CHAPITRE X
Biot et Romée se connaissaient.
11 y avait bi^n longtemps déjà que le jeune sculpteur aimait Sainte. Mais, dés l'abord, cette passion s'était alliée eu lui à un respect timide.
Bomée avait mené la vie d'officier. Jeune, hardi, oisif, il s'était autrefois laissé prendre à cette maladie épidémique des guerriers français : la fatuité. Chez nous, tout ce qui porte uniforme veut tyranniser les cœurs ; nos garnisons regorgent de don Juans, beaux quelquefois, laids très souvent , et suspendant impitoyablement l'âme dos faibles femmes aux crocs mastiqués de leur moustache.
C'est terrible !
D'autant que les faibles femmes qu'ils séduisent ne sont point dans la circulation. A leur défaut, nul Lovelacc n'eût tenté l'assaut des cœurs qu'ils font capituler. —Vous jugez combien ils sont coupables !
Ils jouent le rôle du serpent auprès dos douairières; ils ont le monopole des chutes des demoiselles de quarante ans...
Est-il beauté prude ou coquette Que ne subjugue l'épauletle'?...
Vraiment, non ! pas une ! nous avons vu des a'ieulos succomber à cette attraction prodigieuse de l'uniforme !
Foldats, lieutenans, colonels, marécbaux-de-camp, lieutenans-généraux, tout cela caresse le dieu d'amour avec la .même candeur que les élèves de l'Ecole royale polytechnique, lesquels, aux vacanceu venues, font, dans les provinces, dos dégâts iucalculnbles. — Il faut passer maréchal de France el duc de quelque petite chose pour prendre sa retraite de bourreau des cœurs...
Kouiée avait payé le tribut. Il s'était lancé dans ces romans faciles où tant déjeunes héros ont le tort naïf de placer leur gloire. Partout où il avait pa.-sr, quelques jolis pleurs avaient salué son départ.
Jolis pleurs qui coulent, tant (ju'on suit de l'oil le rék'i- Mient qui s'éloigne,— mais qui n'empêclir-'iit pas d': danser le soir, de sourire, et de choisir avec soin un autre vain- <|ueur parmi les dieux inconnus de la garnison nouvelle.
Hélas! oui, capitaines! vous êtes à deux de jeu. Elles sa moquent de vous qui vous croyez des cruels. — C'est que vous n'êtes plus d'éblouissans mousquetaires; c'est que vous n'êtes pns même des généraux de vingt ans...
Voyez! ce [ifinlre populaire qui a mis sur la toile le spitucl emblème di> l'amour sol<latesque a fermé les yeux pour ne point voir vos raidcs uniformes. Il a été cherché des gardes-françaises! — Trois fois hélas!
Cet autre peintre, qui est le Béranger du croquis, vous dédaigne pour les riei/.r de la vieille.
Vous n'avez pour vous que les pinceaux officiels qui ba digeonnent pour Versailles d'incommensurables toiles. — Troi^ autres lois hélas !
Tuez des Bédouins, soyez députés ou inventez des carabines. Vos beaux jours sont passés. Le suprême reflet de votre splendeur s'est éteint avec les jeunes colonels d» monsieur Scribe.
Romée était allé tuer des Bédouins.
11 avait désiré beaucoup ; il n'avait jamais aimé.
Roméo était le fils d'un sculpteur de talent, dont ncs musées gardent de belles pages, et qui était mort jeune, laissant après lui ces regret; qui suivent Kne gloire coupéo en sa fleur.
Romée n'avait connu que sa mère, femme aussi bollede visage que de cœur, et dont les traits amis souriaient toujours au fond de son souvenir.
La mère de Romée était morte. Ce que Romée gardait à sa mémoire, c'était un culte pieux, où il y avait une ardente gratitude et un respect attendri...
Or. quelipie jour, dans un dîner de corps, au dessert, un homme avait placé dans un récit scandaleux le nom béni de sa mère.
Cet homme avait deux fils, lieutenans dans le régiment de Romée, dont il était, lui, le colonel.
Roméo mit bas ses épaulettes; il envoya sa démission.
Les deux lieutenans et le colonel, leur père, eurent une tombe commune, loin du pays, sur la terre conquise.
Romée, éloigné volontairement de ses camarades, eut des larmes pour ce triple malheur. — Mais on avait insulté sa mère...
II était sculpteur avant d'être soldat. De retour en France, il reprit son ciseau, — et vous vous êtes arrêtés plus d'une fois dans les salles basses du Louvre, devant les marbres peu nombreux, mais exquis, auxquels sa pensée poétique donne la vie, aux heures que l'inspiration dérobe à la paresse du bonheur...
Les arts et les lettres ont ainsi parfois la bonne chance de i-ervir do refuge aux esprits trop faibles ou trop fiers que meurtrit la discipline de nos armées. La marine nous a rendu Eugène Sue, de la Landclle, ('orbière, sans parler de l'illustre romancier américain, dont la gloire n'est point à nous; l'armée nous a donné Viennet, le spirituel, l'ingénieux académicien ; Sa'vandy, le ministre, prosateur melliflue, ora'cur sur-élégant, causeur trop fertile en mois trop adorables, et enfin, parmi tant d'autres, ce poète chaste et gracieux qui man(iue à l'Académie, l'auteur de C/ialterlon.
Quant aux arts, outre Romée, dont le vrai nom ne doit point venir sous notre plume, nous ne citerons qu'un seul exemple. C'est, le croirait-on, de l'école de cavalerie de Saumur qu'est sortie cette puissante idée d'appli(juor l'émail à l'architecture. Celui qui mettra cet or pur et ces pierres précieuses aux frontons do nos palais, celui qui coulera en jaspe et en porphyre les colonnes jle nos cathédrales, le génie dont la baguelte magique va réaliser les brillans mensonges des contts do fées, n'a songé d'abord qu'aux évolutions de manège et au moulinet du sabre.
Ce serait une curieuse élude que do chercher les voies cachées par où surgit la vocation. Mais ce serait une étude triste, car combien d'hommes trouverait-on assis à la place qu'ils ont eux-mêmes choisie?...
' Le hasard [>laça l'atelier de Romée vis-à-vis de cet rutre atelier, où madame Sorel [ircsidait aux travaux babillards
PAUL FÉVAL
d'une douzaine do brodeuses. Romée vit Sainte ; il mit son bonheur à la revoir. 11 l'aima.
Et cet amour ii? fit si timide, lui, l'ex-vainqueuf de passage, qu'il oublia ses mille moyens de séduire, dont la science banale avait servi ses fantaisies d'autrefois. Il n'osa ni gesticuler, ni parler, ni écrire. C'est à peine s'il osa se montrer.
Son rideau, quand il regardait, se fermait discrètement, no laissant que juMe la place de Tteil. 11 avait toutes" les petites ruses, toutes les délicatesses peureuses d'un adolescent.
D'abord, il se reprocha sa timidité, il se flt honte de sa pudeur. Puis, quand il aima mieux, il s'app audit de n'avoir point osé.
11 lisait sur lo front de Sainte tant de pureté noble et une douceurs! (itro !...
Elle était pauvre. Que lui dire ? Un mot offense, éloigne ; un fiesle perd.
EtRomée gardait si précieusement, si chèrement ses espoirs !...
Ne pouvant trouver le courage de parler à Sainte, il avait ch.Tché des voies détournées pour parler d'elle au moins, pour se rapprocher d'elle.
Jean-Marie Biot. nous le savons, était la vivante contrepartie de ses collègues, les concierges de Paris. Il n'élnit ni bavard, ni curieux, ni c3lln pour le riche, ni insoient pour le pauvre, ni rapace, ni friand de calanûlés, ni capable de mettre le feu aux quatre coins de l'univers pour une pièce de cinquante centimes.
Car le portier est tout cela et pire que cela.
En sa faveur, on est obligé de faire une exception et d'admettre qu'il est un type.
Un type odieux ! — Et vraiment, il faut que nous soyons bien déboiuiaires, nous autre» Parisiens, qui avons tait deux rcvolulions, pour laisser trôner à nos portes cos bipèdes hargneux et mallaisans !
Herculanum avait des portiers de terre cuite — Xîais llerculanmn no jouissait pas de soixante mille liions.
Nous proposons, nous, de mettre h la place de l'homme et la femme de quarante o«>, comme disent les l'etiles-Affi'-hef, nn chien pour garder, iniii' pie pour répondre, f'e sera la mùme somme d'intelligence et beaucoup plus de fidélité.
Avec cette modification légère et une Snint-Barihéleniy des porliers, qui pourraient conspirer. Pari» sera un Eldorado.
Nous prions le lecteur de ne s'y point tromper. Ceci n'est , pas une digression oiseuse. A cette heure oii lo feuilleton se fait politique, sociantisto, garanli.-te, introductif, paf>sionnel , organisant, communaulnire, plialaiisliTien, messianisle, ulilil.nire, et cent autres choses qui sont de sublimes barbarismes, nous croirions rester au-dessous de notre haute mi sion, si nous n'apportions pas notre liunible pierre à l'édifice élevé par le roman rég('nérateur.
Chacun contribue dans la proportion de ses fîirces.
Ne pouvant faire beaucoup, nous proposons uniquement la de>lruction des porliers et de leur race, depuis le vieillard caduque jusqu'à reniant au berceau.
C'est pi'u; qu'on nous excu>c. L'intention, clirz nous, était vertueuse cl bonne. Nous tilcberons de trou\ernii'viix une autre fois...
Jeun-Marie Biot, inaccesiiible aux faiblesses typiques de sa caste' était d'abord dillicile. Mais il y avait, dans le jardin de l'hôtel, d'admirables sculptures. Rijinée damaiula la permission de les étudier. C'iHait un prétexte à tout l.'! moins [ilausible. Biot, qui avait, sous sa rude écorce, le meilleur cœur du monde, refusa, pui» laissa faire.
Roinét! avait une de ces vives et franches ligures qui saisissent à coup sûr les àmcs sim|)les. Son esprit était comme son visage. lîiot, à son insu, le prit en amitié.
El puis, chacun a ses peliles faiblesses. Noire excellent Biot se croyait le plus habile IrcillaKOur de France et de Navaric. Uoniée loua son travail; bien mieux, il lui commanda des grillages do toute sorte.
Ceci nens explique la luxueuse profusion de clôtures en fer que nous avons remarquée autour de l'atelier de Romée.
H en avait mis partout. 11 n'avait qu'un regret, c'était do n'en pouvoir mettre davantage.
Biol, nous devons l'avouer, avait été très sensible à ce bon goiU du jeune sculpteur.
Peu à peu Romée l'avait habitué à ses visites. Si peu causeur qu'on soit, des mots échafipent. Romée savait comment était composée la famille de l'aile droite. Il savait que c'était une grande race déchue, écrasée sous un lourd malheur.
Là s'était arrêtée, non pas seulement l'indiscrétion de Biot, mais la curiosité de Romée
H y avait bien dca heures que Gaston était parti. Biot restait immobile, ^oJ|n, insensible, devant sa besogne oubliée. Il ne se rend3ftnul compte de la mesure du temps.
Le jour commençait à baisser.
Un coup de marteau retentit sur le fer de la porte cochère. Biot eut un tremblement.
11 tira le cordon et sa main retomba le kins de son corps.
Roméo entra précipitamment dans la logo et s'assit, épuisé, sur une eicabelle.
Biot, qui avait jeté de côté un regard vers la porte, on retenant son souille, respira péniblement. Une savait point que Romée avait été le témoin de son jeune maître.
— Monsieur Biot, dit Romée ; — elle doit êlre bien inquiète... bien malheureuse... Je n'ai pu revenir plus tôt...
Biot écoutait. Il tâchait de comprendre.
— Je ne veux pas la voir, poursuivit Romée, car je lui avais promis de ramener son frère.
— Notre monsieur!... prononça Biot à voix basse; — vous l'avez vu... ne me dites pas ..
11 prit sa poitrine à deux mains.
— No me dites pas qu'il est mort ! ajouta-t-il en un sourd gémissement.
— Il \\i ! s'écria Romée; — sa blessure n'est rien... Biot se leva tout droit.
— Il est ble-sé !... dit-il. — Qui l'a blessé?...
— Bles-é légèrement, mon bon monsieur Biot .. Cecicst la moindre chose .. Quelqut^s jours de repos suffiraient à gui'rir cette égratignure... Mais...
Romée hésita. — Biot n'interrogea point. 11 restait là bouche béante, saisissant avidement chaque parole an passage.
— Mais... poursuivitRomée, — nous n'en sommes pas à à le guérir... on l'a enlevé.
— Qui? der.iarida Biot.
— Le marquis Gaston de Maillepré.
Biot recula et porta ses mains à son front, comme .s'il eût craint de voir sa raison lui échapper.
— Le marquis... Gaston... de Maillepré I... balbutia-t-il; — c'est cela que j'ai entendu...
— C'est cela que j'ai d.t, répliqua Romée; — vous le connaissez?
— Oui... non... Ah! jenesaii pas! dit Biot, qui s'appuya an mur de sa loge. — Ma tôle s'en va, monsieur Romée... Voyez-vous... c'est mon maître, mais c'est mon enfant!... î'coutez! se reprit-il en fréaiissant; — je crois que je vous comprends... Ce n'est pas lo marquis que vous voulez dire, c'est le duc...
— Non, le marquis...
— Un vieillard?...
— Un jeune homme.
Biot passa le revers de sa main su;- son front.
— Si je deviens fou miirmnra-t-il avec terreur,— je no pourrai plus les servir... Mon Dieu, mon Dieu ! ce n'est pai trop d'un serviteur pour eux cjui en avaient tant autrefois!... Il faut me laisser ma raison, mon Dieu, et prendre ma vie dès qu'ils n'auront plus besoin de moi...
lloniée saisit la maia du vieux Breton et la serra entre les siennes.
— Vous ôtPs un digue cœur, monsieur Biot, dll-il d'une voix émue; mais prenez courage... votre maîlre pouvait succomber : il vil : c'est le principal. Quant à votre étonneraent, je n'en devine point la cause et ne puis la laire cesser...
Romée, en effet, ne savait point que Gaston était Maillepré.
— Mais, reprit-il, — le danger désormais peut être combattu et partagé, tandis qu'un duel...
— Oh 1 interrompit Biot, — l'enfant a le cœur de ses
res... Entre lui i 1 n'est-ce pas?
— Et il s'est V. i sieur Biot... Maiiui pauvre sœur qui .-.i ce marquis..
ennemi il n"a voulu que son epee,
mient défendu, je vous jure, nionl'nnni, je vous en supplie, songez à sa u. -'.det qui souffre... Je sais l'adresse de 'i i;is de son hôtel... Il n'a pas reparu depuis ce malin... mais, chez lui ou ailleurs, je le rejoindrai, monsieur Biot ; je retrouverai Gaston, qui est mon ami, comme il csl votre enfant... Je vous le promets... je vous le jure.
— Que Dieu vous entende ! murmura le Breton ; — et qu'il vous bénisse !
— Ne perdez pas de temps, dit Romée ; — allez rassurer mademoiselle Sainte... et, tonton la consolant... dites-
ui que ;e suis venu... prononcez mon nom... elle sait combien j'aime son frère...
Biot quitta sa logo ovi Roméo s'installa.
En montant l'escalier de l'aile droite, le vieux Breton se disait :
— C'eît bon signe... voilà que Maillepré a trouvé un ami dans son malheur I...
Arrivé aux dernières Marches, il s'arrêta tout à coup.
Que dire à Sainte?
Ce fut une minute laborieuse et pénible pour le bon Biot qui ne savait point mentir.
Mais son absolu dévouement et l'amour qu'il portait à Sainte comme à Gaston, ces enfans adorés, secouèrent la lourde apathie de son intelligence. 11 comprit son rôle, mieux peut-être qu'un esprit plus subtil.
Lorsqu'il entra sa franche physionomie exprimait de la joie.
— Bonne nouvelle ! dit-il, mademoiselle Sainte... Sainte élait assise auprès de Mignonne qui no l'avait
point quittée de la journée.
Elle se lova ; sou visage,. fatigué, pâli, s'éclaira tout à coup d'une radieuse joie. •
— Gaston!... balbutia-t-elle.
— Ah ! dam ! dit Biot rondement, vous n'allez pas le revoir comme ça à la minute... Monsieur Romée... un brave jeune homme, celui-là !... vient de le quitter... Vous avez confiance en monsieur Romée, peul-êlre... cl vous savez combien il aime notre monsieur!...
— Romée... répéta Sainte en rougissant ; — oh ! oui !... je sais qu'il aime bien Gaston... Mais Gaston I... Gaston!... Pourquoi n'cst-il pas revenu?...
Mignonne tendit sa jolie tête, presque aussi impatiente d'entendre la réponse que Sainte cl!e-méme.
— Ah! voyez-vous, répliqua Biot, — ou ne se bal pas comme ça sans attraper quelque mauvais coup...
— Blessé!... dirent en mémo temps les deux jeunes filles.
Et Sainte retomba, défaillanle, sur le pied de son lit.
— Quoi donc! reprit Biot, — nôtre demoiselle me counatt-elle, oui ou non?... Aurais-je dit : Bonne nouvelle! si notre monsieur était en danger? ,;
— Mais où est-il ? oii est-il? s'écria Sainte.
— L'affaire de deux ou trois jours de repos, répondit Biot. — Si on le ramenait, le mouvement de la voiture pourrait augmenter son mal...
— Ça, c'est Lien vrai, dit Mignonne ; — Dragon a manqué perdre sa jambe en Algef pour n'avoir pas voulu rester tranquille à l'hôpital...
— ilais je veux le voir, reprit Sainte ; — s'il ne peut venir, je veux aller, moi !...
— Rien de plus juste, notre demoiselle, repartit Biot qu se sentait à bout de sang-lroid ; — quand monsieur RoméB reviendra...
— Tu ne sais donc pas où il est ? demanda Sainte impétueusement.
— Notre demoiselle... balbutia le vieux Breton ;— j'avais si gi-ande peur d'apprendre quelque chose de pire !...
Sainte essuya ses larmes et regarda Biot en face, uis elle se tourna vers Mignonne.
— Vous avez été bonne pour moi, dit-elle à la jeune ouvrière en prenant sa main qu'elle serra doucement; — sans vous, je crois que j'aurais succombé aux tortures de 'cette cruelle atteinte... Mais, mademoiselle... mais, mon amie... maintenant, il laut que je parle sans témoins à l'unique serviteur de ma famille.
Mignonne mit lestement un baiser sur le front de Sainte.
— Je veux bien m'en aller, dit-elle avec un mélano-e charmant de gaîlé mutine et de sensibilité,— mais à condition de revenir... A demain.
— A demain, répéta Sainte, qui lui rendit son baiser. Mignonne gagna la porle. Biol la suivit d'un regard attendri.
Tout ce qui aimait Maillepré lui était cher.
Sainte et lui étaient seuls. . , . . .
La jeune fille garda un instant le silence. Puis, s'apprbchant, elle posa ses petites mains sur les larges épaules ùu paysan et se dressa devant lui, l'œil sur son œil.
On eût dit qu'elle voulait regarder au fond de son cœur.
— Biot, reprit-elle avec une douceur grave; — ditesmoi tout... je veux tout savoir...
— Notre demoiselle... commença le paysan.
— Ne me trompe pas! interrompit Sainte. Ou est Gaston?... Dieu nous a-t-il pris notre dernière espérance?
— Oh ! notre demoiselle 1 s'écria Biot, dont le visage hâlé peignait avec énergie l'émotion de sa tendresse soumise et dévouée;— si Dieu avait permis cela!... Si le jeune monsieur' était là-haut à cette heure, avec notre di^-ne niaître, feu monsieur le marquis... avec madame la marquise, la sainte et charitable dame ! avec tous ceux ■me j'ai aimés, respectés... puis pleures!...
La voix de Biot devenait sourde. ' '
— Si le jeune monsieur, reprit-il ; — le cher enfant de mes nobles seigneurs !... lederuiev des Maillepré... le dernier, bonne Vierge !... s'il était qiort... Je nesais'pas, notre demoiselle... Vous êtes leur fille, sa sœur... MaisjVno' sais pas si le vieux Jean-Marie aurait la force de rester là pour vous serrir encore... Je vous aime bien , oh ! je vons aime bien, mademoiselle Sainte!... mais lui, c'est l'espoir... Tant qu'il vit, le tronc de Maillepré a chance defefleurir un jour... Quand il sera mort...
T)iul s'interromiiil, joignit ses mams calleuses et leva SCS yeux mouillés vers le fiel.— Sainte l'écontait, émue reconnaissante, consolée. '
; — Mais vous les protégez, n'est-ce pas, mon Dieu ? s'écria le vieux Breton, entraîné .liors: de ses façons de parler communes par la puissance de sou émotion ; vous les ptotégez, ceux qui sont du sang de vos serviteurs!... vous gardez les fils de vos soldats!... Non, non! Maillepré n'est pas mort!... ses pères, qui sont des saints dans le ciel veillent sur sa jeunesse... Les branches tombent, mais la tronc reste... Maillepré ne meurt pas !
Romée attendait dans la loge le retour de Jean-JlfiiriS Biot.
Il voulait parler encore Ae Sainte et la savoir rassuHe;
Ou frappa discrètemeut à la porte cochère. Rome», Se souvenant qu'il était concierge pour quelques minules/firale cord,on. , ■., . - -
Un homme passa le seuil d'un air à la fois inquiet et ef-' fronté. Cet homme, en qui nos lerteurs eussent reconnu le ' pimpant secrétaire de monsieur le duc dfe Compans-.lîéillepré, jeta autour de la cour un regard ob.servateur ef lais a la porte entrebâillée derrière lui, pour assurer si reiiuita i en cas de besoin.
PAUL FEVAL.
Monsieur Burot venait évidemment poutter une reconnaissance.
N'apercevant dans la cour rien qui pût entraver ses opérations, il se dirigea vers la loge du concierge, qu'il ouvTit sans façon et où il entra d'un air délibéré.