‹ Les amours de ParisChapitre 32 sur 190 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

YtERGC-HÈRE.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ceci eH mon testament.

Telle était la suscription du cahier enfermé par Berthe do Maillepré dans sa cassette, auprès do la boucle blonde, relique clière, douloureuse, mais consolante, qui rendait des larmes à ses yeux secs et lui parlait de son enfant.

Berthe déroula Umtement le cahier.

— Gaston me l'aurait gardé jusqu'au mariage de Sainte, murmura-t-elle; — car Sainte se mariera... Elle sera heureuse quel(]ue jour... Puisse Dieu réunir sur elle tout le bonheur qui fut refusé aux cnfans do Jitailiepré !... Après son mariage, Sainte aurait pu pleurer sur ma tristesse ces douces larmes des gens heureux... Elle aurait rocuoilli mon héritage et adopté la pauvre petite tombe où mon Edmond s'est endormi...

liUe s'arrêta sur ce nom aimé. Pour le prononcer, sa bouche trouvait des sons qui semblaient des caresses.

— Mais Gaston n'est plus là, reprit-elle; — encore un que je vais revoir... Oh 1 moi qui laissais engourdir mon cœur, comme j'aurai des gens à chérir quand je serai morte... mon père... ma mère.. Gaston... Mais ils ne connaissent pas mon fils... voudront-ils l'aimer?...

Berthe plongea son regard au tond du coffret où était la boucle blonde.

— Oh ! oui... pensa-t-elle; — je lui dirai do sourire bien doucement et de leur tendre ses petits bras... ils l'aimeront. Et pourquoi, mon Dieu, le repousseraient-ils?... Dans le ciel, on sait lire au fond des cœurs... Ce n'est que sur cette terre qu'on aurait pu me croire coupable...

Elle s'interrompit encore et parut rêver. Puis elle reprit :

— C'était le dernier!... Maillepré est mort... Dieu avait mis la force dans la main de nos pères... mais il a donné aux enfans la misère et la faiblesse... 11 fallait bien que le nom des chevaliers s'éteignît tôt ou tard... Que faisait icibas Maillepré sans gloire?...

Berth(! avait toujours le front penché sur sa poitrine, mais quelque chose parlait d'orgueil dans l'amertume fière do son demi-sourire. Une lueur était sous sa paupière baissée.

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Elle secoua la tête indolemment.

— Pauvre fille!... mmmura-t-elle avec pitié; —voilà que je me souviens, à l'iieurc où il faut oublier... Il n'est plus à nous, ce grand nom do nos aïeux... et pour tombe, Gaston, — le chef, — n'aura qu'un peu de terre avec une croix de bois où manquera la couromio ducale au-dessus de l'érusson séculaire... Ah!... Dieu nous doit beaucoup dans l'autre monde!...

Cette parole, qui, dans mie autre bouche, eût été un hardi blasphème, tomba simple et convaincue des lèvres de Berlhe. Elle avait tant pleuré 1

— Mais il lui faut des fleurs, à mon Edmond! dit-elle après un silence; — Charlotte... je ne la connais plus!... Elle ne nous aimait pas... Sainte... oh ! comme elle aimerait mon Edmond!... mais mon récit étonnerait son dme de vierge... Je ne peuï pas 1... je ne peux pas!... PauvTe petite tombe où nul ne viendra plus I PauvTc petite croix où l'on ne suspendra plus de couronnes!... l'herbe grandira autour... on no verra plus rien...

Berthe eut un tressaillement.

— Rien! répéta-t-elle ; — tant d'amourl... tant de larmes!... tant de bonheur!

Berthe était exténuée de fatigue. Cette veille avait achevé d'épuiser ses forces. Elle ne songeait point pourtant à se reposer sur le cadre préparé pour elle auprès du lit de la vieille dame.

Berthe se sentait mourir. La vie, en elle, s'éteignait lentement,— et il y avait bien longtemps qu'elle avait la conscience de son dépérissement et qu'elle comptait avec froideur chaque pas qui la rapprochait de la tombe.

C'était une pau\Te fleur à qui avait manqué la rosée du ciel. Elle se penchait fanée avant le temps. Et de même que la fleur flétrie exhale encore aux brises nocturnes ce qui reste de ses parfums affaiblis, de même il s'épandait dans sa solitude une plainte douce, un cri étouffé d'amom", dernière émanation de son âme résignée.

Elle ne voulait point reposer cette nuit, parce que ces quflques pages, écrites aux heures d'insomnie, allaient rester après elle. Ces pages étaient sa vie et son secret.

Son secret que nul n'avait pénétra, Berthe voulait le donner pour quelques larmes, pour quelques fleurs à jeter sm' cette petite tombe où nous l'avons vue s'agenouiller et prier...

Elle se prit à feuilleter le cahier. C'était la suprême lecture. Il fallait voir s'il n'y avaitrien à retrancher, rien à ajouter...

Au commencement de ces pages, il y avait bien des mots efloicés sous des larmes, mais à mesure qu'on avançait, on voyait sa plume s'assurer. — L'œil s'était séché, sans doute...

C'était ainsi :

» La petite croix est noire. Elle porte un nom: Edmond.

« Sous ce nom, je n'ai point mis : Pliez ^our lui, parce qu'on ne prie pas pour les anges.

» Mon fils est sous l'herbe, le fils de Berthe.

«JJ'écris pour ceux qui m'ont aimée, pour Gaston, mon frère, le chef de notre maison, qui aura le droit de me juger ; pour Sainte, ma sœur, pour qui je prie, chaque fois que Dieu me laisse prier.

». Gaston et Sainte m'aimaient autrefois. Maintenant, ils m'oublient. Je ne me plains pas.

» Leur tendresse mutuelle m'a fait pleurer quelquefois, parce que, si oppressée que soit une âme, elle a besoin d'aimer autre chose qu'un souvenir.

» Mais Dieu m'avait fait cette part dans la vie d'être seule au milieu de ma famille et de mourir vivante. Je bénis le nom de Dieu...

» J'écris poiu: (jue ceux qui m'ont aimée rendent une mère à la tombe de mon fils.

» La mort attendrit, je ne sais pourquoi. Gaston et Sainte penseront à moi quand je serai morte. S'ils me pleureut ,

que ce soit au pied do la petite croix noire où j'ai écrit le nom de mon fils.

» Tant que Sainte sera une enfant, mon Irère ne lui dira point mon histohe. H la mènera seulement une fois à la petite tomte, et Sainte y mettra des fleurs. / « Je suis une pauvre femme, et jai bien soulfert. Mon frère et ma sœur, faites cela pour moi...

» .... Nous demeurions dans la rue de Vaugirard. Noliv bonne mère était sur le lit d'où elle; ne devait plus se relever. Biot tremblait la fièvre sur son grabat. Gaston faisait cette lougiie et cruelle maladie qui failHt doubler notre deuil.

» Charlotte et Sainte ne savaient point travailler encore. » Moi, j'avais déjà la garde de madame la duchesse, notre vénérée aïeule.

» Un jour, le pain manqua.— Gastoji avait faim.— Jladamc ma grand'mère ordonnait de servir le dîner... » Sainte et Charlotte pleuraient.

» Elles doivent se souvenir de ce jour. » Nous n'avions pas comme maintenant la possibilité d'entourer madame la duchesse d'un semlMant de luxe e de bien-èfrc; néanmoins elle ne voyait point notre misère de si près qu'autrefois dans la chambre unique où nous étions tous entassés chez monsieur Polype, au Palais-Pioyal. Son état continuel d'absorption et le vague de ses idées aidaient d'ailleurs à la tromper. Elle ne se doutait point de notre détresse...

Mais ce jour nous n'avions plus rien. Notre bonne mère allait demander en vain la goutte de breuvage qui rafraîchissait son gosier eu feu...

» J'allai vers madame la duchesse, iîou cœur saignait , car je cro3ais lui porter un coup cruel.

» Je lui dis : — Madame ma mère, vos enfans manquent de pain.

» Elle était assise sur son haut fauteuil de paille. Je vois encore sou regard terne et glacé descen<j»e lentement et peser comme un poids de plomb sur ma paupière, qui s8 baissa.

» — Et qu'y puis-je,ma mie? demanda-t-cllo sèchement. » Je balbutiai : — Madame ma mère, c'est à nous, je le sais, de vous servir, et vous ne nous de vei: rien, mais...

» — Au fait! mademoiselle de Maillepré ! m'iuff^rro-iipitelle de sa voix brève et impérieuse.

» Je n'osais plus...

» Pourtant Gaston, dans la chambre voisine, appelait Sainte et lui disait. — J'ai faim !

)) Et Sainte sanglotait, la pauvre fille. » J'entendais tout cela.

» Madame la ducliesu^ avait sur un guéridi. . d'elle, sa boîte d'or émaillée, au dedans de laquelle est ce portrait dont nul d'entre nous n'a connu l'original ; — c'était tout ce qui restait do l'héritage de Maillepré.

» Je la convoitais de l'œil, car elle pouvait sauver notre mère et Gaston ; elle pouvait donner à Jean-Mario Biot, notre protection et notre ressource, le temps de so rétablir.— C'était pour nous le salut.

» Je rassemblai mon courage, et je repris ; » — Madame ma mère, cette boîte, qui vous est inulilo. nous rendrait la vie...

» D'un geste prompt, la m.ain de madame la duchesse se referma sur la boîte, qui disparut sous sa robe de soie. ■ 1. Elle me regarda d'un air défiant et irrité.

» — En sommes-nous là, ma mie ! dit-elle en secouant sa tête blandie, — et ne pouvez-vous attendre ma mort pour vous partager les joyaux de Maillepré?... Que madame ma bru, votre mère, vende, si bon lui semble, le château d'Avalon, en Bourgogne, ou le manoir de Kergez, en Bretagne, mademoiselle... qu'elle aliène l'hôtel de monsieur mon beau-père... qu'elle offre hyi-olhèque sur Saint- Thomas-des-Dmies, sm* Naye, sm- Blessac... Nous ne sommes pas en peine, ma mie... Sauf le domaine de Maillepré, qui est substitué, nous pouvons faire argent de tout... Faites scrvfr, je vous prit !... » Je restai atterrée...

ÏJB SIBOLB. — yW,

PAUL FÉVAL

1) J'entendais toujours Sainte qui pleurait...

» En ce temps, je n'étais pas tout à fait recluse. Je

■vivais la même vie que vous. On me parlait connue à un être vivant.

» Il y avait dans la maison, à l'étage au-dessous, un homme dont la réputation de bienfaisance était venue jusqu'à moi. J'avais cnfer.du parler do ses courageux efforts en faveur des pauvres. Il avait poussé le dévouement jusqu'à braver la prison pour porter la consolation dans les classes souffrantes. — Biot parlait de lui souvent, parce qu'on lui en parlait toujours. Biot disait que cet homme généreux consacrait sa plume aux indigens et soutenait pour eux contre les riches une guerre infatigable...

» Il faut moins de courage, mon frère, pour demander l'aumône que pour voir souffrir les siens.

» Je sortis sans être aperçue, et je frappai à la porte da cet homme.

> » Je veux te taire son nom. A quoi bon te léguer le malheur d'une stérile vengeance ?...

» J'entrai. J'avais le visage baigné do larmes. » A travers mes sanglots, je dis : — Ma mère se meurt, et nous n'avons pas de pain !

» L'homme généreux me prit par la main et m'introduisit tout au fond de son appartement.

» Je le suivis sans défiance. Il fermait toutes les portes derrière nous.

» Dans la dernière pièce, il me fit asseoir auprès de lui et me dit que j'étais belle.

» En ce motnent, une voix s'éleva au dedans de moi, qui m'avertit do fuir. La Dgure de cet homme me repoussait et m'effrayait. — iWais ceux que j'aimaii avaient tant besoin de mon courage !... -et puis, on m'avait répété si souvent les louanges de cet homme compatissant, dont la plume désintéressée ne-llattait que l'indigence!...

» Ce furent d'abord de paternelles paroles. Il me remercia d'être venue vers lui. Il me dit de longues phrases sur la bienfaisance et sur le contentement qu'il éprouvait à faire des heureux.

» Je trouvais cela beau, mais j'avais peur, parce qne ses yeux hardis me dévoraient et qu'il me disait toujours que j'étais belle.

» Il me prit les mains. — Ceux que vous aimez, me ditil, ma fille, auront du pain désormais. Je ne suis pas riche. Je sors de la prison oîi m'ont conduit mes efforts en faveur des malheureux... Mais il n'est si pau\Te homme qui ne puisse trouver l'obole implorée... Vous avez bien fait de venir, ma fille...

» Je me souviens de ces paroles, parce qu'elles me réchaufièrent le cœur. J'eus honte d'avoii- douté d'un homme si bon...

» Mon frère et ma sœur, ce qui suit est toute la vérité : » L'écrivain généreux fit un mouvement. Je crus qu'il se levait pour aller chercher le secours promis, —et j'étais Lien impatiente, car vous m'attendiez, et il me semblait entendre vos plaintes au-dessus de ma tête.

» Je sentis mes bras liés à mes reins par une étreinte

brutale. — Je poussai un cri...

» Un seul cri, parce qu'une bouche infime se posa comme un lourd bâillon sur ma bouche...

» J'étnis forte encore ciJors. Je luttai. ÎMeu a mis en nous autres femmes une prescience du danger. J'ignorais tout, et, en ce moment affreux qui précéda ma chute, tout m'était révélé. ■

» Le misérable se lassait, rugissait. .Sa face rouge écrasait mon visage; son souffle brûlant m'étoufTail... » Je résistais toujours.

» 11 râlait, vaincu. Ses yeux sanglans sortaient de leurs orbites...

» Il tomba sur ses genoux... Je me crus sauvée- » Mais il se releva, écumantet blasphémant... £.on poing lermé frappa trois fois ma poitrine. La mort passa sur mes yeux... ■ "^

» Mon frère, il y a bien longtemps que j'ai partlonué'à cethomme,.chaquo jour je prie pour lui. .. ■, ■

»...Je fus quinze jours agonisante. Vous ne pouvez l'avoir oublié. Je n'avais ni parole ni pensée.

» Quand je m'éveillai, vous étiez tous autour de mou lit. — Ma mère était morte.

» Mon Dieu 1 suis-je donc coupable ? j'ignorais jusqu'à mon malheur 1...

» Cependant, une tristesse vague pesait sur moi. Je ne savais pas ce quejo craignais ; mais j'avais, durant l'insomnie de mes nuits, de longues angoisses. Je désirais être seule, et dès que j'étais seule j'aurais voulu du bruit autour de moi, du mouvement, de la vie.'

» Vous vous occupiez encore de moi à cette époque, mon frère et ma sœur. Souvent vous tâchiez de deviner la cause inconnue de mon malaise. La pauvre petite Sainte m'entourait de caresses ; Charlotte, parmi les vives saillies de sa gaîté d'enfant, essayait de m'interroger. — Pouvaisje répondre? — Je me souvenais d'une lutte horrible, ter-, minée par un coup presque mortel. Voilà tout. Sur- mon salut, voilà tout...

» Y a-t-il en nous deux mémoires, celle de la raison et celle de l'instinct?... Je ne me souvenais que d'un assassinat, et cependant je n'accusais point mon assassin.

» J'avais pudeur à prononcer ce nom. Je ne l'ai jamais prsnoucé. — Pourquoi?...

» Il restait dans la maison, gardant sa renommée d'homme généreux. Il y resta plus d'un mois après son crime, comme s'il eût deviné que de moi il n'avait rien à craindre. — Puis il partit. Jamais je ne l'ai revu. Que Dieu lui donne le repentir et le pardon!.,.

» Je me rétablissais lentement et, fatiguée de vos tendres questions, je prenais goût à rester seule auprès de madame la duchesse. Ce que j'avais pour elle de vénération vraie et profonde se'combinait, pour me retenir à ses cotés, avec le repos que je trouvais près d'elle. — Si je pleurais, elle ne me voyait pas ; si je soupirais, elle ne m'entendait pas.

» Je crois que, dans son esprit, je suis restée une enfant au-dessous de l'âge de raison. Elle ne m'a jamais interrogée. — Et c'est sous ses yeux que j'ai tant souffert I

» Des mois se passèrent.

)) Une nuit, je fus éveillée par des douleurs sourdes... Quelque chose se mouvait dans mon flanc... J'écoutai, stupéfaite, ce travail inconnu qui s'opérait en moi, j'épiais les tressaillemens de mes entrailles...

» Oh I qui donc, sinon Dieu, pouvait faire descendre un rayon de joie céleste au cœur de la pauvre fille qui allait être mère!...

» Quelle voix, sinon la sienne, expliquait à la vierge ignorante ces mystérieuses promesses de la douleur?...

» Un cri s'éleva tout au fond de mon cœur. J'eus un élan d'amour, d'amour immense. Je joignis les mains et je priai...

» Je priai pour mon fils, dont un transport de tendresse m'annonçait la venue. J'étais mère ; je le sentais ; je le savais...

» Mèrel... Ce fut une nuit de délicieux espoirs, de tendresses folles, d'aspirations brûlantes...

» Mon enfant 1 oh ! que déjà je l'aimais I...

» Ce fut une nuit d'incertitudes poignantes, de craintes amères et de regrets cruels!...

» J'étais mère!... et j'étais mademoiselle de Maillepré!...

» Dans notre enfance, Gaston, noire bonne mère disait que nous nous re.s.semblioiis tous deux de cœur cûinmc de visage : doux, mais orgueilleux.

» C'est bien vrai ! en nous prenant tout ce qu'avaient nos pères, Dieu nous a laissé l'orgueil de notre race.

» Pour vous, mon frère, tant mieux. A l'IioniniG, l'orgueil est un don. L'orgueil, pour vous, c'est la vaillance, c'est la vertu...

» Mais, pour moi! où s'est ég«i'é dans mes veines outragées le sang glorieux des Maillepré!...

» J.0 le sais bien. Etre pure ne suffit point aux filles de nos pères. 11 leur est défendu de tomber, même sous la fatalité. La tache involontaire ternit aussi un ccusson. Le

LES AMÔimS DE PARIS.

malheur souille presque autant que le crime.— 11 n'.r avait (|UP le cloître, n'est-ce pas, pour niadenioiselle «le Maillepré déshonorée ?

» Eh bien ! mon frère, je me suis jugée. Je nie suis condamnée. J'ai mis une barrière "rigide entre la vie et ma jeunesse. Ya-t-11 un cloître mieux fermé aux joies du dehors, plus silencieux, plus solitaire que ma prison?...

» Dieu, qui m'a donné pour madame notre aïeule un respect religieux, a permis à la pauvre fille tombée de ne point murmurer dans sa retraite...

» ...J'avais de vagues attentes mélangées d'impatience et de terreur. Ignorant tout, je ne pouvais deviner ni prévoir les scènes de ce drnme de douleur où la femme partage en deux son souffle et détache do soi un être vivant.

» Je ne faisais nuls préparatifs ; je ne prenais nulle précaution. J'avais en Dieu une foi sans bornes... Dieu connaissait mon innocence.

» Faut-il le dire ?... c'était une pensée folle et sacrilège !... je me comparais à la Vierge-Mère, à qui j'adressais chaque jour mon oraison ardente. Au fond de ma misère, comme elle au sein de sa gloire divine, j'allais enfanter, moi qui sortais de l'adolescence, moi dont le cœur n'avait jamais retenu le nom d'un homme.

» Je vous demandais pardon, sainte Marie! Je pleurais pour avoir osé mettre ma honte obscure auprès de vos sublimes mystères... Mais mon entant, mais mon Jésus allait naître, et je n'avais pas même de crèche où réchauffer ses premiers frissons...

» Bonne Vierge, vous m'avez pardonné .Vous avez pitié des mères.

» J'avais espoir en vous. Après ma prière, je vous vo3'ais, souriant de divins sourires, abaisser vers moi, pauvre fille, votre main, et montrer ma souffrance au fils de Dieu, dont vous êtes la miséricorde...

» ... Tout dormait dans notre maison. Une mince cloison me séparait de vous, mon frère, de Sainte A de Charlotte. Mon lit touchait le lit da madame la duchesse notre grand'mère.

» Mon flanc se tordait en de mortelles douleurs.

» Je souffrais ! oh ! je souffrais!... Des doigts de fer déchiraient mes entrailles. Une sueur froide inondait mon corps. Mon cœur délai lait. Ma tête lourde éclatait.

» Xîes drops, enfoncés de force dans ma bouche, étouffaient mes gémissemens.

» Les sons clairs de la cloche de Nolre-Dame-des-Cliamps tintaient matines.

» Je tàciiais de prier. — Que la prière est difficile aux heures du martyre?...

» Je pensais que jallais mourir.. .-

M Madame mon aïeule reposait profondément. Elle avait ce sommeil bruyant que mesure sans relâche sa respiration calme et forte...

» C'était comme à l'heure où j'écris ces lignes. — Ce fut sans doute urs vie belle et chréliojmc que celle de madame mon aïeule, cuv sa vieillesss est la IramjuiHité.

i> Rio.'i ne trouble la quiétude de ses jours ; nul rêve ne . traverse le repos de ses nuits.

» Kilo vivra longtemps encore. Vous me remplacerez auprès d'elle...

» En ce moment i\i tortures indicibles, ce bien-être voisin me scmblail-railler mon agonie. J'enviais cette immobilité froide, celle absence de sensations qui semble protéger madanse la duchesse contre les mau.f de ce monde... ' » Oh ! mais quo do joie tout à coup [)armi mon supplice ! Quel flot d'allégresse au fond de mon cœur mourant!...

» l oui mou être se fondit en un instant en une immense angoisse. La vie se retira. Mes tempes froides battirent. Mes yeux s'aveuglèrent. Ma langue se gla(;a dans mon palais. — Je donnai mon Ame à Dieu...

» Puis mes yeux se rouvrirent. Un bien-être inouï courut par mes veines...

1) Edmond !... pauvre cher aiïge !...

)) Je contins un cri. Je me levai. — Mon amour me dcnnail des forces...

» Je traversai doucement, avec mon enfant dans mes mains, la chambre où vous dormiez tous. Je sortie.

« Le froid me saisit au dehors... Je nie traînai le long des murailles. Nul n'était plus là peur épier ma plainte.

» J'atteignis, épuisée, le seuil du couvent de Notro-Dame-des-Champs... je soulevai le marteau par un dernier effort... puis je m'affaissai, inanimée, sur la pierre humide...

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