CHAPITRE II
l ENFANT DE BERTHË.
Le testament de Berthe contiiruait :
" C'était une nuit froide et noire. J'étais à peine vêtue. La pluie trempait mes os. Le contact de la pierre glacée figeait le sang dans mes veines. Je n'étais déli^Tée qu'à demie.
» Quelques minutes de retard et c'en était fait de nous.
» De nous, mon frère ! nous étions deux, mon enfant et moi !... Oh ! si j'étais morte ainsi avec Edmond !...
j> Mais la souffrance ne frappe jamais en vain à la porte de ces saintes demeures. Une main secourable me souleva bientôt, évanouie. Le dernier lien qui retenait Edmond à mon flanc fut tranché. Je repris mes sens et je pus voir à travers mes larmes les traits de mon enfant...
» Il dormait. La bonne sœur qui m'avait recueillie le berçait sur ses bras.
. » C'était une femme jeune encore , aux traits doux et amaigris par la pénitence. Son visage semblait dire qu'elle avait bien souffert. Mais la résignation sereine était sur son front, et ses yeux, quo l'habitude de la prière élevait fréquemment vers le ciel, avaient une expression calme et reposée... . .
» Mais mon fils ! mon Edmond 1 qu'il était beau ! La sainte femme ne pouvait s'ompôclier de sourire à son angclique sommeil. Elle le berçait bien doucement,..
» Je baisai le bas do sa robe do bure pour le sourire squ'elle donnait à mon fils.
» 'Puis je lui dis:
— » 5'a sœur, ayez pitié de moi I ce pauvre enfant n'a point d'asile.
» La religieuse me regarda d'un air sévère. — Mais elle mit sa lèvre sur le front de mon fils.
» Elle nfinlerrogcn. Je lui dis mon malheur.
» Elle me crut, car elle déposa mon Edmond sur sa propre couche et serra mes deux mains dans les siennes.
— » Sla fille, me dit-elle, — je ne suis que la MEur tourièrc d'un pauvre couvent... mais voire enfant aura un asile... L'homme qui abusa de votre détresse est de ceux qui nous a-ssassinaieat il y a ([uarante ans et qui aujourd'hui nous calo.'nnient... Il drai prier pour lui, ma fille...
» Klle me dit cela. Je ne la compris point, mon frère. V eut-il donc une époque si rapprochée do nous où la bienfaisance sainte et la charité furent des titres de proscription?— Mon père nous disait bien que pendant son séjour en Amérique, la Ei'ance s'était divisée en deux camps ennemis et que le sang avait coulé par torrens. Mais il disait aussi que la l'rance était un pays de généreux honneur... Assassiner de pauvres femmes!...
» C'est impossible, n'est-ce pas?... et de nos jours, qui donc pourrait les calomnier, ces anges de la terre qui mettent en commun leur vie pour prier et pour secourir?... - ». Le jour venait. La sœur Marthe éveilla une de ses compagnes et me soutint jusqu'au seuil de notre maison.
M J'étais recueillie en ma joie. Plus que jamais je me
tenaisà l'écart, me confinant auprès de madame notre aïeule, afin de pouvoir me taire et penser toujours, toujours à lui.
PAUL IJÉVAL.
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» Mon petit Edmond, ^jui apprenait à me soume !...
» La sœur Marthe l'avait conlié à une pauvre femme do la rue de l'Ouest. Dès qu'il faisait ua rayon de soleil, mon Edmond avait l'air pur qui circule sous les grands arbres du Luxembourg.
» Il grandissait. 11 devenait fort. J'étais heureuse.
» Chaque jour je m'échappais vers le soir et j'allais l'embrasser... Mon Dieu I mou Dieu ! j'élais bien heureuse I
» Personne à là maison ne s'apercevait do mon absence. Je me cachais comme pour commettre un crime. Biotscul me vit une ou deux fois me glisser hors de la chambre de mon aïeule. Mais Biolest un cœur d'or qui aime trop pour soupçonner.
» Mon frère, si vous l'aviez vu, le pau\Te enfant, essuyer mes larmes avec ses petites mains 1 II me connaissait. A mou approche, son vagissement devenait doux.
« 11 avait deux mères, on ce temps. La sœur Marthe venait presque aussi souvent que moi... Sainte femme, qui est avec Dieu maintenant, et qui protège mou Edmond au ciel, comme elle le protégeait sur la terre 1...
» Seigneur! puisque j'étais si heureuse, moi qui n'avais qu'une heure pour voir mon fils chaque jour, pour l'admirer, pour l'adorer, quel doit donc être le bonheur des autres mères !
» Leurs yeux se ferment, le soir, sur la vue chère de leur enfant qui dort. La nuit, éveillées par de doux appels, elles goûtent cette joie bénie de la nourrice-mère qui fait couler sa vie dans les veines d'un être bien-aimo. Le matin, elles sont là pour épier le premier sourire. Et le jour, tout le jour, elles sont à supporter ces caprices si bons, à modérer ces allégresses folles, à constater ces douleurs bruyantes qui fondent en larmes et finissent par de jolis rires.
» Qu'elles doivent vous chérir, mon Dieu, ces mères, et vous rendre grâces pour tant de bonheur !...
)) Moi, je vous remerciais du fond du cœur. Edmond prenait le lait d'une étrangère. Edmond dormait loin de moi ; une autre main que la mienne berçait son sommeil. Mais il était à moi ; j'étais sa mère. »
Berthe mtcrrompit sa lecture. Sou visage était baigné do larmes.
— J'étais sa mère ! murmura-t-elle.
Elle jeta un regard oblique sur la boucle do cheveux blonds.
— Oh ! oui !... reprit-elle ;— j'ai vu ces cheveux sur une tète souriante... Comme ils étaient fins et brillans!... C'était mon fils!... Ah!... j'ai mis bien longtemps à mourir...
Elle tourna un feuillet de son manuscrit et lut : « ...Mes Roins lui manquaient peut-être. La nourriture qu'il lui lallait n'était peut-être point dans le sein de celte femme. Que sais-je? A un enfant il faut sa mère...
» Je le vis un soir plus pâle que de coutume. Je rentrai bien triste. Quelque chose me peignait le cœur. Nul symptôme alarmant ne se montrait encore, mais je n'avais jioint foi dans mon bonhetir ; il me semblait que nos joies, à nous autres Maillepré, — race déchue et oppressée sous une fatahté mystérieuse, — devaient être passagères toujours et suivies de revers !
» Hélas! je ne me trompais pas pour ce qui me concerne. — Puissé-jo m'èlre trom[)éc pour vous, mon fièrc et ma so>ur !
)) Le lendemain, Edmond élait plus pâle encore. Il voulait sourire et il pleurait.
)) Le lendemain...
» Pardonnez-moi, mon Dieu ! je désospérni de votre justice. Je blasphémai. Pardonne.z-moi !...
« ( "esUju'il était mon espoir unique en en monde! C'est que j'avais mis en lui tout ce que j'ai de tendresse au cœur...
» Il y avait un drap blanc sur son berceau... son polit corps élait Iroiil... Il semblait dormir.
» Mon àme se d('chirn. Je n'avais plus d'enfant.
)) Seigneur, vou:i me l'aviez donné, vous pouviez mô le reprendre. Ce fui un criuie que je commis eu me révoltant coulrc vous,., Mais pitié, pitié! J'ai laul pleuré depuis ce
jour!... A l'heure de ma mort, ne me refusez pas la porto de votre ciel où aous l'avez recueiUi...
» Je sortis un matin et je suivis toute seule jusqu'au cimetière un [lelit cercueil ©ù il y avait mw couronne.
» Ou mil le cercueil dans une fosse ; on me laissa le baiser : puis on jeta de la terre...
» La terre tombait avec un bruit sourd. A chaque pelletée, tout mon corps sautait. — C'est im bruit qui reste au cœur bien longtemps, et qui revient la nuit vous faire tressaillir au moment oii l'on s'endort...
» Je l'entends sou veut. — Et alors, je vois la fosse ouverte et le petit cercueil qui disparaît peu à pea sous la terre. — Et mon martyre augmente un peu....
» La nuit suivante, faible et brisée, je n'eus point la force de retenir mes sanglots. Vous vîntes, mon frère. Vous me demandâtes quelle était ma souffrance...
» Oh ! depuis lors, n'est-ce pas? je me suis mieux cachée ! Je suis devenue Berthe la statue. Plus rien de commun entre les angoisses de mon cœur et mon visage de marbre !...
» ...Tout était fini. Qui m'eût attirée désormais au dehors? Je fermai sur moi cette porte lourde, au delà delàquelle est le jour, l'air pur, la vie. Je pris tout entière la charge de madame notre aïeule.
» Ma jeunesse se fondit en sa vieillesse. Je mis un triple voUc sur mon cœur. Je tâchai de me faire froide, immobile, insensible...
» Vous me jugeâtes ainsi, mon frère et ma sœur, trop vite peut-être.... Qu'importe?... Votre erreur est devenue la réalité.
» Oui, je suis devenue froide au contact incessant d cette vieillesse glacée. Oui, mon cœur a pâli de même que mon visage...
» Oui, oui ! je- ne sais quelle vie anime encore ce corp diaphane et livide, qui est un cadavre !...
» Je respire, mais je ne sens plus... Mon fils! voilà le point unique par où je touche au monde...
» C'est une tombe qui me rattache à la vie.
» Hors la pensée de mon fils, rien en moi qui ne soi flétri...
1) Il me faut son image pour penser ; pour prier, il me faut son .souvenir...
)> Mon frère, »;i Dieu veut que Maillepré se relève un jour, vous deviendrez puissant cl glorieux autant que l'étaient nos pères. Vous en êtes digne.— En ces jours de bonheur, je vous en prie, ne repoussez point avec dédain la^mémoir de la pauvTc Berthe. Elle meurt innocente. Vous seul avez mon .secret. Votre écussou n'aura [)Oint par ton fait de tache aux yeux du monde, et son âme est vierge devant l'œil de Dieu.
» Si vous êtes riche, donnez-lui place au sépulcre que votre pieux amour élèvera sans doute à notre père et à notre mère. Donnez place à Berthe et à son enfant...
» Masœur, quand vous saurez tout co que j'ai souffert si près de vous, votre cœur sera ému; vous me plaindrez, car vous êtes bonne ; i)laignez-moi surtout, ma sa^ur, pour n'avoir point trouvé ici-bas une âme où verser mon secret.
» Ma douleur me tue, parce que je la concentre en moi seule ! — toujours seule, ma sœur!..
)) Ce silence qui m'entoure , cette solitude où se dresse devant moi, immobile toujours, le visage morne de madame la duchesse, cet air échauffé qui dessèche nui poitrine, ma chute, la mort de mon Edmond, tout cela se confond en un fardeau écrasant qui m'oppresse.
» Que de fois j'ai voulu parler et demander une consolation !...
» Mais j'avais pris la tâche de veiller nuit et jour aujirès de madame la duches.se. Nous antres Maillepré, savonsnous crier merci?...
» ...Tant ()ue mes jambes soulicndront mon corps mourant, je ferai mon devoir. Jequillcrai ma couche le matin pour vaquer à la toiicllc de niadauie uolrc aïeule. Ma voii
s'élèvera pour répéter à son oreille liabituée des lectures | saintes... i
» La nuit, je prendrai sur mon sommeil le temps de pour- j suivTO cette broderie commencée, dont le prix m'ouvTira j encore une fois peut-être les portes de ce beau jardin où i dorment Ceux que nous aimions. j
«Puis, quand Dieu pensera que j'ai assez souflcrt, il 1 m'appellera vers lui. — Vous me trouverez couchée à mon j poste, pâle et t'roido comme la veille. — Je serai avec mon Edmond. !
» Mon frère et ma sœur, soyez heureux autant que je le ! .souhait»... » i
Le jour naissant mettait des lueurs indi'iiises <lerrière les rideaux épais dos croisées.
Berthe déposa le cahier sur l.i table, lilic était d'une elfra\ante pâleur.
Bien longtemps avant d'arriver à la fm du manuscrit, son visage avait repris son aspect glacial et iaunobile.
Elle se lova. Ses jambes fléchirent, si léger qui? Ii"lt le poids de son corps appauvri.
Elle gagna en chancelant le cadre préparc pour elle et parvint à s'y étendre.
La fatigue lui donna sur-le-champ le sommeil.
Le sommeil lui apporta un rêve. Sa bouche décolorée se détendit lentement pour arriver à un sourire ravi. Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour murmurer ces douces plaintes qui sont le langage des songes heureux... i
Il y avait sjr son visage, oii renaissait la bi/auté, un bonheur extatique... i
— Edmond {...Edmond I... dit-elle... \
Le lendemain, quand Jean-Marie Biot se présenta, la : vieille duchesse dormait encore. ^
— Sais-tu lire? lui demanda Berthe.
— Oui, notre demoiselle, répondit Biot.
I Berthe lui mit son manuscrit dans la main.
— Tu es de la lamille, reprit elle ; — ceci est mon secret. Lis ce cahier et fais ce que je demandais à mon frère...
Biot voulut répliquer ; mais une voix sèche et cassée .s'éleva du fond de l'alcôve et appela mademoiselle de Mail- Icpré.
Ver.s cette même heure, dans un salon du premier étage de l'hôtel, monsieur Williams était assis devant une table et compulsait un gros livre des pages duquel sortaient de nombreux signets.
Auprès do la cheminée, dont la (ablette en marbre supportait des [)apiers en désordre, se tenait l'un des serviteurs de monsieur Williams.
On ne peut dire que ce fût tout à (ail un valut. C'était un homme d'aspect intelligent et digne, très froid connue son maître, et dont le costume prenait exactement le Uiilieu entre l'hahifde ville et la livrée.
Monsieur Williams était en habit noir, pn'it à sortir. 11 y ayait sur sa figure une apparence de fermeté virile et forte ; mais ses cheveux étaient tout blancs. Cette particularité ne .le vieillissait point autant (ju'on pourrait le croire. Sa taille haute et robuste combattait l'im-pression produite au premier abord par ce signe d'un grand âge. Tout aupluspou- A'ait-on lui donner soixante ans.
Ses traits cardaient une expression de bonté flegmatique. A cette immobilité de visage s'aj&utait l'immobilité plus remarquable de soji cou, enveloppé d'une haute cravate blanche, et inllexible comme s'il eût été de pierre.
On sait que la gourmo anglaise raidit généralement la gorge de tout gentleman ayant une certaine idée de son importance ; mais ici la raideur était exagérée. Les cols de cliemises les plus empesés de nos sportmen les plus ridicules permettent do salucT à p6u près, de tourner la tiMe ' à demi, et de prendre cette pose souffreteuse que les progrès de l'art équestre infligent aux raltinés du trot. Mon-
sieur Williams, au contraire, s >mblait supporter l'étreinte d'un gorgerin d'acier. IL seto..;nait tout d'une pièce, et, au lieu de pencher la tète sur son livre, il était obligé d'élever le livre à la hauteur de ses yeux.
Sur un homme de cet âge et de cette gravité la modo a a peu d'empire. Ce ne pouvait être qu'un vice'de constitution, un accident ou une blessute.
La pièce où nous introduisons le lecteur était l'une des salles de réception de l'iiôlel de Maillepré. Ses belles et harmonieuses proportions en diminuaient l'étendue apparente. Le plafond à caissons avait de vives peintures do . , l'école de Rubens, où brillait l'opulent matérialisme do la manièri! Ilamande. C'iUaiint de puissantes déesses aux hanches charnues, des enfans buveurs, dos bacchantes terrassées par ri vresse ;— c'étailCacchus, le conquérant joyaux, riant à sa coupe emplie et secouant, au-dessus do son front épanoui, les pampres et les raisins transparens de sa coiffure; c'était encore Silène, le demi-dieu bourgeois, dont le ventre est une outro pleine ; Silène, l'éternel emblème do la jo:e flamande, rivrogne épais, chevauchant sur un âne. Silène que nous reprocherions amèrement à Tanliquité païenne, si nous ne lui avions pas volé .son gros rire pogiy^ le coller sur la face slupid.j du dieu des bonnes gens...
Autour des frises courait un long cordon de nymphes. Ceci était une peinture plus ancienne, riante aussi, mais spirituelle en sa grâce.— C'était le beau, non plus comme le voit l'obèse inlivlligence de la Flandre, mais comme le, rêve le pur génie de ITtalie.
Diane courait retenant l'ardeur de son lévrier fougueux. Sa démarche proclamait la déesse. Sa main choisissait dans son carquois la flèche aiguë dont le vol mortel allait terminer Id chasse. —Derrière elle, c'était un essaim de célestes vierges, dont les écharpes enflées se déployaient au vent de leur course rapide...
L'n élève de Jules Romain, Primatice lùi-mêine peut-être, avait peint cette guirlande animée...
Au-dessous de la frise s'alignaient, espacés largement, des portraits de famille. Le même cartouche en contenait doux d'ordinaire : un duc et une duchesse, dans leurs cadres d'or, surmontés des écussons d'alliance. ■ ,;
C'était ia galerie ducale. Une autre pièca avait les vieu.x sires de Maill 'pré, qui étaient morts simples chevaliors,au timips où les rois eux-mêmes tenaient à suprême hoauéur de chausser l'éperon.
Le dernier cartouche contenait les portraits de deux beaux adolesce,ns, et, au-dessus, les armes écartelées de ; Mailleprë et de i?rcux.
I Le jeune homiKe portait le costume de brigadier des arj mées et h' cordon du Saint-Esprit sur la poitrine, (/était
Jean Kl de lMaille[)ré.
I La jeune clame, qui semblait à peine sortie de l'enfance, I — ces mariages précoces étaient, on le sait, très IVéquens i sous nos rois, — avait nom Berthe de Dreux.
Elle était belle, mais quelque chose de sec et de dur apj paraissait sous l'éclat rose de son jeune visage, et il y avait do l'aridité dans son sourire, caché à demi derrière un bouquet d'églantines.
Quant au duc-Jean 111, vous eussiez cru voir Gaston plus jeune avec un rire insoucieux aux lè^Tes et de fraîches couleufs sur les joues.
Monsieur Williams avait en ce moment les yeux fixés sur ce portrait.
Un oblique rayon de soleil levant passait à travers la fente du rideau et frappait en ccharpo toute la ligne de tableaux qui faisait face à monsieur Williams, mettant de la vie sur chaque todc et des étincelles aux dorures sombres des cadres ciselés.
iionsieur Williams reprit son livre, qui était un Code civil français, ouvert au titre : Des Abfenx.
Il lut quelques hgnes, puis il replaça le volume sur la table, et son oeil se reporta par un mouvement involontaire vers le portrait du duc Jean.
— Toby, dit-il à l'iiommo qui se tenait deijûut auprès de la cheminée, — a vez-vous rencontré quelquefois par ha
PAUL FÉVAL
sard ce jeune homme qui domoure dans la cour, auprès de nous ?
— Jamais, répondit Toby Grant, en se retournant d'un air respectueux vers son niaitre.
— Ali 1... fit celui-ci d'un ton de regret.
Toby attendit une nou\elle question. Voyant (]ue son •maîtro gardait le silence, il reprit sa besogne.
Sa besogne était de compulser les papiers épars sur la tablette de la cheminée. Il y en avait une grande quantité et la plupart présentaient cet aspect particulier des l'euilles qui ont passé par le greffe ou fait séjour dans des archives quelcomiues.
— Toby, dit encore monsieur Vi'illiams au bout d'un certain temps,— comment monsieur a-t-il passé la nuit?
— Assez calme, répliqua Grant;— John et moi uous avons pu dormir à tour de rôle... Ce matin, au lever du jour, monsieur s'est mis sur son séant pour entonner le chant de guerre... mais il n'a pas essayé de sortir du lit...
— C'est bien, Toby...
Monsieur Williams avait écouté cette réponse d'un air distrait.- Il fit tourner les feuillets de son Code et mit un signet à la page où l'article 762 refuse aux cufans nés de l'adultère tout droit à la succession de leurs parcns.
— Toby, reprit-il ensuite, veuillez m'apporter le jugement du tribunal de première instance de la Seine, qui envoie monsieur de Compaus en possession définitive des biens de Maillepré.
Grant chercha un instant parmi les papiers, y choisit une minute jaunie par le temps et la remit à son maître. Monsieur Williams la lut alicntivemeut.
— Du premier jour de décembre 1803!... munnura-l-ii: à la fin du mois, il ne sera plus temps!...
!1 relut le jugement une seconde fois. Tandis qu'il lisait, .son visage, impassible d'ordinaire, exprimait de l'impatience et du courroux.
— La loi est évidemment violée ! reprit-il ; — les délais ne sont pas observés... le Code était promulgué depuis neuf mois... 11 fallait trente-cinq ans depuis la disparition do monsieur le duc... et il n'y avait pas vingt ans!... Mais comment attaquer ce jugement !... 11 faudrait prouver d'abord que les ayant-droit existent...
Monsieur Williams se leva et se prit à parcourir la chamlire à grands pas.
En passant devant les portraits du duc Jean, son regard se porta encore sur la peinture vivement illuminée. — Il s'arrêta tout à coup, bouche béante, comme ou fait en reconnaissant à rimpro\iste un visage cherché longtemps.
Puis il se retourna avec humeur et poursuivit sa course.
— Je deviens fou ! niurmura-t-il ; — encore, si j'osais m'adresser à un avocat !... Mais en cette ville maudite il y a des pièges partout... Je me souviens !...je me souviens!!
En prononçant ces derniers mots , monsieur Williams eut un tremblement nerveux et sa respiration devint oppressée...
— Cet honune est trop puissant ! reprit-il ; on me vendrait à lui qui peut tout acheter... en ce pays, on tue;., je le sais ! ... Il y a des pièges partout sous les pas de l'homme .simple et sans défiance... Oh ! je me méfie, moi... Je veux faire tout par moi-même...
Monsieur Williams parlait ainsi avec une émoliun fort opposée h ses habitudes do calme sévère.
Au moment où il revenait vers sa talile de travail, un hurlement sourd et prolongé se fit entendre dans la cliambn; voisine. — Puis on entendit comme un bruit de lutle que dominaient des cris bizarres.
Toby sauta sur le bouton de la porte et s'élança au dehors.
Par l'ouverture ou put voir un honmic de taille presque gigantesque, demi-nu, et dont la peau rougeûtre trartrhait sous les lambeaux blancs de .sa chemise déchirée...
Cet homme tenait par le cou John Kobertson, l'autre serviteur de monsieur Williams et l'étranglait en poussant de sauvages clameurs.
Monsieur Williams gagna le seuil et dit d'une voix impérieuse :
— La paix, Oguah, la paix!
L'homme lâcha Robertson aussitôt. Ses bras tombèrent. Il courba la tête et prit une attitude soumise.
C'était un vieillard aux traits tirés et flétris comme les traits d'un cada\Te...
Tout était rentré dans le silence. Toby revint et ferma de nouveau la porte.
Monsieur \^'illiams s'assit à son bureau, repoussa le Code civil dont la reliure fatiguée accusait le fréquent usage qu'on en faisait, et arrangea devant lui des notes éparses, de manière à les pouvoir embrasser d'un coup d'oeil.
— Prenez le Mémoire, Toby, dit-il, — et écrivez. Toby s'installa aussitôt devant un pupitre où s'ouvrait
une sorte de registre timbré, dont la moitié environ était couverte d'écriture.
Monsieur Williams se recueillit et dicta en anglais.
Toby, traduisant à mesure, écrivait en français.