CHAPITRE X
Je vous conjure, n.e vous figurez point cet eniant aimable, dodu et ros ', ce bloud bambin aveuglé galammoit par le mythologique bandeau, portant des ailes gris de perle, un carquois doré, un arc en accolade et des flèches..
Vous savez bien, cesnèches qui piquèrent Didon, qui firent à Calypso cette Idessure. mère des Ave-iitiires de Télémui/ue.— cci llèches dont l'une pi'rdit Troie, dont l'autre mit le trouble dans la lamille <!e.Thésée. connue jusquelà pour sesnicturs honoraliles...
Ces flèches terribles et douces, prétextes ih' tant de hagédies !
><on. — Nous avons changé tout cela. I^'otre amour a des yeux, voire des lunettes. — S'il porte quelque autre ehos(> sur son visage, c'est un masque parfois, parce qu'il faut bien que les hypocrites s'amusent. ,
Quant à son car(]uois, il peut avoir gardé quelques flèches ébréchées par hasaid,— mais, à coup silr, laceinture de Vénus n'a plus de placé où meitre les jeux, les ris, les grâces, car, vousue pouvez l'ignorer, nous l'avons bourrée d'or...
Les louis ne valent-ils pas les roses?
Les tendre ; violettes ont-elles plus de pardnns qui' les guiiiéts?...
Les temps marclienl. L'univers se perfectionne. L'amour, aux vieiix dges que*nous ne saurions tro[*ralllcr, était vraiment un gamin de.> jilusfadi'S. — lui conscience, quo faire d'uu dieusigrascl siblôbd?.:; .' ,.';,' , , i
Et puis, fi donc! o^eit-il bien se présenter vêtu d'une simple bandelette ?...
Ndus qui inventâmes la femme libre, le moins que Rotre pudeur puisse faire, c'est de lui meitre un habit lioir.
Cachez ces pieds nus ! Il faut des bottes pour ne point faire rougir Lais, de nos jours.
Nouez une cravate autour de ce cou gracieux, ou Messviline va vous atla(iuer, enfant, dans une gazette rédigée par...
Quoi! Messalme dans le temple! —Enfant, Messalhie. a cinquante ans. Qui se souvient de sa jeunesse, sinon l'alfrancbi Narcisse?...
Et Narcisse, je vous l'apprends peut-être, est h^ portier de ce temple dont je parle, où l'on enseigne au peupli; cette; religion unique, savoir : qu'il est bon, méritoire, cliaritable, utile, national, moral, chrétien, pnfrioti(]ue, adroit, politique, indispensable et très s[iirituel de souscrire aux gros livres que lait faire le maître de rétablissenienl. — ainsi qu'aux petits livres de cet honnête mcnsieiir l'roprrnient, homme de balai, appelé par un destin faroncli" à nettoyer les trottoirs de la lilléralure.
Dieu n'a-t-il plus de louet pour l'épaule des marchands !...
Voici donc notre Amour tout de noir haliillé. l'jiuvre jietit ! pour passer le frac, il a fallu raccourcir ses ailes. Il est vrai qu'il ne s'en servait plus guère. Tout au plus lui fautil l'appareil bou»donuant de l'escarbot pour suivre les caprices lourds de nos bourgeois bouffis, de nos pédans raides ou trop souples d'échiné et des fils de manans, portant titres de ducs qui s'empètreni dans la voie où Vfjltigeaient jadis ces scélérats de morquis dont ils sont la jalouse caricature...
A tout prendi'e, peut-êlrc avons-nous bien fait de vêtir la nudité de l'Amour. Il a la taille d'un enfant, mais il a l'âge d'un burgrave, et sur sa chair jadis poteh'e nous di-couvririons bien des rides...
,, fe n'est pas un enfant, c'est un vieux nain.
Un vieux nain cynique et avare qui a le rire de Diogène et qui ivivend les actions des chemins de fer.
L(,( (rac e^t peu de chose pour couvrir tant dc^ laideur. — Messaline, prêtez-nous votre voile qui est épais et sait tout cacher, afin que nous le jetions sur les épaules de ce dieu dont la vieillesse fait honte...
Paris est la ville des amours. Les chansonniers l'on dit et les gens qui dansent la polka le répètent.
Paris est une Cythère immense où le fils de Vénus s'est retiré sur ses vieux jours.
En son honneul-mille. autels brûlent incessamment un encens douteux. Son culte est une affaire de di'conce, une sorte de maintien qui sert aux lions très jeunes et aux banquiers hors d'âge comme le livre d'heures servait sous la reslauration à d'illustres païens.
C'est à peine si le dieu inconnu qui préside au trot à l'anglaise et que prient les chevaux a autant et de si fervens adorateurs.
Ces deux divinités, du reste, sont cousines; noire Amour ressemble au dieu des jockeis qui doit t'tre quelque peu maquignon...
C'est ure chose terrible de penser que l'Amour a vieilli et qu'en devenant vieux il s'est fait usurier!
Qu(^!que part ii Paris, où l'on trouve de tout, vousrencoutrerii.'z peut-être l'amour jeune, le bol amour, assoupi psr hasard depuis des siècles comme la Belle au bois dormant des contes do fées. — Fiegardez-le, car vous ne l'apercevrez (]u'une fois. Voyei: comme son front est divin (^t digne d'être adoré! comme son sourire est tendreet chaste I comhiim est pure la belle flauimo de son regard ! — Regardez-le, lussiez-vous jeune fTlle; car cet eniour, bien qu'il soit sans voile, ne mit jamais le rouge honteux au front immaculé de la vierge.
Mais Paris (!st bien grand; où se codie ce trésor?
Serait-ce dans (n)s. quartiers heureux où fleurisscnllis neuf muses? — Là où glisse le pinceau, "où le ciseau s'é- \'f'rlne. où la plume Irépigne, où l'Opéra danse et chante?...
'foule piiina domia eut un cœur avant de valoir son [je-
sant d"or, mais l'art, en notre lemps, a pris de i"àge aussi... Euterpe veut ^tre reine et donne ses tiers baisers pour un tr(5ne de carton; — Terpsichore, mariée constitutionnellement, capitalise ses bontés; Melpomène, qui a deux grands cœurs, tient ses amo\irs on partie double, et prend l'obole de Pan. pour babiller Tlialie... Melpomène est une synllièse au^si eflrayanle que le Jlapahl... — Apelles m"t sa nvittresse nue au salon ; Phidias fait poser sa lemmi,' et la iijy à trois cents exemplaires; —Hésiode, qui veut être de. l'Acadpuiie, juul la sienne en hameçon, au bout d'une ligne et pêcbo'auî snlVragcs... ; , . . r :.
Quant à S:i[iho. vous savez tous ses allures. Elle s'égap»?. en d'indidbles roules, où la suivent Pliaon.quclquelbis, quelquefois Pbryiié..,
Est-Cv> dans ce noble faubourg qui garda dign^m^fit les traditions d'un autre âge? — On n'y aime pas, on s'y, marie. Les fortunes et les noms ^y assortissent. Un diadème de baron s'y glisse sous une couronne de marquis. Vingt mille écus de rente y épousent soixante mille lianes de revenu... . \.
Le tout fort honorablcmenl. — Mais l'amour est-il le blason multiplié par l'arithmétique?... Saluons, Wen bas el passons. .•;■..,.,.
Est-ce dans ce quartier de renommée terrible, où 1p.s bonnes gens de la province envoient leurs héritiers aux école>? — Nous honorons le Prado, nous respectons la l'.harlreuse, nous vénérons la (.haumière, mais nous en parlons le moins souvent que nous pouvons...
Est-ce enfin dans ces parages mortels du douzième airondissement où la misère décime les malheureux riverains de la Biè\TL- ? — Nous le savons, les poètes di>ent que l'amour s'assied volontiers au chevet de l'indigence; mais les philosophes alfirmeat que le (ils de Vénus ne sait point supporter la faim...
Hélas! partout, desd-.'ux côtés de la Seine, eu deçà et au delà des boulevards nous trouverions ce laid amour qui a des rides et qui calcule !
Amour légitime, amour défendu par la morale, amour odieux (!t criminel aux yeux mêmes de la loi, tous ici se ressemblent !... Il y a des chiffres sous ce front que va ceindre la blanche couronne d'orangers!... 11 y a quelque secret intérêt derrière la joue pâhe de cette lennne qui se glisse hors du lit conjugal!...
Le fiancé additionne et soustrait durant la messe de mariage; l'adultère réfléchit. —Cet homme qui vous vole votre femme ne pense pas à votre femme ! On parle d'amour; on fait des allaires... Le vice s'assied à la place de la passion. On aime pour acquérir ou pour monter, — pour conserver, pour se soutenir.
Siquelqu'uu de vos amis aime autrement, prenez garde! c'est un homme qui sort de l'ornière où barbette le sens commun. — H vous compromettra!
Noire vertu n'est-elle pas le succès?... Le poète lait bien de vautrer sa lyre dont les cordes d'or vibrent f.iux en chantant Mine^^ e sur le retour!
Ce jeune héros qui n'a encore qu'une épaulette fait bien de servir de page à la (emme de son colonel!
Vous tous cbarmans garçons que vous êtes, qui arrachez votre part à l'immense gâteau de l'amour, vous faites bieu : soyez béni^I — Le mal c'est de s'alfoler d'une bergère qui n'a rii argent ni crédit; le mal c'est d'agir eii troubadour au beau milieu d'un siècle de lumières ; le mal, comme disent les gens établis et sachant îe monde, c'est de se co-iicr le cou '.
Une seule chose ici bas est aussi pitoyable (jue de s'alfubler d'un amour inutile, c'est de manquer d'adresse ou de prudence, de foiire un faux pas et (Je forcef.le.pxojide à, crier: anathème! -, ,,. ,,, ,, ,. ,, .,
Car c'est un fait incroyable ! le monde cônsliltié con;me il est a quelquefois encore le froat Je s'indigner!...
II s'atta(iue à vqus surtout , païuTes teniines ! il yous laiice SOS (ondres hypocrites (çl,,,Yqi^.§cf,ase SQUS).le)<poids de sa réfrobaliou'calcùlée...
Quand Messaline peut, la rusée, -elle étouffe la pauyro Madeleine.
Quant aux hommes, il faut qu'ils soient biçn étourdis ou bien près d'être vertueux pour à.voir quelques dangers à craindre. — Vraiment, n'est-U pas indispensable que cb*cim lasse son chemin?... ' ■ -'- •■''•
' Oii ne fépTOuve en thèse générale que i'anioin' armé* en guorvi qui'menace pt demande la bourse ou la' vie. •'''■■
Parra «fiiecet amour est réeriemcnt dangereux; commercialement |itiTlant, et qu'il attaque par la base la si1rel(îde8'' trar.àactions senlirnentales. ■.•■•.— ■ .f^r'.v,
Ji éfiU-cn matière de gslanlerio, ce qu'est en matière cfô-^ presse la critique comminatoire.
; 'Nou.i no sommes point de ceux qui s'irritent démesurément contre l'injuro hltéraire et gardent une amèrc rancune aux grogneuiens hargneux de la critique qui 's'en- ' rininie dans sa marisanfe. .■ < .^.
Bien au contraire, nous avons an coeur une compassion tendre et sans bornes pour nos Irères nécessiteux que le . be-oin contraint à mordre au hasard,' sous peino' de iio ' "■■'^' point dîner le lendemain.... • -y •• - -■ '-j- '"' i a ■• '■'■
■"'('oniment garder de la colèrecontre ce genllemari qù:', ' voilant à demi son nom obscur sous un pseudonyme inconnu, s'enroue à crier : haro ! sur tout succès qui passe, Ivit «-os tlancs maigres, se damne à froid et travaille comtBtr un hercule pour être payé comme un portier !...
Comment ne pas s'apitoyer douloureusement sur le triste sort de cet autre, bon jeune homme, dit-on, qui a pour maîtresse une vieille revue dont il sert en esclave les haines ca'.iuques et les rages édeiitées!...
H faut sonç'er que nul no choisit sa place en la vie. quil y a des agcns de police et dos censeurs... • — •■' -'
U l;iut songer à la dure obscurité où végètent ces éérl^' vains qui ont peut-être de l'esprit et di taîeift... "'* '' '•
Et loin de s'irriter contre la bave quotidienne (/ue <listHi lent leurs lèvTes impuissantes, il faut se dire : Qut; d'arAér-i*' tume il y a sous ce courroux ! que de détresse derrière cette outrageuse parole ! et que cet homme a faim puisqu'ildeseend à ce métier-là'!. .! ' ■ ■ -ii ,
Il est bien entendu que nous parlons ici -eulemeni de ces bravi de plume qui dénigrent de parti pris et pour un salaire. Nous respectons la conscience sévère du VTai critic[ue. et nous n'eussions jamais songé assurémen.t à parler de lui à propos des condottieri de l'amour...
L'amour à Paris a bien des mystères qu'il n'est point permis de sonder. — A quoi bon. d'ailleurs, descendre dans ces repaires auxquels la police donne tous les ans un jour de célébrité?
Leur nuit aflreuse. soudainement éclairée, épdnvaVite'ià ' nlle durant une semaine: — puis l'on se reprend à douter encore et à traiter de chimères lesa.Lrn; de I.) rue de rOursine et les monstrueuses fé.-ries de la rue du Rempart.
S'il nous plaisait de traiter à fond la ninti Te, i;ous aurions vraiment bien assez dé héntesqui ont- le pied rerni et nu passent point dans la boue f • •■ • '' ■
Nous pourrions montrer tous les habitrrtjs do touâ" les quartiers, riches et p;antes, illustres et ob^cUi-S, cliorchanl de mille manières diverses tf'(ilifi«ei*'là pis^ion, à' e^cohipler les choses dei'iimoQ*: - '• ''■• : " ■ •■
: Le* uns le Ibnt 1'r»'?Tchen!efit V\ii)uSi''les fonibz onv pieds; leur nom est un outra.ge.— !.''s <<iitre-' sont on «■•■ront'r!!'»gistrats, tribuns, édiles, sérj.iteurs, quelque jour pdul-êtru consuls... L'un d'eux fut bieu empereur ; ■
Et cela est si vrai,- et cette chose a pénétré si énergiquement jusqu'au tond de nos mœurs, qu'elle n'a plus à compter avec la vertu mêcne !
La vertu siiécule; elle spécule vertueusenfient : l'amour lui est un marchepied presque honnête.
De sorte que^ on peut le dire sans paradoxe, pour trouver en ces matières un semblant de dés!ntéres«'einf*t>t, il faut descendre jusqn'ai' vice et choisir le plus Slîi'-'iix :i{R-' tous, le vice qui coiTOiHjjtrt qui paie, , .t'./.'TO-.
.Oe,sorteLque.ewcoFGv--^ csaril'faiJt'^Irè'fogiqiiè.-^ïfion- 'sicur le duc de Conipiuis-Maillepré, dans son appuriemeiil
LS SIECLE. — VU
PAUL FÊVAL.
en ville, pouvait passer pour l'un des adeptes les plus purs de notre amour en habit noir.
En entrant dans le boudoir où l'art de monsieiu* Burot avait rassemblé tant de séduisantes merveilles, monsieur le duc (le fôni pans-Mail lepré lerma la porte derrière lui et s'arrêta chapeau bas à quelque distance de Sainte. • Monsieur le duc était, nous l'aréns dit, complètement chflnffé à son avantage. Sa toilette savamment édifiée et les habiles restaurations que son tailleur savait taire au dôlabremcnt de sa personne, le remplumaient complètement. C'était presque encore un bel homme.
Et puis, quand il voulait, il avait de jurandes et élégantes manières. Sa galanterie était bien un peu de l'empire, mais cela lui allait bien.
Il demeura un instant à contempler Sainte de loin.
Sainte avait toujours ses mains sur son visage.
Le duc examina en profond connaisseur les détails fins de son cou et la chute harmonieuse de ses épaules.
Son œiknesura précisément la ihnrmante cambrure de sa taille, et compta les plis qu'arrondissait une gorge de vierge.
Sa bouche eut un .sourire gourmand. Ses paupières clignotèrent et il murmura en dedans de lui-mt^me :
— Délicieuse enfant !
Monsieur le duc avait en vérité raison. Bien que les mains de Sainte couvrissent toujours son visage, il était impossible de rien voir de plus gracieux et de plus charmant.
Sa tête s'inclinait doucement sur son épaule, où jouaient, détachées, les boucles transparentes et blondes de ses cheveux.
Il y avait dans sa pose beaucoup de douleur, mais il y avait surtout beaucoup de cet effroi sauvage qui est la joie de don Juan arrivé à l'âge de monsieur le duc.
Ce dernier en prenait à son aise de cette contemplation, préface muette de l'entrevue.
Il avait mis le lorgnon à l'œil. Il se penchait à droite ; il obliquait à gaucho, pour se placer bien dans son joiu- et ne rien perdre d'un spectacle qui le charmait.
Il y avait maintenant de la vie sous les sourcils teints de monsieur le duc. Les muscles semblaient être revenus sous les chairs aflaissées de son visage. Son torse se cambrait. Quelque chose de gaillard surgissait en sa personne et mettait à ses membres vieux des ressorts tout neufs.
11 s'avança d'un pas qui prétendait papillonner, et posait en évidence un mollet, détaché admirablement, mais qui élait un accessoire de son bas de soie.
Il arriva jusqu'à Sainte et lui prit la main pour la porter à ses lèvres.
Sainte se leva brusquement et ouvrit tout grands ses yeux épouvantés...
Vous eussiez eu pitié de cette terreur d'enfant si poignante et si vive. Mais monsieur le duc savait ce qui est friand; il s'extasia devant ces grands yeux farouches; il eût payé ces convulsifs tressaillemens au poids do l'or.
Sainte cependant lui avait arraché sa main.
Elle se tenait devant lui, défiante, effrayée. Sous ses longs cils de soie qui se baissaient maintenant glissait un regard sournois et dérouté.
Ces pauvres enfans prises au piégej leur détresse les fait plus belles !
Le duc auiortit le leu de son regard et prit un air paternellement caressant.
— C'est un des grands plaisirs de la fortune, mademoiselle, dit-il avec douceur, — que de pouvoir quelquefois réparer les torts d'un hasj^d injuste, et de changer en bonheur des soulirances qui ne furent point méritées...
Copime on le pense, le duc savait parfaitement cette leçon. Il la débita du ton convenable avec les gestes assortis.
11 avait du reste plusieurs formules. Il jugeait sur la
mine du nouvel oiseau en cage, comme aurait dit monsieur Burot, ([\w\ exorde il lui fallait choisir dans son répertoire.
Il en avait de cavaliers, il en avait d'amphigouriques, il en avait de positifs qui venaient an fait et proposaient un marché en fermes de commerce.
Tout cela suivant les circonstances.
L'exorde qu'il employait avec Sainte lui servait vis-à-vis des jeunes filles candides, et c'était celui qu'il aimait le mieux employer...
Sainte ne leva point les yeux; mais sa frayeur se calma un peu, parce que ceux qui ne savent rien espèrent'aisément.
— Il y a longtemps que je vous connais, reprit le duc, et que je sais combien de courage vous mettez à lutter contre l'indigence... Vous ne souffrirez plus,' mademoiselle, ni vous ni votre famille... je serai désormais votre protecteur. ' '
Monsieur le duc n'eut pas, dans cette circonstance, à se louer immodérément de son secrétaire. Si monsieur Burot n'avait point parlé, Sainte, ignorante et sincère, se serait laissé prendre peut-être à ces mielleuses paroles ; — mais, mise en garde par l'iniprudenre de Burot, elle se défiait désorniai;^
Pourtant il y avait en elle tant de naïve casdeur que son cœur fut remué par ce semblant de bonté.
Elle cessa de trembler, et de jolies couleurs roses remplacèrent le rouge épais de sa joue.
Le duc sentit son avantage et poursuivit en s'animant:
— .le sais, ma chère enfant, que a'ous n'étiez pas née pour la condition obscure où s'enfouit votre jeunesse...
Sainte, à ce mot, leva les yeux sur lui, étonnée.
c;'était encore là une phrase toute faite pourtant et qui rentrait dans le discours banal de monsieur le duc.
Sa grande habitude et l'expérience de toute une vie de combats amoureux lui avaient appris quf . sur dix femmes pauvres, il y en a neuf qui prétendent avoir été riches, qui regrettent une noblesse déchue, une opulence éclipsée...
Neuf sur dix, cela sufQt pour établir la règle; mais encore y a-t-il la chance que la dixième soit une véritable victime du sort...
Aussi cette phrase était magique. Le duc ne se souvenait point de l'avoir prononcée jamais sans succès.
Cette fois encore elle frappait avec une précision qui tenait du miracle. — Sainte, surprise et touchée, en pritcoufiance. §es yeux rassurés se relevèrent sur monsieur de Compans et l'interrogèrent doucement.
Riais ils se baissèrent aussitôt, blessés, parce que monsieur le duc ne prévoyant pas ce regard soudain, n'avait point eu le temps de composer son visage.
Sainte avait vu sur ces traits plâtrés un sourire cynique, dont sa candeur n'avait pu déchiffrer la signification, mais qui l'avait repoussée énergiquement et rejetée au plus fort de ses terreurs.
Ce sourire lui annonçait l'attaque, et mettait en éveil ces instincts de défense que la vierge porte avec soi.
Le duc se serait mordu la lèvre, si sa lèvre n'eût pas été peinte. 11 fronça les sourcils avec colère contre lui-in(^e. — Il fallait changer de batterie; ce premier assaut était manqué.
Et, à bien^éfléchir, peut-être n'était-ce point un mal. Les voies détournées sont longues, et monsieur le duc avait bien des affaires sur les bras.
D'ailleurs, après celle-ci une autre. A quoi bon fam^.un énorme prologue pour un drame qui ne devait avoir qlf une scène?...
— Ma chère enfant, reprit-il en changeant de ton lestement,— je voudrais en vain vous cacher le sentiment qui m'attire vers vous... Vous l'avez deviné dans mes yeux...
Le duc s'interrompilct voulut prendre la main do Sainte qui s'effaça tremblante et pâle dans l'angle de l'embr'asure.
— Pourquoi tant de crainte? s'écria le duc en riant, —
ftES AMOURS DE PARIS.
tout ce que je vous ai dit est vTai... Vous serez désormais heureuse et riche, mon eiiftiut... La beauté e^t aussi une présidence... et vous êtes si belle!
Il se mita genoux suivie tapis avec un peu de peine.
— Laissez-moi vous dire que ye vous aime, reprit-il ; laissez-moi baiser cette mam charmante Ji chaque doigt de laquelleje veux mettre un diamant...
Sainte cacha l'une de ses mains derrière elle et mit l'autre étendue sur son cœur qui déî'aillait. — Deux larmes jaillirent de sa paupière et coulèrent le long de sa joue.
Les yeux de monsieur Compans brillèrent davantage.
— Que vous êtes délicieuse ainsi, dit-il en gardant soh sourirc^aillard, — que j'aime ces jolies larmes et qu'il va ni'étre doux de les sécher !
Il avança ses deux mains qui frémissaient étales referma sur la taille une de Sainte.
La jeune fille se raidit sur ce premier attouchement. Son sein se souleva. Ses joues devinrent pourpres, il n'y resta pjus trace de larm(»i, — sou front se couronna dune admirable fierté et rayonna durant une .seconde de la superbe vaillance de sa race.
Elle était si belle ainsi que le duc demeurait immobile devant elle, balbutiant des mots confus que lui-même n'entendait pas...
Mais c'était une enfant. Il y avait bien de la laiblesse parmi ces élans de fierté. — Durant quelques secondes, elle tut sans peur et capable de résister à toute violence. — Puis ses paupières battirent. — Elle regarda tout autour de la chambre pour ramener son œil (urtifsiir le duc qui lui barrait le passage. Le sentiment de son isolement l'écrasa. Sa jolie tète se courba de nouveau sous sa détresse, rejetant sur son visage désolé le doux voile de ses cheveux blonds.
— Que tu es belle! oh ! que tu es belle! balbutia le duc, dont les mains enhardies essayèrent une caresse.
Sainte chancela comme si on l'eût frappée au cœur. Puis, trouvant tout à coup de la force dans sa terreur désespérée, elle s'élança en avant et parvint à se dégager de l'étreinte du duc qui tomba lourdement sur ses deux mains- Sainte s'était réfugiée à l'autre bout de la chambre. Le duc se releva péniblement. 11 avait le front violet. Les veines de sa paupière étaient gonflées. Le long de sa lèvre, une ligne d'écume tranchait sur le- rouge postiche du cai'min.
— Folle que tu es! dit-il en s'élançant vers la jeune fille, — comment voudrais-tu m'échapper?...
Ce fut alors entre la victime et le satjTe un assaut de vitesse qui, précédant la lutte affreuse, oflrrfTt en quelque sorte un côté comique. — Ici comme partout, d^ns les choses de la vie, le rire était auprès des cris d'8llgois^e.
La chambre était petite, eu elfet, et son ameublement calculé donnait tout l'avantage au duc. Mais Sainte était agile et son eft'roi doublait la rapidité de sa course.
Le duc s'épuisait à la suivre. Il entremêlait, haletant, dos mots d'amour avec des paroles de colère.
Sa gorge râlait, son pas bronchait, ses jarrets rigides arrêtaient son élan.
Sainte fuyait, légère comme une sylphide. Elle passait à droite, elle tournait à gauche, trompant la poursuite obstinée de monsieur de Compans.— Et, tout en fuyant, la pauvTe enfant, elle priait Dieu avec une ferveur confuse et appelait te Vierge à son secours.
Dieu et Vierge semblaient l'abandonner...
Ses forces s'épuisaient; ses sanglots l'étoutïaiQnt; ses .larmes l'aveuglaient et allaient l'empêcher bientôt de diriger sa course.
Le duc, qui voyait sa victoire, reloiiblait d'efforts.. Son râle joyeux et ivre était horrible à enteadre...
Derrière la porte, dans le corridor, madame Brunel et monsieur Kurot mettaient altenialivement l'œil à I9 serrure et se divertissaient comme des bienheureux. ' — Il l'aura bieu gagnée! disait madame Brunel.
— C'est égal, répondait monsieur Burot, je ne ferais pas •e métier-là pour le double de mes appointemens.
— Comme il souffle! écoutez donc!...
— Regardez donc l'eau qui coule de sa perruque!... — 11 l'allrapiTa...
— 11 ne l'attrapera pas!
Et tous deux de rire, les dignes serviteurs.
Il y avait de quoi.
Monsieur le duc, à bout de coura.go et de force, perdait le souffle et chancelait. Ses y.^ux rougis et bouifls sortaient de leurs orbites. Il ne piinit plus, il menaçait odieusement.
Sainte, rendue de fatigue, était à chaque pas sur le point de tomber. Les menaces du duc la tuaient.
Elle courait encore, soutenne par la violence de sa frayeur, mais elle ne savait plus oii elle courait.
Pauvre ange! le démon était le plus fort...
En un moment son regard perdu rencontra la face horriblement décomposée de Comiians.
Ce fut le dernier coup... Soa cœur se retira; elle tomba en rendant une plainte.
Le duc \'int tomber à côté d'elle et poussa un ranquement hideux...
Monsieur Burot et madame Bru-nel battir.'iit des mains derrière la porte.