords de la tour de jastiea ; jamais la curiosité pu-bli(}ue n'avait été plus vivement excitée. Les poli^emen avaient peine à défendre les issues du prétoire, dont les places réservées se vendaient jusqu'à dix livre» slerlinj.
C'est qu'il s'agissait ,d'ui procès de tonte beauté, hgs joui^ naux avaient donné à l'affaire u« retentisseMenl gigantesque, dont elle était digne à coup sûr.
ie beau, le brillant, le famewx marquis de Ri»-Santo s'asseyait depais deux jours surla sellette des erimlnels.
C'est une justice à rendre à notre fashlon de dire qu'il n'abandonne point volontiers ceux de ses membres qui tombent sous le coup de la loi. Bien au contraire, nous sommes autorisés i penser que nos charmantes ladies ont un faible pour lés héros de cour d'assises. Ceci est une eonséquence directe de leur amour immodéré des eecontricitice de tous genres. Et, au fait, notre philosophie poliftque étant ce qu'elle est, nous demandons quelle différence logique on peut établir entre un héros et un voleur. -— Le missionnaire dont tons nos jouruîux hurlent les louanges au moment où nous terminons ces pages, monsieur Pritchard, l'apétre-Figaro de Taïti, n'est-il pas sar la grande route qui mène à notre Panthéon ?
Lords et belles dames faisaient donc rttsh ici loiit comme les petites marchandes de Poultry et les redoutables femelles des wat«rnien. C'était une mêlée épouvantable et nous eussions eu beaucoup de peine à distinguer dans la feule nos amis etconnaissanees. — Néanmoins, à fercede chercher, le visage évaporé do petit Français Lantures-Luces aurait frappé nos regards, auprès du profll équestre de lord John Tantivy. — Un peu plus loin, huit chapeaux de paille ernés de rubans extraordinaires recelaient les huit chefs de nos aimables commères de Finch-Lane, raistress Dood, mistress Bull, mistress Crosseairn et autres dont nous avons oublié les noms harmopieux. Ces hait recomman^lables personnes venaient de prendre le thé chez mistress Bloomberry, laquelle était bien triste, parce qu'elle n'avait pu vaincre la i'roideur du beau capitaine Paddy O'Chrane. Nonobstant sa tristesse, mistress Bloomberry jouait de la langue aussi énergiquemonlque ses compagnes, et neus avons un vif regret de passer sous silesce lr,s cheses remarquables .qui furent dites en cette circonstance! par ces fleurs de la cité de Londres.
Tout auprès de la porte d'entrée il y avait niie femmn vêtue de deuil, dont le visage se «achait derrière un voile noir épais.
La foule roulait eomme une mer et jrondai^t davantage. C'éUitun odieux eoncert devoix glapissantes et gutturales, prononi;ant les mots chargés de «onsonnes de la langue anglaise, et parcourant dans tous les sens les notes déchirantes et fausses de notre mélopée familière.
teFB onze heures et U9 ^arfr, l»e coiislabiw, soutenus par . r
quelques policemen, ouvrirent un passage à la voilure de l'accusé.
Les dix mille siieclaleurs se guindèrent sur leurs pointes et ne virent rien ^iu tout.
Monsieur le marquis de Rio-Santo, portant sur son noble visage un air de distraction et d'indifférence, descendit au seuil d'Old-Bailey.
En ce rtloment la femme vftne de noir seulcva son voile el découvrit les traits pAlis de lauy Ophella, comtesse de Derby. Les yeux du marquis se tournèrent vers elle, par hasard, et dès qu'il l'eut aperçue l'expression de sa physionomie changea complètement. Tout ce qu'il peut y avoir de plus tendre dans le respect, de plus affectueux dans la reconnaissance vint animer son regard, qui' caressa un instant avec amour lefronl baissé de lady Ophelia. C'était un remciciment muet, mrtis élequent, ofi il y avait de l'admiration émue et le témoignage d uae ardente gratitude.
Ophelia laissa retember son voile, mais pasassez vile pour eacher un mélancolique sourire, traversé par deux larmessi- U'-ncieuses qui roulèrent ieetement sur sa joue.
Nous qui l'avoFs vue, brillante et fiére, passer, au bruit des eoniplimens adulateurs e' des moadaines flatteries, parmi la feule envieuse de ses rivales vaincue», nous aurions eu grand' peine .^ la léconnaltre ce jour-!^, seule, les pieds surlesordidepavé d'ûld-Bailey, etienant sa place aux premiers rîhgs de la cohne brutale qui guettait l'arrivée de l'accusé. Elle était si chaagée d'ailleurs ! 11 y avait dans son oeil fatii^ué de pleurer tant de découragement «t d'angoisse !
Oh ! le marquis avait raison de remercier et d'admirer. Cette femme qu'il avait délaissée aux jours de bonheur venait de lui donner toutcequi lai restait ici-bas. Elle avait déchiré pour lui le veile mystérieux où s'enveloppait jusqu'alors sa faiblesse ; elle avait montré à tous son amour et ses larmes, bravant ainsi, bravant sans remords ni regret l'inuplacable vengeance d'us monde qui ne sait point pardonne une faute avouée, piirce qu'il épuise son indulgence à ft^tcr le vice hypocrite. Elle avait, dans le zèle hardi de son dévoùinent, lassé la patience des juges ; elle s'était jetée aux pieds des ministres; elle avait pleuré, hemiliant chaque jour sa superbe de grande dime ; elle avait prié ;"i genoux devant ses rivales.
El, partout repoussée, couverte partout de mépris inipi loyables, elle s'était redressée, forte sous les dédains. Sa pauvre âme, saturée d'amertume, n'avait point fléchi dans sa lâche. Patiente devant le sarcasme, humble devant l'insulte, elle avait répondu à tousles outrages : — Pitié pour lui, pi tié pour lui ! • '
En ce moment, sans doute, m précence en un tel liea eût été un précieux sujet de rewéation pour Tantivy et ses amis qui hennissaient, pour tuer le temps, des plaisanteries de mauvais goût, et peut-être l'excès de souffrance de la pauvre Ophelia eût fini par attirer l'attention delà foule, si une femme qu'elle ne connaissait point ne lui eût offert son aide. La comtesse en effet, à l'instant où Rio-Santo franchissait pour la dernière fois le seuil d'Old-Bailey, sentit son cœur défaillir et chancela sur ses jambes subitement engourdies. — Un bras se glissa autour de sa taille el la soutint doucement.
Ophelia se retourna, celle qui lui portait secours était une femme de grande el riche taille, vêtue de deuil comme elle et comme elle voilée.
Cette femme, soutenant toujours Ophelia, perça la foule el gagna l'une des rue» adjacentes.
— Que Dieu vous récompense, milady ! murmura-l-elle alors en mettant un flacon desels sous les narines de la comtesse, j'aurais bien voulu faire ce que vous avez fail... mais je nesuisqu'une pauvre femme etvoas êtes une noble lady..» Que Dieu vous récompense !
— Qui êtes-vcus? demanda la cojntesse. .
— Je me nomme Fanny Bertrara, répondit la femme voilée. — Jel'ai aimé comuie vous l'aimez... Vous verrez, vous aussi, qu'on ne peut point l'oublier [... Et je' ^ais que vous avez prié pour lui, pleuré pour lui. A Merci, merci madame, et foyei bénie !
LES MYSTERES^E LONDRES
Fanny Bertram toucha de ses lèvres la main do la comtesse et se perdit dans la foule.
Monsieur le marquis de Rio-Santo était devant ses juges. On supposait que cette séance terminerait les débats et amènerait le verdict du jury.
Le principal témoin, Angus Mac-Farlanc, du château de Crewe, manquait au prccès. Toutes les recherches pour le trouver avaient été vaines : on ne savait ce qu'il était devenu.
Frank etMac-Nab étaient là pour le remplacer. — Auprès d'eux, témoin bénévole, s'asseyait Sa Grûco, le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie, dont le témoignage avait plus d'une fois foudroyé Rio-Santo durant le cours des débats.
On conviendra que leTartare, par sa nation, par son caractère et par le pitoyable rôle qu'il avait joué naguère vis-ùvis du marquis, avait parfaitement le droit de se montrer lâche, perfide et sans pitié.
11 était de ces hommes, nombreux en tous pays, et fort honorés d'ailleurs, qui lèchent les pantoufles du vainqueur et mettent le talon de leur botte sur le front du vaincu.
Au dehors, la foule s'était décimée, mais il restait encore surle pavé une cohue honnête etcapable d'étouffer çà et là une femme, un enfant, un vieillard.
La plupart des gens qui avaient quitté la pavé n'étaient pas d'ailleurs très loin et attendaient, dans quelque public-house environnant l'issue du procès et la sortie du condamné, — car la condamnation ne soulevait pas l'ombre d'un doute.
La Famille entière était en émoi. Aucun de ses membres, à l'exception du marquis, n'avait été mis en cause, parce que la déposition de Mac-Farlane, faite au burtan de police de AVcstminster, ne mentionnaitquele marquis, tout en promettant des révélations ultérieures et une liste des principaux lords de la Nuit. — A dater de celte soirée même on avait perdu la trace du laird, qu'on supposait avoir été assassiné par la Famille.
Mais le marquis tout seul suffisait bien à occuper l'attention générale. Les hommes de la Famille savaient désormais •qu'il était ce chef mystérieux, dirigeant dans l'ombre leurs mouvemens et régnant sur eux en monarque absolu. Chacun avait tâché de le voir, chacun l'avait vu, et l'aspect vraiment royal de cet homme étrange avait fait sur tous une profonde impression.
Pendant que le procès suit son cours, nous retrouvons les personnages subalternes de notre drame assemblés dans le spirit-shop de Jack Gibbet, Fleet-Lane, à quelques pas d'Old- Bailey.
Nous avons trop souvent décrit dans ce récit la distribur tion intérieure des public-houses de bas-étage, pour avoit besoin de dresser la carte du spirit-i^hisp de Fleet-Lane. C'était un bouge dans le genre de la Pipe, et le Pot; seulement il y avait un parloir réservé pour les clercs de sollicitors et les bas-offlciers de la justice, qui étaient les gentlemen de l'endroit.
A une table de ce parloir réservé, tout près de la porte du parloir commun, le capitaine Paddy O'Chrane prenair ses douze sous de gin mélangé d'eau froide, sans sucre, avec une idée de citron. Il étaitseul. — Non loin delui, Snail, Madge, Lue et Mieh dont la figure en triste état gardait les marques du terrible poing de Turnbull, occupaient la première case du parloir commun. A la table suivante. Bob Lantern elTenipérance partageaient maritalement une cruche de porter. — Enfin, dans un coin éloigné, Donnor d'Ardagh prenait son repas du matin. Il était eriConcé dans l'angle de sa case etnul n'avait remarqué sa présence.
On avait parlé d'abord du procès, puis, ce sujet épuisé, on en était revenu au grand événement du pillage manqué de la Banque et aux incidens qui en étaient résultés.
— C'eût été un fun fameux ! dit Snail ; — moi et ma sœur
Loo nous nous étions postés au coin dePoultry... Mais voyez
donc comme Loo souffle, la pauvre fille !... Mich, donnez à
boire à votre femme, mon beau-frère !
Mich versa un verre de gin que Loo voulut avaler, mais la
pauvre enfant ne put le porter jusqu'à ses lèvres. Le verre l'échappa de sa main tremblante et se brisa sur le carreau.
— Signe de mort, dit Mitchell.
— Bah ! s'écria Snail ; — versez un autre verre, Mich ; c'est moi qui paie...
Loo s'était levée, haletante et les deux mains sur sa poitrine qui la brûlait. Elle se coucha tout de son long sur un banc.
— Voyez, Tempérance, dit paternellement Bob Lantern :t sa femme ; r- voyez où conduit l'abus des liqueurs fortes, mou trésor. . .
— Oh ! mon jeli Bob, répondit Tempérance on caressant l'affreux menton du mendiant ; je n'ai pas bu ce matirt la valeur d'une pauvre pinte de gin !...
— Et après tout, reprit Snail, il sepourrait bien que ce fût signe de mort ; car Son Honneur est dans une mauvaise passe... Mais pour en revenir à moi et à ma sœur Loo, quand les soldats arrivèrent... Écoutez cela, ma femme Madge, et vous verrez si votre mari est un homme, que l'enfer me brûle!... Quand les soldats arrivèrent, il y eut des sots qui voulurent les attaquer... Les soldats chargèrent et nous ramenèrent bon train jusqu'au Purgatoire deWhite-Chapel, qui était vide, puisque tous les oiseaux avaient pris leur volée... Joé, qui était de garde, fit jouer le ressort de l'entrée donnant surle/anê; le mur du rez-de-chaussée s'ouvrit comme vous avez pu voir et moi aussi, — et ma sœur Loo de même, — des murailles enchantées s'ouvrir au théâtre d'Adelphy... Nous nous jetâmes dans la salle basse ; les soldats nous suivirent. Ah! ah! vous allez voir!... Nous autres qui savions le chemin, nous courûmes à gauche, mais les pauvres diables de suldats s'arrêtèrent dès que la porte se fut refermée demère eux... Ils s'arrêtèrent et ne dirsnt mot.
Le lecteur doit se reporter, pour comprendre le récit des prouesses de Snail, à la description de l'entrée secrète du Pitryatoire, que nous avons faite lorsque lady Jane B... vint dans ce repaire, conduite par la contessa Cantacouzène, pour racheter le diamant de la couronne dérobé à Cov«nl- Garden.
Snail poursuivit :
— Fumez ma pipe, ma jolie Madge ; vous me la rendrez quand j'aurai fini... Il faisait noir, pardieu ! comme dansun four.".. Je me mis à marcher tout doucement pour arriver jusqu'au trou de précaution qui est entre la rue et la porte de la salle... Une fois au bord du trou, je dis : Allons, camarades, allons!... Te souviens-tu de cela, ma sœur Loo ?
Loo ouvrit ses yeux éteints çt les referma aussitôt sans répondre.
— Loo est malade, reprit Snail; — ce ne sera rien, si on lui donne à boire... Les soldats m'entendirent et s'élancèrent... Ah! ah! le trou est profond!... Ceux-là ne diront pas où est situé le Purgatoire !
— Je veux être bouilli, dit le capitaine, bouilli dans la chaudière de Satan, — que diable ! — si cet enfant-là n'est pas le plus fin de nous tous.
— Ecoutez, ma femme Jîadge ! s'écria Snail, — écoutez ce qu'on dit devotre homme, un million de blasphèmes !
— Ça dut mécontenter durement les soldats, fit observer Bob, — de mourir comme ça au fond d'un trou... Combien étaient-ils? '
— Une douzaine, amiBob.
— A supposer que chacun eût seulement trois shellings dans sa poche... et un soldat du roi peut bien avoir trois shellings... cela fait près de deux guinées de perdues !
Bob soupira ce calcul en a yarte.
— Oh ! oh ! je souffre, mon Dieu ! râla en ce moment la petite Loo. — Ma sainte mère, priez pour moi !
Donnor d'Ardagh, qui était seul dans sa case, tressaillit douloureusement au son de la voix de sa fille et se rapprocha involontairement. Snail, de son côté, s'était levé, tenan à la main un plein verre de gin.
— Ouvre la bouche, ma sœur Loo, dit-il.
La petite fille obéit, et Snail lui«fit boire le gin jusqu'à la dernière goutte,
PA.UL FÉVÂL.
Loo roula un instant ses yeux enflés subitement et se ilressasur ses pieds comme si elle eût reçu un choc galvanique.
— A boire encore ! îi boire 1 cria-t-elle de sa voix enrouée. Et l'ivresse lui montant au cerveau avec violence, elle se
prit à valser en chantant comme toujours son monotone refrain. — C'était pitié ! La malheureuse enfant perdait le souffle à cet effort insensé. — Donnor d'Ardahg, debout et appuyé contre la boiserie de sa case, la regardait les larmes aux veux.
— Bonjour, Dad, dit Snail, qui l'aperçut de loin ;— Madge, saluez le père de votre homme !
Le capitaine Paddy mit sa tête et son long col hors du parloir réservé.
— Quelqu'un parmi vous, demanda-t-il, abjecte espèce, mes bons garçons, peut-il me dire s'il est vrai que Mr et mislress Gruff aient disparu de l'hôtel du Pioi-George ?
— Moi, capitaine, moi, Satan et ses cornes ! répondit Snail : je puis vous dire cela et bien d'autres choses, pardieu!... Écoutez, vous autres; ilyaune histoire... C'était encore la fameuse nuit. En sortant du Purgatoire où j'avais mis les soldats dans le trou, je me dis: Snail, un gentleman comme vous doit avoir été spécialement signalé à la police... C'était mon avis, que diable!... Je laissai ma sœur Loo s'en aller toute seule ù la maison, et je pris le bord de l'eau pour me rendre en toute sùrete à l'hôtel du Roi-George, où je voulais me cacher... Voilà qu'en arrivant an pont de Black-Friars... c'est drôle, vous allez voir... j'aperçois un grand diable de fou qui regardait l'eau par-dessus le pavapet en chantant une vieille chanson écossaise. Je m'approchai... Il m'entendit et s'élança sur moi comme un furieux.
— Regarde, me dit-il, regarde... les -vois-tu?... Voilà Gruff et sa femme... veilà Clary... Clary et Anna ! -Voilà, oui, oui, le voilà ! voilà mon frère Fergus !
Il me montrait la Tamise, où il n'y avait rien du tout... N'est-ce pas que c'est drôle?
— Après, bandit en herbe, après ? dit le capitaine.
Après... ma foi, si je n'eusse pas été un liomme il
m'aurait fait peur ! reprit Snail ; — mais. Dieu merci, je ne connais pas beaucoup de gentlemen qui soient aussi braves nue moi... après?... Du diable s'il ne se mit pas à pleurer comme une fontaine.
— Morts... Ils sont tous morts ! disait-il ; — je les ai tous
tués !
Et au moment où j'y pensais le moins, il me lâcha et s'élanç.a par-dessus le bord dans laTamise.— Moi, je sais nager, mais il faisait froid, et d'ailleurs ce n'était qu'un fou.
Je regardai. Je le vis sortir de l'ombre du pont et flotter
comme s'il n'eût pu s'enfoncer sous l'eau, car il ne nageait pas... Au bout de quelques secondes, sa voix s'éleva de nouveau et vint jusqu'à moi.. 11 chantait... attendez! quelque chose de drôle :
Le laird de Killarwan
Avait deux filles.
Jamais n'en vil amant
D'avissi genlills
Dans Glen-Girvan,
Kt d'autres couplets dont je ne me souviens plus... Il chanta longtemps... puis sa voix s'éteignit et je ne vis plus rien sur Teau.
— Mai» Gruff? petit-fils de Satan !
Patience, capitaine, tennerre du ciel !... Quand le fou
fut noyé, je poursuivis ma route vers l'hfitel du Roi-George. La porte était ouverte... Personne dans la salie basse... En haut... ma foi ! le fou disait peut-être vrai : il se peut qu'il vit dans la Tamise les corps de Gruff et de sa femme, car en haut, il y avait du sang, et voilà tout.
— Il se perd comme cela dans l'eau, murmura Beb, pour ptusdecent livres do sujets chaque année!
— De sorte que, cornes de Belzébuth ! dit le capitaine, Gruff etsa femme s(»nt morts.* ,. C'étaiontUe braves couipa^^
gnons, bien qu'on puisse aflirmer qu« l'univârs entier ne renfermait point de scélérats plus pervers...
On entendit à cet instant le bruit de la chute d'un corps sur le carreau du public-house.— Chacun se retourna vers Loo qu'on avait oubliée.
Elle était étendue, baignée de sueur, sur le sol.
— Je brûle !... je brûle ! murmurait-elle ;— ôtez moi... oh ! par pitié ! ôtez-moi le feu que j'ai là-dedans !
Elle pressait à deux mains sa maigre poitrine. Donnor d'Ardagh s'était élancé vers elle. 11 se mit à genoux.
— Cène sera rien, Dad, dit Snail.
— Le Daddy ! prononça faiblement Loo.— Dieu est bon de m'avoir donné la vue de mon père à cette heure... Oh! Daddy ! je vous en prie... éteignez ce feu, ce feu que j'ai làdedans !
— Buvez, ma sœur Loo, reprit l'intrépide Snail, ce ne sera rien.
La petite fille secoua la tête et repoussa le verre de gin, à l'inexprimable étonneraent de Tempérance, qui fit un geste involontaire pour s'en emparer.
— Daddy, murmura Loo.— Cela me fait grand bien de vous voir... Que faut-il dire à maraère de votre part ?... Je Vais vers ma l)onne mère... Oh ! le feu s'est éteint... je ne souffre plus.
Elle ferma les yeux. —Ses traits hâves et flétris eurent un doux sourire d'enfant qui s'endort.
— Voilà qui est passé ! dit Snail.
Donnor, toujours à genoux, se pencha sur le front de Loo immobile et y mit un baiser en pleurant. — Puis il joignit les mains comme peur prier. — Puis encore il étendit sur Loo sa houppelande de toile.
— Pourquoi tout cela, Daddy? demanda Snail.
— Parce qu'elle est morte, enfant, répondit Donnor.
En même temps il souleva dans ses bras le pauvre petit corps de Loo et sortit à pas précipités.
Il y eut dans le public-house un moment de silence lugubre.
— Voyez, Tempérance, murmura Bob, — voilà une terrible leçon !
— Oh ! oui, mon gentil garçon, répondit la grande femme, — et voyez, c'est comme cela ([ue je mourrai, si vous ne me donnez pas six pences pour acheter du gin !
— Ma femme Madge, dit Snail en lâchant de ne point pleurer, — jesuis un gentleman et ne voudrais pas me comporter comme un enfant... Mais je pense qu'il est permis de regretter sa sœur... Ma pauvre Loo! ma pauvre Loo ! Je ne pleure pas, Madge!
Snail se tourna brusquement vers la muraille, parce qu'une larme mouillait sa paupière et qu'il avait honte.
Le silence qui régnait dans le public-house n'avait pas encore pris fin, lorsqu'on entendit au dehors un long et bruyant bourdonnement.
Tous les membres de la Famille se levèrent d'un mouvement commun et se dirigèrent vers la porte.
— C'est le verdict ! disait-on, c'est le verdict !
— C'est le verdict ! répéta Tom Turnbull, qui entrait en ce moment et repoussa la porte d'un coup de pied qui faillit la mettre en pièces.
— Et quel est ce verdict, Toni^ mon camarade? demanda Paddy O'Chrane, oubliant de blasphémer dans son empressement.
Les autres gensde la Camille, au lieu de sortir, entourèrent aussitôt TomTuinbull.
Celui-ci se jeta sur un banc et demeura un instant silencieux. Son ri'^àe et grossier visage exprimait une émotion profonde* combattue par les habitudes d'un caractère insouciant c'. cynique.
— Je ne le connais que d'hier, dit-il enfin avec brusquerie, j niais si, en donnant ma peau, j'espérais le sauver, je la donnerais.
— Il est condamné?... balbutia le capitaine, ému, lui, ' aussi pour la première fois depuis bien des années.
i — A. mon ! répondit Turnljuil,
LES MYSTERES DE LONDRES
3ât