DECI DOULEURS
Monsieur Burot avait un ample habit de beau drap noir, ce jour-là. 11 avait un pantalon noir; il avait un gilet de satin noir.
Manifestement, sa prétention était de ressembler à yn honnête homme, — à un rentier du Marais, par exemple.
A cela s'opposaient plusieurs qualités inhérentes à la personne de monsieur Burot. C'était d'abord ce regard obséquieux et insolent à la lois, qui sentait son maraud d'une lieue. C'étaient ensuite le dandinemeut avantageux de ses hanches et l'exubérance téméraire de sa coiffure ; enfin, quelque autre chose encore, — de ces détails qui échappent, un ifisaisissable parfum de mauvais lieu, — ces façons de parler, de regarder, de sourire, que l'estaminet inflige fatalement à ses habitués, — ce chic (il faut nous excuser ; une bouche princière affectionne, dit-on, outre mesure, ce mot sans prétention), ce chic que le tripot colle à l'épiderme des gens et qui résiste à toute lessive comme le masque noir des ramoneurs.
Monsieur Burot possédait tout cela au suprême degré.
L'habit noir jurait sur ses épaules. On cherchait à sa main une queue de billard; on regardait sa poche où manquait un tuyau de pipe.
C'était un homme hors de sa voie. Il ressemblait un peu à ces oiseaux de nuit que le jour surprend tout honteux, tout confus, parmi les autres oiseaux que ne déconcerte point le soleil.
Mais ce qui distinguait particulièrement monsieur Burot, c'était le front.
Il avait du front, ce secrétaire.— Le front, il ne faut point s'y tromper, n'est point de la hardiesse. C'est la faculté de dompter sa peur et de faire bon visage en tremblant tout bas. L'effronté se force à oser. 11 se munit d'un courage tout factice qui ne l'empêche pas de suer froid. On n'est pas effronté sans être poltron.
Monsieur Burot, en entrant à l'hôtel de Maillepré, avait falculé soigneusement ce qu'il pouvait en résulter pour son «Jos. C'était peu de chose. Biot ne le connaissait point au-~ trement que pour l'avoir aperçu en passant chez le duc. Il y avait dix à parier contre un que le concierge ne le remettrait point. '
On pouvait, à tout hasard, tâter le terrain, prendre langue.
Monsieur Burot, néanmoins, laissa la porte cochère entr'ouverte, parce qu'il faut tout prévoir.
Il entra, comme nous l'avons dit, fort délibérément.
Le jour se faisait sombre. Il vit un homme assis dans un coin. Il n'eut garde de reconnaître Roméo ; Romée, de son côté, l'avait parfaitement oublié.
— Bonjour, brave homme, dit Burot; — il y a dans l'hôtel des appartemens à louer, n'est-ce pas?
— Je n'en sais rien, répondit Romée.
— Diable 1 pensa Burot ; il est encore plus ours que je ne pensais... Ce quartier, mon cher monsieur, reprit-il tout haut, — me convient sous tous les rapports... Cette tranquillité doit être bien précieuse à un homme de travail... je suis un homme de travail... un homme rangé... rentrant à huit heures tous les jours de la semaine et à neuf heules le dimanche... Ah ! ah ! les concierges n'ont pas d'em-
barras avec moi... et ça ne m'empêche pas de semer jolimont des petits profits...
Romée, qui n'écoutait point, poussa un long soupir d'attente.
—Loup mélancolique! Cerbère taciturnel grommela Burot, qui s'avança tout doucement et s'assit à moitié sur l'escabclle vide de Biot : — il faut pourtant que je sache au juste... Ah çà 1 reprit-il encore à haute voix, — les loyers ne doivent pas être d'un prix fou, par ici 1... car il n'y a pas presse, je crois bien... dites-moi... Savez-vous que vous n'êtes pas trop aux intérêts de votre propriétaire, mon brave!...
Romée se leva, traversa la loge et vint mettre son œil aux carreaux de la croisée pour épier le retour de Biot.
Près de la fenêtre, le jour était encore assez vif pour éclairer complètement son visage.
Burot le reconnut et ne put étouffer un cri de surprise. — Romée se retourna.
Burot était assis sur l'escabelle, les jambes ramassées et dans l'attitude d'un homme qui va s'élancer.
Romée eut une idée vague d'avoir vu quelque part celte figure effarouchée. Tandis qu'il cherchait, le subtil secrétaire, habitué à ces retraites précipitées, glissa comme un trait entre lui et la porte.
Il se souvenait, le malheureux, de la sortie de l'Opéra et de ce moulinet funeste qui lui avait coûté une belle pipo et deux dents.
Mais Romée, dont l'attention était éveillée, le reconnut au moment où il passait le seuil. Il étendit la main pour le saisir et ne l'atteignit point.
— Arrètez-le! arrêtez-le! s'écria-t-il en s'élançant à son tour au dehors.
Il s'adressait à Biot qui descendait à cet instant de l'aile droite.
Biot barra le chemin au fugitif. S'il avait su que la portecochère restait entrebâillée, c'en eût été fait de Burot, mais comptant sur les vieux battans de chêne, Biot marcha en avant et voulut en finir tout d'un coup.
Burot avait perdu ses couleurs. Il était entre deux feux ; sa position tournait au tragique. Sou œil effaré cherchait tout autour de lui une issue qu'il ne trouvait point.
C'est, dit-on, en ces heures de péril suprême que le grand homme se révèle. Burot tremblait de tous ses membres, mais il gardait ce coup d'œil d'aigle qui décide du sort des batailles. Lorsqu'il vit le mouvement de Biot, sa lèvre rentrée eut un sourire napoléonien. — 11 se retourna brusquement vers Romée, fit mine d'attaquer, recula, sauta...
Biot et Romée se regardèrent. Le drôle avait disparu, laissant derrière lui la queue d'un long éclat de rire. . -
Sainte avait remercié Dieu, parce qu'elle croyait aux paroles du vieux serviteur de sa famille. Elle se sentait confiante et sa prière montait, pleine d'espoir, vers le ciel.
Mais elle était seule. Il faisait nuit déjà depuis longtemps. La bonne figure de Biot n'était plus là pour appuyer ses consolantes paroles.
Qui ne sait l'influence navrante de la nuit et de la solitude sur la douleur !...
Sainte essaya de lutter. Elle appela vers elle de doux rêves, l'image de Gaston au retour, le bonheur de se revoir, et ce sourire mouillé de larmes lieureuses qui devance le premier baiser du bienvenu...
L'image do Gaston vint. — Mais ce fut l'image de Gaston étendu sur une couche étrangère, pfde, les yeux fermés, les cheveux épars, la poitrine haletante.
Pau\Te fille !
Et quelque part, sur la blancheur des draps, des taches rougeûtres...
Du, sang ! mon Dieu !... le saug de Gaston I
Un mot ami, le son accoutumé d'une voix connue suffisent pour chasser l'angoisse de ces visions navrante*.
Mai? Sainte était toute seule.
Toute seule pour la premifre fois de sa \ie !
Ils ne s'étaient jamais quittés, Gaston et elle, lis araiont grandi l'un près de l'autre, ensemble toujours, et passant à leur insu des tendresses étourdies de l'enfance à cet immeHse amour fraternel qui emplissait leur cœur et leur tenait lieu de tous autres amours...
Il n'était plus \h. Qu'il devait souffrir cruellement, lui qui souffrait loin d'elle!... Quel baume c'eût été pour son tVont brûlant que ce baiser du soir, attendu, espéré durant la longue journée !...
II l'appelait. — Que sa voix était faible et changée!... Sainte étendait ses pau\Tes bras, suppliante et folle...
Gaston appelait toujours... sa voix faiblissait... elle avait ces accens de reproches déchirans des gens qui aiment et qu'on abandonne...
Sainte était assise auprès de sa table à ouwage où brûlait une bougie.
Au dehors, les derniers souffles do la tempête calmée gémissaient sourdement.
Au dedans, on entendait par intervalles, à travers la cloison de la chambre de l'aïeule, la voix monotone et voilée de mademoiselle de Maillepré lisant à la duchesse quelques fragmens do la Vie des Saints.
Mais cette voix ne produisait sur Sainte nul effet consolateur. — A ce point en était descendue la malheureuse Berthe de ne plus être comptée même par sa sœur au nombre des vivansl
Sa voix uniforme arrivait à l'oreille de Sainte comme un murmure vain,— comme le bruit du vent qui pleurait dans les jomtures des croisées...
Elle n'était plus rien en ce monde, sinon la prêtresse consacrée d'un culte mortel, la vestale enchaînée h la garde d'un feu divin, mais qui n'est plus de notre âge : le saint respect des aïeux...
Sainte était immobile, l'œil fixe et grand ouvert et fasciné par les images qui passaient dans son rêve douloureux.
On n'eût pu voir sans être ému de tendresse et de pitié ee pauvre bel ange, trop faible contre sa torture.
Sainte n'essaj'ait plus de lutter, en effet ; sa détresse était à son comble. Elle oubliait les consolations de Biot et ne se souvenait que de ses craintes...
Pourtant, au plus fort de cette angoisse revenue qui achevait l'œuvre des souffrances de la journée et brisait ce qui lui restait de forces, une pensée traversa son esprit, et mit en son regard éteint de timides lueurs.
Un peu de sang rose remonta de son cœur à sa joue. — Vous eussiez dit comme un éclair fugitif d'espérance parmi la nuit morne du découragement.
Mais Sainte, en ce moment, n'aurait point su répondre si vous lui eussiez demandé la cause de ce semblant de joie. Les jeunes filles ignorent bien souvent le fond de leur cœur. Ce sourire troublé qu'arrête un rouge pudique, cet œil qui se baisse, farouche et si doux, ce joli sein, soulevant rhamionieuse promesse de ses contours indiqués, tous ces symptAmes ne parlent qu'au regard expert. La vierge sent et s'étonne. — Dès qu'elle apprend à s'efïrayer, il y a chute. Ln prudence n'est qu'une vertu de la terre : la candeur est le charme des anges.
La souffrance de Sainte s'était arrêtée. 11 lui semblait qu'un bras fort soutenait sa faiblesse.
En elle, tout se rapportait à Gaston pour une part. Ce bras secourable se levait pour défendre Gaston.
Son cœur se réchauffait. Le nom de Romée y résonnait comme une bonne parole d'espoir.
Romée n'avait point manqué a sa promesse. Il était revenu. C'était lui qui avait dit : Gaston vit ; Gaston est sauvé...
Oh ! Sainte croyait de toute son âme. Romée pouvait-il mentir?...
Ce baume qu'on verse «ur une blessure enflammée va calmer pour un instant ses élanccmens aigus. Mais, tout autour de la blessure, la chair est en feu ; le baume a'éva-
pore et le patient se tord de nouveau sous l'atteinte redoublée de son mal...
La pauvre Sainte n'eut qu'un instant de répit. La froid de la solitude vint glacer ce bien-être passager.
L'image protectrice se voila. Romée n'avait point encore en son cœur une place assez grande. Elle était sur lo point do l'aimer ; elle l'aimait; — mais à ces premières rêveries il faut le calme.
Entend-on, lorsque mugit l'orage, les sons doux d'un orchestre de fête ?
Sainte craignait trop. Elle ne vit plus Romée, qui était l'espoir, — et, quelque part, dans la demi-obscurité de la chambre déserte, elle revit un lit blanc, taché de rouge...
Ce fut alors un accablant supplice, car la pauvre enfant n'avait plus de force pour lutter ou pour crier.
Sa tête pendait sur sa poitrine, soulevée convulsivement par des sanglots sans larmes. Elle gémissait faiblement des plaintes d'agonie. .
C'était un rêve, maintenant.
Ohl que Gaston était beau et que sa voix parlait doucement !
Il avait à sa joue do belles couleurs de santé et do force. — Sa bouche souriait. — Il s'appuyait au bras de Romée et ils avaient l'air de s'aimer bien.
Les lèvres de Gaston s'entr'ou\Tirent. Il appela Roméo son frère.
Parce que Sainte avait autour de ses blonds cheveux une gracieuse couronne de fleurs d'oranger. — On la voyait, celte couronne, à travers le long voile de gaze des épousées.
Le jour était doux et doré. — On respirait dans l'air attiédi des parfums vagues. — Sur la route , il y avait des fleurs blanches et roses, couchées parmi les rameaux verts.
Que dire?... C'étaient de calmes délices, un bonheur grave comme ces joies recueillies que la poésie païenne prêtait aux champs élysiens.
Et Sainte se demandait pourquoi elle avait tant pleuré...
Ces rêves tuent, parce que l'on s'éveille.
Sainte se dressa sur ses pieds chancelans. égarée. Ln jour suave s'était fait nuit ; le silence avait étouffé les voix chères. — Sainfe voulait croire encore.
Du moins, si le bonheur était un rêve, l'angoisse aussi mentait. Il n'y avait pas plus de désespoir que de joie. La réalité, c'était le tranquille repos de la vie accoutumée...
Sainte se cramponnait à cette pensée.
Elle saisit la bougie et entra dans la chambre do son frère...
Là, tout était absence, vide, désolation, deuil.
Sainte sentit comme une main glacée qui étreignait son pau\Te ca^ur meurtri.
Oh ! il faut nous croire, ces chimères joyeuses qui viennent railler le désespoir sont plus cj^uelles mille fois que le désespoir lui-même. Elles arrivent, impitoyables, retourner le fioignard dans la plaie. Elles secouent la douleur qui allait s'engourdir. Elles tuent...
Sainte, en voyant ce pauvre lit vide, le bourgeron bleu, le pantalon de travail, fut frappée du dernier coup. Ses genoux fléchirent. Elle tomba sur le carreau et sa tète se cacha dans les plis défaits do la couverture.
Il était environ minuit...
On n'entendait plus depuis bien longtemps le bruit monotone de la lecture de Berthe.
La vieille duchesse sommeillait sans doute.
Quelques minutes après la chute de Sainte, Berthe de Maillepré parut sur le seuil qu'elle s'était interdit de franchir.
Elle appela sa sœur à voix basse, et comme elle ne recevait point de réponse, elle s'avança vers lehtda la jaune fille.
Berthe était bien changée depuis deux jours. Dans son regard mourant la dernière étincelle s'était éteints.
WUL FEVAL.
Son visage, morne et froid naguère, avait maintenant une exprpssïon doulouvf^use. — Toute sa personne parlait de souftrance et semblait demander pitié.
Ne trouvant point Sainte où elle la cherchait, elle traversa la chambre d'un pas lent et pénible.
— Ma sœur ! ma sœur I dit-elle encore au seuil de la pièce nue qui était la retraite de Gaston.
Le silence.
Berthe éleva sa bougie. Elle vit Sainte, jetée à genoux et cachant son visage dans les couvertures d'un lit vide.
Berthe s'appuya au chambranle de la porte.
Ses lèvTes remuèrent pour prononcer au dedans d'ellemême :
— Elle le pleure...
Ses yeux restèrent secs. Il n'y avait plus de larmes dans cetto âme navrée.
Et la conscience qu'elle avait de son isolement était si amèrement profonde qu'elle n'osa point mettre sa main sur l'épaule dosa sœur et lui dire : — Souffrons ensemble...
Non. Elle était seule dans la vie. Autour d'elle se dressaient les murs invisibles d'une prison morale. Elle était rayée, avant l'heure de sa mort, de la liste de ceux qui vivent, qui consolent, qu'on aime...
Elle tourna le dos lentement à l'agonie de sa sœur.
Elle était venue pour savoir si Gaston vivait.
Elle avait vu le désespoir agenouillé auprès d'une couche vide.
Gaston n'était plus...
Berthe rentra dans la chambre de l'aïeule en murmurant les versets latins du De profttndù...
Elle s'assit devant son métier à tapisserie, où se mêlaient, en un bouquet, les belles nuances de la rose rouge d'automne et du dahlia.
Sa taille (rcMe ployait.
Elle mit sa main amaigrie sur son cœur et dit de ce ton g;lacy qui cflraîe et laisse plonger la pensée tout au fond d'un abîme de douleurs :
— Je croyais que je n'aimais plus rien...
Elle prit son aiguille et se pencha sur son métier. Sa main tremblait. Après quelques points, des gouttes diî sueur froide glissèrent de sa tempe sur sa joue.
Elle s'arrêta pour respirer.
Quand elle voulut reprendre sa lâche, son tiiguille sauta hors de ses doigts raidis.
Elle regarda sa tâche inachevée d'un air de regret découragé.
— J'aurais voulu la finir, dit-elle ; — mais je no pourrai pas... Les fleurs que je lui ai portées l'autre nuit seront les dernières...
Puis, après un silence où l'en n'entendit que son souffle pénible mêlé h la respiration calme et forte de la vieille duche.'Sf-, elle dit encore :
— Quand je vais être morte, qui donc lui portera des fleurs nouvelles?...
Cette idée arrêta un sourire qu'ébauchait saKnTe pAlic. — Mais l'idée s'enluit et le sourire rrvint. Un sourire radieux et beau...
— Comme il va me temlre ses petits bras 1 murmurat-elle on joignant ses mains sur sa poitrine avec le doux geste de la mère qui berce son enfant ; — comme il va me rire et me baiser... Ah ! j'ai attendu yjatien^ment, mon Dieu !... J'ai gardé la vie, parce, que vous ne voulez pas qu'on meure avant le temps. ..Et il fallait bien que j'obéisse, pour aller au ciel... au ciel où il m'attend, mon bel ange... mon Edmond chéri... mon enfant !...
Elle riait, elle pleurait...
Cette pensée de son fds pouvait réchauffer sa pauvre âme et lui redonner l'amour et la revêtir d'un manteau vivant di; jeunesse et de beauté...
Après quelques minutes de rêverio, émue, elle so leva et replaça son métier dans sa cachette.
Tout au fond de rarnioirc, elle prit un coffret et revint s'asseoir»
Le coffret contenait une boucle de cheveux blonds et un rouleau de papier.
Berthe mit la boucle de cheveux sur ses lèvres qui murmurèrent de vagues plaintes d'amour.
C'était à son fils, cette boucle précieuse, cette relique adorée! C'était tout ce qui lui restait de son fils...
C'était son trésor unique, sa joie,— tout ce qu'elle devait regretter en quittant la terre.
Elle la baisa, elle lui parla ; elle la combla de larmes e de sourires.
Puis elle déroula lentement le papier, en tête duquel étaient écrites ces lignes :
.4m nom du Père, du Fils et du Saint-Faprit. Ceci est mon testament...
TROISIÈME PARITE.
LES FILLES Di MAILLiPRÉ.