‹ Les amours de ParisChapitre 42 sur 190 · I.éon du (.liesuel élail l'amant réitnanl · texte numérisé non relu

I.éon du (.liesuel élail l'amant réitnanl

Jladamela duclicsse l'altiolia do la nieilienrc jjrûce du monde. On ea parla, monsieur le due fut à même d'en savoir le route loul eonniie lecoM uiun des mortel-".

11 so mit in une énorme coli-rt'. — lin soir, en n^venant dv'^on a,>iiartemeiit en ville, où Burol lut avait justefnent servi une panvre enfant, vendu-' par si mère luii était une Tieillo jeuuepremière do vaudeville, n\onsieur le duc rentra clipz lui avec la terme réàoluliou do lanv justice.

la sévérité va bien aux bjunoi ron-ciences couuno êlad celle de monsieur le duc.

Qu'on se figure Olhillo possédant mi appatlement en ii-levl lov.uit le poignard sur Tesdimone au sortir d'iui marché il'amour...

I\ins l'escalier de son liMel, monsieur le duc rencontra U\)\\ du Cliesnel, qui le salua trop rcspecluensituienl.

— Monsieur, lui dit le duc avec toute la brulRlilé convenable,—je vous défends de remettre jamais les pieds chez moi.

— Monsieur, répondit du Cbesnel en conlinuanl de iescendre; — je vous ferai observer que ce n'est pa» ciiez vous que je viens.

leduc entra, furibond, dans l'apparlement de salerimu-. Elle le recul avec un calme souiiaut. Leiluc raconta ce

qui venait de se passer. La duchesse no perdit point son

sourire.

— Uel homme m'a bravé insolemment ! dit le duc ; — prélendv-vons faire comme lui, madame?

— .-^ Pieu no plaise, monsieur... mais il doit m'ébe permis de vous dire que vous avez agi avec beaucoup de précipitation... Monsieur Léon du Chcsnel... .

— Monsieur I.i'on du riiesnel nu» déplaît et je le chasse ! interrompit le duc avec violence ; — il est ici à louto heure... il e.-t avec vou^ nu bois, ji l'église, au thé:\tre...

— C'est que nous avons bien des choses à nous dire , monsieur, répl'uiua la duchesse d'un ton naturel et doux.

.Monsieur deCompans (it un pas vers elle d'un air menaçant.

— Nous parlons souvent de vous, reprit la d^tcbo^v.

— De moi, madame... je cro sque vous raille;: !

— De vous, monsieur... cl de la peine que vr.iis vous dimniez pour suivre, au Palais-Royal, dans la soirée du mardi gras de l'an pas.sé, un otrauger qui fut, dit-on assassiné dans la nuit...

I.e duc balViuli.) un blasphème el se laissa londier siu' nu lauteuil.

— Vous scntiriez-vons incommodé, monsieur"? reprit la duchesse sans s'émouvoir. —Non?... tantmicuxl... Jlonsieur du r.hesncl connaît beaucoup votre nouveau couMn, (|ui est un charmant jeune honnne...ll connaît aussi'monsicur le docteur Josépin qui, parattrait-il, vous annonça l'arrivée de cet étranger que vous avez... suivi.

— Assez, madame, assez ! murmura le duc.

,— Du Uioment que-ce sujet vous déplaît, je l'abandonne monsieur... el je me ûe à votre savoir-vivre pour réparer la rudesse de votre conduite envois jjiODsieur du Cbesnel.

Quelques jours après. .Madame la duchesse donna un grand bal où se trouva Léon du Chosuel. ; >

Mon-ienr h"- ducdcr.oinpans-.Maillepré fil des excuses que du Chr>^nel voulut bien accepter, el ces deux hommes d'honneur pur.'nl échanger une loyal" poignée de main.

LE Sir.CLU. — VII.

I HVl'llUK l\.

0>"'i; l!Kl K

lin \oil d'niirùs co qui précùde qiu^ mon.Mour le d\i«- de ('o:npans-M:iillepré n'était point en l-.onnne heureux.

Il n'a\ail phii que2"iO,(K»,) u . chaque aunéo sur li,' d. luimillion de revenu do Miiillepié. — D' pins il était dominé parlroi> pi'r<omiag(;s, lui dont l'esprit absolu ne soulVrait point autrefois de contnulichuu's.

Il élail auxurdrosdu faux maixpiis; il faisait bon vi âge à du Cb'";u,l; il baisait à loccnsion la main de si femme.

Ce triple uuHi"r lui domiail bien du niauvais sang.

.Mais tels siint les succès en cl> inonde. Nous prenons la permission de le faiiv leniiuqiier une seconde fais. Qui lioiu- réus-it complétcmenf.' l>ii est le Irionqdie absolu?

Monsieur le duc, mi d'eu ba<. faisait rerb's bien des envieux.

Ou se remue, on se hâte, ou s'éjuiise; — on arrive, (lue do joie : — Mais derrière le but se cachaient les mécomptes. La joie est courte, et bi mi lon^fs sont les jours qui suivent la victoire.

S'il reste au-dessus de vous des degrés h franchir, vous vous dil;s: là-haut est le bonheur. — El vous recommeuc z la lutte, qui est la vraie jouissance.

Mais si vous fU^s au sommet, buvez la cigué.

Là encore sont les ennuis, les dégpùLs, l'auunUune,— et a\i-d »ssus, il n'y a rieu.

Kii. u ! nul prétexte, île désirer, d'cspériT, de vivre.

Les sages, arrivés là, pensent à Dieu et descendent.

J'o:ni;'ur le duc ne pouvait plus monter. Il se Irouvail mal à su place. i:i Dieu était le moindre .lèses .souci».

Il mordait sa chaîne quand il était seul. Lu public, Il savait sourire. Et, tant qu'il pouvait, il s'étourdi;».saiteirci'oliscures débauches. Mousieiu' liurot était sa philo.sophie.

Il avait pourtant un esp^-.

Sept ans s'éla.ent éc.o'.de?depui ^ le menrlro <!' la .rue Neuve-div-Boiis-Enfans. Il commençait à se Jaire aux niciiaces de cl épouvautail.

D'un autre ciMé, le faux marquis n'avait entamé aucuîie action civile contre lui qui piU interrompre le délai de treule ans que la loi donne aux litMiliers de l'alwenl pour se repri^euler. — Passé ce délai, il faul le rtiuur de fabisiut lui-mt''meponr détruir.' les effets de la p.isses.vioii.

Le délai de livnte ans expirait dans qnilipies jour.-, pui qu'on était à la lin de novembre 1833, il que lejuKenuiii d'envoi définitif avait élo prononcé en d('cembrelS()3,

Ce délai expiré, le duc perdait toute crainte de la vraie famille de .Maillvpré, dont les droits étaient entièreiULiil pé- ■ rimes. Quant au faux niariiuis.il iHait Imijoursà craindre, mais sa position changeait. 11 n'avait plu- [lour arme que la menace de dévoiler l'asisassinat.

Or, c'était là une mesure désespérée, toul-à-faildans son rôle sept ans auparavant, lorscjn'il avait tout ùgagner, mais qui, (lians sa bi-illgiule po-iliun aciuclle, di^veuait, de sa uarl, peu iirobabié.

II parlementerait; de \aincu, le duc si; feiail dominateur; et ipiand une tète se courbe durant sept années, comme elle se redresse avec volupté !...

C'était un espoir, — uu espoir si <loux que le duc tremblait de lo voir renversé par quelipie démarche utile du marquis; et il iremblait davi^iitage.,à piesuic que lo moment làlal approchait.

Ce fui celle crainle arrivée à l'étal île fièvre (pii motiva l'on verlure laite à Pciûsaii. — Les litres! Le duc pensait n'être il l'abri. (iii'a\ec les litres dans .son portefeuille...

Une connaissait pas encore inoi^siciu- lo marquis de Maillepré. —Celui-ci s'eiiborrassait peu •.■;-t'Jnrciil des dé-

PAUL FliVAL.

Im et actes judiciaires. Il coni|prcuait mieux sa situation et voyait dans tout tribunal recueil où sa barque eût assurément fait naufrag'e.

Sa force était celle du marin (|ui. la mèche en main, se place auprès de la soute aux poudres.

Sept ans de jouissances, de luxe, de plaisirs, ne l'avaient point changé. Il était prêt comme jadis à se faire sauter avec son ennemi.

Madame la duchesse de Compans-Maillepré était à gronder du Cliesnel, et lui reprochait nmèreraent d'être le mari lie sa femme.

C'était la millième édition de cette scène de jalousie qu'est obligé de subir chaque jour l'être misérable et dégradé qui a vendu ses soins à une femme.

Burot venait d'entrer chez monsieur le duc.

— Etes-vous en train de parler affaires ce matin ? demanda-t-il en clignant de l'œil.

— Affaires, oui, répondit le duc, —mais pas des vôtres, monsieur Burot... Revenez ce soir, je suis très occupé.

I.e dnMe s'approcha, jeta un regard sur le code ouvert cl fit claquer ses doigts avec dédain.

— Dire qu'il y a des gens, murmura-t-il, — qui feuillettent ce bouquin-là toute la journée et qui n'ont peut-être jamais lu les Règles du billard !

11 haussa les épaules, se mit dans un fauteuil au coin du feu et tisonna paisiblement.

Au bout de trois minutes, il reprit :

— Etes-vous encore occupé ?

Le duc, qui avait oublié sa présence, se retourna impatienté.

— Que faites-vous là ? dit-il sévèrement.

— Je m'ennuie, répondit Burot.

— .le croyais vous a^ oir dit de revenir ce soir !...

— Penh ! fit Burot, — ce soir il y a la poule d'honneur,— une pipe d'écume montée en argent... pas moyen de manquer ça! Et, après la poule, la besogne... Ecoulez donc, monsieur le duc, soyons raisonnables... Moi, j'ai mes petites affaires aussi... Y sommes-nous?

— Non, répliqua le duc; si vous ne pouvez ce soir, re- \ f'nez demain.

— Ah! c'est comme ça! dit^rot d'un air de mauvaise immeur insolente ; — de manière que vous n'y pensez pas plus qu'au Grand-Turc... et que j'ai perdu pour rien deux dents, ma pipe et ma peine... C'est propre !

— De qui parles-tu ? demanda le duc en fermant à demi son code.

— Eh! parbleu! dû la petite... \ous savez bien... lèvres de corail, dents de perles, cheveux blonds, yeux bruns... un frère qui n'est pas un amant...

— Ah !... fit le duc.

— Mais oui... la petite de l'Opéra, quoi donc!

Le duc ferma son code tout à fait, retourna .son fauteuil et s'approcha du feu.

Monsieur Burot sourit très malicieusement en voyant celte soudaine vivacité succéder à l'humeur indifférente de son maître.

— Nous en tenons! grommela-t-il.

— Je vois bien qu'il me faut t'écouter, dit le duc, — si je veux me débarrasser de loi... Tu .sais où elle domeure?

— Oii elle demeure, où elle travaille, je sais tout, et le resti^... Ah ! mais, monsieur le duc, je vous fais mon compliment... C'est un joli cadeau que vous allez v.ius faire là... Rien n'y manque... Je l'ai vue courir sur le pavé do la rue Saint-Louis... Une laiMe de danseu.so, parole d'honneur !... Et un pied... mais un pied !

Monsieur Burot mit sa main sur sa bouche et imita le ruit d'un baiser pour ponctuer comme il faut sa tirade. Le duc îouriait à l'entendre.

— Oui, oui, oui, dit-il, — oui, oui... J'ai le coup d'œil assez bon... Et... voyons ! Je vous connais, monsieur Burot... vous n'êtes jamais si gaillard que quand il y a quelque obstacle diabolique... Aurons-nous bien de la peine?

— Juste assez pour épicer le plaisir, répondit monsieur Burot, qui prit à poignée sa bouche et la caressa d'un nir content; — d'abord vous aviez bien jugé... le grand mince était son frère...

— Parbleu ! dit naïvement le duc.

— Mais l'auire... la moustache courte... Ah ! ah! dam! je n'en répondrais pas.

— La moustache courte?... répéta le duc.

— Le tranche-montagne... le vigoureux... celui qui m'a privé de ma pipe et de mes deux dents.

— Ah !... ce sculpteur du Marais?... murmura monsieur de Compans, dont la figure se rembrunit.

— Précisément... rue Saint-Louis, 26... Non, je n'en répondrais pas.

— Ce sculpteur, dit le duc, en a agi avec moi fort inipertinemnient... S'il l'aime, raison de pins!

— .4 la bonne heure !... Mon devoir est de vous dire le fort et le faible... Si ça vous convient, en avant!... Quant au sculpteur, s'il a été impertinent avec vous, il n'a pas été poli avec moi... du tout, du tout !... Je n'en travaillerai que mieux ri ça peut l'offusquer un peu cruellement.... En attendant, j'ai poussé deux pointes au fin fond du Marais, et voilà ce (jue j'ai reconnu... la petite est gardée par une façon de cerbère qu'on ne peut ni endormir ni gagner.

— En lui jetant un os?...

— Pas moyen... mais la maison a plus d'une entrée... et vous devez avoir quelque part une clef de la porte de derrière...

— Moi!...

— Oui... c'est un hasard tout à fait comique... Nous sommes les maîtres de ces lieux, comme on dit à l'Opéra.

— Je ne te comprends pas.

— En d'autres termes, vous êles le propriétaire des vieux murs entre lesquels notre colombe respire...

— Elle habite l'hôtel de Maillepré?...

— Ni plus ni moins... l'aile droite... et le cerbèfo est Jean-.Marie...

— Ah !... fit le duc avec étonnement.

Puisd ajouta :

— En effet..'. Jean-Marie a loué l'aile droite sous son nom... Serait-ce sa fille, par hasard?

— Le fait n'est pas des plus i nportans... Ce qui est drôle, c'est que voilà un portier, un petit jeune homme, une vieille dame et deux demoiselles qui n'ont entre eux tous (ju'un nom de baptême... car je me suis informé... La famille de l'ade droite se compose de (|ualre membres... et personne dans le quartier ne sait leur nom... pas même certain Auvergnat qui garde la loge quand ce Jean- Marie va prendre ses repas avec ses enlans... ou ses amis... Mais bah!... mademoiselle Jean-Marie, soit! elle est charmante, voilà le principal !...

Le duc réfléchissait.

— Ceci est grave, dit-il ; — ce Jean-Marie me fait l'effet d'un homme de grande énergie...

— Un balourd I... interrompit Burot; ces Bretons ressemblent à des ours... ça leur donne nalurellerneut un air crâne...

—En somme, poursuivit monsieur de Compans, — ce n'est pas à mon âge qu'on se jette à l'étourdie dans une mauvaise a'faire... Comment comptes-tu t'y prendre?... Tout dépend de là.

— Il n'y a pas trente-six manières, répondit Barol; — je compte l'enlever.

— Prends garde!...

— Laissez donc !... j'ai mon plan... 11 y a la petite porte de la rue Payenne, dont nous avons conservé une clef... Jean-Marie n'a rien à faire là-dedans.,.

— Mais le frère,..

— Voilà justement poun|uoi la chose doit être couii'.'i cette nuit même... Mon Auvergnat m'a dit qui le jouvenceau était parti hier de grand matin... Il n'a point couché à l'hôtel... Donc les règles de l'art les plus simples nous engagent à brusquer l'aventure...

Monsieur deConipans semblait hésilrr.

— Après ça, insinua Burot liypocritcnioiit, — on n'en irouvf pas tous les jours de pareilles, c'est vrai... Mais à la f-'uiTre ronime à la guerre... Nous pouvons chercher , ailleurs... . i

— Ah !... murmura le dnc dont les yeux caves s'allu- \ mèrent; — pUisje pense à elle, plus je la vois ravissante... ; Ma foi, Burot, fais ce que tu voudras. '

— t'o que je veux? repli' |ua le drôle avec un niervcil- • leux à-propos, en tirant de sa poche une énorme hourse : de tricot, parfaitement vide. — Puisque vous avez la bonté i de me le demander, je veux bourrer un peu le ventre de madame... ;

Il se leva et fit glisser dans la bourse un rouleau d'or qui était sur la cheminée. j

— Voila ! dit-il ; — maintenant la clef... je la connais... ; elle doit être dans ma chambre avec celle de votre appartenient en ville... Monsieur le duc . j'ai l'honneur de vous présenter mon respect... Demain, j'aurai gafrné mon argent.

Romée ava't passé tout le jour à tâcher de; joindre le marquis. Lui et Nazaire, depuis le matin, s'étaient relayés au numéro 9 de la rue Royale-Saint-Honoré et leur surveillance n'avait pas fait défaut un seul instant.

Mais le marquis n'avait pas paru à son domicile.

Ses gens ignoraient complètement ce qu'il était devenu.

C'était inexplicable...

Romée et Nazaire cependant étaient résolus à ne point abandonner la partie. Us ne se lassaient point.

A la nuit, Nazaire vint relover Roméf dans rautirhanibn» du marquis.

Les gens de ce dernier s'étonnaient fort d'' cite persistance obstinée.

L'' marquis, en effet, quoiqu'il tilt homme à la mode, n'avait point de créanciers.

Romée, en quittant le numéro 9 de larueRoyale-Saint- Uonoré, moula eu fiacre et se fit conduire chez lui. Là, il prit ses lettres du jour et les mit dans sa poche sans se donner le temps de les décacheter, pour courir tout de suite à l'hôtel de Maillepré.

Il avait grande liàte d^ savoirdes nouvelles de Saint(\ et craignait l'elTel de ces deux jours d'angoisse sur le cœur de la pauvre enfant.

Et. tout le long du chemin, il cherchait quelle consolation apporter à cette soulfrancc si cruelle. — Cette journée n'avait amené aucun incident, et, dans les circonstances extrêmes, la p.re chose est la prolongation de l'incertitude.

Il ne trouvait rien, parce que la seule consolation possible c'était d'apporter de bonnes nouvelles de Gaston.. Or, la position actuelle de G jston lui était tout aussi inconnue que la veille.

Qu'était-il devenu? Poun^uoi cet enlèvement étrange ? où l'avait-on mené?...

Romée était d'autant moins apte à consoler, que son inquiétudeaugmentuitù chaque instant. Plus il cherchait à se rendre compte du dénoùmcnt extraordinaire de ce duel où la vie de Gaston avait été vingt fois à la merci de son adver>aire, plus il sentait son esprit douter et son entendement s'obscurcir.

A mesure qu'il avançait vers l'iiùtel de MaHiteé, sa course, d'abord si vive, se ralentissait involontaifrmeiit. — Il avait hâte encore d'arriver , mais il avait crainte aussi et se désolait en songeant que sa présence n'apporterait avec soi ni espoir ni remède... "<

Lorsqu'il entra dans la loge, Jean-Marie Biot le regania comme s'il ne l'eût point reconnu. ■

Jean-Marie était debout et liiait à la lueur du quiiiquet qui pendait au centre de sa loge. '^

Il lisait un petit cahier d3 papier lin que recouvraient les lignes serrées d'une écriture de fcmino.

Il tenait le cahier d'une mahi. — Son autre main, fer-

mée convulsivement, s'entourait d'un réseau noueux de muscles et de veines que la contraclion nerveuse de ses doigts fai-;a t sortir en saillie.

Il (-pelait avec d autant plus de peine cette écriture fine et peu formée, que des larmes venaient mettre un voile à chaque instant au rebord de ses paupières.

Ces larmes si' séchaient à mesure, ainsi que ra sueur qui coulait de son front. ,

Il était très pâle. Ses sourcils, h'oncés violemment, se choquaient et projetaient jusqu'au bas de son visage des ombres profondes. Au-dessus de ses sourcils étaient do grandes rides ondées et creuses.

Ses longs cheveux tres-aillaient sur ses puissantes épaules.— Sa bouche aux lignes mobiles et heurtées murmurai, tout en épelant, des paroles sans suite.

Tout cet ensemble avait une expression de sourde colère et menaçait terriblement.

Lt malheur à ceux qui excitaient jusqu'à la colère celte nature paisible et lourde, mais qui trouvait au dedans d'elle, au besoin, une énergie prodigieuse servie par une irrésistible vigueur!...

Ces redoutables symptômes n'échappèrent point à Romée, qui se demanda quel nouveau malheur il allait apftrendre.

Mais ce malheur il ne devait point le connaître. C'était le secret de Berthe, et Biot savait garder un secret.

Romée attendit un instant que Biot discontinuât sa lecture.

— Je vous salue, mon brave monsieur Jean-Marie, dit-il enfin, voyant que le paysan s'enfonçait de |)lus en [ilus dans son manuscrit ; — comment va mademoiselle Sainte?

— Je n'en sais rien, répondit Biot ; laissoz-nioi... Romée s'approcha de lui et lui toucha le bras.

Biot lit un haut-le-corps et [irit d'instinct une pose menaçante. .

— Mon bon monsieur Jean-Marie, dit Romée, — vous ne me reconnaissez donc pas?

Le paysan releva ses paupières contractées. Il y avait de l'égarement parmi sa colère.

— Xh !... murmura-t-il ; — j'écraserai sa tète sous mon pied... Le misérable qui l'a déshonorée... je le connais, moi, ,|e le connais!...

— Sainte?... dit Roigée en pâlissant.

Biot le regaraa fixement durant une seconde; — puis il cacha précipitamment le manuscrit sous les revers île sa vi'ste bretonne.

— Le malheur e^t dans notre maison, dit- 1 ; — je les aime trop [lour les voir tant souffrir... ma tête s'en va... Je ne sais pas ce que vous venez faire ici , monsieur Romée....

— Jesuisl'ami de vos maîtres, Biot... j'étais le témoin... Biot ne le laissa point achever. Il se précipita sur sa

main. ,

— Oui, oui !... s'écria-t-il; — notre monsieur I... \ous savez ce qu'il est devenu !...

Romée ^ecoua la tète.

Biot se couvrit le visage de ses mains.

— Berthe... Ga.-ton... Sainte! miirniura-l-il ; — car elle mourra s'il meurt!...

Sa iioitrine se souleva en un gémissement profond.

— Mais il ne nunirra pas! dit Romée; — oh ! monsieur Biot, reprenez un peu de forci-... il lui faut une voix amie, à la pauvi^'enfant...

— La petite demoiselle d'hier est avec elle, ré|iliipia lo paysan ; — elles prient ensemble.

— Mignonne ?... dit Romée ; elle srra heureuse si je puis quelque cho.se pour son bonheur...

— (.'est une enfant du bon Dieu, monsieur Romée! refait le paysan, donl la voix s'attendrit; — sans elle, mademoiselle Sainte pleurerait toute seule, car moi, je ne sais pas la consoler... Mais vous ne savez donc rien, mou Dieu!...

— Je ne sais rien ! prononça le sculpteur, qui baissa la tèle ; — écoutez, monsieur Biot... cherchons ensembi»... Il

PAUL FÉVAL

faut trouver quelque chose à lui dire pour diminuor les angoisses de sa nuit... I3cniain, nous uuroiissans doute des nouvelle-, mais d'ici là, pauvre enfant! elle a le temps de bien soulTrir...

— C'est vrai, répliqua Biot; —nos nuits sont longues!... 11 laut chercher..; Ah ! si je pouvais prendre pour moi toutes leurs souffrances!....

Romée avait gardé à la main par hasard une des lettres qu'il avait prises chez lui. Celle lettre, il la tortillait entre ses doigts, sans savo'r, connue on lait aux iuslaus de trouble.

L'enveloppe, mille et mille fois tordue en tous sens, céda à la lin. .Machinalement, Romée porta les yeux sur le papier froissé qu'elle conlen it.

Aux premiers mots, il fit un saut de joie.

— Biot. mou brave aniil s'écria-t-il; — voiri de quoi sécher pour aujourd'hui les larmes de mademoiselle Sainte!...

Il lut av( c une précipitation joyeuse In lettre dont l'écriture lui était inconnue et qui contenait seulement cfs mots :

« Monsieur Romée apprendra avec plaisir que la blessure de son ami, monsieur Gaston de Naye, ne présente aucune espèce do danger, et ([u'il est en un lieu où les soins ne lui manquent pas. »

Point de signature.

Mais au-dessous, deux ligue.gulière et tremblée :

d'une autre écrilurc irré-

« Ce çui précf>de e>:t la véri!'-. Ditos à Sainte que je l'uin:!'...

» Gaston. »

— Y a t-il Lien Cela ! s'é( ria Uiot, écrasé sous son allégresse irnprévut'. — 'i' al-;l bien cela!... Gaston!...

liouiée lui tend'l le billrl. '

IMot essuya ses yeux.

— (l.'.^lonl repétn-l-il.— Il a écrit... Je reconnais bien !... Ah! Il' cher enfant! que l'ieu est bon! le cher enfant! le cher jetuK' monsieur !

Il pi il Romée n br.is le corps et l'embrassa rondement. Tuis il s'assit, défaillant, sur son^pscabelle.

— Mon cœur! mon cœur! murmura-t-il en pressant à deux mams sa poitrine. — V avait-il longtemps que tu ne savais plus batire de joie.... Ah! merci', bonue Vi^'rg.» ! Merci, Seigneur Dieu, uiprci!

— Mon brave ami, dit Romée qui partageait l'émotion u bon sirvileui'.— !l faut aller chez mademoiselle ^ainie...

Biot se leva avant qu'il eût achevé.

-Je devrais y être! s'écria-t-il. —Chère demoiselle; a- t-elle ôlro heureuse !...

Il s'élança, pressant la pesanteur habiiuelle de ses pas, et monta l'escalier de l'aile droite à grandes enjambées...

Ce (pii touchait Maillepré, uniquement celii, pouvait influencer ce digne cœur, où tout était abnégation dévouée et paternel amour.

Son Ame s'était emplie d'iinc immense colère à la lecture ilu testament de licrtlie; la pensé*' dé Gaston avait mis In douleur à la place de la colère. Maintenant c'était de b joie, une joie folle et à I? fois recuediie, une joie sans bornes comnu' sa colère et sa douleur.

lui tout cela, rien pour lui-même; tout pour jffiiile[)ré!...

Il élait plus de onze heurov du soir lorsque RomiV iruitla riiùtel.

Il av.-iit voulu alto;iidr(! le retour de Biot pour savoir Sainte consolée, pour e.ntendro parler de sou sourire...

rn-sortnut, il tourna l'angle de la ruo des I'ranc.-;-Bourgeois [)Our voir la lumière à travers les rideaux blanci de la fenêtre de Sainte.

Les amoureux sont ainsi fails,— et foin de ceux qui trouvent fades ces détails où se cache la vTaie poésie de \f tendresse !

Nous avons décrit quelque part en ces pages la nuit du* Marais. Bien que la rue des Francs-Bourgeois soit une des plus fréquentées, les passans s'y l'ont bien rares déjà vers onze heures du soir et les "boutiques sont depuis longtemps closes.

Eu .se relournant après avoir regardé la fenêtre de Sainte où brillait encore une lumière, Romée aperçut trois hommes immobilQ;^, non loin d'une voiture arrêtée le long des grands murs de l'hiMel de Maillepré.

Il n'y avait là aucune porte qui put motiver la station de cette voiture attelée de deux forts chevaux.

Romée connaissait son Marais; la présence de ces hommes à cette heure l'étonna.

Puis elle l'effraya, parce que, dans tout cœur épris, il y a toujours une porte ouverte à l'inquiétude.

Les trois honmies en l'apercevant s'étaient misa l'ombre des murs de l'hôtel.

Romée resta debout au milieu de la chaussée.

Ktils demeurèrent ainsi s'observant mutuellement.

Le groupe su-pert se composait de monsieur Burot, de Deuisart vt d'un joueur de poule nécessiteux que Burot employait au rabais dans les conjonctures délicates.

Ces trois messieurs était réunis là pour prendre le frais ou pour toute autre chose.

Si leur présence intriguait Romée, la présence de Romée les désobligeait considérablement.

Monsieur Burot f.iisnit assez bonne contenance; lejoueur de pou'e avait l'air d'un intrépide (il s'appelait Roby), mais neni.snrtirem.blait de tous ses membres. Pour s'empêcher de trembler, il portait à srs lèvres de temps en temps un flacon de capacité convenable, où il y avait de l'eau-de-vie.

Denisart commençait à se faire ivre assez bien, mais il ne pouvait point se corriger de trembler.

Le ciel était couvert. La lune, néanmoins, se montrait d.' temps à autre entre deux nuages, pour disparaître presque aussitôt après.

— Qui diable avons-nous là'? demanda Durot.

— Je ne sais pas, dit Denisai't.

— On peut aller le prier de disparaître, fil ob.server Ro!>y.

— Pu tout ! s'empressa de dire Burot ; — la prudence est la règle fondamentale de notre art...

— Alors, répliqua Roby, attendons la lune. Renisart ne dit rien, mais il but un coup.

La lune, en ce moment même, passa d'un nuage à l'autre et jeta ses rayons sur la chaussée qui se trouva illuminée vivement.

Bnrr.t vil durant une seconde le profil de Romée.

— .Maiédiclion! groinmela-l-il avec dépil ; — c'est l'as- ?as.-inde ma pipe et de mes deux dents! il n'y a rien à faire ce soir !

— Allons nous coucher, appuya DiMii-arl. Burot penchait vers cet avis.

Roméo restait toujours au milieu du pavé. Burot mit le pied sur le moutoir de la voilure. Romée était pour lui un véritable épouvantai!.

— Que le diable l'emporte !... reprit-il ; nous pourrions bien faire uiu> Annte et revenir... Mais je le connais... i| né s'en irait pas... Fcoutez!...

Ou entendait au loin, sur le trottoir, ce pas retentissant et cadencé que Dieu a donné à nos patrouilles pnnr les rendre pioins [iréjud:ciahles aux voleurs...

CIIVTITRF X.

11V.V\ ITEiriES IIF, MIT.

Vers celte même heure, monsieurWilliams se promenait l'nlemènt dans une vaste salle qui avait été la bibliolliè- •W) du gi'and ln'itel deMailiepri''.

Dans un coin, une couverture était étendue sur de la paille, et sur cette couverture un vieillard nu était à demi courbé.

Cet homme fumait une longue pipe au fourneau de terre, et lançait avec chaque bouffée les notes sourdes et monotones d'un interminable chant.

Il était d'une taillis pres(iue gigantesque. Ses jambes amaigries et d'un ton rou'jeâtre accusaient leurs reliefs lieurtés sur la laine hlancho de la couverture.

Au milieu de la chambre, par terre, il y nvait une nalle et sur la natte les restes d'un repas.

I.e vieillard semblait robuste encore, bien que les aanées eussent affaissé ses ciiairs et raidi le jeu de ses muscles.

De temps eu temps il interrompait son chant et était de sa bouche le tuyau de sa pipe. Ses yeux profondément caves et qui, d'ordinaire, avaient Fimmobilité vitreuse des yeux d'un cadavre, se prenaient alors à rouler tout à coup et se teignaient de rouge. — II mettait ses deux mains à terre et baissait la tête comme un tigre qui rampe et qui va bondir.

Monsieur Williams se plaçait devant lui, en ces momens, les bras croisés sur sa poitrine, et le regardait lîxement. Ce regard froid, persistant , sévère , semblait agir sur le fou comme agit le regard fascinant du dompteur d'aniifiaux féroces sur les monstres vaincus pnr sa pui-^-ance.

JlMsieur Williams disait doucement :

— ^Oue mon père se repose. Il n'y a point d'ennemis autoUide sa couche... Et quand il dormira, son lîls fera la la vciUe autour de son sommeil...

Le vieillard se repliait craintivement sur lui-même et s'étendait de nouveau sur sa couche. ^

Puis on entendait encore son chant monotone et voilé. , Mais à mesure que la soirée s'avançait, ce chant s'assourdissait dcf\anlage. Les notes tombaient, lentes et confuses. dasJôvTCS engourdies du vieillard.

Vers minuit, sa longue pipe glissa entre ses doigts ; sa tète oscilla une^ecoude et se -renversa en arrière. — Ses yeux étaient fermés.

Durant quelques instaus, sa bouche laissa échappiir encore un murmure guttural. Puis le silence régna dans la vaste salie.

Le vieillard dormait.

Moiisieur Williains s'approcha sur la pointe des pieds, el vint s'agenouiller auprès de lui.

Avec un soin pieux, il plaça un coussin sous la tète du vieillard et rariiena la couverture sur sa poitrine où se voyaient, ^dessinées, plusieurs figures bizarres.

Puis il le contempla un instant en silence. Il y avait dans son regard du rcsp:^cl et de la tendresse.

Le ilevoir que venait d'accomplir monsieur Williams élail do tous les jours. Quels que fussent les liens qui l'allachaientà ce malheureux vieillard qui était eudémen.ce et dont la folie avait des accès effrayans dé fureur, mon>ieur \Mlliims avait su prendre sur lui un empire absolu. Seul monsieur Williams avait le don de le calmer, et il suffisait de son approche pour ciianger en innnobilitc soumise la fougue forcenée du maniaque...

Dans le cabinet de. travail, éclairé seulement par une lampe qui envoyait de douteux rellets au sévère cordon de portraits (fe famille , Toby Grant, accablé de sommeil, essayait encore de mettre au net la dictée de son maître. Sa ma ju engourdie cheminait lentement sur le papier, .'crivant des mots et des phrases dont Gfant, à moitié cndor- .mi, ne saisissait plus le sens.

Monsieur ^\ illiaiiis revint dans ce cabinet en quittant le vieillard, il frappa sur l'épaule de Toby. > .

— Ami Grai.t, lui (iit-ii, — allez vous reposer ; je vais revoir ce que nous avons fait aujourd'hui.

Graut .-.e frotta les yeux. «

— .le ne dormais pas... murmura-t-il ; — mais qu'ai-je

donc à vous apprendre? Ii !... John est revcim... Il a

apporté une grande nouvelle... tandis que vous cherchiez daus les pauvres gai'nis, le marqui^j Gaston de Jlaillepré

habitait un superbe hôtel... il est riche à millions, monsieur !

— Dis-tu \Tai ! s'écria monsieur Williams dont le cœur battit avec force.

— Vous pouvez vous en assurer. 11 demeure rue Royale- Saint-Honoré, n» 9.

— Avec ses so'urs ?

— Je l'ignore... John n'a parlé que du jeune homme.

— Ses sœurs sont sans doute mariées, dit monsieur Williams, dont lémolion ne diminuait pas. Ah ! c'est b'on vrai ! je cherchais en bas, toujours, parce que je croyais... mais si Dieuies a remis à leur place, béni soit son nom !

il congédia Grant d'un geste et vint s'asseoir devant la table en répétant :

— Béni soit Dieu I les suites de la faute n'auFont pas été aussi cruelles que je le pensius. Je verrai cela demain...

La nuit s'avançait. Néanmoins, monsieur Williams se mit à l'ouvrage avec ardeur, coumie si cette nouvelle eût été pour lui un aiguillon et un soutien.

Toby et lui avaient travaillé toute la journée. Le Mi'moire s'était grossi de bien des pages.

11 racontait les traverses de la famille de Maillepré en Angleterre, sou arrivée en Bretagne et le touchant accueil que lui avait fait un des bons tils de cette terre loyale.

Monsieur Williams avait sans doute appris ces choses d'une manière détournée et incomplète, car il glissait sur les dé;ails, et ne donnait pas même le uom de ce tenancier généreux qui fut pendant des années la providence de Maillepré.

Or, pourne point écrire ce nom, il fallait que monsieur Williams l'ignorât ; car c'était avec reconnaissance et presque avec respect qu'il parlait de ce rustique sauveur.

Les Maillepré avaient vécu là au fond de la Bretagne ,snr un petit coin de l'immense domaine de leurs pères. Ils avaient passé là desjoiu-s tranquilles sinon heureux, attendant patiemment les réponses aux leUres que le marquis avait écrites aux Western. •

Mais ces réponses ne venaient point.— L'Océan est parfois mi dépositaire infidèle qui ne rend pointa leur adresse les messages confiés...

Les Western ignoraient complètement le sort de leurs amis. Us croyaient Raoul en Angleterre, et par deux fois James adressa à Londres des traites considérables.

La lettre qui vint enfm apprendre aux Western l'état de détresse où étaient tombés Raoul et sa famille fut nu coup de foudre pour le vieux \\'illiam.

-^Ma pauvre fille ! ma pauvre Louise ! disait-il. — Ah : si j'avais vingt ans de moins !

James serra la main de son vieux père et titses prép.iratils de départ.

Sa traversée lut longue, mais sans accident. — A peine arrivé au Han-e, il écrivit au marquis, annonçant qu'il prenait la poste cl qu'il arriverr.it presque en même temps que sn l(?llre.

C'est cette L'Itre que le marquis Raoul, saqs d('îiancr, lut-ù sa famille, devant le jeune docteur Josépin. Josépiù se liàt;i d'écrire quelques lignes au duc de t'om pans. C'était son métier ; il recevait liois cents francs loi:s les mois pour cela...

Le marquis Raoul, c:-peiidaiit, et sa famille attendaient.

On s'en souvient, c'était durant c.'tte soirée du mardi gras de 18:G,où le Pal.ii'^-Roya! tout entier tressaillait jusqu'en ses fondcmeus aux éclats d'une joie ivre.

Western descendit de voilure a la nuit. Il demanda le Pakiis-Royal. On lui enseigna le Palais-Royal.

Monsieur-Williams, dans cette partie de son récit, sem- Jilait emporté p.^r la colère. Loin d'excuser James Western, il le condamnait avec une sévérité inqiitoyable.

'Certes, la conduite de James \\'e>lern en cette circonstance avait 'occasiomio de bien grands malheurs. Mais James Western avait été cli'dié cruellement.

Et puis sa faute, en déiinitive, avv.it été celle duiiasanf.

il était entré dans ce Palals-Uoyal où tout élail i-j-uit

confusion, tuinulto, où la lolie hurlait, contagieuse, où la fiè^Te nageait dans l'air.

Il fut troublé tout d"abord ; il fut étourdi au choc de cette débauche immense qui l'ontonrait, qui l'enlaçait, qui le pressait.

Il demanda l'aile Valois.

On sait comme est railleuse l'hospitalité du carnaval.— Ceux à qui s'ailre^sait la question chi Western avaient dîné- Ils trouvèrent joli d'égarer cet austère visage parmi le gTotesque pêle-mêle de la fête. — On le poussa, on le promena, on le lassa.

Puis on l'abandonna, perdu, au milieu de la cohue.

Western, nous le savons déjà, était une de ces natures .simples, lentes et naïvement curieuses qui s'arrêtent au charme de la nouveauté, qui s'étonnent, qui s'oublient...

Western avait toujours au dedans de sa conscience une voix qui lui rappelait son devoir ; —mais il avait aussi une excuse, parce que tous ces masques atlblés semblaient .s'être donné le mot et faisaient pour lui du Palais-Royal un labyrinthe inextricable. On lui disait d'aller à droite, puis à gauche, et jamais ou ne lui indiquait la véritable route.

Si bien qu'il lui vint au cerveau à la longue une sorte de vertige.

Cette voix mystérieuse (|ui prononça son nom à sen oreille, — sa lutte avec les masques de la calèche, — le dîner oîi une main soudoyée lui versa le Champagne à plein verre, — tout cela n'était pas fait pour rétablir en lui le calme qui chancelait.

Puis vint l'agent suprême de toute tentation. — une femme.

Une femme si be|le que Western crut rêver el que sa raison oscilla dans sa tête brûlante...

Le mémoire de monsieur Williams raconlait ces circonstances. — Et tandis qu'il les relisait, la sueiir découlait de son front.

f II poursuivait néanmoins sa lecture.

C'était la scène d'ivresse au Caveau du Sauvage.

C'était Carmen, l'enchanteresse , enveloppant Western dompté dans,lesrêts de son sourire...

C'était la chambre rouge de l'hôtel du Sauvage, Carmen couchée sur le sofa, — et qu'elle était belle ! — la danse au bruit des castagnettes, la danse enivrante qui avait mis du feu dans les veines de Western...

Puis c'était ce regard de mort, fixe, dur, implacable, qui était venu le glacer tout à coup.

Une affreuse menace parmi de suaves sourires...

Monsieur Williams respirait avec peine. Son souffle était un râle.

Il laissa tomber le cahier, joignit les mains et jeta ses yeux au ciel en poussant une exclamation sourde.

Puis il se leva, secouant son front ardent, comme pour se débarrasser d'excédantes pensées...

Un silence profond régnait dans la vaste pièce dont les peintures semblaient se mouvoir lentement aux oscillations de la lampe mourante.

Quand la lumière se relevait, ([uelques feux apparaissaient fugitivement aux dorures noircies des vieux cadres. — De l'ombre des toiles enfumées, çà et là, un visage r^ssortait, austère et pâle, qui semblait s'avancer dans le vide et projeter hors du cadre son front hautain.

Williams régardait, les cheveux en désordre, la joue livide.

Il y avait de l'égarement dans ses yeux et de l'horreur.

On eût dit que cette fantasriiagoric nocturne avait pour lui un sens de menace et de reproche, — et que ces fiersaïeux de Maillepré avaient à lui demander compte du malheur ou du sang de leurs fils...

Deux heures sonnèrent à la haute pendule de bronze qui ornait la cheminée.

Williams s'éveilla comme en sursaut. Il ouvrit une fenêtre afin de <1onner son front brûlant à l'air froid du jardin.

Au dehors comme au dedans la nuit était calme et silen-

cieuse. La lune était couchée. Les ténèbres s'épaississaient, si profondes que les grands arbres du jardin tranchaient à peine, plus noirs, sur le ciel assombri. Leurs masses surgissaient vaguement comme d'énormes fantômes perdas dans l'obscurité...

Monsieur Williams sentait ses tempes ralentir leurs battemens douloureux au contact de cet air froid qui le frappait en plein visage. 11 se calmait; sa fièvre l'abandonnait.

Mais tout à coup dans le silence absolu un bruit indistinct monta jusqu'à lui.

C'était quelque chose de vague et d'irrégulier, des pas, [ieut-ètre, peut-être quelque branche morte tombant sur le gazon.

Monsieur Williams allait fermer sa fenêtre, lorsque, sur le sable blanc d'une allée, une forme noire passa, chancelante et lourde.,.

Du moins, monsieur Williams crut un instant avoir aperçu cela.

Mais il regarda mieux.— Plus rien.

Et le bruit avait cessé...

— C'est la fièvre! se dit-il.

C'était peut-être en effet la fièvre... — Mais peut-être aussi l'ombre noire ne faisait plus de bruit parce qu'elle marchait maintenant sur le gazon. ,»►

La fenêtre refermée, monsieur Williams, exténué ci^lassilude, alla se reposer... «

Sainte dormait dans sa chambrette.

La chambre de l'aïeule se taisait.

Le sommeil de Sainte était tranquille. Son' souffle brulssait, égal et bien doux.

C'est que Sainte s'élai^t endormie heureuse. Sous l'oreiller de sa* blanche couchette était le billet apporté par Romée.

Oh! que Sainte avait baisé bien des fois, en remerciant Dieu, les deux lignes écrites par Gaston.

Et comme cette bonne nuit était différente de la nuit dernière !

La veille, des larmes qui se séchaient seulement au souffle glacé du désespoir, de longues heures passées, immobile et mourante, la tête sur la couverture de Gaston absent...

De Gaston blessé!...

Dos rêves affreux, de mortels réveils !

Mais aujourd'hui, un doux repos, le sommeil pur de l'enfance lassée, des sourires, entre de longs cils fermés et l'arc rose d'une bouche cntr'ouverte...

Le sommeil était venu parmi de si douces pensées!

Gaston ! elle avait des nouvelles de Gaston ! bientôt sans doute elle allait le revoir. Que de joie |)artagée ! que de bonnes larmes saintement confondues !,..

Quand on espère, tout est charmant et heureux, la douleur passée profite. On a du contentement à la mesure de son récent désespoir.

L'âme convalescente se sent mieux et jouit comme le corps d'un pauvre malade à qui reviennent les forces et la vie... *

Et, comme Sainte no souffrait plus, elle avait eu le temps de songer à celui qui .se faisait une place eu sou cœur. Elle avait laissé sa pensée se perdra en ces routes nouvelles et fleuries de l'amour ijui s'ignore. L'angoisse ne mettait plus son voile noir sur ses beaux rêves d'entant. Elle voyait l'avenir, — une belle route, bordée de bonheurs, qu'elle parcourait entre Gaston et Romée...

Roméo n'était-il pas le sauveur? Toutes les consolations , tous les espoirs n'étaient-ils pas venus de lui et par lui.

lit comme il avait respecté sa peine ! Quelle délicatesse à ne point abuser du bienfait pour imposer sa présence et se payer en actions de grâces émues...

Sainte ne se disait point tout cela ainsi. Vous l'eussiez étonnée gi-andcment [lar la simple analyse de ses sensa-

LES AilOUBS DE PARIS.

lions. Elle ne savait pas ; elle soutait. —Tant d'autres savent et ne sentent point !

Ce niart>Te de deux lonss jours, tout en écartant le souvenir de Roniée, lui avait servi .puissamment auprès de Sainte, parce que son nom s'était trouvé mêlé à tout soulagement. Chaque l'ois que sa pensée était venue à l'esprit de Sainte, c'avait été un répit. — Sainte l'eût peut-être aimé sans ce duel, mais ce duel avait brusqué les lentes allures de ce prologue d'amour où le cœur de la vierge hésite si longtemps et relient sa voix aux conseils de la pudeur.

La jeune fille allait naître femme. Quelques jours encore et un vil rayon allait luire parmi les ténèbres inexplorées de son cœur, et lui montrer ce mot mysliqu»' qu'on déchiffre pour lu première fois avec tant d'épouvante et de charme...

Ce soir, l'image de Romée confondue avec l'image de son frère s'était assise à son chevet...

La bougie, allumée, continuait de brûler sur sa table de nuit.

Elle dormait, calme et sereine, comme un enfant qui sourit à ses rêves...

Il était alors un peu plus de deux heures.

Un bruit se fit dans la chambre de Gaston. — On eût dit de la porte de l'escalier ouverte par une main novice ou maladroite.

Un pas lourd , inégal et assourdi par des précautions qui n'eussent point été suffisantes si quelque oreille eût veillé près de là, résonna sur le carreau de la pièce voisine.

Puis la porte de la chambre de Sainte s'ouvrit à son tour. — La main qui soulevait le pêne tremblait.

A l'ouverture, apparut le visage ignoble el poltron de Penisarl.

Le pédant était hideux de terreur et d'ivresse. Ses joues horriblement pâles repoussaient le rouge brûlant de son nez. Ses yeux clignaient, blessés par l'éclat soudain de la bougie qui succédait pour lui brusqueiiTent à la complète obscunlé du dehors. Sa bouche se retirait, creusant de profonds sillons dans la peau flasque et livide de ses joues.

Au lieu d'entrer, il fît un saut en arrière, fuyant sa propre épouvante.

Le silence de la chambre de Sainte le rassura. On n'y entendait que le souille égal et doux de la jeune fille. — Il se risqua.

Les cheveux blonds de Sainte, dénoués et sortis en partie de sa cornette de nuit couvTaient l'oreiller. C'était au centre de leurs masses confuses et charmantes en leur désordre qu'apparaissait la pure perfection de son visage.

Ses deux bras blancs étaient passés par-dessus la couverture et se croisaient avec une grâce enfantine sur sa poitrine .voilée.

Vous eussiez ditflfe ange pris par le sommeil au milieu de sa prière.

Denisart s'avança, chancela et contempla ce chaste et gracieux tableau avec une gravité d'ivrogne.

Puis il eut uu. sourire cynique et sa main saisit la couverture pour la sosicver.

iMais ses jambes qui flageolaient sous lui, le portèrent jusqu'au milieu de la chambre, où il se rendit maître péniblement de son équilibre.

— Bah !... grommela-t-il ; — monsieur le duc se fâcherait peut-être... le drôle!

Il eut un rire haletant qui luttait conti-e les hoquets convulsits de l'ivresse, et il se prit à chantonner laux, à voix basse :

Moi, je pense commj Grégaire, J'aime mieux boire...

Sainte relira un de ses bras et le mit sous sa tête en se retournant.

Denisart haussa les épaules, ^

— : Ça me rappelle pourtant des drôleries ! balbutia-t-il, épuisé par son rire ; — ça me rappelle cette petite di-moiselle de la rue do Vaugirar<l qui vint chez moi m'appcler écrivain généreux... Ah I ah 1... et me dire que sa mère se mourait et qu'elle n'avait pas de pain... Connue si on avait besoin de pain pour mourir... Ah! ma foi... je lui promis du pain pour sa mère... Et puis... Mais comment donc s'âppelait-elle'?... Un nom de reine, ma foi! Clotilde... Non pas... tu mens, toi, Denisart!... c;était Bcrthe... Ah! ah!... Elle était drôlettc en diable cette petite demoiselle! Elle pleurait... elle pleurait... Ça nfe fait rire, rieil que d'y penser!...

Il s'avança en zig-zag vers la fenêtre et l'ouvrit.

Sainte , à demi éveillée par le bruit , rendit une plainte.

— Dodo !... mon petit, dodo ! dit Denizart.

On siffla doucement dans la rue au bas de la fenêtre.

Denisart tira de sa poche une échelle do soie et l'assiijétittant bien que mal au balcon, — après quoi il en jeta l'extrémité dans la rue.

. L'échelle se tendit aussitôt, comme si une main la secouait fortement pour en éprouver la sohdité.

— Ça tient, dit en bas monsieur Burot ;— allume ! Denisart rentra, noua son mouchoir avec une vigueur

brutale sur la bouche de Sainte, éveillée en sursaut, et l'enleva dans ses couvertures.

Sainte poussait des gémissemens faibles qu'étouffaient les plis du mouchoir.

Denisart, chancelant sous le poids de son fardeau, faisait un pas vers la fenêtre, revenait, avançait encore, roulant comme au hasard sur ses jambes aniollies.

La tête ébouriffée de Burot se montra à la fenêtre.

— Allons !... dit-il avec impatience.

— Ne me faites donc pas rire !... prononça péniblement Denisart;— si je tombe, d'abord, je no me relèverai pas.., je me connais.

Il oscilla un instant, choquant par deux fois le pau^To corps de Sainte à la muraille. Puis, par un élan désespéré, il piqua droit à la fenêtre, et jeta son fardeau entre les bras de Burot.

Monsieur Burot fut presque renvers ■ du coup.

— Bête brute ! gronda-t-il.

Denisart, énervé par un rire stupide, se lialançail, en équilibre, et se tenait les côtes.

Burot commença à descendre, soutenant Sainte de son mieux. Roby tendait l'échelle. — Burot toucha terre .sans accident.

— Jette l'échelle, dit-il, — et reviens nous trouver par le jardin.

Denisart parvint à dénouer les cordons de soie. L'échelle glissa.

Mais lorsqu'il voulut gagner l'escalier, sa tête tourna, ses genoux se cassèrent ; il tomba lourdement en travers sur le lit de Sainte et se mit incontinent à ronfler.

Un coup de fouet retentit dans la rue.— Le pavé silencieux sonna.— Une voiture arrêtée sous la lenêlre venait de partir eu galop.

PAUL FEVAL.

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