CHAPITRE VII
Din ET DUCHESSE.
Monsieur le duc de Companî habitait, nous l'avons dil, le petit hôtel de Maillepré, bâti par le duc Raoul, sous Louis XV, et situé au faubourg Saint-Honoré.
A l'heure où monsieur Williams feuilletait au Marais les pages du Code civil, monsieur le ducd(> Mailiepré, enfoncé dans une bergère douillette, au coin d'une magniflquo cheminée aux sculptures rococo, se livrait justement à la même occupation.
Et, singulière sympathie, c'était précisément au titre DesÀbsens qu'était ouvert le Code civil de monsieur le duc do Compans.
Et encore, sur un coin du bureau de naonsieur le duc, il y avait une expédition grossoyée du jugement du tribunal de la Seine, ordonnant son envoi en possession définitif do la succession de Mailiepré.
De sorte que monsieur le duc et monsieur Williams se rencontraient, beaux esprits ou non, de la façon la plus absolue.
Seulement, on peut affirmer que s'ils s'occupaient do la môme affaire, ce n'était point dans le même but.
A une petite table, placée dans une embrasure, s'asseyait un homme entre deux âges, demi-chauve, les joues jaunes et le nez rouge, la bouche rentrée en un sourire bas, les yeux caves et défîaus, lançant craintivement des regards de chat, la pose humble et pourtant pédante. — On eût dit d'un professeur venant de recevoir le fouet.
Ce personnage, qui était depuis peu chez le duc, remplissait les fonctions dont monsieur Burot avait le titre. 11 était secrétaire. Cela ne l'empêchait point de rester sous la direction de monsieur Burot, son vrai patron, qui le traitait assez sans cérémonie, et n'avait nul égard pour son habit noir râpé, ses façons de parler classiques et sa physionomie de cuistre déchu.
Il paraissait avoir de trente-cinq à quarante ans et alTectait en ses mouvemens une sage lenteur.
Monsieur le duc avait considérablement vieilli. Les rides de son front s'étaient creusées outre mesure, et d'autres rides étaient venues hacher ses joues le long des ailes du nez et aux coins de la bouche. Ses traits vigoureusement taillés ef dont le dessin semblait (ait pour exprimer l'énergie d'une inflexible volonté, s'étaient en quelque sorte afli'aissés.
A cette heure matinale où l'artifice quotidien de sa toilette n'avait point encore essayé de recouvrir les atteintes trop visibles d'une précoce décrépitude, on l'eût prit toutà-fait pour un vieillard.
Sa joue plissée et jaunie avait çà et là des taches livides; une teinte de plomb courait, mate, sur son crâne dépourvu de cheveux. Les nerfs de sa face avaient de fréquens et douloureux tressaillemens.
Sa taille ample se courbait jusqu'à paraître chétive; sa main velue, ou brillaient de superbes bagues, avait une pâleur maladive; toute sa personne, en un mot, présentait un aspect débile et souffreteux qui contrastait singulièrement avec sa carrure puissante.
Ce ne pouvait pas être l'âge qui pesait un poids si accablant sur celte forte constitution. Sept années seulement nous séparent de cette soirée où nous constations dans les jardins du Palais-Royal sa vigueur presque athlétique. 11 fallait supposer, pour expliquer cette décadence rapide, quelque cruelle maladie ou l'attente prolongée d'un supplice moral...
Pour le monde, du reste, ce changement n'était pas, à beaucoup près, aussi complet. Le monde ne voyait point monsieur le duc en déshabillé.
Vers le milieu du jour, il jetait sa robe de chambre et se hieltait aux mains d'un coiffeur qui lui refaisait un visage d'homme, couronné d'une chevelure noir^. Cela durait longtemps; il y avait beaucoup de travail. Après le coiffeur venait le valet de chambre, artiste habile qui s^avait cambrer cette taille affaissée et rendre de l'ampleur aux parois fléchies de celte poitrine. — Cela durait très longtemps encore, car monseur le duc ava t un attirail de chiffons aussi compliqué que celui d'une coquette à cheval sur sa quarnnlièmo année.
Mais enfin le temps qu'on emploie bien ne se compte pas. A l'aide de ces soins savans, monsieur le duc, à l'heure du
j dîner, pouvait passer auprès des myopes pour un homme I de cinquante ans, conservé à l'avenant et muni d'uue perruque confectionnée selon l'art.
Cela lui servait à calmer l'aiguillon do son amour-propre, dans son rôle de séducteur paresseux.
Nous nommons séducteur paresseux tout lovelace employant une meule et des piqueurs pour rabattre le gibier que d'autres courent à pied, sans fanfares et le plus sournoisement qu'ils peuvent.
Monsieur le duc était un teiTible chasseur. Burot avait de bonnes qualités de limier. Ils avaient lait, l'un aidant Taure, en leur vie, de fort notables exploits.
Ce jour-là, monsieur le duc ne semblait aucunement disposé à s'occuper de frivolités amoureuses. Il étalait san.*» y prendre garde, dans toute son épique laideur, la fatigue ridée, essoufflée, exténuée, cassée, dégoûtée, découragée, amère, dégradée, repoussante du vieux satyre, vaincu par le plaisir.
Il se montrait tel qu'il était, ruine chancelante et souillée, débris branlant auquel manquait cette belle auréole qui commande le respect autour des vieux hommes et des vieilles choses...
Il suivait les textes de la loi d'un air singulièrement intéressé; il soulevait le code de temps à autre pourrappro^ cher le texte de ses yeux caves et lassés.
— Tout cela est bien positif, dit-il enfin ; — je l'ai lu cent fois, mais on ne se pénètre jamais trop de son bon droit... Dans quinze jours, il y aura trente ans... Tout sera dit...— Monsieur DenisartI
L'homme assis dans l'embrasure de la croisée se leva et fit un obséquieux salut.
Hélas ! c'était bien Denisart! — Le philosophe puissant, l'écrivain généreux qui avait pris la haute mission de partager avec le boulanger le dernier sou de la misère, était tombé jusque-làl Le futur rédacteur en chef du Prolétaire servait un aristocrate ou plutôt servait le valet d'un aristocrate, car Denisart obéisi^ait à monsieur Burot 1
lléiasl encore I — Mais vous le savez bien. Il en est tou# jours ainsi. Le premier qui voulut assurer les propriétés contre l'incendie mourut à l'hôpital^ celui qui inventa les omnibus ne fit pas une fin meilleure. Toute gi-ande idée tue son auteur et profite à une armée de spéculateurs en sous-ordre.
Qui oserait dire que l'idée de Denisart ne vaut pas à l'heure qu'il est plusieurs millions de francs 1
Elle est exploitée sous toutes ses faces. — Et que ne nous est-il permis de nommer ici les choses par leur nom !...
Elle est exploitée industriellement jusqu'à l'assassinat; philanlbropiquement, elle dépasse les bornes de la comédie la plus audacieuse; littérairement, elle amoncelé la fange sur l'ignominie, — tant de lange sur tant d'ignominie, qu'elle s'en fait un piédestal digne d'elle, où la foule ahurie la regarde trôner et grossièrement s'épanouir en son monstrueux triomphe.
C'est pour arriver à exploiter son idée que Denisart descendait si bas. — Il avait de la littérature. Il savait une foule d'exemples historiques où de grands hommes se mettent en servitude pour attendre le moment propice.
Brutus baisait la terre. — Denisart eût certes fait pis à l'occasion.
Mais c'est que nous entendons bien placer Denisart beaucoup au-dessu i de Brutus qui, en définitive, se bornait à vouloir tuer un tyran et n'avait pas l'idée d'empoisonner tout un peuple...
—Monsieur Denisart, dit le duc, vous connaissez sulTisamment l'affaire... Vous savez que je possède régulièrement et légitimement les biens de la maison de Maillepré-.Maillepré, dont je suis l'héritier unique... Vous savez que mon»; sieur le marquis de Mailiepré, abusant do la connaissance d'un (ait qui, dans ma position, me tient en quelque sorte en son pouvoir, m'a forcé de le reconnaître implicitement pour mon cousin... •
— Ah ! monsieur le duc, interrompit Denisart, — je ne connais pas votre secret... mais je suis bien sur qu'il est
PAUL FEVAL.
celui d'un noble cœur et d'un homme sans reproche 1...
— Fort bien, monsieur Deni^art... Vous avez raison... Mais nous louchons au terme do la prescrifition... Dans quinze jours, monsieur le marquis, dont aucun acte jusqu'ici n'est de nature à interrompre léfralement la prescription trentenaire, sera non recevable... Dans quinze jours, sauf le retour de monsieur mon cousin, le duc Jean de Maillepré, qui pst mort et bien mort depuis plus de quarante ans peut-être, je n'ai alisolument rien à craindre- Mais quinze jours, monsieur Denisart!-..
— Si j'osais exprimer mon opinion devant monsieur le duc, je lui dirais que, dans quinze jourSj bien des intrigues peuvent se nouer...
Le duc le regarda en face, Denisart salua et baissa les yeux...
— Burot m'a dit que veus étiez un homme sûr, monsieur Denisart, reprit le duc. !i"'r-'ui.v^i .•^•'■i:\
Denisart salua de nouveau.
— Et en outre, poursuint le duc, il m'a dit que vous aviez «rfind désir de Rainer une certaine somme..,
— Ah! monsieur le duc... commença Denisart...
— Vousavez sans doute une famille à élever?...
— Une idée, monsieur le duc! j'ai une idée... et c'est plus difficile à élever que cinq enfaus... !
Le fUic sourit dans ses rides. I
— Eh bien! monsieur Denisart, dit-il, mon prétendu cou- | sin est un jeune fou, étourdi, sans précaution... Un homme entendu, comme vous paraissez l'être, s'insinuerait facile- i ment aupr^s de lui... et... Ma foi, monsieur Denisart, vous j seriez content de la récompense...
Denisart pâlil ; ses yeux s'effrayèrent. I
— Je n'ai pas eu l'honneur de comprendre monsieur le duc, murmura-t-il.
— C'est que j'aurai oublié de m'expliquer, dit ce dernier; — il s'agit d'un coup de vigueur...
Le duc s'anf ta. — Denisart crut fermement qu'on allait lui demander un assassinat.
- Or, Denisart n'avait point les qualités d'tm Irave. Il se prit à trembler de tous ses membres.
Mais le duc poursuivit :
— Mon prétendu parent, j'en suis sûr, n'ignore pas plus que moi où nous en sommes... Il a ses avocats comme j'ai les miens... J'ai peur de quelque tour de son métier... De plus, il m'est reveuu qu'un anonyme, cachanl soigneusement son adresse, avait fait des démarches et annoncé vaguement, jusque dans le cabiuet d'un haut magistrat, que la famille de Maillepré-Maillepré viendrait en temps et lieu réclamer son héritage... Tout cela, vous m'entendez bien, part de la même source... C'est mon cousin... Eh bien! monsieur Denisart, mon cousin... possède qui>lque part, sur lui ou chez lui, un certain portefeuille de maroquin rouge... C'est ce portefeuille qu'il me î'uit...
Denisart respira. — Puis, à la rétlcxion, il eut un beau mouvement d"indignation.
— Monsieur le duc, dit-il en redressant sa maigre taille, — je ne m'attendais pas... je ne pouvais pasnî'attendre!... Certes, ma position est fort infime, mais j'ai vu de meilleurs jours... j'ai occupé dans l'enseignement des postes honorables... et il est bien pénible pour un homme de ma sorte...
Le duc le regardait en fronçant le sourcil. Il regrettait de s'être avancé.
Denisart continuait •
— Un homme (pie ses études sérieuses et philaiitliropiques appelaient évidemment à des destinées brillantes...
— Je vous avais mal jugé, monsiour, inierrompit sèchement le duc... n'en parlons plus.
- — Si fait! si fait!... dit vivement Denisart, qui changea de ton tout-ii-cnu[). —Il est certain, monsieur le duc, que, par moi-même, je no puis me charger ik' cela... Mais j'ai votre affaire... je la prends à forfait... Dans (piarante-huit heures, je vous en dirai des nouvelles.
Le duc mit un doigt sur sa bouche.
— Si je suis compromis, niurmura-t-il, vous pouvez
compter sur le bagne... si vous m'apportez le portefeui Ile vous aurez mille écus... Appelez mon vnlet de chambre.
Denisart vit passer devant ses yeux les trois mille francs promis, sous l'espèce d'un nombre incalculable de livraisons à cinq centimes.
Son idée lui apparut réalisée.
Il fut ébloui. — Comme il sortait, monsieur Burot ouvr.fit la porte de l'antichambre qui s'emplit aussitôt d'un énergique parfum de pipe et de cognac.
Monsieur Burot frappa sur l'épaule de Denisart.
— Nous allons nous en donner cette nuit, mou mignon, lui dit-il;— échelle de corde, petite porte, passe-partout... tout ce qu'il y a de plus vénitien... Un roman complet... Je te retiens!
Madame la duchesse de Compans-Maillepré s'y prenait de beaucoup plus tôt que son mari pour faire sa toilette. Elle y mettait une conscience extrême, et les .«.oins de sa camériste n'étaient pas moins savans que ceux du valet de chambre de monsieur le duc.
C'était encore, à tout prendre, une très belle femme, quatre ou cinq heures après son lever. Qu'elle ertt quarante ans, comme le prétendait Léa Vérin, ou seulement trente-trois ans, comme elle se plaisait à le laisser dire, peu importait assurément. Etre belle sulfll, et celle-là ne craint rien qui peut répondre par un charmant sourire aux argumens tirés de son acte de naissance.
Le mal, c'est de n'être plus belle. — Fil que vient-on parler d'âge! la première ride, voilà ce qu'il faut plaindre ou railler, qu'elle vienne à vingt ans ou qu'elle vienne à quarante.
Nous ne disons point ceci précisément pour madame la duchessej qui avait eu- sa première ride et sa seconde, voire sa troisième. C'est une pichenette que nous infligeons en passant aux amateurs forcenés de la beauté du diable, braves gens qui se plaisent à faire sonner d'énormes baisers sur des joues rouges, lors même que ces joues sont séparées par un nez caniard et surmontent une bouche lippue.
En sommL% il y avait bien réellement une vingtaine d'années, sinon davantage, qu'Henriette Massou était madame la duchesse de Maillepré.
Henriette Masson était la fdle d'un commis greffier du tribunal civil de la Seine.
Le nom n'était pas splcudide. La position n'avait rien qui pilt tenter un jeune seigneur riche et tenant un état notable parmi les courtisans de l'empire.
Mais Henriette était admirablement belle, — et l'on disait que le père Masson, si mince que pilt être son influence, n'avait pa.s été étranger à certain jugement du tribunal de la Seine, dont personne n'avait appelé, mais qui violait jusqu'à un certain point les articles récemment promulgués du Code-Napoléon.
Ce jugement datait, il est vrai, de 1803, et le duc de Compans n'épousa Henriette qu'en 1810; mais on prétendait que l'exécution du marché imposé par le bonhomme greffier, en échange de ses complaisans offices, avait été ajourné d'un commun accord.
De fait, Henriette n'avait que seize ans lors du mariage. Il eût été impossible de l'avancer de beaucoup.
De fait encore, le jugement dont il est question prononçait l'envoi définitif de monsieur de Compans en possession des biens do Maillepré, pour cause d'absence du duc Jean, dix-liuit ans après le départ de ce dernier. Or, le Code-Napoléon fixe les délais à trente-cinq ans, qui cou- : rent, non point du jour du définrl, mais bien du Jour delà dùparitioii ou des dernières nouvelles.
L'erreur était à coup sûr très notalile. I Maison eût pu répondre à ci la (jue, sous l'empire, il , était urgent de consolider les fortunes, et iju'après tant do ' commotions qui avaient mis en tout un certain trouble, i il él-ait dangrreux de laisser peser »ur d'immenses domai- ! nés, préservés par la fainillo do monsieur de Compausdu
morcellement révolutionnaire, les incertitudes lunestes ijue labsence déclarée laisse toujours après soi.
Ce qu'il y a de certain, c'est (]ue monsieur do CompaHS vena't d'être subrogé par Napoléon au titre des Maillepré. qu'il était fort bien en cour, qu'il avait |)lus de cinq cent mille livres de rente, et qu'il éj)Ousa la Olle d'un commis greffier (lui s'appelait Massou.
Le duc avait alors trente ans tout au plus. 11 avait perdu dès le commencement de l'empire ceux qu'il appelait son père et sa mère. — ("'était un fort beau cavalier, heureux auprès des femmes dont les maris moisscirniaient des iauri;rs aux frontières, usant comme il faut de sa fortune, et ambitieux autant qu'il eilt été avide, sans son demi-million de revenu.
Henriette, elle, était *ie petite bourgeoist dont le moral ne sortait nullemi nt do la rainure commune. Elle était spirituelle assez; elle n'avait point un mauvais cnnir. Dire plus en mal ou on bien serait aller au delà du M'ai.
11 y a cent à parier contre un qu'Henriette Masson, mariée à un collègue do son père, eût fait l'orgneil de la société grefflère. Là était sa voie. Elle eftt suivi son chemin tout droit et sans broncher, parce qu'il n'y a point de pierre d'achoppement dans les routes battues delà modeste aisauco.
Mais il faut du la tète, et du cœur, beaucoup de tôle et beaucoup de cœur pour ne point perdre l'équilibre après avoir sauté du carreau ciré d'une pauvre chambre surles tipis épais d'un hôtel ducal.
Henriette fut un peu étoijrdie de ses splendeurs nonvclles. mais l'amour lui fut tout d'aljord un maintien e une égide. Elle aima épcrdumçnt son mari ; le duc, de son côté, so montra fort épris. C'était en vérité un charmant ménage.
Le duc était un homme sans principes, au cœur sec, et dont la philosopliio ne voyait ici-bas que le bicn-ôtre ou le plaisir. La duchesse n'allait pas si loin que cela, parce qu'elle n'avait poin.t rie théorie toute faite ; mais son éducation étroite n'avait laissé que ténèbres en soncsprit. On doit penser qu'un couple aussi assorti portait eu soi mille germes de désuni jn, quelque {i\l d'ailleurs l'ougouement mutuel des premiers temps du mariage.
Et pui-:, — ces choses sont malaisées sans d.oute à exprimer; mais le devoir d'un écrivain est de mettre au jonr sa pensée et de flétrir le ma! parlout où il se trouve ; —et puis, disions^nous, il est un crime bourgeois, pflssé depuis de-ïsièdes en force d'habitude, crime qui est dans nos mœurs et qui n'a point de nom, — et qui est accepté si bel et si bien que beaucoup s'étonneraient de l'entendre appeler crime.
Cela se fait, cela s'avoue. —L'Éci'iture garde les paroles, de Dieu qui anathématiscnt ce crime, le pire de toit.', dit l'Évangile. — Mais, d'un autre côté, Mallhus y verrait une vertu...
Les plus honnêtes gens du monde vous disent : Je n'aurai qu'un enfant, que deux enfuns; ceux qui \ ont jusqu'à trois ont la bosse de la [ihilogéniture...
Mais l'amour qui, do son esseiice, est chaste et divin, se détourne de ces mystères et s'enfuit...
Le sentiment qui résisterait à cette iioute ne serait pas de l'amour.
Monsieur Icduc de l'ompansne voulait que deu;t eufans. H eut deux eufans. i-a tiédeur se glissa sous le toit conjugal-
Les deux enfans cependant, d'juces et charmantes cré<itures, étaient uii lien.
Ils moururent tous deux...
On se fùl bien rapproché, nK.i> dans l'intervalle monsieur le duc. avait eu dix maîtresses.— Nous ne .savons pas le nombre des amans de sa fcinma.
11 y avait désormais luic barrière. Que de races s'éteignent ainsi!...
Monsieur le duc cependant élût très jaloux. H fit surveiller sa feainie. Ce fut un aiguillon. Sa femme, qui commençait à se lasser, futréveiilée par le danger. Elle abliorra
€on mari, ce qui est un passe-temps; elle intrigua, ce qui est presque le bonheur.
C'était un ménage normal, un ménage type, dont la formule se résumait en monsieur Burot et mademoiselle Victorine : le Mercure et la soubrette.
On n'en meurt pas. Avec cela et cinq cent mille livres de rente, on fait l'envie de tous les ménages vertueux qui n'ont que le pot-au-feu...
Vers le conimencement de 1822, monsieur le duc eut connaissance d'une famille de Maillepré qui se préparait à revendiquer la totalité des biens du. duc Jean.
Cette famille arrivait des Etats-Unis par l'Angletenv.
Les ronsfiignemensque fit prendre immédiatement monsieur de Compans lui apprirent à n'en pouvoir douter que ces Maillepré étaient les enfans du duc Jean.
Mais il apprit en mémo temps qu'ils étaient à peu dt* choses près sans ressources, et que leurs titres et papierj avaient été perdus dans un naufrage.
Monsieur do Conipnns résolut d'anéantir ces gens sur lesquels il nr' comptait plas.
Ils avaient trouvé un asile en Bretagne, dans les environs do Kergaz, terre du domaine des Maillepré, dont jouissait acluellement monsieur le duc, qui était alors aussi bien en cour auprès des Bourbons qu'il l'avait été sous l'empire auprès do Napoléon, et qu'il devait l'être après t830 auprès de la dynastie d'Orléans. Il était .si fort et ces gens élaiout si faibles, que l'issue de la lutte no pouvait vraiment î^lre douteuse.
L'homme qui les avait recueiUi.s était un paysan breton nommé Jean-.Marie Biot, dont le père avait acheté sa petite ferme sous la Convention, pour la garder à ses anciens seigneurs.
Il y a, quoi qu'en ait dit récemment un romancier qui dépasse ses rivaux do la tète, et qui dépen.«e un talent prodigieux à enlaidir, de parti pris, le tableau de la nature humaine, — il y a des paysans ainsi laits en Bretagne et sans doute ailleurs.
Jean-5înrie Biot était veuf. H remit fOii petit bien aux mains du marquis Raoul de Maillepré, comme eût lait sou père, et, comme il n'avait point de famille, il se donna tout entier à ses maître.-.
Ce fut lui que monsieur do Compans attaqua le premier.
Los litres de Biot n'étaient peut-être point tout ifiiit en règle. Il avait pe.u d'argent pour soutenir des procès, et monsieur le duc était si riche !
Les tribunaux jugèrent on faveur do monsieur le due.
Les Jlaillepré, suivis de Biot, vinrent à Paris, et entamèrent le procès principal, en revendication de tous les biens du duc Jean.
Le marquis avait écrit à James Western, sou beau-frère et son ami, pour avoir tous les titres restés en Amérique et de l'argent.
James Western avait reçu seulement la lettre écrite d'Angleterre après le naufrage, et il avait envoyé de l'argent en Angleterre.
Ce ne fut que longtemps après, à la lîu de 18:25, qu'une le.issive du marquis tomba entre ses mains. Il iic voulut s'en fier à personne pour porter le précieux dépôt et passa la mer lui-même.
Le uiarquis Itauui cependant était malade depuis plusieurs années. 11 avait perdu son procès eu première instance et siiivait l'appel. Nous avons \-u sa famille dans la niai!.sarde louée à monsieur Polype au Ealais-Royal, et nous savons à quel degié de dénuement elle était tombée. Pourtant, telle est laforcedu bon droit, que les Maillepré à l'agonie inspiraient encore à monsieur de Compans une ■ véritable terreur.
A l'aide d'un jeune médecin nommé Josépin, qui soignait le marquis Raoul, monsieur de Compans savait exactemeut tout ce qui se passait dans la pauvre chambre de la galerie de Valois. 11 conna ssait les espoirs du marquis et tremblait de les voir se réaliser. , C'était à son instigation que monsieur Polype avait me- ■ nacé tant de (îjis de chasser un mourant. Il vc\i!ait en finir
PAUL FEVAL.
avec ce revenant avani que les papiers et les secours attendus d'Amérique ne vinssent changer .atalement les chances de la lutte.
Dans Taprès-midi du mardi gras de l'année 1826, un billet de Josépin avisa le duc que les Maillepré avaient reçu une lettre du Havre annonçant pour le soir môme l'arrivée d'un certain James Western, de Boston, lequel apportait à la famille tout ce qui lui manquait.
Ce billet mit lo duc dans des transes cruelles. Ce nouveau venu, c'était la rume. — Et l'on ne se sépare pas ainsi sans combat il'une immense fortune dont on a joui depuis son onfancfl !
Il fallait perdre ce James Western ou le gagner.
Et tout d'abord il fallait le trouver.
Telle était la cause de cette étrange chasse que le duc ftiisait dans le jardin du Palais-Royal, ce soir où nous l'avons rencontré pour la première fois. 11 avait manqué l'arrivée de la voiture du Ha\Te, et il cherchait au hasard, ayant contre lui mille chances pour une...
Son but était de suivre Western, do le circonvenir, de lui arracher le dépôt confié de gré ou de force.
De gré plutôt que de force, parce que la violence en nos mœurs a trop do dangers.
Carmen vint se jeter à la traverse de ses rîesseins. 11 Iflissa faire Carman. Au pis-aller, c'était du moins un moyen de détourner Weslera, et le lendemain il serait temps d'agir.
Comme on le pense, monsieur le duc passa une nuit fort agitée.
Le lendemain matin, un très élégant tilbury entra dans a cour de son hôtel. Un jeune homme, —c'était presque*' nn enfant, — sauta sur les marches du perron et dit au valet de chambre de monsieur le duc, qui refusait la porte en alléguant l'heure matinale :
— Annoncez, vous dis-jei... Entre cousins toute heure est bonne... Annoncez mou'-ieur le marquis Gaston de Maillepré!..,