‹ Les amours de ParisChapitre 22 sur 190 · BONAE DAME · texte numérisé non relu

BONAE DAME

Que de prologues romanesques dans la \1e commune et combien peu do dénoûmens ! Nous mettons tous en action chaque heure de chaque jour le proverbe éternel : L'homme propose et Dieu dispose.

Aux premières pages do ce li\Te, nous avons vu cinq hommes réunis pour signer un pacte qui devait enchaîner pour euï la fortuBe. Ils devaient exploiter ce sillon banal, l'amour, qui est, en notre siècle marchand, une valeur matériellement escomptable.

Car don Juan, de nos jours, n'est plus celte âme immense dont le blasphème élonne, dont les témérités sublimes excitent autant l'admiration que l'horreur. — Don Juan, chez nous, aime pour parvenir. Chacun de ses soupirs pèse tant de billets do banque ou tant de gros sous, suivant sa position sociale. 11 séduit avec méthode, avec art, comme d'autres manient le monseigneur et la pince du casseur de serrures.— C'est un filou, que notre don Juan, un maraud, un misérable capable de briser un cœur pour une augmculation d'appointemens, capable d'adorer à genoux une idole de soixante ans, si elle est dorée; — capable de vendre sa lemme pour une médaille de bronze à l'exposition des produits de l'industrie nationale...

Parmi nos cinq associés une femme vint qui s'empara des bénéfices du pacte.

Puis sept années se passent. Le pacte n'a produit que do bien faibles résultats. Voici Roby, dont la bourse est^ussi plate qu'autrefois. Dcnisaj't, malgré son idée, en est réduit à fonder un journal avec des ca[iitaur absons, un journal d'avenir, pouitmt, intitulé le /'ro/c/atiY, feuille politique, morale, littéraire, commerciale, industrielle, agricole, relitiieusc, philosophique, instructive, divertissante et universell , à dix sous par semaine, rédigée par une société d'artistes et de savans, non pairs do France.

Les trois autres sont parvenus, mais dans des proportions modestes. Durandin a une étude d'avoué ; Josépin est docteur d'étage moyen : vingt à trente mille francs de recette ; — enfin du Chesnel est toujours secrétaire d'ambassade.

Ainsi va le monde. Ces fiévreux efforts dos gens qui s'agitent autour de nous, mettant d^- coté, pour amïer, toute pudeur, ont-ils un autre résultat en thèse générale?

Quelques-uns arrivent, mais c'est l'exception. Et la raison en est bien simple : il n'y a dans notre belle l'rance qu'un certain nombre de positions à prendre.

Boiro toute honte ne suliil {)as, quoi qu'où en dise, pour parvenir. 11 faut avec cela du bonheur.

Que do braves gens ont bonne volonté de cendre leur Sme à Satan et ne peuvent ! Satan sait compler aussi bien qu'un courtier d'élections...

Ht, voulez-vous savoir ? les trois quarts de ceux qui crient il la vénalité sont des envieux!...

Au reste, Durandin, Josépin, du Chesnel n'étaient point parvenus par eux-mêmes. Une main que nous devons croire puissante les avait poussés tous les trois en échange de services rendus.

A la rigueur, chacun d'eux pouvait dire qu'il s'était fait une échelle de femmes, mais un ^iras lort avait soutenu ce

frêle marchepied, qui culbute si souvent et duquel on tombe toujours dans la fange.

Soyons sérieux une fois et tranchons le mot : on n'arrive plus par les femmes. Le moment approche où l'on n'arrivera même plus par sa femme. C'est usé jusqu'à la corde.— En tombant si bas, don Juan s'est crotté. On n'en veut plus ; la croix d'honneur est sa suprême aubaine. Quelques années encore et il cherchera une pla,ce de chasseur...

Ecoutez bien ceci, jeunes Français que M seule largeur d'un comptoir sépare des marquises et des bangtiiéres, vous qui portez des gants paille le dimanche, et qui, tous les jours de la semaine, pouvez essayer des cachemires sur de nobles épaules. Plus d'une fois, nous eh sommes certain, l'ambition entra dans votre cœur. Vous avez de longs cheveux bien pommadés, des chemises à jabots, des bottes vernies, et vous savez sauter la polka, cette danse qui, née dans un palais, agonise à la Chaumière ; vous êtes beatux, propres, bien couverts ; vous avez de l'esprit, comme tout fils de la maligne nation qui créa le vaudeville : évidemment vous devez maudire le sort qui vous mit l'aune en main ou la plume à l'oreille. — Imprudens ! vous rêvez peut-être un équipage, un château, un roman.

Une femme?

Mais les femmes sont auteurs, messieurs, et journalistes, et diplomates, et colonels : qu'ont-clles à faire de vous, s'il vous plaît ?

Ouvrez les yeux. Don Juan mâle s'éteint. Voici venir don Juan femelle...

Dona Juana, si mieux vous aimez, la femme conquérante qui va remuer le monde d'un coup de son éventail 1

Jeunes gens, croyez-nous, cherchez ailleurs; songez au solide : la boutique mène à tout, et votre aune est la baguette des fées. — Quant au métier d'homme ravissant, il est perdu, nous vous l'affirmons sur l'honneur. Ces dames n'ont plus besoin que d'un bottier et d'un libraire. . .

C'était le soir de ce jour où le cheval du brillant Félicien Chapitaux' avait renversé Gaston dans les Champs- Elysées.

11 y avait raout à l'hôtel dePonllevau, salon mixte, maison neutre, situés sur les confins du faubourg Saint-Honoré, mais regardant à travers la place de la Concorde les derniers hôtels du faubourg Saint-Germain.

L'excellent caractère de madame de Pontlevau et son appaientage, partagé entre les deux camps, réunissaient dans ses salons des gens qui ne se rencontraient point ailleurs, des fidèles et des ralliés.

Elle avait donné sa fille aînée à monsieur de Varannes, enthousiaste serviteur de la branche aînée des Bourbons, et sa fille cadette avait épousé monsieur de Baulues, auditeur au conseil d'Etat.

la bonne dame adorait le duc de Bordeaux, mais elle clicris.-ait le duc d'Orléans. Elle pleurait volontiers au souvenir de Mademoiselle et de sa mère, mais les princesses, filles de Louis-Philippe, avaient son amour. Tout cela du meilleur cœur du monde et sans autre intérêt que do s'amuser le plus possible.

Elle était née en ilSô, mais sa tète avait seize ans.

C'était une femme froide, qui se passionnait pour chacun à la surface. Elle avait beaucoup d'empressement scrviablc et peu d'obligeance réelle. Protéger lui était uii bonheur. Sa protection, divisée à l'infiui, ne profitait à personne. 11 n'y avait pas dans toute sa nature un atome de '; méchanceté ; en revanche, vous n'y eussiez point trouvé nue p.u'cellf de bonté véritable.

C'était quelque chose de nul et do négatif, une créature dépourvue d'angles, et taillée pour passer parmi le monde en n'attachant personne, mais aussi en ne choquant jamais âme qui vive.

Son es[irit était de cette espèce volatile et impondérable ^ qui glisse devant l'intelligence comme un feu follet devant

l'œil. Quand elle se taisait, on cherchait ce quelque chose de très joli qu'elle avait dit. On ne trouvait point ; sa parole passait sans laisser de trace.

On était assez longtemps néanmoins à s'apercevoir qu'elle ne pensait point.

C'était une causeuse aimable. Il n'y avait là-dessusqu'uno voix.

Elle avait dû être très jolie. Sa physionomie souriait encore très finement, mais toujours.

Vous eussiez fait tout Paris, les départemens et l'étranger sans trouver une mère plus aimante. On était presque attendri, rien qu'à l'entendre parler de ses filles. Ce qui n"empôchait point Marie, — madame la vicomtesse do Varannes, — d'avoir passé sa jeunesse au couvent, et Diane, — madame de Baulnes,— d'avoir pris, loin de sa m.ère, une éducation bizarre et malheureuse.

Sachant tout cela, vous n'auriez point pu, nonobstant, vous défendre de l'aimer.

C'est le dernier trait.

11 y avait de l'inquiétude et de la tristesse sur le charmant visage de madame do Varannes, assise aux côtés do sa mère. Elle avait l'air fatigué. Son regard distrait errait parmi la foule et ne s'animait parfois que quand la voix d'un laquais s'élevait pour jeter un nom dans la salle.

Aux preraiers sons de cotte voix, l'œil de la vicomtesse avait une lueur fugitive. Puis, le nom prononcé, sa prunelle se voilait de nouveau.

Sa sœur Diane faisait cercle non loin de là. Elle était fort belle ce soir et portait pour la première fois l'une des parures de sa corbeille de mariage. Silencieuse, immobile sans trop de raideur, elle ne prenait part à la conversation que par des sourires, distribués comme au hasard.

Les habiles prétendent ne se tromper jamais et distinguer au premier regard une jeune fille d'une jeune femme. Les habiles l'eussent appelée mademoiselle... La réunon était nombreuse et ne manquait point do gaîté. Madame de Pontlevau possédait sur le bout du doigt le:> formules délicates du manuel inédit des maîtresses de maison qui reçoivent. C'était l'étude de sa vie entière. Elle en ei\t remontré aux plus expertes et gouvernait admirablement la foule hybride, formée de deux élémens rivaux qui consentaient à se mêler dans ses salons.

Ses deux gendres d'ailleurs étaient les lieutenans qu'il lallait pour emporter cette position difficile. Le vicomte avait des opinions qui expliquaient la préï^enee du contingent légitimiste ; monsieur de Baulnes avait une position quicxcusoit l'admiss'on des ralliés.

II y avait du reste une loi tacit'', mais scrupuleusement exécutéee. L'était un terrain sfir : toute propagande en était sévèrement exclue. Il n'y avait pas d'exemple qu'une conversion s'y fi\t opérée.

Nous employons ici le mot conversion dans son vrai sens latin et mondain, qui exprime l'action des vents politiques sur les groucttes humaines.

Messieurs de Varannes et de Baulnes étaient deux hommes d'apparenc« particulièrement distinguée. Le premier arrivaità l'âge mur, l'autre semblait très jeune encore. — Tous les deux, en ce moment, (laraissaient préoccupés d'idées tristes auxquelles ne pouvaient faire diversion entièrement la tâche laborieuse imposée à leur courtoisie. Ils . étaientaimables, empressés, souriant, mais quelque in((uiétude mystérieuse les ramenait toujours vers la partie du salon où se trouvaient leur femmes.

Le vicomte méprisait souveraincni'-nt la jalonne; il était très jaloux; sa position tournait au martyre.

Monsieur de Baulnes-était amoureux. Il avait trouvé une barrière dressée au seuil nuptial et, au delà, non point une pudeur soumise, mais une savante résistance: non point une enfant timide, mais une amazone ceinte pour la lutte et toute cjirassée de sophismcs gelés, — une de ces Iroidesstatues que les empereurs mo--covites font tailler, dit on, dans des blocs de glace. Une terreur sourde lui serrait le cœur. N'ayant point la clef de cette étrange énigme, il craignait tout, doutait de tout, et fatiguait sok in

telligence à chercber autre chose que de la honte sous le mensonge de son titre d'époux...

Monsieur do Varannes épiait sa femme; monsieur de Baulnes observait la sienne.

La vicomtesse souffrait de l'attention de son mari, parce que, vaguement, elle se sentait coupable, sinon de fait au moins dans le secret de son co^ur. Diane, froide, impa'ssible, souriante, n'avait nul souci des tourmens qu'elle causait. Son Ame, faussée, no sentait point et se reposait dans la conscience d'avoir gardé le précepte de son extravaffant fanatisme.

Il était près de minuit.

Un cordon étincelant de femmes courait autour des salons. Entre ces deux rangs immobiles, d'autres femmes passaient, penchées au bras de leurs cavaliers. L'atmosphère échauffée avait une odorante épaisseur. la promenade nonchalante et balancée semblait une guirlande sans fin, dont la courbe lentement mobile se brisait parfois un instant pour renouer bientùt sa chaîne ondulante. C'étaient partout des fleurs aux nuances pâles, parmi la soie lustrée des chevelures, des rivières radieuses éclipsant avec orgueil la blancheur sau'^ reflets des parures de perles, — des panaches mignons, de fiers diadèmes, des sourires malins ou tendres derrière la dentetle d'ivoire des éventails.

On n'annonçait plus. —Du Chesnel venait d'entrer avee le docteur Josépin, médecin de la maison.

Josépin avait enduit sa longue personne d'une couche de gourme gauche, afin d'avoir bon ton.

Du Chesnel, au contraire, était parfaitement à l'iuiisson de ce monde élégant et frivole. C'était un garçon de mérite qui savait graduer ses allures et traversait un salon d'aussi bon air qu'un estaminet.

Lorsqu'il salua madame de Pontlevau, elle lui dit obligeanniicnt :

— Seul encore, monsieur!... Madame la vicomtesse nous tiendra donc éternellement rigueur?...

Du Chesnel noua une excuse telle quelle à un compliment ayamt cours et laissa la place au blond docteur qui salu?, remonla ses lunettes d'or, sourit, rougit, balbutia s releva et toussa.

Madame de Pontlevau parut ravie de tout cela.

Du ("hesnel fit un tour de salons. —Au point de dt'inrt il retrouva Josépin qui s'empara de lui.

— Ah çà ! dit-il, —au fait, mon cher, madame de Pontlevau a raison.

— En q\ioi'? demanda du Chesnel.

— Pour ta femme, répliqua Josépin. — Je ne conçois rieii à cela... Es-tu jaloux?

Du Chesnel haussa les épaules et regarda autour de lui avant de répondre.

— La duchesse, docteur, la duchesse !... dit-il ensuite- — la duchesse est Elisabeth ; jcsuisLeicester; ma femme est Amy Robsart...

— Comprends pas du tout, dit Josépin.

— Tu n'as donc pas lu 'VValter-Scolt?...

— J'ai toujours eu l'intention de le lire.

— Alors, il faut l'expliquer... Elisabeth était reine et d'un certain àgc; Leicester était ambitieux ; Amy Ro'.sart éiait jolie...

-Ah! diable!...

— Oui... jolie comme Charlotte, qui est la plus charmante créature...

— A la bonne heure!... interrompit Josépin ; — de sorte que tu te trouves avoir fait une sottise?

— Ni plus ni moins... Une spéculation malheureuse.

— Une école...

— l'ai cru bien faire... La chose a mal tourné... La duchesse a jeté les hauts cris, comme si la pauvre place que son pauvre crédit m'a donnée valait la peine... C'est pitoyable!... D'un autre côté, Charlotte, (jue j'avais prise .sur samineéveillée, n'a pas tenu ce que sa mine promettait... C'est un dragon de vertu !

— J'ai lu Uil-Ular, murmura Joséjiin.

PAUL FÉ^'AL

— Pourquoi me dis-tu cela?

—C'est que nous parlions tout à l'heure de Walter-Scott.. Nous sommes à la littérature... et je me souviens de l'hounète comédien Melchior Zapaïa...

Du Chesnel rougit légèrement et regarda autour de lui. Quand il vit que personne ne songeait à épier leur entretien, il se prit à rire et toucha l'épaule du docteur.

— Josépin, dit-il,— tuas mis le doigt sur la plaie... Mais ce n'est pas tout... Elle est adorablement jolie.

— Malheureux!... gronda Joeépin.

— Hélas ! oui... Leicoster était amoureux !

— Il dut rester secrétaire d'ambassade, dit ledoclem*.

— Il était ministre.... ou quelque chose d'approchant... il lut destitué !

.losépiu se gratta l'oreille avec gravité comme s'il eût ruminé une ordonnance.

— Mon cher garçon, reprit-il , — ce roman doit être curieux... Mais puisque tu l'as lu, tu es doublement coupable....

Il se fit un mouvement du côté de la porte d'entré, et parmi les mille conversations entamées un nom passa répété avec un intérêt visible par toutes les bouches féminines.

C'était le jeune Gaston de Maillepré, — le marquis Sauvage, — qui venait d'être introduit.

Bien des jolies têtes se tournèrent vers la porte. Bien dos oreilles devinrent distraites. Bien des beaux yeux, dont la flamme commençait à s'éteindre sous la pression lourde de l'ennui, se rallumèrent, aiguisant d'instiLcl la pointe sournoise de leur arme coquette.

Le marquis Gaston était le plus riche, le plus beau, le plus original. — Tout jeune, il avait une histoire qui était un roman.

Il avait une vie moitié connue, moitié mystérieuse. — On savait de lui quelques amours ?boisis, menés d'une façon ravissante, et quelques duels hors frontières, où il avait tué çà et là un comte Orloft, un lord Hfûugham, un major Ânspach, un cavalier Barhcrini et même un prince polonais dont le nom nous fait défaut ; en un mol, tous ceux «ju'il est d'usase de tuer. — Mais nous disons tué délicieusement, avec charme, de manière h faire des jaloux...

On l'adorait. Il y avait de quoi.

Une toute petite scène muette accompagna son entrée.

Madame de Varannes, qui était très pâle, rougit et baissa les yeux comme malgré elle en le voyant s'avancer. Son mari l'épiait altentivement. Sa snnir Diane, au même instant, leva sur elle un regard si àprement curieux et perçant, qu'on aurait pu le prendre pour un regard de haine jalouse. — Monsieur de liaulnes observait Diane...

Il vit ce regard. Son sourcil se fionça; son œil se fixa sombre et inquiet sur le jeune marquis.

Le marquis, à ce moment, saluait Diane en passant d'un de ses plus jolis sourires. Il se dirigeait vers madame de Varannes.

Du Chesnel. qui n'avait rien perdu de tout cela, montra d'un signe à Josépin les deux maris.

Le docteur se prit à dire derrière ses lunettes d'or :

— Ils ont ma foi peur tous les deux !... murmura-t-il;— c'est magnifique 1,. •

ClIAl'ITRL !l.

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