CHAPITRE Vin
SOI VEMRS l»E CARNAVAL.
Monsieur le duc de Compans, après cette soirée de !nardi gras de 1826, avait passé, comme nous l'avons dit, une nuit tort agitée.
Quand on annonça le marquis Gaston de îtlaillepré, il venait de se lever. Ce nom le frappa comme un coup de massue. Machinalement et sans savoir, il ordonna do l'introduire.
Le prétendu marquis portait une polonaise à brandebourgs, étroitement serrée, qui dessinait une taille ronde et fine. 11 avait do larges pantalons fixés sous le pied. Sa coilTure était une casquette d'aspect militaire, d'où s'écnappaient à profusion d'admirables boucles de cheveux bruns.
Le duc reconnut le jeune homme qui l'avait accosté la veille au Palais-Royal,— et il reconnut la fennne qui avait entraîné James Western au Caveau du Sauvage.
— C'est vous qui vous faites appeler le marquis de Jlaillepré 1... niurmura-t-il en se forçant à rire.
Puis, sans attendre la réponse, pressé de savoir, il ajouta vivement :
— Et notre homme?...
(Carmen se jeta sur un liuiteuil qu'elle roula vers le foyer. Elle mit ses deux pieds sur les chenets.
— Rien ne rend frileux comme une nuit de vuille, monsieur moi cousin, dit-elle: excusez-moi si je prends mes aises...
— Trêve de plaisanterie I s'i^cria le duc, qui attendait avec angoisse; — qu'avcz-vous fait?
— Je ne plaisante pas, dit Carmen, et j'ai fait bien des choses...
Un nuage passa sur son beau front, qu'elle venait de découvrir pour relever les boucles mêlées de ses cheveux.
— Mais cet homme 1 cet homme! répéta le duc avec emportement...
— Calmez -vous, monsieur, prononça Carmen froidement; — je vous avais dit : Je me charge de lui...
— Vous avez le portefeuille?... balbutia monsieur de Compans, dont un flux de joie soulevait la poitrine.
— J'ai le portefeuille.
Le duc saisit la main de Carmen en un moment de transport et la serra chaudement entrejes siennes.
— Qui que vous soyez ! s'écria-t-il, — vous serez récompensée au-delà de vos désirs... Tout ce que vous me demanderez, je vous le donnerai !
Carmen sourit.
— =• Je ne vous demande rien, dit-elle; — mais ii'avezvous point envie de savoir coriiment ce portefeuille est tombé entre mes mains?
— Comment?... répéta le duc, dont la voix trembla légèrement.
— James Western tenait beaucoup à ce portefeuille, monsieur le duc.
— Je le cmis bien!...
— Il y tenait plus qu'à sa vie.
— Plus qu'à sa vie !... et vous avez pu, malgré cela?... Le duc interrogeait de l'œil Carmen, dont la paupière
était baissée. — Elle releva lentement sur lui son beau regard, dont la (lamme hardie et profonde se voilait maintenant de tristesse.
— Je l'ai tué, dit-elle.
Le duc recula et devint pâle.
— Malheureuse !... murmura-l-il , — un assassinat !...
— Un meurtre, monsieur le duc, répondit Carmen, dont le Iront se redressa liautain ; — nous étions tous deux dchout... armés tous deux... et par trois fois je lui ai dit di,' se défendre.
Il se lit un silence. Le duc réfléchissait et calculait jusqu'à quel point ce crime pouvait retomber sur sa tête. Mais il pensait aussi, il pensait surtout au prix du meurtre, à la proie convoitée, à cas titres qui allaient le Mre devant la loi propriétaire irrévocable d'un demi-million de revenu.
— El... reprit-il en hésitant, — qu'avez-vous lait de ses papiers ?
Carmen s'était laissée retomber contre le dossier renversé de son fauteuil. Ses yeux étaient au plafond. Elle n'entendit pas.
— C'était une digne âme, monsieur le duc, murnmrat-elle ; — il n'osait pas repousser mes coups pai'ce (ju'il mi' prenait pour une femme...
— N'êtes-vous point une femme? dit le duc.
("armen abaissa sur lui son onl étonné, mais elle ne répondit point.
— 11 me prenait pour une femme, répéla-t-elle , — bien que je l'eusse prévenu que j'étais un homme.
La voix de Carmen, grave et mâie en sa douceur, accentua ces mots énergiquemcnt.
Le duc la toisa da la tête aux pieds.
Mais, au lieu de suivre ce sujet, son désir l'entraina, et il dit encore :
— Et les papiers?...
Carmen scmhlait s'absorber dans le souvenir des événemens récemment accomplis.
— Oui, oui... re(irit-elle, — c'était un cœur braxc et bon... il avait traversé la mer pour sauver ceux qu'il aimait... Mais je deviens fou, moi, dès que nia main toUche une arme... lit puis, ma vie tout entière n'est-elle i)as (HTile là-haut?... Ce qui est lait devaitôlre fait.
l.e duc arpentait la chambre d'un airiuipatient. De ti'uqih
à autre, il s'arrêtait brusquement dpvant Carmen, comme s'il eiU voulu appuyer par la force sa question resiée sans réponse. — Mais il se contenait et il passait.l Carmen poursuivait lentement et comme en un rôvQ :
— -Mon sangr est le san;,'- de ceux qui interrogeaient les signes radieux du grand livre des nuits.. .Mes pères savaient lira le lirmameut... Moi, je crois... Ils ont été deux, savezvous, pour me dire ma destinée... à des centaines de lieues de distance! .V Valence, la vieille Gilana Yalihel me dit : « Knfant, tu seras beau... mais tu" seras plus belle... » As-tu deux cœurs?...» El comme je ne comprenais point, Yahbol ajouta: —« Enfant, tu seras pauvTC... Ecoute !... tu » tueras... et tu seras riche, puissant cl fort... plus puis- » saut, plus riche et plus fort qu'un grand d'Espagne as- » sis devant le roi 1... »
Un soupir souleva la poitrine de Carmen...
Le duc, arrêté devant elle, frappa du pied avec colère :
— C'est de la folie ! s'écria-t-il.
— Voilà ce que me dit Yahbel, la Gitana, reprit Carmen en baissant la voix et comme si elle n'eût point pris garde à l'interruption de monsieur de Compnns. — Aux montagnes des Highlands, Jan Vohr, le fds des Brouillard», me mit un soir sous sou plaid, et chanta :
Le sang de l'homme teint son âme.
Elle esl rouge : .linsi la lit Dieu.
Et blanche est l'àme de la femme.
C'est l'onde molle et c'est le l'eu.
De quelle couleur est ton ilme ?...
.\(iam te dira sou amour; Évo te cachera sa fiammc.
Qui répondra ? Ton dernier jour...
Carmen s'arrêta.
— A (juoi bon vouloir percer le voile dont ceux qui yo'umi l'avenir couvrent à dessein leur pensée ? murniura-t-elle ; — Jan Vohr ajouta , et cette fois je compris :
l-ù-bas, vois-tu, par la luiit sonilire. Un homme vient : tel est le sort.
Prnids ton poignard, frappe dans l'ombre, Et relève-toi : l'homme est mon.
(Chacun glisse à sa destinée.
A loi le meuiMre sans remord, l'oint de regret! l'heure est soiniée.
fe voilà puissant, riche et fort !
Carmen appuya sa tête sur sa niaiu.
Le duc écoutait, pris par une curiosité vague.
Les > eux de Carmen rêvaient.
— Qui niera le pouvoir des gens à qui Dieu montre l'avenir?... dit elle lentement. — Yahbel et Jan Vohr!... Eu Espagne et en Eco.sso !... La même chose tous les deux!... Et tous les deux une chose vraie !... .'Vb ! le sort commande, l'homme obéit... J'étais bien pauvre... Tantôt, exécutant avec dégoiU la besogne imposée par votre valet Burot, je suivais madame la duchesse... une belle fenmiel et qui doit être aimée !... — L'œil do ùirmeu eut un éclair. — Tantôt, déguisée en jeuuelille, je dansais devant le peuple sur le boulevard du Temple... Tout à coup l'heure a sonné; l'honmie est venu ; le hasard a mis un couteau dans ma main désarmée... J'ai tué ! j
Le duc tressaillit une seconde fois à ce mot, qui frap- •pait sou oreille coinme une accusaliou de meurtre^. Ses yeux se baissèrent.'^
Quand il les releva, Carmen, ou plutôt le jeune homme du Palais-Royal, car il sembla impossible au duc de méconnaîlre son sexe désonuais, était debout devant lui, droit, immobile , l'œil fier et illumine d'un indomplablc éclat.
Toute sa persoune respirait une audace virile. C'était unelèrmeté haute, une force orgueilleuse et revêtue d'une indescriptible beauté. Cela imposait et donnait de la Irayeur.]
— Ce qui est tait devait être fait répéti-t-il lentement et en couvTant le duc d'un regard dondnateur ; — je ne me repens pas... Mais puisque l'horoscope est accompli pour moitié, l'autre moitié m'est due... J'ai tué ; je suis puissant et fort et riche... Mon cousin, il ne faut plus demander à Gaston de JlaiUepré ce qu'il veut faire de ses papiers de famille.
Le visage de monsieur de Compans blêmit par degrés jusqu'à devenir livide.
Puis sa face se rougit de .sang ; ses paupières battirent, gontlées et violettes.
Son regard et celui du faux marquis se choquèrent.
Ce fut le duc qui baissa la tête le premier.
Carmen reprit :
— Je suis le marquis de Maillepré :j'ai droit aux cinq cent mille francs de rente dont vous jouissez, mon cousin ; c'est mon héritage...
Le duc ne bougea ni ne répondit.
Il cherchait, en son cerveau troublé, des armes- pour soutenir celte lutte qui s'entamait d'une façon si menaçmie.
En ce premier moment, il n'essayait même pas de composer son maintien et son visage. — Et c'était entre lui e Carmen un contraste étrange.
L'homme fort fléchissait. Point ne lui servait sa vigueur musculeuse, ni sa taille d'athlète, ni l'expérience de toute une vie do ruses et de combats ambitieux. A son insu, il sentait son maître et ployait.
L'adolescent, au contraire, grandissait do tout son calme superbe. Il dominait, parce qu'il était sans peur. — La grâce élégante de sa taille, ses formes harmonieuses, sa juvénile et iucomparanlo beauté, tout cela s'alliait à tant de force intrépide que l'œil ébloui balançait entre l'admiration et lu terreur.
Son regard domptait et charmait; sa \o\x vibrait menaçante, mais douce encore...
Après un long silence, le duc releva le front avec eflort et se contraignit à regarder son adversaire en face.
— Que vous soyez homme ou femme, dit-il Iroidemeut; un jeune coquin ou une lîUe perdue, peu m'importe... qw vous ayez assassiné un malheureux dans quelque bouge, c'est affaire entre les tribunaux et vous... Ce qui me rugarde, c'est que de manière ou d'autre vous possédez des papiers qui sont pour moi d'un certain prix... Parlons sérieusement, je vous prie, et laissons là un langage qui ne vous convient pas... Ces papiers, combien voulez-vous me les vendre?...
— Cinq millions, répliqua h: marquis.
Le duc haussa les épaules et tourna le dos pour regagner son siège.
— Deux ou trois billets de mille francs, murmura-t-il ; — tout au plus !
Le marquis se rassit à son tour et croisa ses jambes l'une sur l'autre. — L'expression de son visage avait changé. C'était maintenant une gaîh". railleuse qui mettait daus sa prunelle souriante des étincelles acérées. •
— Fi ! monsieur le duc, répondit-il en rapprochant du l'eu son fauteuil ; — je suis plus généreux que vous. Je vous laisse, moi qui pourrais tout exiger, deux cent cinquante mille livres de rente...
— Vous me laissez cela !... répéta monsieur do Compans avec colère.
— En usufruit, mon cousin... Nous n'avez pas d'enfans : je suis votre héritier.
Le duc laissa échapper un mouvement do fureur.
— Mon cousin, reprit le marquis, raillant toujours, — j'avais lieu de m'attendre à un accueil meilleur... Bien des gens à votre place remercieraient le ciel... C'c'st un fils, veuillez y songer, que Dieu vous envoie dans sa miséricorde.
Monsieur de Compans regarda un instant ce visage d'enfant gracieux, qui avait dépouillé sou caractère do hautaine puissances pour prendre un aspect insouciant et rieur.
Ils)
VXVL fl'lVAL.