‹ Les amours de ParisChapitre 34 sur 190 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

CE yl'E PESE UN ADl'LTEHE.

Le Mémoire de monsieur Williams était adressé à monsieur le président de la cour royale de Paris.

La forme en était concise et arrêtée. C'était l'œuvre d'un homme versé dans les affaires.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur la partie de ce Mémoire qui était au net sur le cahier de Toby, en prenant toutefois la licence d'arranger le récit à notre manière.

Le récit no datait pas d'hier.

C'était en 1769; le ducRaoul deMnillepré venait do passer de vie à trépas, plein d'années et de goutte, comme devait l'être un grand seigneur qui avait bu, aimé, chanté et dormi sous la table autrefois en compagnie de monsieur le régent.

De toute la postérité de monsieur le duc il ne restait qu'un fils, enfant de sa vieillesse, qui hérita do la duclu'pairie etdes immenses biens de Maillepré.

Ce fils était un vrai gentilhomme, beau de corps, vaillant de cœur et ressemblant en tout ses aïeux, mis à part pouitaut monsieur le duc, son père, auquel il n'était point bon de ressembler.

La régence, eu effet, cette ère honteuse et polluée, dont quelques plumes intéressées essaient de temps à autre le panégyrique impossible, avait efféminé les plus mâles et mis de la soie tachée de vin sur les poitrines les mieux faites à l'armure.

Jean de Maillepré n'avait point vu ces années qu'il faudrait rayer de notre histoire. Il ne voyait même qu'avec des yeux d'enfant la fin du long règne de Louis XV, le roi de la poudre et des mouches, dont la jeunesse gagna des' batailles, et qui, sur ses vieux jours, s'alfadit comme un couplet de vaudeville.

Jean n'avait guère plus de quinze ans lorsqu'il épousa Bertlie de Dreux, laquelle allait entrer dans sa treiziènu! année.

De vagues idées de liberté germaient alors par le monde. Le philosophismc hâtait leur développement en France et pré()nrait avec une fougue passionnée les grands événemens de cette révolution cpi'ilne nous apparliiMît point déjuger.

Notre jeune duc, en attendant qu'on lui donnât sa femme, qui tout de suite apirès la cérémonie nuptiale était rentrée an couveiit, menait noblement la vie, hanlait ses pairs et se perlectionnait en tout ce qu'un gentilhomme doit savoir,

La mode avait changé di-puis cinquante ans. On ne bat-

lait [ilus beaucoup \o gnict dans les rues, le duel se faisait rare, cl s'il y avait encore de petits soupers, on y pai'lait philosophie.

Voyez-vous cela sans frémir ! Autour d'une table en désordre, des cnfaiis ivres cl des femmes galantes discutaient Dieu, défendaient la vertu et se renvoyaient, au lieu do phrases amoureuses, des allusions pédantes et des bons mois philosophiques.

C'étaient, qu'on nous pardonne l'anachronisme, des orgies de has-bleus et de professeurs !

Avec un peu plus de salin, cependant, et d'élégance ; avec un peu moins de cigares.

Jean de Mailiepré fut saisi énergiquement par le mouvement de son époque. Il était jeune, généreux, ardent. Ces théories nouvelles qui ne se présentaient point sous la (orme austère d'un enseignement, mais qui savaient se glisser jusque parmi les plaisirs, avaient de doubles chances aupr^sde la jeunesse. — Des femmes avaient pris d'ailleurs le philosophisme sous leur charmante prolection. \ous eussiez entendu des bouches roses de marquises paraphraser le Contrat Social ou répéter adorablement une page de l'Fncyclopédie. Elles savaient par cœur d'Alembert et s'tndorniaienten tâchant de comprendre llelvélius.

Il y avait alors des jeunes filles de quatorze ans qui étaient athées, ri les plus peureuses admettaient, par prudence extraordinaire, l'existence d'un Dieu inconnu . — VÈtre suprême. ^

Mais, à part cette démeuce qu'excitait, suivant l'image sublime du poète, l'effrayant éclat de rire de Voltaire, il y avait dans l'air un vent de recherche et de travail qiii faisait jaillir çà et là de grandes et fécondes idées. Le monde étourdi et frivole accueillait sans choisir le bon et le mauvais. Nul ne prêtait recours au bien combattant le mal en ce second chaos. La société se transformait seule et comme au hasard, sans qu''une main vigoureuse et pure se chargeât de diriger ces labeurs redoutables.

Les esprits jeunes et vaillans se ralliaient autour du mot liberté, drapeau magique mais fantasque, dont les plis larges ont caché bien des tyrannies, étendard sacré qui abrita souvent l'ambition couarde et les lâches trahisons.

Jean do Mailiepré, laissant de côté les luttes religieuses et gardant à peu près les croyances do ses pères, ce qui était beaucoup, se jeta éperdùment dans la voie des amans • de la liberté. Peut-être ne définissait-il point très précisément ce qu'il y avait sous ce mot, mais nous pouvons affirmer qu'il y voyait d'admirables choses.

Il ne se trompait point, et cl- serait perfidie quS d'accuser la liberté de, toutes les choses viles et monstrueuses qui ont volé son nom pour épouvanter le monde...

Jean fut du nombre de ces jeunes nobles qui, monsieur de Lalayette en tête, devancèrent de beaucoup le mouvement populaire.

Le nianuscrit de monsieur Williams donnait à cet égard des renseignemens loit élendus que nous ne reproduirons point, désirant nous borner exclusivement à ce qui regarde noire drame.

Au bout de deux ans, lejour même de sa quinzième onnéu. Berlhe de Dreux sortit du coBvent et fut installée en cérémonie dans le domicile conjugal. Après quelques jours de fêtes, le duc était éperdftment amoureux de sa femme, qui ne l'aimait point.

Jpan de Mailiepré avait pourtant tout ce qu'il faut pont plaire, et, dans son manuscrit, monsieur Williams s'étonnait grandement de l'inexplicable aversion de Berlhe. — l'e fut pour le jeune époux une amère douleur, lorsqu'd s'aperciil f!e l'éloignemenl de sa femme. Longtemps il vonlut douter. Son amour redoubla de soins tendres et d'empressement.

Un instant il se crul tout près du boiiheur, Beithe allait êh'c mère.

Mais 1.1 naissance d'un fils ne changea rien. Ce lien, si puissant pour tous, fut inefficace. Berthc demeura froide : elle n'aimait pas son mari.

Le duc Jean, froissé, se réfugia parmi le bruit passionné

des théories politiques que la mort de Louis XV et l'avénement d'un roi épris des Idées nouvelles rendaient plus ardentes et moins timides.

Peut-être que si le duc Jrjan eût été bien heureux, il aurait préféré les joies du ménage à cette entreprise chevaleresque qui appela en ce temps les jeunes courages audelà de la mer. Mais l'ennui l'accablait. Son âme, qui cherchait où verser son trop plein d'ardeur et de sève juvénile, repoussée par l'amour, s'élança, fougueuse, vers le danger. Ce fut avec une sorte d'emportement qu'il se jeta dans ce noble refuge.

Son esprit se monta ; son cœur s'enivra. Punir l'Anglais avide, conquérir la liberté d'un peuple, c'était grand, c'était digne du flls des soldats de la croix...

Le duc Jean s'embarqua pour l'Amérique sur le même vaisseau que son ami, monsieur de Lafayetle.

Ici le manuscrit contenait une sorte de résumé de la guerre de l'Indépendance. Les actions d'éclat accomplies par le duc Jean étaient énuniérées d'une façon succincte et rappante. Washington l'avait distingué ; il avait occupé fdans l'armée de l'Union un poste inférieur à celui qu'il avait en France, mais important néanmoins, eu égard à sa jeunesse, et le nom du colonel de Mailiepré restait , dans le souvenir de tous ses compagnons d'armes, à côté du nom de Lafayelte.

Dans le peuple, c'était bien autre chose. Jean de Maillepré, comme tous les cœurs brisés, portait dans la mêlée un courage téméraire à l'excès, celte hardiesse désespérée qui n'est point, dit-on, la vertu des cliefs, mais qui électrisc le soldat, parce qu'elle accomplit des prodiges. Partout où se montrait le danger, Jean se précipitait le premier; il semblait, dans toute la force du terme, courir après la mort, — et la mort fuyait devant lui.

On le voyait, devançant les plus ardens, percer' tout seul ces remparts de fumée au delà desquels est le péril inconnu ; on le perdait de vue ; ses hommes accouraient et le relrouvafent sans blessure, entouré de cadavres, r(uprès d'un canon conquis ou d'une redoute abandonnée...

Il y avait là-dedans comme un miracle. Ou le croyait invulnérable.

Lui ne s'apercevait point du prestige qui l'enlourail. Il allait, poussé par une colère mystérieuse. Il frappait et s'asseyait morne, à l'écart, après la victoire...

On eût dit que sa pensée nageait dans de vagues ténèbres.

., Il éiait triste d'ordinaire jusqu'à mettre du froid au cœur de ceux qui l'entouraient ; mais parfois, tout à coup, sans cause, les éclats d'une gaîté folle Sijcouaient sa mélancolie. Il riait, il chantait...

On ne pouvait traiter de fou pourtant le meilleur officier de l'armée.

On se perdait en conjcciures. Nul n'avait le secret de ces retours bizarres.

■ Le secret du duc Jean, c'était une blessure profonde, incurable, que lui avait laissée au cœur son amour inconnu. L'absence avait attisé sa passion, loin de l'éteindre. Il aimait Berlhe pins que le premier jour.

Rien ne pouvait le distraire (le cet amer souvenir. Il voyait Berlhe avec les yeux de l'homme qui regrette; il la voyait bonne, douce, pure autant que belle.

Lui seul était à b!àm"èr, parce qu'il n'avait point su se faire chérir. L'idée ne lui venait môme pas d'accuser Berthe, qu'il respectait comme une sainte.

L'accuser!... Mais en même temps que son souvenir était sa peine, il était au-si sa consolation. Parmi sa tristesse, s'il lui naissait au cœur quelque bon mouveinent d'espoir, c'est que l'image de Berth'' souriait en sa mémoire, et qu'il se disait : — Peut-être un jour elle m'aimera..."

Un F'rance, on le sait, tout est affaire de mode. Les uns la devancent, les autres la suivent. De temps en temps il arrivait de Paris quelque gcnlilliomme curieux de se doKner, lui aussi, le vernis de sauveur du peuple.

Ces nouveaux-venus étaient, on le pense, accueillis avec

l'AUL FEVAL.

joie. Pendant quinze jours, au moins, ils faisaient office do gazelles. On était Ibrt pressé d'apprendre ce qui se faisait, ce qui se disait à Paris, — non pas seulement les choses politiques, mais les petits événemens intimes, les chroniques bavardes, les scandales mignons.

En ce temps il n'y ava.t peint de journaux, comme mamtenant, énormes parallélogrammes qu'on remplit avec un peu de vrai et beaucoup d'alliage, et où chaque semaine un chrétien, né pour un sort moins amer, est obligé de dire aux abonnés, en un feuilleton de quatre cents lignes : « Tout Paris est aux eaux... Tout Paris est revenu des » eaux... Madame la marquise de N... a quitté le marquis, » .son mari, pour courir après un danseur hongi'ois... La » polka est née... La polka est morte... » et autres cataclysmes de cette importance...

Sous Louis XVI, c'étaient encore les perruquiers seuls, qui tenaient registre de fadaises ; — et vraiment, les perruquiers avaient au moins l'excuse d'être utiles à la société par leurs fers à papillottos.

Donc, les bruits du monde élégant étaient généralement inédits. Nous n'hésiterons pas à déclarer que cela leur donnait tout le piquant qu'ils ont perdu.

On était réellement alïamé d'historiettes à Paris. .lugez ce que ce devait être en Amcri*;ue !

Or, il arriva, quelque beau jour, de France un jeune gentilhomme', fort empressé de s" battre. La guerre était à peu près finie. — Monsieur de Lafayetlc allait repartir pour Paris.

Le jeune gentilhomme fut entouré. On lui réclama du .scandale, il ne demandait pas mieux que d'en donner.

Ce n'est jamais là, Dieu merci! la denrée qui man(|ue...

Il drapa bel et bien comtesses et marquises, à la grande joie de son auditoire. 11 fit vme liste de maris malheui'eux qui recueillit le succès le plus flatteur.

Parmi ses histoires, il y >-n avait une très courte ; c'était c*lle de la jeune duchesse de Maillepré , qui , par gTàcc spéciale, avait mis au monde un beau garçon joufllu, deux ans après le départ de monsieur le duc, son époux.

Le gentilhomme qui contait tout cela était inon^ii-ur le fhcvali.T de Ryonne. On ne le revit jamais h Paris, parce, qu'il dit une fois son histoire devant Jean de jlailleprc, qui lui mit son épéc dans la poitrine

Il y avait alors à Boston un attorncy nommé William Western, dont la famille, originaire du comté do Kent, porte en Angleterre le nom de Lidderdale...

Ces Western do Lidderdale sont, au dire du Mémoire de monsieur Williams, une famille fort considérable, dont le chef actuel, le vicomte Fov/is, s'assied à la chambre des lords.

On sait que les Américaine conservent soigneusement leurs preuves généalogiques tout en faisant fi des titres de noblesse. C'est une faiblesse, vu leur position de démocrates.

Monsieur Williams Western était un homme jeune encore, jouissant d'une fortune lionntHe, et déjà père de famille.

Le duc .lean avait trouvé auprès de lui une hospitalité discrète, bien plus douce au malheur que ces empressemr-Tis étourdis dont le bruit fatigue etrepous^e.

A la longue, ils s'étaient liés fort étroit<'ment. Le duc .lean était de la maison. Le fils eînéde William Western, le p-'lit James, hé.^itait vuin- lui et son i)ère, tant le noble Français lui témoignaitde complaisance et de tendresse.

Ce lien, dans l'avenir, devait se resserrer encore...

Quand la guerre de l'indc-pendance fut tout à fait finie '■t que Washintgon, Adams cl les autres téli s de l'insurrection victorieuse eurent co!:stitué ri'jrulièrement le gouvernement national, Lafayette»parlit pour la France, emmenant avec lui Franklin, qui devait ôlre le lion de Paris pendant quelques mois.

Jean de Mailleprn no les suivit point.

(^U9 serait-il allé faire en France ?.., Il avail reçu des

nouvelles de sa femme et de son fils par des voix étrangère-. Jamais Berlhe ne lui avait écrit une seule ligne...

Et parmi ces nouvelles qui lui étaient venues ainsi par hasard, l'une parlait de crime et de déshoimeur!

Jean de Maillepré resla dans la maison de Western. Il était sombre et comme absorbé dans son désespoir. Plus de guerre, plus de dangers pour occuper sa souffrance. Il demeurait seul toujours avec lui-même, et, dans de certains momens, sa raison semblait chanceler sous le poids de son malheur.

Oh ! qu'il aimait cette femme et que la blessure de son cfleur était cruelle'...

La seule personne qu'il admît volontiers dans sa retraite était le jeune James Western. James lui rappelait son fils Raoul qu'il avail lai.ssé en France. Us [iarlaient tous deux de cet enfant aimé, car James avait près de dix ans. Il comprenait et il sentait.

Il avait deviné l'amertume profonde de cette douleur. Il avait deviné la chevaleresque délicatesse de es culte dont rien n'avait pu affaiblir la pure et tendre foi...

Car monsieur le duc de Maillepré croyait encore alors à la vertu de Berthe. — Dans sa pensée, il avait tué un calomniateur...

On était en 1790. — L'Amérique avait ouï déjà des échos de la révolution française. Dans tout Boston, il n'y avait peut-ôlre que Jean de Maillepré qui pût ignorer les grands événemens arconi[ilis au delà de la mer...

Il reçut une iillre ilatée de France.

Ce fut le délire «le la joie. — A le voir, on versait des larmes.

11 baisait cette lettre avec des Iransports de reconnaissance et d'allégresse. — Cette lettre était de sa femme, qui annonçait son arrivéee et celle de .son ûls.

Son àrae ressuscita. La veille, il était insensible à tout; ce. jour, tout l'émouvait et le réjouissait.

Il voulait que tout le monde eût pai't à son bonheur. Il allait,, annonçant à chacun ses espoirs aimés. L'avenir lui souriait; il voyait pour la première fois sa vie dépouiller sou long voile de deuil..

Queliiues jours auparavant, madame Western était accouchée d'une fille. — Le duc Jean vint s'asseoir auprès du berceau et regarda doriiiir l'enfant d'un œil ému. Puis il la prit dans ses bras. 11 riaitet il pleurait...

— 'iu seras sa femme, Louise, dit-il; tu seras la len.nne de mon fils itaoul .. Bonjour, petite marquise de Maillepré!...

Quelques mois bienheureux se passèrent. L'attente n'est dure qu'à ceux dont la vie coule tranquille, et pour qui tout travail est souflrance. Mais que l'attente est douce au malheureux qui désespérait naguère !

Pour celui-là l'inquiétude est un bien. Son esprit engourdi aisne à sentir qu'il veille et qu'il craint et qu'il espère...

Le duc Jean était fort jeune encore. Il avait devant lui de bellci années.

Que de plans d'avenir I que de riaus chiîteaux bâtis durant ces jours d'attente !

Madame la duchesse arriva enfin. — C'était une très belle-femme, à l'air froid et fier.

Elle donna sa main à baiser au duc Jean, puis elle lui dit:

— Monsieur, les gens de rien sont à l'heure qu'il est maîtres de la France. Ld roi Louis XV! est un bourgeois couronr.é, aulour duquel se groupent quelques pauvres esprits comme vous et votre marquis do Lal'ayclie... (iobloiitz n'est pas assez loin de Paris; j'ai passé la mer pour n'entendre plus les noms de tous les manans (jui vont se faire graiids seigneurs...

— Bénie soit cette révolution, puisqu'elle nous ra[)proche! voulut répondre le duc.

Berlhe leva sur lui un regard d'étonnoment glacial.

Puis, sans ajouter une parole, elle prit la route de son appartement.

C'était un petit temple que le duc Jean s'était plu à parer avec un soin amoureux. Monsieur et madame Western,

qui avaient pour lui un attadicment sincère, l'avaient aidé dan* cette làclip, et l'on aurait lait tout Bostou sans trouver rica qui piU approcher de ces gracitm^cs niagnillcences.

Berlhc n'y parut point prendre gardr.

Le duc |5assa toute celte journée à rpg"'.rder, à baiser, à aimer son fils Raoul.

Mais sa joie s'enfuyait, parce qm le visage ennemi de la duchesse le suivait partout.

Il n'osait presque plus espérer.

Le lendemain, Berlhe le fit appeler

i:ile était habillée de noir et tenait à la main une boîte d'or dont le couvercle portait, émaillées, les armes de Maillepré.

Le duc voulut "parler, elle lui imposa silence d'un geste froid,..et d;'nieura longtemps immobile et raide dans sou fauteuil devant son mari qui était debout.

Aprf-s quelques minutes, elle ouvrit sa boîte d'o;' et y prit une pincée de tabac d'Espagne qu'elle respira lentemeut, en laissant sa boîte ouverte avec une sort(- d'aficctation.

Il y avait, au revers du couvercle, une miniature. Le duc n'en put distinguer les lignes.

Berlhe le regardait en face. Son œil était dur et méchant.

Mais elle était admirablement belle.

— Monsieur, dil-clie d'une voix basse et brève, est-il vrai que vous ayez tué en duel niousieur le chevalier de Ryoune ? •

— Il vous calomniait, madame, répondit le duc ; — je n'ai fait que mon devoir...

— Vous l'avez tué ! répéta Berthé, dont la paupière Irembla.

Elle appuya sa tête suf sa main. Tout son visage était pâle comme celui d'une statue.

Puis, tout à coup, elle se mit sur ses pieds d'un mouvement brusque et plein de colère...

Elle éleva la boîte d'or ouverte à quelques pouces des yeux de son mari qui jeta un cri et devint pâle à son tour.

La miniature qui était au rp^■^>rs du couvercle représentait monsieur le chevaher de Ilyonne.

— Ce n'est pas pour vous qua j'étais venue, monsieur ! reprit-elle avec le cynisme effrayant dos femmes qui n'ont point de cœur;— c'était pour lui... pour lui seul !... Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux!...

Le Mémoire de monsieur Williams jetait ici un coup d'œil en arrière pour étabjilr un fait capital.

Madame la duchesse de Maiilepré avait été la maîtresse, de monsieur le chevalier de Ryonne, jeune fat, qui l'avait aimée un jour, puis délaissée.

Madame la duchesse avait eu pour le cliova'ier quoique chose qui ressemblait de loin à de l'amour. — Une fanlai^ sie. — une de cf^s passions étranges dont la source u'est ni dans les sens ni dans le cœur.

Les pa.=;ions que la '^enime oisive et froide revêt pour .«e désennu.ter s'éteignent, nu! ne l'ignore, au bout de qnelqucsjours.

Cefi, lorsqu'elles sont partagées.

Mais ti l'amant, par fortune, .se lasse 'e premier, ces passions résistent et s'obstinent. C'est du dépit ; c'est l'enlètcm.ent d? l'amour- propre courBOucé ; c'est "en un mot assurément tout autre chose que de la tendresse; mais, chez la femme, est il un senliuif nt qui ne sache prendre les- allures do ran-.O'.ir?...

Madame la duchesse avait trouvé dans ses beaux yeux, vierges de pleurs, des larmes pour l'inconstance du cheva'icr.

Et, comre il fuyait, elle s'élança sur ses traces. De m.ème qu'elle eilt pris la luite probablement un jour donné, si monsieur le chevalier avait joué le rôle d'amant fidèle.

Le chevalier saisit cette occasion de .se.mettro à la modo. Il passa la mer pour se soustraire à son Ariane. C'étc.it incontcstablcmeul ravissant.

LE SIÈCLE. — VU

Mais le chevalier ne revint pas.

Madame la duchesse fut mère.

On peut être cynique vis-à-vis d'un époux fait esclave et craindre l'opinion du monde. Berlhe n'o.sa garder dans sa maison le îruil de l'aldiiltère. Voiri ce qu'il advint de cet enfant.

11 y avait à Paris un pauvre gentilhomme, parent éloigné de Maillepré, (|ui se nommait monsieur de Companst'.e monsieur de Companset sa femme, parvenus déjà aux approches do la vieillesse, n'avaient point d'enfans. — Berlhe fit avec eux un marché qui assurait à son fils une famille.

L'adultère porte avec soi presque toujours sa malédiction et sa peine. C'est un crime dont le châtiment commence dès ce monde, et, quand il s'agit de ses résultats funestes, l'imagination la plus audacieuse ne peut point dépasser la triste réalité.

Cet enfant, caché dans une obscure demeure, devait grandir et mettre son pied lourd sur tout ce qui portait le nom de sa mère.

Cet entant devait écraser de son poids une race puisïaulo.

Nous le connaissons. Il s'appela plus tard monsieur le duc de Compans-Maillepré...

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