‹ Les amours de ParisChapitre 54 sur 190 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Monsieur le duc de Compans était vieux, de tait encore plus que d'âge. S'il avait eu dix ans de moins, nous aunoir^ dà clore la scène à la tm du dernier chapitre et tirer le voile.

Mais il était si complètement épuisé lorsqu'il tomba auprès de Sainte, qu'il n'eut que la force de saisir sa robe à deux mains pour l'empêcher de se relever.

Puis il demeura pantelant, bouche béante, sans voix.

La course désespérée qu'il venait do fournir avait dérangé entièrement l'artifice laborieux do sa toilette. —Il était effrayant à voir, mais il était grotesque.

Il aurait fait pitié, si la sauvage fureur de la passion qui bouleversait ses traits n'eût glacé le cœur.

Sa fausse chevelure s'était dérangée et posait de travers sur son jj[-âne nu le pêle-mêle de ses mèches ébouriffées.

Les gouttes de sueur en tombant de son Iront avaient marqué tortueusement leur passage sur le fard épais de sa joue.

On voyait les mille rid<js do ses yeux et de sa bouche, ses sourcils déteints, ses lèvres décolorées.

C'était, appliqué à un vieillard et poussé à son extrême puissance, le risible changement qu'une danse trop «ntliousiaste opère quelquefois sur le visage refait d'une coquette hors d'âge.

Mais en face de cette pau\Te enfant, évanouie à demi et comme pétrifiée par l'épouvante, vous n'eussiez point eu la force de vous arrêter au côté plaisant de celte scène.

Vous eussiez frémi à voir si près de la vierge sans défense l'œil sanglant du satyre.

— Votre cœur se fût serré, car dans cet œil il y avait un délire furieux, —une passion impitoyable.

Nul mojen d'échapper, — les mains de monsieur de Compans se crispaient sur la robe; — chacun de ses doigts faisait son trou dans l'étoffe légère.

Il reprenait haleine avec une sorte d'emportement, hâtant son souffle, rappelant sa force perdue, essayant à chaque instant de se redresser, et retombant toujours avec pesanteur sur le lapis.

Sainte aussi reprenait haleine, son gracieux visage exprimait une mortelle teweur. Elle était à demi soulevée et

PAUL FEVAL.

s'appuyait sur ses deux mains ; sa gorge lialtnail ; ses beaux cheveux blonds dénoués tombaient on tlésordre sur son sein et sur ses épaules.

Son œil grand ouvert était fixé sur lo duc, dont lo regaa-d menaçant opérait sur elle une fascination véritable.

L'épouvante dilatait ses narines, relevait ses sourcils et entlait ses lèvres agitées...

Elle était belle encore, hélas! trop belle. Le duc à la contempler échauffait sa passion jusqu'au transport; le sang lui bouillait dans les veines, — cl c'était chose hideuse que de voir ses membres agités couvulslvomeait, et comme galvanisés par des secousses incertaines &'etïorcer ] incessamment et se raidir pour donner à ce drame luHestf un dénomment odieux. j

Il ne pouvait pas se relever. — Ses efforts insensés l'e- i puisaient davantage. Ses ongles écorchaient le tapis à Ira- j vers la robe t'iécbirée de Sainte...

Mais il allait pouvoir. — Ce n'était iiu'un répit de quelques minutes...

Derrière la porte, monsieur Durot et madame Brunel regardaient et causaient.

— C'était bien la peine de tant se fatiguer 1 disait la caméristo en haussant les épaules. -

— Quaiji, à cela, répondait monsieur Burot, — et il n'y a pas do plaisir sans peine... Mais est-il drùle avec sa perruque de travers!

— Et ses sourcils blanchis' dit madame Brunel qui venait de mettre son œil à la serrure.

— Et son mollet gauche, regardez donc ! ajouta Burot; — il est descendu sur le talon.

— Ah ! dit la camériste, — c'est convenu : il va rester là !

— Il est blo(iué, dit Burot dans son jar.yon aimable, — ftiit au nième, démoli, disp-iru... — Elle lui lait compter les clous ronime lUie petite intrépide... Le t'ait est qu'il n'y a pas de plaisir sans peine ! ■■,■■..

Il poussa madame Brunef sous façon et se mil à sa place nu trou du la serrure.

— Ma parole, poursuivit-il avec admiration, — elle est jolie comme tout ce qu'il y a de soigné ! ... Comme elle ferai t bien dans un comptoir !... Tiens, tiens, ajoiita-l-il en frappant sur sa cuisse, —voilà monsieur qu; rctrouveses j.irrets, il se relève... Ah I par ma (oi, nous allons rire!...

— Laissez-moi voir un peu, monsieur Burot, dit madame Brunel.

— Du tout! répliiiua le drôle, la loge n'est qua une place... et c'est uue première représentation...'

Le duc était panvnu , en eflet, à so mettre sur ses genoux. — 11 lie tremblait plus. — L'espèce do paralysie qui avait garrotté ses membres prenait fin.— L'n triomphe, hideux était sur sqs fruits.

Sans lilcher la rohe de Sainte, il se glissa sur ses genoux et mit sou visage enflammé au-dessus du Iront de la jeune fille.

Puis, il se redressa pour avancer eucore un p' u.

A ce moment suprême, un nuage passa sur les yeux de Sainte. — Une voix cria au dedans d'i lie et lui annonça sa pujtp. Mais en même fonips tout son être se révolta do lui-même el en dehors do sa volonté. — L'image de Bornée passa devant sa vue ; elle se switit forte soudain.-

A son insu sa bouche uiiirnriura le nom tulélairo ; et , conuiie le duc so baissait victorieux, elle se rejeta en arr'ère d'un mouvenient violent, cl boûdit, . délivrée, laissant entre le.-, mains de monsieur de Compaus un lambeau de sa robe.

Le duc poussa un cri de rage...

Avaiitcpi'il eftt pu se.relever. Sainte s'élança versla porte, l'ouvrit et passa comme un trait entre madame Brunel et njoasieur Biirol slupéfails.

Les deux dignes serviteurs se regardèrent. Burol, qu était un maraud des plus gais, avait bonne envie de-rire.

— Bloqué 1 répéta-t-il à demi^voix, fiiJl au niême, disl^iru!... '

i.!i cliauibre oùil.ssu trouviiienl itélaii point fermée eonimo Iv boudoir. U éi?i-tdoux Unut'n aprè.- midi, environ.

Le soleil entrait dans la pièce à travers la fenêtre gi'ande ouverte.

Sainte s'était précipitée vers cette fenêtre tout d'abord. Son instinct lui disait que le grand jour était une protection.

Assurément ce n'était pas sans raison que monsieur le duc avait fait retomber des jalousies sur les croisées du boudoir. Les gens comme lui s'arrêtent devant l'œil ouvert d'un témoin , ils ne sont audacieux que derrière le rideau.

En toute autre circonstance, cetto fenêtre, qui donnait sur le derrière de maisons habitées, oiM suffi h protéger Sainte contre les attaques de monsieur lo duc. — car il jiouvait y avoir des regards indiscrets derrière les vitres de ces maisons, et c'est après tout une cruelle avanie pour un pair de France que d'être accusé de rapt comme un vieil instituteur.

Le duc était [irudent par nature et sa prudence s'augmentait des rapports de monsieur Burot,Mi|ui n'avait pas été sans lui îlire que le secret de son appartement en ville commençait à être dans lo quartier le secret de la comédie.

On chucholail ; on prétendait avoir entendu des plaintes; on faisait sur le duc et sa petite maison les récits les plus romanesques.

Ceci n'étant point dans les habitudes d'un quartier connu pour ses mœurs tolérantes et philosophiques, Burot avait remonté à la source de ces bruits.

11 avait découvert que monsieur Léon du Chesnel, secrétaire d'ambassade et intime ennemi de monsieur le duc, demeurait dans la rue Montaigne et se trouvait, suivani-.pon expn.'>sion, aux premières loges pour inspecter la petite maisci'..

MonsiiMi;- 1' duc allait donc être forcé encore de tran.sportcr oiileur* ses pénates amoureux...

En allL'Uuant, il sentait le besoin d'une circonspection extrême et se conduisait comme on fait sous l'œil d'un ennemi.

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