I.E SIECI.E — Vil
11 semblait étonné jusqu'à la stupélacliou, attendri jusqu'à l'angoisse, et l'on eût dit qu'il ne savait point pourquoi il était attendri, pourquoi il était stupéfait...
A plusieurs reprises ses mains tremblantes pressèrent son front où se séchait la sueur.
Il tâchait avec désespoir ù saisir l'idée qui se jouait autour do sa cervelle. — Son esprit éclairé soudain d'une lueur vague s'épuisait à combattre la démence victorieuse, — et la démence l'écrasait.
Son œil ne quittait pas un seul instant le visage de la duchesse; il scndilait voidoir en touiller toutes les rides, eir compter un à un les innombrables plis.
Et la duchesse demeurait devant lui, raide, hautaine, comme si elle eût compté sur quelque prestige pour garder contre celte attaque inattendue sa solitude sans défense.
Ce ne fut qu'au bout de plus d'une minute qu'elle reprit la parole.
— Jean-AIarie, répéta-t-elle saris élever la voix davantage, failes l'aumône à cet homme et mellez-le dehors.
Le vieillard posa ses deux mains jointes sur son cœur. Il soufû'ait; — un souvenir voulait fixer sa pensée, qui fuyait et se dérobait.
— Il y a si long-temps!... nairnuu'a-l-il d'imc voix crelisc et gutturale.
Puis il ajouta en se redressant fier el \\,\[i\ :
— Oguah est un grand chef I...
On enlendil en co moment un bruit de pas précipités dans la cour, el des voix se crpisèrent qui criaient :
— Oguah I Oguah !
Le vieillqrd plia les reins tout à coup ; ses jambes se ramassèrent, son visage prit une expression d'inquiétude et de défiance.
Il regarda tout aulour de lu chambre d'un air cauteleux comme s'il eût cherché un endroit pourse cacher ou une. issue, pour fuir.
Au dehors, les voix s'appelaient et se répondaient. Elles s.'éloignaieut, puis %0 rapprochaient, comme il arrive lorsqu'on se livre à une active recherche.
Ce bruit soudain avait rompu brusquement le fil frêle (ju: semblait vouloir relier les idéas du vieillard.
11 avait d'abord prêté une attention anxieuse à ce qui se passait au dehors, puis son visage était redevenu morne et son regard , reprenant son immobilité vitreuse , (jlait retombé sur la duchesse et semblait ne plus la voir sou:i le même aspect que naguère.
Si la première vue de cette femme avait nheillr en lui des émotions mortes depuis longtemps, c'en était fait. Ces émotions étaient bientôt redescendues dans l'oubli,— il ne la reconnaissait plus... ;
Parmi les voix confuses qui se faisaient entendre au dehors, la voix impérieuse et grave de monsieur Williams sléleva.
— Oguah! cria-t-elle.
Le vieillard tomba sur ses genoux, comme si le rcs.sort de ses jarrets se fût subitement détendu.
Il se coucha sur le tapi; d'un air humble, et entonna d'une voix sourde ce chanl monoloiie que nous avons décrit déjà plus d'une fois.
La duches.se gagna d'un pas raide et pénible son fatiteuii à oreillettes sur lecpiol elle s'assit.
11 y avait là, devant elle, un homme demi-nu d'une stature gigantesque et dont la folio éiait évidr-iile.
Néanmoins, ses traits restaient de marbre. Nid sentiment, frayeur ou trouble, ne fai,ai1, vivre l'impassible inortie de son visage.
L'étonnemenl lui-même avait disparu.
Comme si de rien n'était, elle fouilla dans la poefie de .sa robe et atteignit sa lioîte d'or, en réiiétavU pour la troi- .sième Ibis d'un ton bas et glacial :
— Jean-Marie, faites l'aumône à cet homme et melle;'le dehors.
En même temps, elle as[iirait lentement quelques ;Tain.s de tabac on tenant à la uuiiu sa boîte ouverte... "
PAUL FÉVAL
Il s'était opéré chez le vieillard un chaDgement extraordinaire. Ses yeus agranilis s'attachaient sur la boîte et la couvaient avidement.
Il s'était soulevé à demi ; il se tenait sur les genoux et sur les deux niaïus, le cou tendu en avant comme s'il eût été prAt à s'élancer.
Son chant avait cessé, ses lèvres convulsivement agitées parlaient et ne produisaient point de sons.
Une puissance mystérieuse semblait arrêter les caprices vagabonds de sa folie et les concentrer sur un objet unique.
11 était là comme un loup en arrctqui guette sa proie et qui va bondir.
— Oguah ! cria monsieur Williams dans la cour.
Comme toujours, cette voix redoutée secoua violemment le \ieillard, mais elle ne changea point le cours de sa fantaisie.
Il rampa tortueusement sur le tapis, s'approchant de la duchesse par degrés insensibles.
Puis, quand il fut à portée, il arracha la hoîte.d'or des mains de la neillo dame en poussant un cri sauvage.
Puis encore, il bondit çà et là par la chambre, élevant son trophée au-dessus de sa tète avec un triomphe insensé.
La duchesse n'avait pas encore ouvert la bouche que déjà il avait disparu, laissant derrière lui uu hurlement de joie.
A ce cri, Berthe quitta là fenêtre, mais elle ne vit rien sinon le battant de la porte qui retombait...
Le bruit se tut au dehors. — On cessa d'appeler Oguah. — Le vieillard rentra dans son morne silence.