‹ Les amours de ParisChapitre 4 sur 190 · e s'appelait Sainte · texte numérisé non relu

e s'appelait Sainte

Il n'y avait plus de pain sur la table. La duchesse douairière lavait ses mains blanches et osseuse.-; dans une niguiiière de faïence que lui présentait le paysan. — Les regards de la marqifise glissèrent de la t.-.ble vid« à ses trois lilles qui avaient froid sous i'indienne légère de leurs robes. Une larme foula sur .••a joue. — •Saiiite quitta sa place et mit sa blonde tète dans le sein de sa mère.

— 11 viendra, dit-olle ; — il va vesir I

La marquise la pressa doucement conlre son cœur et eut un sounro sous ses larmes...

On entend^ un pas d'homme sur le.s marches de l'escalier.

Gaston prêta l'oreille. Une pénible anxiété assombrit le miage qui était* sur son front.

— Dieu aurait-il pitié de nous ! murmura la marquise. Les trois jeunes fillîs se retournèrent vivement vers la

porte. L'espoir rayonnait sur tous les vi-ages, et Sainte disait en joignant ses petites mains :

— Que Dieu est bon! c'est lui ! c'est lai .'...

La duchesse douairière .seule demeura iminobil.'et froide.

Quant h Gaston, loin de .se réjouir, il leva les yeux au ciel et croisa ses bras .sur .sa poitrine, dans cette altitude qu'on prend d'instinct pour recevoir un choc douloureux.

On trappa trois coups brus(|ues à la porte.

La marquise irersailHl et devint pâle.

— J'avais oublié !... peusa-t-elle tout haut avec un accent de terreur.

— Ouvre,^, Jean-Marie, dit Gaston.

— Ce n'e-st pas encore lui ! soupira Sainte, qui .=e iéfugia derrière le siège de sa mère.

Jean Varie Biot s'était avancé vers la porte. Il se fit dans la chambre uii profond silence. Au mocmenl ù le paysan tournait le bouton, la voix de la du-

ti

chesse douairière s'éleva , impérieuse et solennelle.

— Mademoiselle de Maillepré, dit-elle, pouniuoi omettez-vous de nous réciter les Grdresf

Berthe n'eut pas le temps de répondre.

La porte s'ouvrit. — Un énorme chien de boucher se précipita dans la chambre, souillant bruyamment, fourrant çà et là son museau lauve, et frottant son poil rude contre les jeunes filles, muettes d'épouvante.

— La paix! Bijou, la paix ! dit une voix de basse-taille h l'extérieur.

Le chien se planta carrément au milieu de la chambre et se prit à battre de la queue comme pour saluer l'entrée de son maître.

CelHi-ci passa le seuil. — C'était un petit homme de quarante ans au plus, maigre, anguleux, portant un lonç cou entre deux épaules pointues et larges. De quelque côté qu'on le re^^1nlàt. l'es profils de son visage fuj^aient brusquement et Inisaient saillir outre mesure un nez pyramidal, aux arêtes luisantes et comme affilées. Il n'avait point de menton. Sa lèvre inférieure rentrait, recouverte entièrement par sa jumelle, (|ui elle-même se reculait avec modestie à partir des racines de ce nez dont nous avons dit la ferme triomphante. A droite et à gauche, les joues s'effaçaient avec une complaisance pareille. Le front enfin, orné de cheveux rares et d'un jaune grisonnant, fuyait énergiquement et faisait au menton absent un pendant symétrique.

Restait le nez, saillie unique, flanquée de deux yeux ronds, à la fois endormis et malins comme des yeux d'oiseau de proie qui s'ennuie au perchoir.

Il ne faudrait point que le lecteur prît ce petit homme pour un personnage vulgaire. Il avait nom monsieur Polype. Ce n'était rien moins que le principal locataire des trois étages supérieurs de la r'.aison, qu'il affermait à l'administration du domaine d'Orléans pour les sous-louer • n garni.

Il était, en outre, propriétaire pour un quart du célèbre caveau où s'assemblait, dans la rue de Valois, la Société des Fricolleiirf.

Il était, de plus, commanditaire d'une nuée de marchands de breloques eu carton dofé, de chaînes de silreté, de chansons lubriques et autres pacotilles empoisonnées (ju'on criait à vil prix aux avenues du Palais-Royal.

De plus encore, il avait bien quelques. petites accointances avec la pDlice et des rapports d'estime avec les [)rin(ipaux voleurs à la tire du jardin et des galeries.

Les langues méchantes le disaient receleur ; ses amis prétendaient qu'il n'était qu'usurier. îlais la belle plume de son aile, ce que personne ne pouvait lui ùler, c'est que, h part ses autres industries, il était maître après Dieu du grand HiUel du Sauvage, cythère à six étages, sur cinq fonétre^ do façade, qui valait positivement son pesant d'or. " — Bien le bonsoir, dit-il sans saluer et avec une voix dont I.ablache eitt envié les notes caverneuses ; — le malade va mieux?... Ça méfait grand plaisir.... Couchez, Bijou!

Le chien s'assit, droit et attentif, l'a'it sur le nez de son maître.

. — Le malade ne va pas mieux, monsieur, répliqua la marquise avec douceur et tristesse,

■ — Non?... grommela monsipur Polype ;— voyez-vous ça... Eh bien! tant pis !s.. Je viens pour notre petite affaire...

—Mademoiselle de Maillepré. dit en ce moment la vieille dame qui gardait toute la raideur de sa pose hautaine, — ne vous ai-je pas priée de réciter les Grâcesl

— Madame... balbutia Berthe, — la présence de monsieur...

La duchesse douairière promena lentement son regard au.tour de la chambre.

— Qui donc appelez-vous monsieur, mademoiselle de Maillepré? demandn-t elle.

Monsieur Polype prit la chaise que; venait de quitter la marquise pour le recevoir, et s'y installa sans façon.

— La bonne dame radote donc toujours ? dit-il ; le

fait est qiie la petite n'est pas accoutumée à voir des gens comme il faut... .le la déconcerte... Mais il ne s'agit pas...

— Jlademoisclle ! interrompit la vieille dame d'un ton sec et impérieux, faut-il que je vous ordonne?...

— Veuillez m'excuser, madame, murmura Berthe en baisant respectueusement la main de son aïeule.

Elle se redressa et récita les Grâces en latin d'une voix tremblante.

— Amen\ répondit à la fin de la prière la basse-taille rctontissante de monsieur Polype, qui eut un bruyant éclat de rire.

Le malade gémit dans son sonuneil et s'agita sous sa couverture.

La figure pâle de Gaston sortit de l'ombre oîi il s'était tenu jusque alors. Son regard se fixa sur le visage souriant de Polype, avec une expression de douleur profonde et menaçante...

Gaston, jus.[u'à ce moment, s'était tenu à l'écart, silencieux, l'œil baissé, faisant effort pour garder son san*'froid. ^

Mais, au mouvement du malade qui suivit l'éclat de rire de Polype, Gaston [«ressentit un prochain réveil et fit un pas vers la table.

— Monsieur, dit-il tout bas et en tâchant de se contenir encore, — mon père sommeille....

Polype releva sur lui son œil en bonne humeur.

— Ah ! vous voilà, mon grand garçon I s'écria-t-il ; — j'avais cru vous voir en Pierrot an Café-spectacle... Ah ! ah ! mon gaillard; à votre Age, moi, j'en faisais de belles!.!

— Silence, monsieur, par pitié! interrompit Gaston.

— Comme vous voudrez, jeune homme... Venons au fait... mon argent, s'il vous plaît!

A celte parole, chacun demeura nuiet. La marquise baissa la télé. Gaston, dont on apercevait maintenant dans l'ombre le front pâle, laissa tomber ses bras avec découragement. — On entendit, parmi ce morne silence, le souffle oppressé du malade.

— Mon argent, répéta monsieur Polype.

— Vous serez payé, monsieur... murmura la marquise. La vieille dame, en ce moment, sortit de sa poche une

magnifique boîte d'oraux armes émaillées de Maillepré. Elle l'ouvrit lentement, après avoir passé sa main surlo couvercle, comme pour en faire reluire les délicates ciselures, et y puisa quelques grains de tabac d'Espagne.

Les )-eux ronds do Polype brillèrent. Son nez remua. Ses doigts s'allongèrent d'instinct.

— Je crois bien que je Serai payé ! dit-il ; — cela vaut, au bas mot, vingt-cinq louis, et vous ne me devez guère que quatre cent soixante-quinze francs... Nous ferons abs- Iraclion des centimes...

11 regardait toujours la boîte, qui pouvait valoir niL'le à douze cents francs. La duchesse venait de la poser sur la table à côté d'elle.

— Voulez-vous bien permettre, ma bonne dame ?... reprit Polype, dont la basse-taille trouva des notes moins terribles, et qui essaya un sourire en refermant se.s doigts sur le bijou convoité.

— Quel est cet homme ? demanda la duchesse.

— Plaisante question !...

— Est-ce à moi qu'il parle, ajouta la douairière en s'animanl, — assis et le chapeau sur la tète ?

— Apparemment... grommela Polype, baissant les yeux toutelois sous le regard froid et fier de la vieille dame.

— Ma mère, je vous en supplie, dit tout bas la man/uisc — ne l'irritez pas!...

— Taisez-vous, madame ma bru, s'il vous plaîl !... cet homme sait-Il ([ui je suis?...

— Quelque folle !...' marmota encore Polype.

La vieille dame redres'^a tout à coup sa longue taille. Son œil terne eut une étincelle superbe.

— Cliapeau bas ! s"écria-t-elle avec véhémence. Polype se découvrit d'un geste machinal. ■

PAUL FÉVAL

— Madame ! madame ! dit la marquise eu touclianl la main de sa belle-mère, — votre fils repose...

La duchesse la repoussa durement.

— Laissez, madame ! reprit-elle.

El, se tournant vers le principal locataire immobile, elle ajouta :

— .le suis Berthe de Dreax, Icmme de Jean III. de Maillepré. duc de Maillepré, marquis d'Avalon, comte de Pontrov et de Blessae. vicomte «le Nayi>. .seigneur de Saint- Thomas-des-Uunes, de Kergaz et de Vesvre, pair de France, chevalier des ordres du roi, prince du Saint-Empire romain, et brigadier des armées de Sa Majesté très chréliemie!...

^Cela dit avec emphase et lenteur, elle tourna le dos et se rassit, Iroide, sur son lauleuil de paille.

Polype demeura un instant comme abasourdi.— Puis il replaça roudemeul sou chapeau sur sa tète, l'assura d'un coup sec et dit :

— Après?...

La vieille dame était rendue à son étatd'inmiobilité habituelle.

— C'est tout ?... reprit Polype; —alors... mon argent, s'il vous plaît !

— \ ous l'aurez, mon.sieur, dit la marquise ; — encore un jour ou deu.x de patience...

— Un jour... ou deux!... répéta ironiquement le principal locataire; — ma parole, c'est adorable !... Ne dirait-on pas que votre pri"mier terme est échu d'hier?... Eh ! eh !... Ma foi ! il y avait longtemps que je savais que les titre? ne sont paô des rentes !... Mais quand on est princesse et duchesse cl comtesse... et le diable, parbleu!... on devrait payer ses dettes!... Il y a maintenant trois mois et demi que vous me traînez!... troismois el demi et deuxjours!... Pensez-vous que le domaine de monseigneur me fasse crédit à moi!... A moi qui ne suis pas duc !... ah ! ah !... ni prince non plus !... ni comte, ni marquis, ni baron... ni mendiant, ma foi ! ... et qui ne prends pas du tabac, dans une boîte de cent pistoles?...

Le petit homme s'animait en parlant et enflait de plus en plus son redoutable organe. Ses yeux roulaient.— Son nez. dépourvu de base et planté troj) hardiment, oscillait au souffle de sa parole retentissante.

Le maniuis gémit de nouveau.

— Jtlonsieur, monsieur! dit Gaston; — prenez garde!...

— Prendre garde ! s'écria monsieur Polype, qui frappa bruyamment la table de sa main ou\erte; — voilà comme je prends garde!... Mon argent ! mon argent!

Le chien de boucher se dressa sur ses quatre pattes à ce fracas soudain, allongea le cou et hurla.

Le malade, éveillé en sursaut, se souleva péniblement, rt jt.'ta du côté de la lumière mi regard avide.

— Serait-il arrivé?... demanda-t-il.

'6'es|)oir autant (|ue l'épuisement de la fièvre faisait trembler sa voix.

Gaston, qu'un mouvement d'irrésistible colère.précipitaii sur Polype, s'arrêta et revint vers le lit. 11 prit la main de son iière qu'il baisa. — La petite Sainte se glissa derrière lui, entre le lit et la muraille, et mit bien doucement sa jolie lèvre rose sur l'autre main du malade.

— La paix ! Bijou, la paix ! dit le principal locataire. — \ous voilà donc éveillé, mon pauvre ami I... ajoula-t-il en s'adressant au marquis ; — Dieu sait qu'il y a bien des gens qui font semblant d'être malades pour ne pas payer leurs dettes; mais je n-^ vous accuse pas de cela... Vous avez l'air d'un déterré, j'en conviens... Allons! je ne veux pas faire d'esclandre dans la chambre d'un pauvre dialile qui s'en va!... Bonsoir... Mais, demain matin, à huit heures, je vous pré> iens qu'on vous mettra dehors... la chambre est louée.

— Vous ne ferez pa.î cela, monsieur ! s'écria la marquise dont les sanglots éclatèrent.

L*' petit homme la regarda d'un ajjr étonné.

— Qui donc m'en empêcherait, ina bonne dame? demanda-t-il t

— Vous aurez pitié...

— Penh !... comiais pas.

— Vous savez, monsieur, dit Gaston avec cette lenteur de l'honmie qui met toute sa force à contenir sa colère, — \ ous savez que nous attendons d'un instant à l'autre les pièces qui mettront lin à l'indigne spoliation dont nous sommes les victimes, et que l'heure approche où celui qui se lait appeler le duc de Maillepré Compans...

— Un digne seigneur!... interrompit Polype dévotement : cinq cent mille livres de rente !... Voilà un vrai duc !

Le malade se mit sur son séant.

— Un lâche, prononça-l-il avec effort; — un traître!... (»h ! oui, l'heure approche où le vieux sang de Maillepré, qui n'a jamais failli devant Dieu, aura raison devant les hommes !... Mais celle heure est bien lente à venir ' ajouta-t-il tout bas ; — et j'ai peur de n'être plus là pour l'entendre sonner...

— Mon père !... mon bon père !... murmura Sainte, qui seule avait entendu ces dernières paroles et qui cachait en pleurant sa blonde tête sous les couvertures.

— Nous vous demandons un jour de délaj, dit la marquise suppliante ; — un seul jour 1...

— Pas une heure, ma bonne dame!

— L'honmie que nous attendons no peut tarder davantage...

— Tant mieux pour vous!... Quant à moi, j'ai mes petites raisons pour ne pas attendre du tout... Si je vous mets demain dans la rue, voyez-vous, je suis rempli de mes avances par... par quelqu'un qui vous porte de l'intérêt.

— Le duc ! s'écria Gaston dont la joue devint livide.

— Le duc ! répéta le malade d'une voix sourde ; — infamie!... infamie!

Gaston fit encore un pas vers monsieur Polype. — 11 y avait, amassées sur son front, de terribles menaces.

— Vous voulez donc assassiner mon père ? dit-il tout bas.

— Je veux mon argent, répliqua le petit homme qui recula d'un pas vers la porte ; — et ne m'approchez pas, je vous préviens, jeune homme, parce que Bijou sait son métier.

Le chien dressa l'oreille en entendant son nom.

— ITn jour, par pitié I dit encore la marquise.

— Un jour! répétèrent les trois jeunes fdles ([ui entourèrent monsieur Polype, les mains jointes elles larmes aux yeux.

— Entendez- vous! reprit Gaston, dont la prunelle brûlait et qui comprimait à deux mains les battemens de sa poitrine haletante;— on vous prie... on pleure... Un jour... un seul jour!

Le principal lor.itaire haussa les épaules.

Gaston, l'onl im feu, la fête perdue, s'élança impétueusement, mais sa mère l'entoura de ses bras.

Polype eul un ricanement et so dirigea vers la porte en disant :

— AUenlion, Bijou I.... (jn veut nous faire un mauvais [)arti...

— Laissez, ma mèn^ ! criait Gaston aliolé ; —je veux punir ce misérable !...

— Ce misérabb; sait où il couchera demain, répliqua Polype ; je vous défie d'en dire autant, mon bravo !

La marquise, luHas! n'avait point de peine à retenir son ûls. Une toux creuse et convulsive venait de le saisir. Un point ardent tachait maintenant la pâleur de sa joue, — et, lorsqu'il voulut parler encore, sa lèvre blême se tcignil de sang...

C'était le dernier des Maillepré.

La [lauvri- mère leva au ciel ses yeux chargés de désespoir...

Monsiaur Polype se relirait, moitié maugréant, moitié triomphant, torque, arrivé à deux pas de la porte, il aperçut une forme sombre et d'apparence presque gigantesque qui se drossait entre lui et le seuil.

!1 s'arrêta et lai.ssa passer son chien.

— Monsieur le marquis, dit à ce moment une gro.-îsu voix, fortement empreinte de l'accent morbihannais, —

voulez-vous que je les jette tous deu.\, homme et biHe, par la croisée ?

— Tue-les! tue-les ! Jean-Marie !. s'écria le jeune Maillepré avec fureur.

— Pille, Bijou ! murmura le petit homme.

Le chien s'élança aussitôt. — En m^me temps, Biot se baissa. On entendit un «boiemenl tronqué, — puis l'on vit Biot se relever et balancer à bout de bras l'énorme hAle, qu'il avait saisie par la peau du cou, comme on lait d'un roquet.

Biot ouvrit la porte, éleva le chien à deux mains, et le précipita, hurlant, du haut do laçage de l'escalier.

Le petit homme se réfugia jusqu'à la place occupée naguère par Gaston derrière le lit.

Biot s'avança résolument vers lui.

Les jeunes filles se taisaient, terrifiées.

— Je vousaccorde un jour... balbutia Polype.

Le maLide était tombé depuis quelques minutes dans une sorte d'accablement inerte. — La marquise ordonna au paysan de s'^irréter.

— Sortez, monsieur ! dit-elle précipitamment, et que Dieu vous pardonne le mal que vous nous faitesl

Le petit homme se glissa entre Biot immobilisé et le lit.

— Merci, ma bonne dame, dit-il humblement.

Puis, arrivé au seuil, il renfla tout à coup sa basse-taille et ajouta :

■ — 11 fait froid dans le ruisseau, braves gens!... Demain, à huit heures, vous m'en donnerez des nouvelles. La porte se referma brusquement.

— Mademoiselle deMaillepré, que se passe-t-il ici ? demanda la duchesse.

— Hélas ! madame ma mère, répondit Berthe en pleurant, — demain nous n'aurons plus d'asile 1...

La vieille dame caressa sa belle boîte d'or en souriant.

— Plus d'asile ! murmura-t-elle ;— et le château de Maillepré!... et l'hôtel de monsieur mon beau-père, rue des In-ancs-Bourgeois au Marais!... et le château d'Avalon en Bourgogne!... et la terre de Kergaz en Bretagne !... et le manoir de Naye !... Cette jeune fille rêve 1...

La marquise avait déposé Gaston, à demi évanoui, .^ur son siège.

Durant quelques momens un silence profond régna dans la chambre.

Au bout de ce temps, la voix creuse du malade se lit entendre.

— Mets-moi sur mon séant, Biot, dit-il. Le paysan obéit.

— Il n'y a plus qu'un Muillepré, reprit le marquis avec lenteur et solennité ; — Gaston, mon fils, vous êtes chef d'une noble race dont Dieu a permis la ruine... Soyez heureux si vous pouvez, sinon, supportez la peine en chrétien, et souvenez-vous de notre devise...

!l s'arrêta pour re[)rendre haleine.

— Notre cause est juste, poursuivit-il; soutenez-la. mon fils; — demain, l'houmie que j'attends viendra... Ne lui faites point de reproche... ce que Dieu veut, nous devons le vouloir...

Il s'arrêta encore. — Sa voix s'affaiblissait.

— Adieu, madame ma mère, reprit-il ;— adieu, madame de Maillepré... ma Louise ! Je vous aime en mourant comme je voos aimai toute ma vie... Adieu, Gaston, mon fils noble et cher...

Gaston, soutenu par sa mère en larmes, vint se mettre à genoux au chevet du lit. — Les trois jeunes filles y étaient déjà. — Chaque fois que le malade s'interrompait, on entendait des sanglots étoulVés et la toux sourde, implacable, de Tiiéritier de Maillepré...

— Ne vous inquiétez point de moi, dit encore le marquis ; — nos aïeux ont loedé trop de lits dans les hospices de Paris pour que Maillepré mourant n'y puisse trouver place... Adieu, vous tous, ma femme et mes enfans bienaimés... Berthe, Charlotte... et Sainte, mon pauvre bel ange !

11 se tut. — Biot remit sa lèlesur roroiller.

La vieille duchesse sommeillait sur son fauteuil de paille.

Les lèvrev; du malade s'enlr'ou\Tirent une dernière fois. Les sanglots firent silence, et l'on entendit :

— Mon Dieu 1... que j'aurais voulu voir cet homme qui vient de si loin pour apporter à Maillepré la vie et la fortune... S'il pouvait savoir que Je meurs!... Western! Western ! !

Western, en ce moment, était attablé, non loin de là, dans un cabinet de l'hôtel du Sauvage, vis-à-vis de Carmen, qui lui avait pris sa mémoire et son cœur.

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