‹ Les amours de ParisChapitre 49 sur 190 · DEUX INTRUS · texte numérisé non relu

DEUX INTRUS

Berthe venait, attirée par le cri d'angoisse 'qui s'était échappé do la poitrine de Jean-Marie Biot, à la vue d'un houîine couché en travers sur le lit de Sainte.

Cet hqniino était !)enisart, qui n'avait pas fait un mouvement depuis le départ de ses complices, écrasé qu'il était sous le pesant sommeil de l'ivresse.

— (Ju'y a-t-il ■? demanla Berthe d'une voix faible.

Biot ne répondit point ; son corps robuste tressaillait sous de terribles secousses.

— Biot, dit encore Berthe, pourquoi ce cri ?.'.. Qu'avezvous? .

Biot fit sur lui-même un effort désespéré et 5e dressa de toute sa hauteur.

— Ce quej'ai !... raurmura-t-il d'une yoix qui sifflait, étouffée. — Est-ce un rêve?... Regardez I Regardez !

. Il étendait son bras vers le ht où dormait Denisart.

Berthe tourna les yeux de ce côté et fît un pas dans l'intérieur de la chambre.

Mais ses jambes n'avaient plus do force ; elle s'appuya, épuisée, à la potito table où Saiute travaillait d'ordinaire, et dameura tremblante, cherchant à reprendre son souifle qui s'échappait.

— Elle îfest plus là 1 muimura-t-elle.

Biot n'avait encore vaque la couclie violée ot cet homme qui dormait. Il ne s'était point aperçu de l'absence de Sainte.

Le jour grandissaiL IlsufiitàCiot d'uii regard pour se convaincre do la triste vérité des paroles do Berthe.

Le lit était vide et la fenêtre ouverto...

Biot, dont le visage avait blêmi d'abord, devint iout-àcoup ccarlato. Son sang, précipité impétueusement vers sou cerveau, rougit ses yeux ot fit bouillir son Iront.

Il franchit d'un pas saccadé l'espuce qai le séparait dulit de Sainte.

Parvenu auprès de Denisart, il demeura un instant tout

droit et contempla de sa hauteur ce corps affaissé, qui gardait sur le lit la pose bizarre et cynique que lui avait donnée sa chute.

Puis les robustes reins du paysan se plièrent. D'une seule main il prit Denisart aux cheveux, le souleva et le jeta, retourné, jusqu'aux pieds de Berthe.

Le pédant, évcdlé on sursaut, ot tout meurtri de sa chute se firit à gronder sourdement on frottant ses yeux qui ne voulaient point s'ouvrir.

La table de travail de Sainte se trouvait tout auprès de la fenêtre et Denisart était tombeaux pieds de la table. De sorte que la lumière naissante frappait en plein sur son visage rouge taché de plaques livides.

Le regard do Berthe s'abaissa sur lui.

Dès qu'elle l'eut aperçu, un tremblement douloureux agita lout son corps : elle se laissa glisser sur une chaiso et couvrit son visage de ses deux mains en Riurmurant :

— Ces', lui ! c'est lui I...

Biot n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître l'homme qui gisait sur le carreau. — La lecture du manuscrit de Berth(.' était trop récente et les événemens qu'il contenait emplissaient trop bien sa mémoire pour qu'il pût se méprendre un seul instant.

Il restait auprès du lit, les poings crispés, l'œil sanglant, arvec une colère furieuse sur le visage.

Se.', longs cheveux s'agitaienjl aux secousses intérieures de ses muscles-, son souffle était i:n râle...

— Oh ! oui, pronouça-t-i! d'une voix creuse :— c'est lui ! c'est bien lui il..

Denisai't le regarda d'un œil stupide.

— Je no m'y retrouve plus, grommela-t-il. Je ne suis jamais venu dans cette baraque...

Et la terrible menace du visage de Biot agissant sur sa poltronnerie à demi éveillée, il ajouta:

— Par où s'en va-ton d'ici?

Biot eut un sourire de contentement cruel. Il ne répondit pas, s'avança vers Denisart et le secoua rudement :

— Où est-e;lc î uit-il.

— Qui ça ? demanda Denisart.

— îlademoiscllo SaintO, répondit Biot dont les dcntsserrées donnaient à peine passage à sa voix.

— Connais lia ^. (!;t l':'iii-;irt. ,

Berthe élaiti\'iiv('rs '■(• sur la c'.iaiso. — De temps en temps son regard éteint se glissait entre les fentes de ses doigts et cherchait Denisart.

Cèaque (ois qu'elle le voyait ainsi, tout son pauvre être brise tressaillait pour s'i-flàisser ensuite davantage.

Et pourtant elle ne pouvait s'empêcher de regarder cet homme dont la vue achevait de la tuer.

Au bou.t de quelques instaus sa lête oscilla, ses yeux so fermèrenL Elle glis-..;a évanouie sur le carreau, à côté do Denisart.

Sa robe blanche toucha les vêleincns souillés du misérable, qui .'ourit en lu regardant d'un air hébété.

— Celle-là ressemble à une de mes connaissances, dit-il; — mais ma connaissance avait plus de couleurs.

La rage de Biot, qui était à son comble, ne laissait point de place à une autre émotion. Son œil resta .sec en se fixant sur Berthe évanouie. Seulement, par un vague instinct de respect, il trania Denisart loin d'elle.

— Ecoule, reprit-il en secouant le pédant par les cheveux, je crois que je suis capable de no pas te tuer si tu me dis où on Ta emmenée... mais, dépêche-toi, tu vois bien quejo ne me connais plus I...

— Vous me faites mal, balbutia Denisart, — mal à la tête...

Biot lâcha ses cheveux et !o poussa du pied en trépignant.

— Où est-elle ? où cst-ollo? répéla-t-il. —Tu n'as pas une minute pour sauver ta viol

Les taches livides qui étaient sur les joues de Der.isar grandissaient, s'étendaient et envahissaient tout son visage.

PAUL FEVAL.

Une épouvante confuse le glaçait ; — mais il était ivre encore et il ne pouvait point répondre.

Biot se retenait do toute sa lorce pour ne le point écraser; et sentant ([u'il ne pourrait longtemps ainsi se retenir, il s'éloignrrtirusqucment et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

Berlhe gisait toujours évanouie.

L'u flux de douleur amollit durant un instant la colère de Biot, sou œil attendri se reposa sur la pauvre fille qui semblait une morte.

Il revint vers Denisart et dit avec uu accent de prière :

— Vous voyez bien que vous avez tué colle-ci !... L'au ■ tre... rendez-nous l'autre... et je vous ferai grâce !

Denisart suivit fceil de Biot qui se portait sur Bertlic et eut un rire pesant.

— Ma foi, oui!... balbutia-t-il. Dire oùjel'ai vue, jen'en sais rien... mais c'est une connaissance.

Berliic s'agilu fai'ilement.

— Réponds donc ! cria sourdement Biot.

— Seulement, reprit Denisart, — elle avait plus de couleurs... J'en suissilr.

Berthe pous-^a uu gémissement.

La rage de Biot revenait avec une violence terrible.

— Réponds! dit-il encore avec un éclat de voix. Denisart roula en riant sur le carreau.

Biot poussa un rugissement rauquc; il saisit le pédant d'ime main parles cheveux, de l'autre par la peau du ventre et le souleva, hurlant, comme il avait fait autrefois de l'énorme chien de l'usurier Polype, dans la pauvre chambre de l'aile Valois.

Denisart s'agitait et criait. — Biot, fou de rage, le tenait à bout de bras et se dirigeait vers la fenêtre.

Berthe s'était éveillée à tout ce bruit et murmurait :

— Grûce! faites-lui grâce!...

Mais Biot ne l'entendait point.

Parvenu auprès de la fenêtre, il leva Denisart, déjà mort do Orayour. au-dossus de sa tète et le précipita dans la rue.

Denisart tomba comme une masse inerte sur le pavé.— Mais, avant que Biot eût eu le temps d3 passer de la fureur au remords, le pédant se releva comme cette vieille fille dont nous avons parlé au chapitre qui précèJe, traersa la chaussée eu chancelant et disparut à l'angle de la rue voisine...

Biot resta bouche béanle à regarder le trou que Denisart avait fait dans la neige.

Il y avait certes de quoi s'étonner, surtout de la part de Biot, qui ko pouvait pas savoir combien les cuislres ont la vie dure.

Après le premier moment de stupéfaction, Biot .s'était élancé au dehors, parce qu'd sentait qu'il venait de s'enlever tout moyen de suivre la trace de Sainte.

Denisart était en quelque sorte un gage. Une lofs ssn )\Te5se passée, on aurait pu l'interroger, le ftirj parler de gré ou de forcp. — Sa fuite rompait le dernier fd qui pouvait guider parmi les ténèbres de cette intrigue.

Biot, à son insu, s'était fait ce raisonnement, et avait descendu l'eîcalier en toufc hâte, espérant gagner facilement de vitesse la course avinée de Denisart.

Lor.s(ju'il tut parti, Berthe se traîna jusqu'à la croisée, parce qu'elle ne pouvait deviner le résultat tnzarre de la violence du paysan, et qu'elle pensait découvrir un cadavre sous la fenêtre.

Elle ne vit rien, sinon Jean-Marie Biot qui courait sur le pavé.glissant.

Tandis qu'elle se penchait en dehors de la croisée, la voix de madame la duchesse douairière se fil entendre jans la chambre voisine.

— Mademoiselle de îlaillepré, disait-elle, d'où vient que voa= n'êtes pas auprès de moi?

Berthe avait la têledans la rue et ne pouvait entendre.

Elle ne put entendre non plus un bruit furl I qui se fit dans la chambre abandomiécdc Gaston...

La porte de cette pièce, qui était retombée après la sortie de Biot, s'entrebâilla lentement.

Une tête se montra, — non point à la hauteur où se dresse d'ordinaire la tête d'un être humain, mais tout au ras du sol.

Cette tête était nue, à l'oxcephon d'une mince toufl^e de cheveux blancs qui se plantait au sommet du crâne.

Le front, les joue-, le cou avaient une couleur rougeâtre. — Sous df" longs sourcils blancs mourait un regard éteint, qui, de temps à autre, s'allumait tout à coup et luisait...

Ou eût dit alors les yeux brûlans d'une bête fauve.

A !a suite de cette tête étrange, un long corps amaigri se roula doucement entre le battant delà porte oiîverte à demi et la muraille...

C'était un homme de taille gigantesque, — le iou que nous avons vu, dans la bibliothèque de l'hôtel,' s'endormir sur la paille en fumant et en chantant sa chanson monotone.

— Mad^'moiselle do Maillepré, dit en ce moment la duchesse douairière, —je suis levée... Venez m'aidera gagner mon fauteuil.

Cette voix arrivait, distincte à peine, dans la chambre do Sainte, parc« qu'elle partait de l'alcôve dont les rideaux épais étaient fermés encore...

Berthe était toujours penchée en dehors de la fesèlre.

Le vieillard, qui s'avançait en rampant sur le carreau, s'arrêta court, au sou voiié de celte voix.

Sa tète se redressa povir entendre.

Son cou se tendit. Tout son corps prit cette attitude alerlo et attentive, si souvent décrite par Coopei", du .sauvaj.6 qui écoute dans le silence des grands bois...

Un éc'air fugitif d'intelligence rayonna sous les cils blanchis de ses paupières...

Son regard évcilié roula tout autour delà chambre.

Il aperçut Berthe.

Sa bouche, h cette vue, s'entrouvrit en un sourire muet, qui montra deux rangs de longues dents blanches et aiguisées...

Au lieu de poursui\Te sa route vers la porte de la chambre de l'aïeule, il se prit à ramper "vers Berthe.

En ce moment, cet homme était terrible h voir. — Son long corps rougeâtre avait des ondulalions de serpent. — Son onl ardent couvait la pauvre Berthe de ce regard convoiteur de l'animal féroce qui va étoufler sa proie.

On eût deviné dans le feu troublé de sa prunelle une folie homicide...

Il continuait de ramper sans bruit aucun. — Son sourire fauve découvrait jusqu'aux gencives ses grandes dents qui remuaient.

Arrivé tout auprès de Berihe, il se dressa lentement derrière elle. — Ses deux bras s'élevèrent et se rapprochèrent avec une lenteur avide pour serrer le cou frêle de la pauvre fille...

— Mademoiselle de Maillepré! dit la voix irritée ' de la douairière, — ne m'entendez-vous pas?...

, Le vieillard perdit son rire d'hyène. — Sa paupière blanchie se baissa sur son œil redevenu morne. Ses bras retombèrent le long de son corps avant d'avoir touché Berthe... ■ ■-

Berthe ne se doirtait point du danger qu'un ha.sard suspendait au-dessus de sa tête et qu'éloignait un autre hasard.

Elle épiait le retour de Biot, qu'elle avait vu tourner, en courant, l'angle de la rue Culture-Sain'e-Catberine.

Le vieillard cependant avait mis sa prunelle vitreuse sur la porte ouverte de la chambre de l'aïeule.

Un souffle venait de passer parmi la confusion obscure qui régnait en sa cervelle.

A ce veut, sa lantaisie docile avait tourné.

Il remit ses deux mains sur le carreau et recommença à ram|ier sans produire le moindre son.

11 siéloignait maintenant ëo Berthe et se dirigeait vers a chambre de l'aïeule.

Sa tête rase dépassa bientôt le seuil.

Il s'arrêta pour regarder, Joyeux, la soie des tentures et les broderies fanées du tapis.

Son visage ridé prenait les naïves et mobiles surprises qui passent à tout propos sur un visage d'enfant.

Deux ou trois fois il tourna sur lui-même à quatre pattes, afin de tout voir et comme s'il eût trouvé du plaisir à Iroller ses mains calleuses contre le tissu doux du tapis.

— Mais oii êtes-vous donc, mademoiselle do iMaillepré? s'écria la duchesse avec colère.

Le vieillard tressaillit de la tète aux pieds au sou rapproché de cette voix.

Son onil se darda sur les rideaux fermés de l'alcùvo.

Puis il mif son menton sur le tapis, regardant sournoisement l'obstacle qui lui cachait lu personne dont la voix venait de se faire entendre.

Sa prunelle se distendait et semblait vouloir percer la soie des rideaux.

Il se faisait dans l'alcùve un léger In'uit.^ Madame la duchesse, lasse d'appeler, vaquait saiis doute elU^-nième à sa toilette.

Le vieillard prètaikattenlivement l'oreille à ce bruit.

Au bout de quelques minutes, comme les rideaux ne s'ouvraient point assez vite au gré de son impatience, il se remit à ramper avec des précautions infiaies et s'avança vers l'alcùve.

Quand sa tète ci'it dépassé le c<(dre où couchait Berthe et qui était à quelipies pas si uletr.enl ilu lit de madame la duchesse, il cessa do ramper pour prêter loriille encore.

On entendait le frôlement continu d'une robe da soie, parce que la main tremblante de la vieille dame essayait en vain d'ajuster son vêlement. — Et, tout en s'efforeaut ainsi, elle murnuirait, se demanda.-it pourquoi Berthe n'étail pas à son devoir. — Il n'y avait en elle que de l'irritation et point d'inquiétude... elle était ainsi faite... de n'avoir pas la possibilité de s'émouvoir pour autrui.

("es murmures arrivaient indistincts à l'oreille tendue de .■'('Irange personnage qui venait de s'introduire dans la chambre. - Son visage exprimait une curiosité passionnée.

Il essaya d'abord de regarder par-dessous la draperie, mais la draperie joignait le tapis.

Vaincu de ce côté, il se dressa lentement sur ses pieds, faisant glisser son regard tout le long do la fente dss rideaux.— Mais les rideaux étaient rapprochés avec soin, et les quelques défauts qui restaient enire les franges étaient rendus inutiles par le jour plus sombre de l'alcùve.

Le vieillard ne voyait rien. — El il s'obstinait à regarder toujours.

Et, cliose singulit^re, malgré la passion insensée qui le poussait en ce momenl, sa main n'osait point soulever le rideau. — Une ou deux fois,, excité par sa fantaisie avide, il fit un g'-'ste brusque comme pour (Varier l'obstacle.

Mais ses bras retombèrent le long de son corps. Une crainte inexplicable le retenait.

11 restait là, le torse en avant, le front collé à la soie, respirant par saccades et le visage couvert d'une émotion étrange...

Madame la duches-e doiiairière avait enfin attaché sa robe. Ses deux mains sèches et plissées relevèrent à droite et à gauche les pans rabattus de la draperie.

Le vieillard et elle se tiouvèrcnt en présence.

Si près l'un de l'autre que le souffle brûlant du fou \int 'Irapper le front glacé di; la vieille dame.

Elle resta un instant étonné devant cet reil ardent qui pesait fixe sur son cil, — mais elle ne lut pas effrayée.

C'était un cœur de diamant qui ne connaissait pas plus la peur que la pitié.

— Jean-5îarie,/dit-elle sans élever la vnix, — failes l'auniùne à et homme et mettez-le dehors.

.lean-Marie n'élait point l,à pour répondre à cet ordre. Le vieillard avait rejelé son torse en arrière, s.! taille se développait dans toute sa hauteur. Il y avait sur --es traits mi pêle-mêle de sentimens C(mfus qui étaient comme un reflet des ténèbres troublées de son cerveau.

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