CHAPITRE ni
YAIIBEI, ET JX-i VOUn.
Les yeux d' Gaston disaient éloquemmcnt son repentir.
Cjirmen avait repris son siège au chevet du lit. Elle garda un instant le silence.— Trop avancée pour reculer, elle repassait rapidement les jours écoulés de sa vie pour y choisir ceux qui étaient purs.
Elle avait bien des choses l'i cacher, doi^J^i plupart découlaient d'un acte uniqqe: le meurtre dc^mrai Western. Et aux yeux de Gaston elle voulait par;!ÎlreN«wr(aclie.
J'ais elle voulait aussi ne lui point mentir, afin que ce qu'il aimerait fût bien d'elle-même...
Un furlil regard lui avait appris que tout soupçon s'était évanoui dans le coeur de Gaston. Elle dut reprendre courage en voyant renaître son enqiire.
— Pardon, madame, pardon!... murmura-t-il ; — c'est que je vous aime tant'...
— Appelez-moi Carmen, répondit la baronne ; — et ditesmoi le nom que vous donnent votre sœur et ceux qui vous aiment.
— Gaston, répliqua celui-ci à voix basse ; — conmie voire frère...
La baronne le regarda fixement, comme si une pensée soudaine surgissait en son esprit. — Gaston avait les yeux baissés. Quelque chose-d'amer était parmi la contrainte de son sourire...
— Mais entre moi et monsieur le marquis de Maillepré, ajouta-t-il, il n'y a quflcela de commun.
— Gaston ! répéta la baronne qui semblait rêver ; — je vous nommerai ainsi .. Et Iiieu veuille que votre haine pour mon frère ne retombe point sur moi !
— Je l'oublierai, dit Gaston, — tant que je vous aimerai, Carmen... et je vous aimerai toujours !...
— Mais pourquoi cette haine?... reprit la baronne, dont la voix avait d'insinuantes caresses.
Le blessé garda le silence.
— Pourquoi?... dit encore la baronne.- Gaston !... oh ! que ce nom me devient doux à répéter !... Gaston, je vous en prie... que vous a fait mon frère?...
Gaston ne répondit point.
— Il faut que je le sache, pourtant ! continua la baronne avec un élan de passion; — car entre vqus et mon frère,
je n'hésiterais pas, Gaèton I Hésiterais-je entre vous et le re-le du monde l
— Madame, ayez pitié! dit enfin le blessé qui sentait fléchir son courage. — Je suis faible auprès de vous... et je ne sais point de sacrifice qui put payer vos douces paroles... Merci 1... merci du fond du cœur I... Vous m'enseignez des joies que je ne croyais point être de la terre... Vous m'éveillez de mon obscur malheur, et je renais par vos sourires... Mais le secret de ma colère... je vous eu supplie, no me le demandez pas !
Les beaux touKMis de la baronne tremblèrent leur ligne hardie et se froncèrent imperceptiliiement... Une étincelle impérieuse brilla derrière sa paupière à demi baissée. On eilt dit qu'elle allait ouvrir la bouche pour exiger et com • mander.
Mais, lorsqu'elle ouvrit la bouche, ce fut pour se résigner, soumise.
— Gaston 1 dit-elle tendrement, — votre secret ne peut êtri' i|ue celui d'un noble cœur, et c'i'.t à moi de céder, pnis(|ue j'aime davantage... Mais, ajouta-t-ello avec une gnîlé d'autant plus charmante qu'il y avait dessous plus d'émotion grave et prolbude, — je vous devinerai.
Elle approcha son lauteuil tout contre le lit, et tendit sa main à Gaston qui la mit sur ses lèvres.
— Maintenant, reprit-elle, écoutez-moi... Je ne vou.* demande rien en échange de ma confiance... Je suis à vous... Mon secret, à moi, vous appartient tout entier... '
Un instant elle se recueillit, le front penché, l'œil rêveur. Puis elle dit :
— « Vous êtes pauvre et vous avez souffert. Votre misère a-t-el!e égalé la mienne?... .Moi je suis la fille du hasard. Mon patrimoine fut l'aumùne...
» Mon pays?... Je ne sais pas où je suis née, Gaston. Mon pèro était un bohémien d'Ecosse ; ma mère une bohémienne d'Espagne.. Où se rencontrèrent le gipsy et la gitana ?... Nul ne s'est donné jamais Ic-soin de me l'apprendre...
» Mon père était fort et hardi. 11 avait nom Kalc-b. Ma mère était.bien belle... On l'appelait Dolorès.
» Mon père me nommait Flamy, ma mère Carmen.
» Elle prononçait ce nom bien doucement.— Mais votre voix est plus douce encore que ci.'lle de ma mère.
» Je me souviens vaguement des jours de mon enfance. Dolorès me portait sur son dos dans ime sorte de hamac fait avec sonécbarpe de laine.— Nous traversions ainsi do grandes provim;cs.
» Kaleb sautait .sur les places imbliques. Il faisait des tours de magie, domptait les chevaux fougueux et vendait des anuilettes aux picadores.
» Dolorès chantait en promenant ses doigts sur sa guitare, d'où sortait une harmonie voilée. Elle dansait, montrant aux seigneurs sa belle taille que tordait la jota ou le boléro, et riant aux grelots de son tambour de basque..,
» Les seigneurs lui parlaient tout bas. Kaleb écoutait ctî que lui disaient l s seigneurs.
» 11 aima t Dolorès comme on aime sous le clsamt soioil des Espagnes,— connue on aime quand ou a dans ses veines ce sang d'Egypte qui bout et qui brûle... »
La prunelle de la baronne éteignit son étinceVtc- diamanlée dans la langueur humide d'un long regard qui mit du feu sous fe front de Gaston.
Il écoutait.— Sa pen.soe flottait ind.wsse et confuse.
Son cœur s'élançait vers cette fommesi belle qui parfait de ics malheurs...
Mais quelque ch.ose en lui se révoltait contre cet amour et combattait son invincible puissance;
Etait-ce l'orgueil du sang des ehcv aliers qui repoussait l'infamie du sang païen?...
Il écoutait. — Son âme souffrait à c:^ récU qui le charmait...
Le plaisir qu'il éprouvait avait comme un revers poignant.—.C'était une énioliou multiple oîi vous u'eussiez
PAUL FEVAL.
point distingué le chagrin d'avec la joie et oîi l'amertume ,• se mêlait au ravissement.
Mais, parmi ces luîtes mueltos, la passion croissait et jetait se.s racines au plus profond du cœur.
il aimait. Carmen l'occupait tout entier.— Il aimait tant c]ue le pauvre souvenir de Sainte frappait en vain au seuil de sa mémoire...
Oh ! c'est qu'il y avait tant de magie dans l'adoratiou de cette tière créature, abaissant sa superbe, et se couchant, esclave, aux pieds de son vainqueur...
Gaston, étonné, tourmenté vaguement par de sourdes défiances, mais subjugué, enivré, laissait aller son âme. (]ui ne se défendait plus.
Le regard de Carmen lui arracha un regard d'extase.
Elle reprit :
— « Kaleb aimait Dolorès comme je vous aime, Gaïton... li était jaloux, et parfois son poignard noir sortait de sa longue gaîne quand les seigneurs s'approchaient de trop près et faisaient rougir la joue dorée de la bohémienne.
» Aussi, notre vie était un long voyage. Nous ne taisions partie d'aucune ti-ibu. Nous étions seuls tous trois... »
— Et votre frère?... interrompit Gaston.
La baronne tressaillit et ouvrit tout grands ses yeux demi-clos, avec une véritable terreur.
Elle avait été sur le point de se trahir.
Quelques mots de plus, et le mystère qu'elle avait tant à cœur de cacher se trouvait dévoilé.
Mais il était temps encore.
A peine Gaston put-il remarquer la subite pâleur qui couvrit,son visage. Elle s'était remise par un puissant effort et répondait :
— Mon frère est beaucoup plus jeune que moi... je vous parle de ma première enfance. Nous étions seuls tous trois alors...
La réponse eût été bonne même contre un soupçon, et Gaston n'avait point de soupçon à cet égard.
Le marquis de Maillopré, d'ailleurs, paraissait en effet plus jeune que la baronne. On sait que le costume maseulin enlève toujotirs quelques années au visage d'une femme, — et que, réciproquement, l'homme se vieillit à voiîloir endosser les vêtemens d'un autre sexe.
— « En ce temps, poursuivit la baronne, j'avais faim quelquefois et froid bien souvent, mais j'étais heureuse. Kaleb et Dolorès m'aimaient é-'alement. J'étais le lien qui les rapprochait dans leurs querelles violenfes, dont ils essayaient de me cacher les tristes excès. Auprès de moi, ils se parlaient doucement. Lorsque Dolorès était fatiguée, durant les longues marches, KaKb prenait l'écharpe do laine qui me servait de berceau et me portait à sou tour.
» ...Je ne sais.— Ces choses sont bien confuses en mon souvenir. Dolorès disait la bonne aventure et tirait des horoscopes dans les campagnes. Je crois me rappeler qu'un moine la menaça du feu. — Nous partîmes pour l'Ecosse
)) Ah! je pleurai bien le beau soleil de l'Espagne. Ces froids brouillards glacèrent mes sourires. Je sentais grelotter le dos de ma mère parmi ces broussailles sauvages qui barrent la route du voyageur dans les forêts d'Ecosse...
» El j'avais peur de ces hommes aux jambes nues, drapés dans leurs plaids bariolés, et dont le regard tombait iir nous grave et dur.
» C'était le pays do mon père, qui retrouva ses frères ans la montagne.
» Dolorès pâlissait. Elle ne souriait plus en chantant ses beaux airs de Séville ou de Madrid.
« Gaston, ces pauvres gens qui .se meurent sous le mépris du monde, n'ont pas de patrie, mais ils ont un cœur...
» Je grandissais. Notre cabane élait triste. I\Ia mère ne se consolait qu'avec moi... "
— Mais, dit Gaston, comme s'il eû| cher<:hé dans une pensée liau; un refuge contre la passion f|ni l'accablait; — votre frère?...
La baronne oubliait toujours...
Son cœur était trop plein pour ne pas revenir à la vér.té sans cesse.
Elle se mordit la lèvre en un fugitif mouvement d'impatience.
— « Mon frère venait de naître, répondit-elle ; — Kaleb se trouvait bien au pays d'Ecosse; mais Dolorès pleurait souvent... Nous repartîmes pour l'Espagne, d'oii nous fïimes chassés de nouveau.
» Ainsi se passèrent les années de mon enfance, Gaston... De longs voyages où notre pauvreté trouvait partout de la fatigue et des obstacles.
» En tous lieux, l'aumône méprisante ou le. dédaigneux refus.
» Nulle part l'hospitalité cordiale qui repose et console...
» Je pensais déjà et je me disais :
— » Qu'ont tait mon père et ma mère pour être au-dessous des autres hommes?
» Je l'ai su depuis, à l'époque où un prtMrc de Murcie me parla do Dieu.
« Mon père (^t ma mère ne voyaient rien au-dessus do l'azur du ciel. Ils ne savaient point ce qui est juste et ce qui est injuste.
)) Ils n'avaient d'autre règle que la crainte du châtiment ; le bien d'autrui était le leur. — Au delà de ce monde, il n'y avait point pour eux d'autre vie.
» Mon enfance se passait au milieu des pratiques secrètes à l'aide desquelles les gens de ma race cherchent à connaître l'avenir. En Espagne, c'étaient les devineresses, en Ecosse, outre les gy psies, je voyais ces créatures étranges qui ont une autre vue que celle des hommes.
» Je croyais à leur puissance; cl comment n'y pas croire, lorsque Igs événeniens viennent se grouper dociles, selon l'ordre de leurs prédictions?...
« Un soir, j'avais alors huit ans, nous habitions une cabane abandonnée sur les bords de la Guadiana, Kaleb et Dolorès m'avaient laissée seule. Une vielle femme de notre race vint frapper à la porte et me demanda rhospitalité.
» Ella me salua en cette langue que nous seuls parlons ici-bas, et me dit :
— » Je me nomme Valibel et je suis la mère de la mère. » Je la reçus avec respect et je mis devant elle les pauvres provisions qui étaient dans la cabane-.
)) Elle effleura de sa lèvre ridée et brunie le pain et l'eau ■ que je lui servais; elle repoussa le lait et les olives.
» Puis elle me fit mettre en face d'elle et appuya ses yeux caves sur mes paupières qui se fermaient timides.
— » Enfant, dit-elle, tu seras bien beau... mais tu seras plus belle... »
Carmen s'interrompit et laissa tomber sa tête pâle sur sa main.
Gaston l'écoutait sans comprendre.
— « Oui, poursuivit la baronne d'une voix basse et presque étouffée, Yahbel me dit cela...
» Elle me dit encore : —Tu seras riche, enfant.... plus riche qu'un grand d'Espagne a.ssis devant le roi...
» Gaston ! Gaston ! c'est une chose étrange et terrible !
» Je vois encore les yeux d'Valibel... il me semble qu'il pèsent lourds et perçans sur ma paupière éblouie...
» Qui donc peut donnera lin être humain le pouvoir de lire au delà du jour présent?...
» Yahbel .sortit en murmurant la bénédiction de noire peuple où le nom do Dieu n'est point prononcé. Je la vis se perdre la nuit sur les rives du fleuve. Depuis, je n'ai jamais revu Yahbel... «
Carmen levait ses beaux yeux au ciel et .semblait perdue en un rê\e.
« Et Jan Vohr, reprit-elle tout à coup. — Celait bien longtemps après... j'avais plus de dix ans... Nous étions en Ecosse, dans les montagnes au-dessus de Glenarchy. Mon père avait demandé l'hospitalité pour une nuit à un
highlander dont la petite maison vieille et noire pendait parmi les arbres au-dessus d'un lac encaissé profondément.
» Kaleb et Dolor^s aimaient à oublier leur misère dans Tivresse. Ils burent l'usqueDaugh de l'highlander et tombèrent tous doux affaissés sous un inerte sommeil. Jan Vohr l'highlander me prit par la main et me baisa tremblante; il étendit son plaid au-dessus de ma tèto et me regarda comme autrefois m'avait regardée Yahbel.
» Il mecontomplr, longtemps ainsi.
» Puis fa vois, qui semblait être d'un autre monde, se prit à chanter, sur un mode lent et sourd, des vers mystiques dont le sens glis«a sur mon intelligence...
1) Mais le chant tout entier n'était pas incompréhensible.
» Après les premières strophes, dont les mots obscurs • semblaient répéter ce que m'avait dit Yahbel, vinrent d'autres strophes qui m'annonçaiejnt clairement la fortune et la puissance.
» Ces choses sont de celle5 qu'on n'oublie point. Gaston, — car, à cùté do la promesse, il y avait une horrible menace... »
Carmen hésita, son œil se baissa, et une expression de «nalaisevint obscurcir sa physionomie.
— La promesse est accomplie murmura- t-el le ; — la menace...
Elle s'interrompit encore et regarda Gaston qui se fatiguait à suivre le fil de ce bizarre récit. L'œil de Carmen exprimait de l'effroi.
— Jfais où vais-je vous parler de ces choses, Gaston, ditelle avec brusquerie et en se forçant de sourire; — vous êtes au-dessus de ces superstitieuses croyanoes qui troublent la vie rfes esprits ignorans ou faibles. Je voulais vous peindre les misères de' mon enfance et de ma jeunpsse, et voilà que mon récit s'égare... Que tous importent Vahbel et Jan Vohr ?
Gaston fut quelque temps avant de répondre.
— Ils vous voyaient si belle ! dit-il enfin en couvrant Carmen de son regard ému, — ils devinaient que les plus puissans et les plus riches se disputeraient un jour votre main...
— Oui, murmura Carmen, — ils devinaient !...
Lie eut comm.e un frisson, son sourire lulta contre une pâleur mortelle qui envahit ses traits tout à caup.
Son source fut vainqueur ; — sa pâleur disparut et ce lut d'un air enjoué (ju'elle poursuivit :
— h il.iis revenons à ma misère, dont le souvenir, selon vous, doit me.donner tant de joie...
» Ma mère était toujours belle ; elle chérissait toujours l'Espagne, et mon père, esclave de son désir, aîTronlait chaque année, pour lui plaire, les dangers qui entourent, en ce pays de foi aveugle, une race plus malheureuse encore que coupable, x
)) Je crois que ma mère aimait Kaleb, mais elle était légère, et sa beauté merveilleuse attirait auteur d'elle une foule de seigneurs hardis et empressés.
» Mon père ssuffrait, parce que, sons les vires qui sont le malheur d'un peuple déchu et maudit, son âme était fière autant que l'âme d'un grand d'Epagne.
» Une fois, à Ségorbe, tandis que ma mère chantait sur la place, un jeune oidor s'approcha d'elle et la bai?a. Il mit la main à sa bourse, croyant pouvoir payer son insolence, mais il ne la retira point, et tandis qu'il souriait encore, le poignard noir de mon père s'enfonça dans son dos jusqu'à la garde...
» Ils sont bien heureux, -Gaston, ceux dont la jeunesse n'a va que des exemples à respect-jr et à chérir. — Moi, je suis la fille de pauvres gens tombés, parce que la main de Dieu ne les soutenait point...
» Mais j'aimais mon |)ère, j'aimais ma pauvre mère. Ils eussent été bons tous les deux sans cette marque fatale dont les avait flétris leur naissance...
. » On me mit dans une prison, mon père et ma mère
j étaient dans une autre prison.
j » Il y avait eu un meurtre ; les coupables étaient de ceux
: qui n'espèrent mênv pas le pardon... ^
i » Quand je sortis de prison, deux mois après, jo deniaa-
j dai mon père et ma mère.
» Ou me montra sur la place lie Ségorhe, au lieu môme I oii avait été commis le meurtre, quatre trous creusés pour
enfoncer des pieux en terre.
j » Et l'on me dit : — C'est la potence. ; s Ils avaient tué le coupable et l'innocente, j » J'étais seule au monde L.. »
j , Carmen pleurait.
Gaston avait sur le visage une émotion profonde.
— Je no croyais pas pouvoir me réjouir de l'existence j de cet homme, murmura t-il. mais béni soit-il , Carmen, j puisque sans lui, toute consolation vous eût été refusée i... I II l^ut ne point souffrir pour garder sa présence d'es-
iprit.
La baronne leva sur Gaston ses yeux étonnés. '— De quel homme parlez-vous ? dit-elle. — Votre frère, madame, répondit Gaston, surpris à son tour.
Carmen baissa la tête et ne trouva point en ce moment la force de mentir...