I-'agome d'une race
Il éla't neuf heurws du soir environ. Le jardin du Palais- Royal commençait à se desemplir lentement. La joie avait perdu quelque peu de sa ferveur. La fatigue allait poindre.
11 larsait froid. Les masques, à bout d'invectives rimées, cherchaient un refiige dans les cafés où le punch redonnait du ton à leurs voix enrouées; les provincùiux, amateurs fidèles du théâtre, couraient prendre date à la queue do la Coni('ilic-l--raiiçaise. Les filous vidaient chez 1k receleur voisin leurs poches gonflées de butins hétére élites, et les pâles suivans de la Fortune,' un instant distraits par les fohes du carnaval, montaient quatre à quatre les escaliers des maisons de jeu.
De ces défections diverses il résultait dans le jardin un silence comparatif. Ceux qui restaient, en e.H'el, n'avaient plus a Ain-e ou à dire que des extravagances de méchant aloi. Le public ne daignait plus applaudir ces acteurs do bas ordre qui prolongeaient outre mesure la comédie. Ou passait, inilifferentdesurmais. — Le carnaval en plein air était clos jusqu'au lendemain-, où la descente de la Courlillo devait réveiller son agonie et le faire jeter en mourant un dernier et plus vif éclat.
Ce fut un inslant de soulagement pour la pauvre famille rassemblée autour du malade de l'aile Valois. Pendant trois, heures lesbruils croisés du jardin et de la ru-î l'avaienC tenu dans un étal d'excitation <iui redoublait sa fièvro. Il' venait de s'assoujiir.
PAUL FEVAL.
Céi.aii un honimo tlo quarante à qunrantc-i-inq ans. So -isage. d'une maigreur pfliayaiilc, gardait ni-anmoinsqucliiies traces à deiwi eflaCLv^s d'un? fiprti' mâlo et forte, dont io caractère fe n-llélail avec énorjiio sur le noble Iront du jeune homme debout derrière fon lit. Ce lit était composé d'un seul matelas alVaissé j«r le poids constant du malade et .«e drapait à l'aide d'une grossière couverture de laine grise. Il n'avait point de rideaux. — Dans la ruelle pendait à la muraille un beniliLT d'émail de forme antique. Ce petit meuble contrastait singulièrement avec l'aspect de la chambre nue. — Ce dovait être quelque relique de famille.
Au centre des leuillages figurés sur l'émail, et dans un cartouche aux aux délicates échancrures, se voyait en effet un écussi.n timbré de la couronne en feuilli's d'ache des maisons ducales, et autour duquel com-ait en festons cette devise chevalercsijue : yiE dieu vkllt maillepré!..
Tout le reste de la famille, excepté le jeune homme et le paysan, profitant du sommeil du niaUule, entourait une petite table oîi il y avait du pain et du fromage.
Les jeunes tilles mangeaient avidement ae mets gros.sicr, servi ave.) parcimonie. Elles étaient debout, parce qu'il n'y avait dans la cham'ure que deux sièges, occupés par les deu3 dames.
La moins âgée de celles-ci pouvait avoir trente-cinq ans. Ses traits, pleins de douceur et de dignité, portaient le cachet de cruelles souliVances. Lo chagrin avait creusé un cercle bleuâtre sous ses grands yeux, dont le regacd restait pourtant calme et pieux au nnlieu de l'expression dé solée de sa physionomie. — Elle ne mangeait peint.
L'autre dame avait au moins soixante-dix ans. Assise sur son fauteuil de paille dans une position raide et guindée, elle portait à sa bouche le pain et le fromage avec uu air de reine, et metiail de la fierté à emplir d'eau sou verre par le paysan, qui se tenait debout respectueusement derrière elle.
Le cliandire n'avait pas d'aulro meuble que la table, les deux sièges et le lit. lue seule lumière i'éciairait à moitié, laissant dans l'ombre le paysan, le jeune komnie cl le malade, ainsi que les murailles sombres, recouvertes d'un papier en lambeaux, et concentrant ses rayons ternes sur les cinq lemmes réunies autour de la tablr.
La mine aflamée des trois pauvres jeunes flllés^dont les gracieux visages gardaient des traces de larmes, la tristesse découragéj de leur mère et l'orgueilleuse raid'^ur de la vieilio dame, trônant superbe et bauta ne au milieu de celte misère absolue, tout cela fornîûit un tableau étrange," lûucharit d'un côté, austère de l'autre, et qui prenait une teinte de profonde dii.-olation dès que l'esprit .se reportait à ce graliat où un homme était à l'agORie...
El celt(î scène avait lieu au Pal;-:is-Royal, un soir de mardi-gras, non loin des salons encombrés de Véry et des Frères-Provençaux, au-dessus des gaiei'ies inondées de lujr.i'ere.
Et vraiment, ce n'était pas ici xomm.e dans les mélodramm.es, où l'on voit les leigneurf faire homliancç, tandis ijue leurs innoccns vassaux meurent de faim à la porte du castel. La médaille était retournét-. Au dehor.., le peuple, ivre, chantait, riait, buvait; au dedans, les débris d'une race seigneuriale avaient froid et te partageaient un dernier morceau d;; pain...
La vieille femme était madame la duchesse douairière de de Maillepré.
Los autres claient monsieur le marquis de ^laillepré , son fils, qui n'avait jamais pris le titre héiédiiairc, parce que la mort du d -mier duc ne se trouvait point légalemeiit conslilée, — la marquise, sa 'iru,,'- Gaston do Maillepré, son petit-fils, — et enfin les trof^emoiselles de Maillepré, ses petites filles.
Le paysan avait nom Jean-Marie ftiot, et venait de Bretagne, où les Maillepré avaieut possédé aulrelois djuirmenses domaiups.
Gaston était (l.'sormais le seul héritier mule do la branche aînée de Maillepré-.Maillepré. Il avait quinze ans. Sn
taille élégante et virile déjà semblait développée avant r.'.ge. Il était beau, mais il y avait parmi sa beauté un caractère de mélancolie grave et pensive qui lui donnait trop l'air d'uu homme. Le malheur agit ainsi pafois sur les généreuses natures et les vieillit, ne pouvant les briser. Le regard de Gaston n'avait plus (v-tte fougue timide de l'adolescence; il était rêveur et paraissait froid. Son Iront large, couronné de cheveux noirs dont les mècbes".éparses se rejetaient en arrière, annonçait fièrement l'âme d'un gentilhomme ; mais sur ce front de quinze ans ne souriait plus ^iEsoucieu^;ejoie du printemps de la vie.
Ce front avait médité ; ces noirs sourcils s'étaient froncés, déliant l'assaut de la souffrance. 11 n'y avait là qu'un lointain reflet des grâces de l'enfance. Ce qui domii'.ait, c'é ail unelorce noble, mâle, presque austère.
Ses membres étaient vigoureux, malgré sa crno hâtive ; mais sa poitrine, peu développée, rentrait légt-rement et laissait saillir en avant, lorsqu'il ne s'observait point, les angiesde ses épaules. C'était, avec la mate pâleur de ses joues, aux pommettes desquelles se montrait pourtant un reflet rose, le seul indice (jui pftt donner à penser qu>> la sauté faisait délaut à cette précoce- puberté.
L'aînée des jeunes filles avait un an de plus que Gastoii. Elle nelui ressemblait point. Ses traits, d'une régularité parfaite, ^semblaient avoir emprunté au visage ridé dé la duchesse douairière quelque chose de sa hautaine sécheresse. Elle était du reste l'élève favorite do la vieille dame. 0.^ ne l'appekiitque maclenoifetle de Maillepré.
Son nom de' baptême était Berllie.
La seconde avait nom Charlotte. Elle était moins belle que Berthe, dont les traits eussent tenté invinciblement le pinceau d'un peintre, mais elle avait plus de grâce et de charme. L'ensemble de. sa physiononii,e exprimait une fermeté vive, un courage plein d'entrain et de gaîté.
La troisième était encore une enfant Jamais Greiize ni Lav.rence n'entrevirent de plus radieux visage d'ange. Quand on la regardait, toutes les misères de la pauvre demeuredisparaissaient. La naïve magie de son sourire éclairait l'ob-curiié, ornait le dénûment...