‹ Les amours de ParisChapitre 56 sur 190 · LE DEJEU>'ER · texte numérisé non relu

LE DEJEU>'ER

Le parti de du Chesnel était pris définitivement désormais.

11 s'était marié dans un but ; il fallait que ce but fût rempli.

Qu'importait l'amour étourdi qui était venu imprudemment se jeter à la traverse de ses desseins?...

Charlotte était belle ; tant mieux ; c'est pour cela cju'il l'avait prise...

Mais cette beauté, au demeurant, ce n'était point pour lui qu'il l'avait acquise ; c'était un instrument, un levier, un moyen. — Du' hesnel, revenu à la sagesse, se reprochait presque d'avoir été prodigue, et d'avoir mangé son blé en herb», comme Panurge.

llayait un lingot d'or. Il s'éîait amusé à le contempler, au lieu de le faire monnayer et de le placera bons intérêts...

C'était gaspiller lollemQnt un capital.

Heureusement il était temps encore. .\vcc l'aide de l'ex-

cellent Durandin, on pouvait réparer les heures perdues. Il ne fallait qu'un petit effort pour vaincre les premières nausées et avaler la cou[)e d'un trait.

Hélas 1 la pauwe Charlotte ne se doutait guère de la conspiration ourdio contre elle. Elle aimait son mari et elle avait confiance en lui.

Le lendemain même de ce jour on du Chesnel s'était fait présenter chez madame Bathilde de Seint-Pharamond, Charlotte se leva de grand madn et bien heureuse.

Pour la première fois elle allait voir le monde. Son mari allait cesser de la cacher à tous les yeux, comme un fardeau qui fait honte.

Elle allait sfe parer, remplir enfin sa cliarge.de maîtresse de maison et présider à un déjeuner brillant, elle qui la plupart du temps attendait en vain son mari auprès de son repas solitaire.

Elle élait bi.jn joyeuse, mais elle avait grand'peur, parce qu'elle ne savait pas. — Les choses du monde lui étaient inconnues. L'effet de la .solitude se faisait sentir en ce moment : malgré sa hardiesse vive, elle était timide par avance et rougissait rien qu'à la pensée d'entretenir des étrangers...

Mais elle souriait aussi. — C'était bien elle que Sainte avait vue sourire au soleil levant, à travers les barreaux de sa jalousie...

Elle élait partagée entre une frayeur d'enf;mt et les espoirs innccensde sa naïve coquetlerie.

C'était pour elle un beau jour, qui tranchait parmi la silencieuse monotonie de son existence...

Le titre do secrétaire d'ambassade pare un hon. C'est qualité fashiouable, au dire des articles de journaux qui parlent de Bagnère et de Baden-Baden.

Félicien Chapitaux et ses illustres amis furent très aises de faire la comjni.s^ance de du" Chesiiel.

Quant à madatue Bathilde de Saint-Pharamond, ello allait oîi ou l'invilait, au hasard et sans trop choisir.

C'était une femme charniante qui avait été fort spirituelle, mais que son métier availconjme ahurie.

Elle était lorelte jusqu'au fond de l'àme. — C'est-à-dire un être multiple, composé de la fille du peuple et de la grande dame, de la griselte ignorante el du bas-bleu pédant.

Un être bizarre, hybride, pétulant, nonchalant, gracieux, hardi, adorable jusqu'à vingt-deux ans, — hideux à trente.

A l'heure dite, madame Bathilde de Saint-Pharamond, escortée de ses chevaliers, fit son entrée dans l'appartement de la rue !\[onlaigne.

Du Chesnel avait préparé Charlotte dans la soirée de la '.eille. il avait menti sans doute, car Charlotte reçut la lorelte avec un trouble qui ressemblait à du respect.

11 est à croire que, d'après ce que lui avait dit son mari, elle pensait avoir affaire à une dynic de haut rang ou tout au moms à une femme du grand monde.

On se mit à table. — Le repas tut assez froid d'abord. — Malgré la gràre naturelle que Charlotte mettait à en faire les honneurs, la glace ne se rompait point.

Durandin et du Chesnel avaient beau prodiguer tout co qu'ils avaient d'esprit. Félicien Chapitaux, J.-B. -S. -T. Sanguin, le baron Prunot et Arsène de Monllermeil lui-même restaient compas3CS,'incerlains, presque muets.

Evidemment ces satellites obscurs attendaient le signal de la lorelte qui était leur astre.

Celle-ci observait Charlotte qui rougissait sous son regard persistant.

Madame de Saint-Pharamond avait celle beauté gui philt aux hommes, comme disent les vieilles actrices ; sa taille élait irréprochable, soji visage avait des trails rt-gulicrs, mais accusés un peu trop fortement. Onci^l demandé plu-: d'expression à ses grands yeux que dominait l'arc aquilin de ses souicils magnifiques. Sa bouche un peu p;"la riait aux éclats fréquemment. Quand elle ne riait pas, ses lignes b'eflaçaient tristes. Elle ramenait sur un front trop

PAUL FÉVAL

étroit les masses abondantes et fines de ses cheveux noirs disposés en bandeaux.

Ses ennemis disaient qu'elle avait dépassé sa trentième année. — Mais les loreltes jouissant do quatre-vingt niillo livres de rente, sans compter les émolumens de leur charge, échappent au terme fatal que nous avons fixé tout-ài'heure.

Elle remaniait toujours Charlotte, et sur ses traits fatigués un intérêt vague venait prendre place,

Savait-elle déjà lu motif de sa présence h la table de du f'hesnel, et plaigaait-elle la pauvre enfant pour 'laquelle se cachait un piège au fond aièmede l'asile conjugal?...

— Eh hi-n ! comtesse, dit Durandin en s'adre.ssant h elle directement, ne vojez-vous pas que votre silence nous rend tristes ?

Batliildo éclata de rire aussilùt comme si un ressort se fût détendu derrière ses mâchoires.

Rire de. femtiie, comme on sait, ne prouve absolunient rien ; à plus forte rajson rire do lorelte. C'est une façon de répondre à ce <jue l'on n'a point compris ; c'est un moyen de se parer de la gaîlé qu'on n'a point ; cest un biais enfin pour montrer ses dents si elles sont belles....

Calhilde avait do très b lies dents.

Après avoir ri, elle tenJit son verre et but une raside gaiilai-dem.ent.

Puis elle parla de choses et d'autres avec une volubiUié qui n^était pas san-s charmes : c'étaient des phrases to>;les faites, des mots appris, des riens sus par cœur. Mais c'était dit gracieusement, c'ét:!it léger et joli. Ceux qui ne l'entendaient qu'une fois devaient la regarder comme une causeuse pleine d"entraiii et de verve.

Et voy:-z l'effet de la vogue sur la gent moutonnière qui porte des gants jaunes et use ses bottes vernies à frotter l'asphalte du boulevard de Gand ! — Félicien Chapitaux et ses nobles aniis qui entejidaicnî la lorette tous les jours, n" pouvaient passe lasser de l'entendre.

Elle était à la mode. Celait là reine des loretles ; — la lovetîc unique qui apparaîi tous les cent ans, qui s'appelle Delorme,Lenclos, Duthé, et dont l'éphémère triomphe éclabousse en pa'^^.sant les duchesses, les ambassadrices et les ■ danseuses.

Il faut les adorer quand on est Chapitaux. L'esprit pour un ba'on Prunot est de les trouver spirituelles. Chaque mol qui tom.be do leurs lèvres est divin, de par l'autorité de tous les J. B. S. T. Sanguin, qu'ils soient de la maison Sanguin et Cloq'.iart de Lyon on de tonte autre boutique...

En parlant, madame de Sainl-Pharamond buvait fré- <piemment,non point de ces courtes gorgées qui apaisent d'ordinaire la soif féminine, mais à r^sade5 de lionne qui •désalltïeraie'nt un gendarm.e.

Plus elle buvait, plus elle parlait, et réciproquement.

C'était un cliquetis, un roulement, un déluge.

Charlotte, étomiée, l'observait a son tour.

Elle ne savait point le n'ionde et pouvait croire à la rigueur que c'étaient là les grandes manières. Mais ce <]ui en elle était digu'', décent, délicat, se révoltait contre celte loquacité hardie, conîre ces façons gaillardes qui arrivaient à être effrontées.

Elle se faisait, interrogeant du regard son mari, lequel applaudis.sait du geile et lui répondait par des sourires qui disaient : — Admirez.

Durandin n'avait garde assurément désormais de reprocher à Balhilde son silence. îl ne buvait pas autant qu'elle, mais il buvait assez, comme u!i avoué i)rudent qui jouitd'un estomac de philasophc. Son gros et bon visage s'é[>anouissait, et, entre chaque plat, il trouvait le loisir (le tourner un peu ses pouces, ce qui complétait son bonheur.

Félicien Chapitaux faisait des efforts désespérés pour dire des choses agi-éables. — Sanguin commençait h parler .soieries. — "lontlermeil, le célèbre dentiste, attaquait indirectement la réjiulation de Désirabod.;. — Le baron Prunot, Cl! débris inqiériui, racontait les guerres de Napoléon qu'il avait lues dans les Yicloires tt Con'iuélef, et

tordait sa moustache eu disant comment l'illustre épée de son oncle avait gagnera bataille de Pharsale. •,

Mais chacun avait une oreille pour la lorette qui parlai bals, concerts, escrime, sport, théâtre, pâtés de Strasbourg filles de dépijlés entretenues, tableaux, chevaux, chà eaux, écrins, littérature, johannisberg et diplomatie.

C'était Charmant.

Bien qu'à fa voir lever son verre, vous eussiez compris l'entliousiasme de Chapitaux.

Charlotte demeurait étourdie et comme effrayée. — Lo vocabulaire de madame de Saint-Pharamqnd avait des lémérités qui choquaient l'oreille de la jeune femme.

Elle ne comprenait pas toujours, mais elle devinait parfois et se sentait confuse.

Au dessert, l'éloquence de madame de Sainl-Pharamond se fit si profondément excentrique que 1 étonnement de Charlotte devint du malaise, puis de la souffrance.

Elle n'o:;ait plus lever les yeux.

Quand on sortit de table, el'.^.s'esiiuiva.— Son mari tout seul s'aperçut do son absence.

Durandin, en effet, était dans cet état do béatitude infinie où tombent après le dîner les grosse-s gens qui ont un excellent estomac.

Quant aux Chapitaux, ils entouraient madame de Sainl- Pharamond qui allumait un cigare.

Pu Chesnel avait eu d'abord l'idée de rappeler sa femme, mais \ii mnix lui avait m.anqué...

On [jrenait le café maintenant dans le salon dont les fenêtres s'ouvraient sur un balcon régnant, qui dominait les jardins au delà desquels s'élevait la petite maison de monsieur le duc de Compans.

Charlotte ne repaj-aissail point. Ou était entre hommes désormais, la conversation devenait de plus en plus bruyante.

-Lalorctt.î fumait comme fumaient encore les lionnes en 1S33, orgueilleu'^ement et avec la conscience de faire une action héroïque.

Les convives l imitaient, et du Chesnel, qui avait un fond de tristes.^^e araère, parvenait à s'étourdir.

— Vous avez là une bien belle vue, rr^onsieur le vicomte, dit Chapitaux, qui commençait à épuiser sa provision de choses ravissantes.

— Ce pavillon, ajouta Montfermeil, fait un effet charmant.

— Ce pavillon est une dépendasce de l'hôtel de certain paird(! France, répliqua du (Chesnel.

— Je ne vois pas l'hôtel, dit la lorelte.

— Ah! riiôtel est fort loin d'ici ! reprit du Chesnel. — Ce pavillon est un petit temple dédié à l'Amour où sacrifie un duc que vous connaissez tous.

— Qui donc est ce duc ? demai-ida-t-on en chOMir.

— Je pense, monsieur, dit Prunot d'un air sévère, que vous n'entendez pas parler du duc de Pharsale, mon oncle?...

— Je n'ai pas l'honneur... commença du Chesnel en saluant le baron.

Puis il ajouta, eu se tournantyers le gros de l'assemblée:

— Ceci est un commérage, mais tout le quartier prétend que ce pavillon est le Parc-aux-Cerfs do monsieur le duc de Compans-Maillepré.

Toutes les personnes présentes connaissaient, plus ou moins monsieur le duc.

— Ah bah! commença Montfermeil, je lui ai arraché dans le temps...

il s'interrompit et se mordit la lèvre.

— Une dent, acheva Chapitaux.

Cela fit rire J. B. S. T. Sanguin. «

— Je croyais, dit la lorelte, que rron ;ieur le duc recevait au Marais.

Ceci dans son genre était aussi une naïveté ; mais madame de Saint-Pharamond ne se mordit point la lèvre. Elle avait faitphis d'hiureux que Monircrœeil n'avait arraché de dents, — et elle ne s'en cachait point.

Elle avait diï rendre" quelques visites au vieil lôlul do

L'Alsacien faillit rendre l'âme à la vue de toutes ces richesses, tant il éprouva de joie.

11 mit ses deux mains sur son excellent cœur pour en comprimer les battcmens. 11 eut un grognement heureux et fut quelque temps avant de toucher cet or, afin de prolonger sa jouissance.

Puis tout à coup il y plongea ses deux mains qui frémirent. Il retourna les louis à pleines poignées, il caressa le doux papier d?s billets, il fit chatoyer les pierres des bagues et revint à l'or qu'il pétrit entre ses doigts en grondant sourdement.

Puis ses poches ses gonflèrent de toutes ces richesses entassées péle-mèle. H enfournait sans compter, le bravo Alsacien, et même lorsqu'un louis égaré roulait sur le tapis, il avait la grandeur d'àme de ne se point baisser pour le relever.

— C'est lé brofit du cârçon, disait-il avec sa bonhomie sérieuse.

Et il continuait de bourrer ses poches gonflées.

Le portefeuille rouge était tout au fond d'un tiroir à secret et caché derrière des liasses de papiers.

Pierre Worms le trouya. C'était un chercheur éminemment habile à qui rien n'échappait.

Il commença par roii\Tir pour voir s'il ne contenait point encore quelques billets de banque, — mais le porteleuille no renfermait que les papiers enlevés autrelois à James Western.

Pierre Worms n'avait plus de place ; il fut obligé de jeter, avec un douloureux soupir , les pantoufles du marquis pour caser le portefeuille quelque part.

L'expédition était accomplie.

Pierre Worms reprit le chemin de l'anticham'ore, fermant sur sa roule toutes les portes derrière lui avec beaucoup de soin.

Celle de l'antichambre tourna comme la première fois sur ses gonds, et \\"orms se trQuva de nouveau auprès de Nazaire dormant sur une banquette.

L'Alsacien n'avait pas été plus d'un quart d'heure dans son expédition.

Une idée diabolique traversa son cerveau à la vue du sommeil dcXazairc.

— Si ché médais quelque jose dans la boche té messie Tracon? se dit-il.

11 réfléchit un instant, et sa main se glissa sbus les revers do sa redingote.

11 avait bonne envie de se venger de N'azaire, — mais il fallait sacrifier encore quelques bribes de son butin, et il avait eu déjà Ki douleur d'abandonner le.s [Kuitoulfles du marquis!...

Le coPur lui manqua.

11 sortit. — Dans la première antichambre où se tenaient les domestiques, il dit en passant :

— Ché réflenlrai... brésentcz pien'mcs resbects à messie le marquis... Une autre fois...

Il salua bien poliment et descendit l'escalier.

De l'autre côté de la rue il y avait une voiture. Pierre \A'orms traversa la chaussée sans se bâter et monta dans cette voilure qui partit aussitôt au galop.

Denisart était là. — C'était ce matin même que Biot l'avait jeté par là fenêtre d'un premier étage, mais il n'y paraissait guère.

Sauf quelques acerocs à son habit râpé, quelques égratignures aux mains et au visage, le pédant se portait de charme et n'était pas beaucoup plus laid à voir (juc de coutume.

— As-tu le portefeuille ?demanda-t-il à Worms.

— Ui, répondit l'Alsacien.

Denisart devint blême de joie, parmi les tachcj rougies que laissait sur sa joue son ivrcs--e récente.

Ce porteleuille le mettait à la lêto de mille écus, et, avec mille écus, Denisart se faisait fort do pomper plusieurs millions de sous...

— Donne, dit-il à Wornis avec empressement.

L'Alsacien tira le portefeuille do sa poche, mais il ne le lâcha point.

— Fu m'afez bromis toux cents vrancs, répliqua-t-il.

Le brave Alsacien avait sur lui une valeur d'un millier do louis.

Denisart, au contraire, suivant sa coutume, no possédait pas une obole.

Cette difficulté soulevée pensa occasionner un sérieux conflit, mais tout s'arrangea grâce à la bonne volonté de l'excellent Pierre Worms, qui consentit à recevoir un billet de Denisart.

Cet acte fut passé sur le comptoir d'un marchand de vin.

Denisart reçut le portefeuille, et Pierre Worms s'en alla

retenir sa place pour Mitugse, afin de jouir au sein de son

: industrieuse patrie d'une fortune acquise si houorable-

i ment.

Biot était revenu, comme nous l'avons dit, dans la chambre de l'aïeule sans avoir pu joindre Denisart.

Lorsqu'il était arrivé à l'angle de la rue Culture-Sainte- Catherine. le pédant avait disparu.

A son retour, il trouva la vieille duchesse sans voix, et Berlhe réduite à un état de faiblesse qui semblait voisin de l'anéantissement.

Elle respirait avec beaucoup de peine. — Sa tète s'appuyait au dossier de son siège et ses yeux étaient fermés.

Nous savons jusqu'où allait le dévouement de Biot; mais ce dévoilment, pour être absolu et complet, ne donnait point à l'intelligence du brave Breton le ressort et la finesse qui lui manquaient.

11 était facile à étonner. La tendresse de son cœur lui ôtait souvent le sang-froid nécessaire ; — et vraiment, dans les circonstances extrêmes et funestes oîi se trouvaient tous ceux qu'il aimait, Biot ne pouvait, on le concevra, garder un jugement calme et rassis.

De plus habiles que lui auraient perdu la tête.

C'était depuis des années une succession de malheurs continus que la main de Dieu entassait, impitoyable, sur les tristes débris do la race de Maillepré.

Tous étaient frappés à la fois.

On ne savait leijuel des enfaiis du marquis Raoul avait eu, dans ce partage d'infortunes, le lot le plus cruel.

On en était à regretter amèrement ces jours de misère où la souftranco égale était comme une habitude.

Berlhe se mourait, nulle main fraternelle n'aidait son agonie. — Pendant que Gaston blessé demeurait captif d'une volont-é mystérieuse, Sainte, la pauvre enfant, était enlevée et subissait peut-être le mortel malhourqui menait au tombeau Berthe déshonorée...

Ces idées roulaient confusément et se choquaient dans la tête de Biot qui se sentait devenir fou.

Ses yeux étaient fixes, — son front se plissait à grosses rides sous l'eflorl désespéré du travail de son cerveau.

Il cherchait un moyen de combattre cette fatalité écrasante ; il s'irritait de demeurer oisjf en face de Maillepré à l'agonie.

Il demandait à Dieu, avec uncr angoisse anière, une inspiration qui put être le salut de ses maîtres.

Mais en son esprit il n'y avait que ténèbres. Son courage, qai jusque alors n'avait point fléchi, pliait, écrasé sous le désespoir.

Son regard demeurait fixé sur Berthe. — Ses sourcils étaient froncés violemminit. De larges goultes de sueur tombaient sur ses joues.

Au bout de quelques minutes, il s'arracha par un effort véhément à cet état de prostration inerte. — Il flcscendit précipitamment l'escalier de l'aile droit,', ouvrit la porte cochère, et appela l'Auvergnat qui avait miss on de le remplacer pendant ses absences.

Il n'avait eu ni le temps ni la présence d'csfirit de dépouiller son habit de livrée. Il était nu-tête. — Ses longs cheveux mêlés tombaient en désordre sur son collet galonné. Sa chemise débraillée et gardant les traces de l'ef-

PAUL* FÉ^'AL.'

fort qu'il avait fait pour soulovcr Donisart. tombait hors de son gilet ouvert et laissait voir la noire toison do sa poitrine.

Les paisibles passans du Marais qui le virent loDjrer en courant la rue des Francs-Bourgeois se rangèrent avec empressement pour ne point lui faire obstacle, et durent raconter à leurs femmes le danger évité de cette effrayanti^ rencontre...

Biot avait l'air d'un fou furieux.

Il s'était élancé dans la rue et courait tète baissée en se dirigeant vers la place Royale.

11 tourna l'angle de la rue Saint-Louis et vint heurter à tour de bras à la porte du n° 26.

Le triste Jalambot, malgré ses habitudes do lente obéissance , dut obtempérer immédiatement à ce vigoureux appel.

11 Ouvrit, et,- sur l'injonction de Roxelane, il mit la tête à la porte de la loge pour invectiver l'insolent qui se permettait de frapper si fort.

Jlais à la' vue du personnage formidable qui passa devant lui comme un trait et se précipita dans l'atelier do Romée, la voix du mari de .la reine s'arrêta dans son palais.

— Eh bien 1 Jalambot... malheureux! dit Roxelane, ijui donnait à son gros chat des signes non équivoques de passion,—tu l'as laissé passer sans souffler, poule mouillée I...

— Ma petite chérie... commença doucement Jalambot.

— La paix!... Tu ne sais pas te faire respecter, sans cœur!... Les gens passent devant toi sans m'ôter leur chapeau, comme si j'élais à la charité 1...

Jalambot se retourna et répondit do ce ton soumis qui désarmerait une tigrcsse, mais qui ne désarme point les reines mariées :

— Ma bonne petite...

— La paix !... s'écria de nouveau Roxelane , — chaque ois qu'on me manque , tu mériterais de payer pour le

monde qui sont malhonnêtes!...

Roxelane s'échauffait en parlant. Si elle n'avait pas tenu son gros chat entre ses bras, son terrible balai eût joué peut-être un rôle dans la conversation.

Mais le matou faisait le galant, lissait ses poils, dressait ses oreilles et la regardait tendrement do ses yeux jaunes endormis. ■ ' '

Le cœur farouche de Roxelane s'amcîllit. Elle mit un baiser entre les deux oreilles de son chat et donna trêve h Jalambot.

Si quelqu'un s'étonne de voir un matou figurer parmi nos personnages, nous répondrons que dans les Amours de l'aria il eftt été malséant d'oublier les scntim.ens 'de la purtii're...

I5it)t traversa l'atelier d(! Romée sans prendre garde aux cris de Pelit-l.ouis et de Croquignole, troublés ino|;)inénient dans leur partie quotidienne.

11 monta quatre à quatre les escaliers et tomba comme une bombi; dans l'aijpartementdu sculpteur.

Romée était au lit. — Il n'était rentré que dppuis peu de temps, ayant passa la nuit au poste do la rue Saint- Anloine.

On se souvient qu'au moment où Burot, Denisart et Roby , • faisant faction dans la rue dos Francs-Bourgeois, vers onze ii"uri's du soir, giii'Uaient l'instant favorable pour opérer reiilèveiiieut proji'ti', Roméo était arrivé tout à coup ensortant de la log(; de Biot. . . .

Sa présence avait singulièrement contrccarn'' les desseins du secrétaire de monsieur h; duc.

Monsieur Burot, nous le savons, avait de puissantes raisons pour craindre Ronié(!.

Cette crainte ("init éhez lui si forle qu'en dislinguaiit les traits dn sculpieiirau clair de' la lune, il no vit rien autre chose k laire (pi'à remonliT en voiture.

Mais u\i moment où il touchait le marchepied, il avait entendu 1(î pas d'une patrouille , et une idée diabolique avait traversé son cerveau. "

• Denisart, cette nuit-là, était prédestiné à une multitude ! de chutes.

i Burot laissa la patrouille s'approcher jusqu'à une cinj (piantaine de pas. Quand il distingua parfaitement lesfour- I nimens et les autres signes que nos soldats ont le soin d'arborer pour ne point prendre en traîtres les voleurs, il saisit Denisart par les épaules et le poussa devant lui jusqu'auprès de Romée.

Denisart, qui était ivre déjà, criait et se plaignait.

Burot enfilait à haute voix un chapelet d'invectives. C.ela se termina par un croc-en-jambe qui mit Denisart étendu au milieu du ruisseau. ^

La patrouille cependant doublait le pas. Burot courut au devant d'elle et requit main-forte contre Romiîe, (jui venait, disait-il, d'assommer son camarade.

Romée voulut se défendre. Le chef de la patrouille, (pii était un homme ferme et intelligent, lui coupa la parole au nom de l'ordre public.

Le délit était flagrant. 11 est bon que les gens chargés de veiller sur la tranquillité publique aient ce coup d'n?ii rapide ([ui voit instantanément le forte! le faible des choses. — On traîna Romée au poste.

On aurait bien pu y mener aussi Burot et ses deux acolytes, mais ces messieurs étaient évidemment des gens paisibles, lis avaient leur voiture.

Certes, on ne peut pas mettre dos maréchaux de France ni mémo des élèves de l'école l'olylechnii^uc à faire le guet la nuit dans nos rues, mais il serait injuste d'exiger un respect absolu pour la jurisprudence du corps-de-garde : un caporal est homme et faillible. — La consigne nous envahit. Sans parler de ce soldat qui mit une balle dans le ventre à un malheureux ivrogne aux prises avec la grille des Tuileries, il suffit de passer une heure sous l'un des vestibules du Louvre pour constater quelque acte de petit despotisme militaire.

Nous avons vu l'autro-jour un factionnaire refuser en cet endroit le passage à une pauvre femme boiteuse qui portait trois chemises dans un mouchoir.

Sans chercher beaucoup, ou pourrait trouver, ce nous semble, à nos soldats d'autre emploi que do croiser la baïonnette sur de vieilles femmes et de ])elits enfans.

Mais cela rentre, il faut le dire, dans un ordre de choses parfaitement accepté.

Le peuple, qui est souverain, n'est pas gâté par nos usages. On lui demande un sou pour traverser ce pont historique où il planta en juillet le drapeau tricolore. — Ce jour-là seulement il y passa pour rien...

Aux deux entrées de ces galeries brillantes qui percent les maisons en droite ligne et abrègent le chemin, on a placé dos invalides chargés expressément de barrer la route aux gens qui ont le plus besoin de compter leurs pas. — Vous qui avez les bras libres et qui vous promenez, passez ; mais vous (Jui cliancelez sous un fardeau trop pesant, faites le grand tour !...

H eu est de même au Louvre, et la consigueest pire aux Tuileries. , ■ . .

Aux Tuileries, vous n'entrez ni en blouse ni en casquette; votre costume de travail, ô peuple, est proscrit de ce palais qui est votre conquête I...

Quant à vos plaisirs, le budget subventionne des théâtres, mais ce ne sont pas les vôtres. — Vous n'avoz même plus ce jour unique dans l'année où il vous était permis de vous asseoir grath dans les stalles brillantes de l'Opéra ou sur les banquettes classi(|urs du Tbinltre-Français.

Vous payez nos rliaiilcurs et vous paye'z nos tragédieniH's. —Vous avez le droit d'être llers d'elles et d'admirer lee.r talent sur parole...

L'arrivée de Biot réveilla Romée en sursaut.

11 ne comprit point la première annonce du malheur de Sainte, et se fit répéter deux fois le récit de ce qui .s'était passé. •

Lorsqu'il comprit, il bondit hors de ses couvertures, ol passa ses babils avec une précipitation silencieuse.

— Que faire? mon Dieu, que (aire ? répétait Biot. •

Mailiepré au temps où monsieur le duc y faisait son appartonicnt en ville.

Tout le inonde, cependant, avait passé sur le balcon, voulant voir de plus près la petite maison de monsieur le duc.

C'était à peu près le moment où ce dernier perdait haleine à poursuivre la fuite désespérée de Sainte.

La ciiambre où s'entretenaient madame Brunol et Burot regardant par le trou de la serrure, se trouvait juste en face du balcon.

Le soleil entrait d'aplomb dans cette pièce par la fenêtre {grande ouverte. Le regard dos convives pouvait, malgré la distance, arriver jusqu'aux dignes serviteurs de monsieur le duc et même à la rigueur distinguer leur manège.

— Il me semble que j'aperçois quelque chose au fond de la chambre, dit la lorette.— S'ils pouvaient nous donner la représentation !...

Tous les cous se tendirent, tous les lorgnons tombèrent en arrêt.

— Ah ! diable, oui, diable, oui 1 dit Chapitaux ; il y a quelqu'un \h, au fond. Si j'avais seulement ma lorgnette d'opéra 1...

— A cela ne tienne, répondit du Chesnel, nous pouvons nous procurer des lorgnettes.

Du Chesnel était d'humeur détestable et il en voulait à monsieur de Compans. Eu' outre, sa tête était échaulTée.— L'idée de préparer un scandale lui sourit.

Elle sourit bien davantage encore aux autres convives qui rentrèrent joyeusement dans le salon en se promettant une bonne comédie.

Madame de Saint-Pharamond surtout était empressée, comme si elle n'eût jamais rien vu de semblable. .i

Du Chesnel cependant mit en réquisition toutes les lunettes de la maison. Il revint bientôt avec son butin consistant en trois lorgnettes de spectacle et une longue-vue dans son étui.

Derrière lui un domestique s'avançait gravement portant une énorme lunette d'approche en cuivre montée sur pivot.

Ce télescope fut salué par d'unanimes acclamations.

Le domestique le plaça au beau milieu du lialcon, le braqua sur la fenêtre ouverte et se retira.

Du Chesnel modéra d'un geste le bruit qui se faisait autour de lui.

— Taisons-nous, dit-il, ou la croisée se fermera...

Cet avertissement sage produisit un effet magique. On passa sur le balcon bien doucement et chacun s'occupa de mettre à son point les longues-vues apportées.

C'était un singulier spectacle de voir tous ces gens assemblés tenant en main chacun un instrument d'optique et le braquant sans façon sur la demeure d'autrui. Cela ressemblait un peu à ces réunions d'astronomes bourgeois qui se donnent rendez-vous pour observer en commun, à l'aide de télescopes improvisés, l'éclipso de soleil annoncée.

Tout ce monde regardait sans bruit aucun.

Us aperçurent d'abord distinctement Burot et madame Brunel.

La lorette devina tout do suite quelle était leur occupation.

— Les drôles sont aussi curieux que nous !... dit-elle,— mais ils sont mieux placés.

Les quatre chevaliers admirèrent l'esprit subtil do leur reine.

Une minute se passa durant laquelle on ne vit rien de plus.

Iiu^^ndin, qui était «n homme prudent, ne prenait point ostensiblement part à l'empressement général. Il se tenait à demi caché dans l'embrasure do la fenêtre et regardait à l'reil nu, sans se laisser voir.

Madame do Saint-Pharamond se servait de la lon^uenie. Chapiteaux, avec une galanterie qui rappelait énergiquement les temps chevaleresques, avait plié le genou drvant elle et prêtait son épaule pour lifi servir de point d'appui. • ■ . ' . .1 .

Chacun regardait. -^ L'attention se fatiguait. On allait abandonner ce passe-temps peut-être ; mais à ce moment même, une jeune tille s'élançnnt entre monsieur Burot et madame Brunel traversa la chambre et vint s'appuyer haletante h la fenêtre.

La comédie promise commençait.

— C'est qu'elle est charmante ! dit madame de Saint- Pharamond.

Tout le monde répéta :

— Elle est charmante I

Excepté pourtant Félicien Chapitaux qui dit en se tournant vers la lorette :

— Elle n'est pas aussi jolie que vous f

— Chut ! fit du Chesnel, n'allons pas éveiller leur attention.

On se tut encore.

On se tut jusqu'au moment où le duc chancelant porta la main sur Sainte agenouillée.

Mais alors l'explosion, pour avoir été contenue plus longtemps, éclata plus foudroyante. *

Du Chesnel, lui-même, donna le signal avec une joie méchante.

Ce furent des sifflets, des rires, des bravos, des huées.

La basse-taille militaire du baron Prunot se mariait au baryton de Chapitaux et aux notes sur-aiguës qui composent la voix d'une lorette.

Durandin était rentré dans le salon et tournait ses pouces, étendu dans une bergère, en riant de tout son canu-.

Sur le balcon, les huées, les rires redoublaient au lieu de s'éteindre.

Du Chesnel était le plus ardent de tous.

Le charivari contiiuia jus(|u'au moment où monsieur le duc, épuisé par l'effort terrible qu'il avait fait récemment, é( rasé sous la honte de l'avanie publique qu'il était obligé de supporter, chancela plus pSIequ'unmort et tomba entre les bras de ses serviteurs.

La représentation était finie. La lorette bâilla et dit :

— Ce n'est pas un dénoûment. ,

Puis elle permit à Chapitaux de se relever et ralluma paisiblement son cigare. , : . ■. .

Pendant que monsieur le duc recevait sur là tête ce coup de massue, il remportait ailleurs un petit avantage. -

Les domestiques du marquis de Mailiepré n'avaient jamais vu tant de visiteurs inconnus venir assiéger la porte de leur maître que depuis ^ disparition.

C'étaient d'abord Ilomée et Nazaire qui, comme nous l'avons lUt, se relayaient dans son antichambre : ce fut ensuite monsieur Williams.

Deuisart y était venu la veille. Nous n'avons pas oublié qu'il avait promis à monsieur le duc de lui rendre bon compte de certain portefeuille rouge, qui devait être en la possession du marquis.

Denisart était venu flairer les êtres, examiner, seatir.

11 avait trouvé dans l'anticlmmbro où on l'avait introduit Romée qui faisait sa faction.

Denisart et Romée ne se connaissaient point.— Le sculpteur attendait un Ima à la main, et tachait de trouver un peu de patience au fond de sa lecture. .

Denisart se promenait de long eu large dans l'antichambre. L'absence du marquis était déjà une circonstance favorable : cela permettait d'inspecter un peu ; cela donnait tout le temps de se reconnaître.

Denisart lorgnait chmpie objet du coin de l'œd. Maigre sa bonne envie, il n'osa point tourner 1g bouton des portes, mais il mit sa tête hors de la fenêtre et se rendit bien compte des dispositions de la maison.

Puis il sortit en disant qu'il repasserait le lendemam.

Un homme l'attendait dans la rue. C'était un gros garçon, à la figure candide et rose, dont la physionomie ne nous est point inconnue. /

En cherchant bien, nous nous souviendrons d avou" admiré son innocent sourire dans les ateliers de messieurs

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