‹ Les amours de ParisChapitre 59 sur 190 · I A BOITE » GR · texte numérisé non relu

I A BOITE » GR

Unquarl d'heure après a voir ([uillé Jean-Marie Bic!, Romée descendait devant la porte coclif-ro du paill hAlel de Maillepré.

Il jeta le nom de monsieur le duc au S'i:;se et passa L cnc comme un habitué de la m.aisoii.

Pans ranficliarabre on lui dit qaemons'eur le due étnit absent.

Roméo tomba dans un granr! embarras ; il avait la (\"tiludo que momieur de Compans était l'auteur de l'enlèv.ment de Sainte, if aurait parié sa vie que l'ngeiU de. cci r•.^lèvement avait été cet homme qu'il avait renconiré ['■■:> deux fois, l'une sbus le péristyle de TOpéra, l'eaitre li nla loge de Jean-Maj-io Biot, auvieil hôtel de Maillepré.

Bienqu'd ne l'eût point reconnu la veille par^ri ces • gens à mine suspecte qui rôdaient .sous la fenOfre d:^ ?ninte. llgardoit la conviction que cet homme devait ^-.r.' :'i;m d'eux.

Mais il ignorait son nom. — A défaut de nui.i.L ;;; \r diff, voir .cet hom»no était important, peut-être décisif...

Comment le demander ?

!1 taisait ces réflexions, immobile au milieu de rnntichambrc, et les valets commer.çe.!ent à le régarder curieusement.

— 11 m'importait de vor monsieur le duc, dit-il i nfm, car je venais pour une affaire du plus hm;t intérêt. Mais en ii('-, -ihiitive, je puis m'ouvrira celui (jui le représente... <! son homme de confiance... railairc n'admet point de retard.

— Si monsieur veut parler au'secr'Mflire d'-ri^'eriinir le duc?... dit un domestique.

— Précisément, répondit Romée

On s'enquit de Denisart, qui était le secrétaire sérieux, mais point de Denisart. — Le pédant attendait en ce moment dans sa citadine Pierre Worms, qui mettait au pillage l'hôtel du marquis de Maillepré absent.

— Monsieur le duc, dit-on à Romée, a bien ua autre secrétaire ; mais...

— Faites-moi voir cet autre seeréiaire, répliqua Roir.é e. Cet autre secrétaire était Burot, qui était roHti'é depui:,

une heure, après avoir rempli ses fonctions, comme nous l'avons vu, à l'appartement en ville. Il dormait de P0!i mieux pour se refaire des fatigues de la iiuJt, et ne s'a'len^ doit guèie aux foudres qui le menaçaient.

Romée monta sur les pasdu domestique, qui franna h la porte de monsieur Burot.

Celui-ci ne répondit point.

Le domesliquo .se tourna vers Romée d'un air ([ui \ ourlait dire :

— Je ne puis [aire davautage;— revenez à un nutn> moment.

Mais ce n'était point le compte du seulple'or.

PAUL FEYAL.

D'uugcste calme et très naturel il écarta le domestique, fit jouer la clef et entra sans façon. Il referma la porte derrière lui.

— C'est quelque créancier, se dit le domestique ; — ma foi, qu'ils .s'arrangent !,..

Burot était couché, le visage tourné vers la lumière.

Du premier coup d'œil Romée reconnut son homme..

11 avança un siège, s'assit au chevet et pesa du doigt sur l'épaule du secrétaire.

Celui-ci réparait en conscience le temps perdu et sommeillait profoiKiément,

Mais le doigt deRomés pesait de plus en plus lort et .s'entonrait dans la chair do l'épaule.

Burot gémit, grogna, sauta et finit par se dresser sur son séant en se frottant les yeux.

Burot pris au lit rc paraissait point à son avantage."

Le blanc de l'oreiller encadrait disgracieusement sa figure rouge cl osseuse. Pour n'être que laid, lo maraud avait absolument besoin de toilette.

Ses yeux clignottans, éulouis soudain par lo grand jour, ne reconnurent point d'aburd Romée. — Lorsqu'ils le reconnurent, ils se refermèrent, effrayés, et ne voulurent point se rouvrir.

BurcL croyait faire sans doute un très mauvais rêve...

Mais le doigt de Roméo se remit à la mémo place sur son épaule et s'y incrusta de plus belle.

Burot essaya un regard timide et poltron.

Sas pommeltee devinrent p;V,e3 ; il trembla sous .ses couvertures.

C'est qu'il n'y avait point à s'y tromper : ce n'était pas un rêve. —Romée, l'homme terrible qui avait cassé ses doux dents rd sa pipe, — était' là devant lui, çalmo, froid, sévère, plus effraya ni mi lie fois que dans son courroux. Burot se souleva sur le coude à moitié et demeura bouche béante.

L'œil de Romée, qui se fixait sur lui froid et dur, lo fascinait.

Romée ne pariait point encore.

Am8.sure que ce silence se prolongeait, le secrétaire .sentait grandir au dedans de lui son angoisse poltronne.— 11 ne bougeait pas ; seulement ses yeux épouvantés se baissaient et se relevaient par un mouvement i)ériodique et lent.

Romée ne parlait point encore. — Burot étouffait ; ses jambes (remblaient violemment sous sa couverture. — JJeux gouttes de sueur percèrent sous ses chev«ux et tombèrent sur le collet do sa chemise.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, balbutia-t-il avaut que Romée eût pris la parole...

— Levez-vous,' dit le sculpli^ur.

Burot sortit du lit et voulut commencera s'habiller, mais il tremblait tellement et ses yeux étaient si troublés, qu'ils ne pouvaient se reconnaître parmi les différentes pièces de son costume.

Ses bas, son caleçon .semblaient être devenus rétifs, il ne savait plus entrer dans son pantalon.

Romée patienta durant une minute.

Au bout de ce' temps, il reprit très froidement :

— Dépêchez-vous !

Le pantalon du malheureux Burot s'échappa de sa main, Romée était pour lui la tète de Méduse. 11 se fût privé do jouer la poule pendant un an et un jour, à condition d'être débarrassé de Romée.

Ses joues, naguère si enflammées, étaient maintenant livides, cl c'était un spectacle grotesque de voir celle lace maigre, osseuse, effarouchée se perdre, grosse comme le poing, parmi les énormes touffes d'une chevelure crépue et d'une barbî liéri.ssée.

Il ramassa Icslonlent son pantalon et le passa au plus vile. Sa cravate bleue à fleurs jaunes fut nouée en un clin d'œil ; son gilet ponceau ^o contenta d'Un boulon, et son habit garda ta poussière de la veille.

Il prit son chapeau dont il lissa le poil avec le coude et

resta devant Romée dans l'attitude d'un enfant sous la férule d'un sévère précepteur.

Romée se leva.

— Suivez-moi, dit-il.

Burol demeui'a partagé antre sa terreur présente et la crainte de ce qui pouvait se passer s'il (|uitlait son domicile pour se mettre à la merci de Romée.

Il fit sur lui-même un effort héroïque pour prendre son air dégagé d'habitude.

— .4;h çà ! dit-il en essayant do sourire, — où diable allez-vous me conduire comme ça?...

Romée, qui se dirigeait déjà vers la porte, s'arrêta et .so retouru.i.

Le sourire de monsieur Bni'ol finit on une grimace de détresse.

— Il faut pourtant que je sachef où vous me menez!... dit-il d'une voix larmoyante.

Romée ne répondit point et désigna la porte d'un geste impérieux.

— P.issez devant, dit-il.

Monsieur Burot eut comme un mouvement de révolte. 11 haussa les épaules et planta son chapeau sur sa tête assez carrément. —On eût pu croire qu'il allait se regimber enfin contre ces ordres, infligés avec tant de laconique mépris.

Mais il s'^ courba de nouveau, terrassé sous le regard de Romée.

Il franchit le premier la porte. Romée le suivit en disant :

— Je vous défends de faire un geste ou de parler en traversant l'antichambre... Je serrfi derrière vous.

Ils descendirent ainsi les escaliers de l'hôtel.

Burot, suivantà la lettre la prescription reçue, franchit l'antichambre la tête immobile et raide, sans oser regarder ni à droite ni à gauche.

Il sentait le terrible sculpteur sur ses talons.

En passant, Romée jota sa carte à un laquais.

— Présentez mes complimens re-jicctueux à monsieur lo duc, dit-il, et prévenez-le qu'il me reverra..'.

En entrant dans la cour, Burbt poussa un gros soupir. Il ne put se défendre de lancer vers la loge du suisse un regard de lamentable détresse.

Le suisse lui ôta son chapeau.

Dans la rue le fiacre attendait.

— Montez, dit Roméo.

Burot se sentit perdre plante en quelque sorte. Jusque alors la présence des gens de monsieur le duc l'avait entouré d'un semblant de protection.

Il allait se trouver seul avec ROmée.

C'était terrible !

Il passait beaucoup de gens sur le trottoir; un instant Burot oui l'idée de prendre sa course en criant : à l'assassin !

Mais, tandis qu'il hésitait, le doigt de Romée posa par derrière sur son épaule.

— Montez, répéta tout bas le sculpteur. Burot mon.ta.

Quand il fut dans le fiacre, Romée vint mettre sa tête <t la portière.

— Vous savez parfaitement ce dont il s'agit, reprit-il ; toute explication .serait superflue... Où allons-nous?

Burot aurait bien voulu rire, mais ses lèvres crispées ne savaient plus que grimacer douloureusement.

— Où nous allons? répéta-t-il, en essayant pourtant, malgré le Iremblemcnt de sa voix, de se donner un air dégagé, — ma foi I je n'en sais rien,

»^ Prenez garde!... dit Romée.

Burol fit aussitôt retraite.

— Nous irons où vous voudrez, murmura-t-il.

— Ecoutez, dit le sculpteur, dont les dents étaient serrées, — j'ai pour de perdre patience!... You.s savez qui je cherche... Elle ne peut être à l'hôtel môme de mon.'îieur de Compans... Où l'avez-vous menée?...

Certes, le malheureux Burot avait bien plus peur que Romée de le voir perdre patience. — Le sculpteur ne se

trompait point, il savait parfaitement ce dont il s'agissait.

Et c'est là justement ce qui rendait terrible le dilemme de sa situation.

D'uii côté Romée, et comment résister à Ropiée dont l'éloquence avait d'invincibles argumens? — De l'autre côté b duc, qui non seulement tenait les cordons de sa bourse, mais qui était redoutable aussi et savait se venger cruellement.

Burot accusait le ciel d'injustice. — Toutes ces tribulations lui venaient de l'acconiplissement desondewjr....

11 tardait à répondre.

Romée franchit le marchepied d'un sautj s'assit dans le fiacre en face du secrétaire et ferma brusquement les deux portières, sur lesquelles il rabaissa les stores de serge rouge.

Burot poussa un gémissement. — Il roula ses yeux éperdus autour de cette boîte close où il était pris comme en un piège, et à la merci d'un adversaire impitoyable.

Il se vit assassiné, étranglé, broyé.

Mille fantômes passèrent devant sa vue...

Les stores fermés tamisaient un jour rougeâlre et lugubre.

Burot sentait sou cœur se retirer, il lui sernblait qu'il nageait dans son propre sang.

11 devinait les poches de Romée pleines de pistolets et de poignards.— Or, il n'était à l'épreuve que des coups de canne.

— Je vous dirai tout, nmrmurat-il,— ayez pitié do moi.

— Où aJlous-nous ? dit encore Romée.

Burcf donna un regret tendre aux beaux appoinlemens qu'il touchait chez monsieur le duc, et prononça bien bas le nom de la rue et le numéro de l'appartement en ville.

Romée rouvrit la portière et jeta ces indications au cocher. Le tiacre partit aussitôt.

— Maintenant que vous savez la chose, dit Burot, — vous n'avez i lus besoin de moi... puis-je m'en aller"?

— Non! répliqua Romée.

Le secrétaire n'osa pas insister.

Le jour commençait à baisser lorsqu'ils arrivèrent daes la rue de Ponthieu.

Le Oacre s'arrêta devant l'allée qui conduisait à la petite maison.

— Descendez, dit Romée.

Le secrétaire joignit ses mains.

— Vous ne me ferez pas entrer là ! — murmura-t-il, — monsieur le duc me tuerait!...

Romée lui montra le marc'nepied de cet air auquel le malheureux secrétaire ne savait point résister.

ij fallut bien descendre.

Mais le duc était maintenant tout près, les deux terreurs de Burot s'égalisaient. La crainte inspirée par son maître contrebalançait presque la crainte inspirée par Romée; il ne savait plus à laquelle enleudre...

Et une lois dans l'allée cAivcrte, son passe ralentit, il finit par s'arrêter tout à fait.

— Allons ! — dit brusquement Romée.

Le malheureux secrétaire tomba sur .-es éeux genoux.

— Je sais bien qu'il va me tuer 1 dit-il ; quel bien relirerez-vous de la mort d'un pauwe homme ?

Remée le releva à la force du bras.

— jîarche! dit-il, en le forç nt à reprendre sarouîe, — tu me serviras d'introduction... Je n'ai pas le temps de faire le siège do es repaire.

11 ttnail Burot par le collet de son habit. Celui-ci, plus jrîort que vif, se laissa traîner j'ùsqu'à la cour qui précédait la pe'jte maison.

Arrivé là, il jeta un regard timide sur les feDêtr&^', comme s'il se liit attendu à y rencontrer le visage meuiTçant de son maître.

Il n'y avait personne aux croisées.

En retombant, le regard de monsieur Burot rencontra la porte.

11 vil avee une inexprimable surprise que cette i orte,

constamment close d'ordiilaire, était aujourd'hui grande ouverte...

Un instant la curiosité l'emporta chez lui sur la peur.

Il s'élança vers la ['urie, et aux dernîèie.^ lueurs du jour il remarqua sur la serrure des traces non équivoques d'et fraction.

La boîte de fer de cette serrure était comme broyée : le pêne brisé montrait les paillettes brillantéos de sa cassure.

Burot monta doucement l'escalier, Romée le suivit.

Au premier étage comme en bas les portes étaient toutes ouv'ertes.

En avançant curieusement la tête, Burot entendit distinctem.eut, parmi le silence qui régnait à l'intérieur, le bruit sec et facile à reconnaître d'un pistolet qu'on arme.

Romée l'entendit également.

Burot se rejeta eu arrière comme si le canon de l'arme eût été déjà sous sa gorge.

Romée au contraire s'avança froid et ferme. ' Il fit tigne à liurot que la retraite lui était ouverte. — Le secrétaire, profitant de cette permission souhaitée si ardemment, sauta d'un bond dans la cour et d'un autre bond dans la rue...

Romée seul désormais entra dans l'antichambre, dont les jalousies étaienl fermées et où il faisait nuit complète. Il se dirigea dans les ténèbres vers l'eniiroil ou s'était fait entendre le bruit de la batterie d'un pistolet.

Dans le corps de logis du vieil hôtel de Maillepré nmnsieur Williams était à prendre son repas.

John Robertson le .servait.

C'était à peu près à l'heure où Biot montait en toiture pour se reiidre à la préfecture de police.

Le jour marcliait déjà vers son déclin.

■j'oby Grant entra dans l,i chambre où son maîttrc achevait son repas.

— Je crois que monsieur est malade, dit-il, — je ne l'avais jamais vu ainsi. Depuis une heure il sanglote sur sa couverture en murmiuraut ;ies mois que je ne puis corn prendre.

Monsieur Williams jeta sa .serviette et quitta la table aussitôt.

Il se dii'igea vers l'ancienne bibliothèque de l'hôtel oui servait de chambre à Oguah et fit signe à ses deux serviteurs de ne point le suivre.

En approchant de la bibliothèque, il raleniit son pas et marciia légèrement pour ne peml faire de bruit.

Avant mên!ede fi-anchir le seuil, il put entendre les sanglots du vieillard.

Il entra., — Oguah filait couché tout de sou long sur la couverture, à plat ventre, les coudes pur terre |^a tête soutenue entre ses deux mains. ^ ^^

11 tournait le dos à la porte. On n'apercevait qu'une très faible portion de son profil; mais entre son bras et sa joue, monsieur Williams crut voir des larmes abondantes ruisseler sur la paille de sa couche.

Une sollicitude tendre et toute filiale se peignit sur le visage de l'Américain.

Il s'avança retenant son souffle oi appuyant son pied sur le sol avet précaution.

Oguah continuait de sangloter et ne savait pas qu'on l'épiait...

Ses sanglots s'entremêlaient dS^lainies confuse.? et de paroles indistinctes.

Parfois il laissait tomber sa tête sur ses deux bras croisé-. Son corps, amaigri par la vieidesse, tiessaiilait au choc d'une immense douleurr.

Puis son front se relevait et s'appu3'ait aux paumes de SCS mains. — Il semblait alors contempler un objet placé iramédiatcraent sous ses yeux.

Cet objet, monsieur Williams ne pouvait l'afercevcir; les épaules d'Oguah le lui cachaient.

A mesure qu'il avançait sur ,1a pointe du pied, les gé-

PAUL FEVAL,

missemens du granJ-clief arrivaieut moins confus à son oreille.

Monsieur Williams put bientôt reconnaître que c'f^taient des plaintes en langue indienne, des plaintes ou plutôt une sorte de prière mystique entremêlée de soupirs.

Monsieur Williams n'osait s'approcher davantage de crainte d'éveiller l'attention d'Oguali, qui s'irritait lorsqu'il était surpris ainsi dans se-; momens de douleur.

Il se bornait à écouler, et il eut un moment de surprise indicible lorsqu'il entendit, au milieu des gémissemens d'Oguali, le nom de Berlhe, plusieurs fois prononcé en franÇiiis.

— Berlhe ! murmurait le vieillard, en dépouillant les formes emphatiques du langage des Chérokées; — Berlhe! je te revois toutes les nuits... mes songes te connaissent... et lu e^ jeune dans mes souvenirs!... Berlhe, oh ! Berthe, je t'aime, comme je t'aimais... Tu es tcujom's ma tristesse et ma joie... Toute ma vie est en toi...

Il so souleva brusquement, sa voix devint creuse et trembla de colère.

— Et cet homme ! nmrmura-t-il, ohl cet homme que j'ai tué'... Elle aime sa mémoire!... Le voilà... le voilà 1... que ne puis-je le tuer encore !...

Dans le mouvement qu'avait fait Oguah, le regard de monsieuf Williams s'était glissé entre son bras et ses flancs ; il avait aperçu devant lui un objet brillant, dont il n'avait pu distinguer préeiséraent l'espèce.

Avant qu'il pût approcher son lorgnon do son œil, le jrrand-chef remit ses deux mains à terre et couvrit l'objet bisllant de nouveau.

— Moi !... reprit-il en frissonnant et en pleurant, — elle me hait 1... N'est-ce pas hier qu'elle m'a repoussé du pied'?... Son pied brûle encore ma poitrine!..'.

Il s'aflaissa lourdement comme épuisé; sa tempe, toucha la terre.

Monsieur Williams avait suivi ce monologue avec un intérêt avide. — Un instant le nom dt? Berthe, inoitmément prononcé, avait mis en lui de vagues espérances.

C^s espérances s'étaient en quelque sorte afferaiies en écoutant les paroles d'Oguah, qui semblaient liées entre olles et 60 rapportaient à des événemens sur lesquels le jn'aid-clief avait gardé jusque alors un silence obsliné...

Cet homme allait-il s'éveiller de sa longue démence et reprendre la vie où il l'avait laissée vingt ansauparavant !... j

Monsieur Williams demeurait ûnmo'cile, souliai|ant ardemment d'autres paroles qui vinssent confirmer son espoir...

Oguah se taisait.

On u'eiitn^fct plus sortir de sa poitrine que des sanglots déchii^K^ dont l'eûorl secouait ses -épaules et ses reins.

En un certain moment sa tête fatiguée chercha un appui moins rude sur la paille de sa couche.

Ce mouvement mit à découvert d(! nouveau ro!)jel brillant que moiftieur Williams avait aperçu déjà. Ce dernier braqua aussitôt dessus son lorgnon. l)u premier coup d'œil-il reconnut avec un étonnemenl inexprimable la boîte d'or qu'il avait vue souvent en Amérique entre les mains de madame la duchesse Berthe, et dont il avait parlé dans son Mémoire.

La bnile était ouverte. — Monsieur Williams distingua cl .reconnut le portrait de monsiLur le chevalier do Uyonne, tué autrefois en duel par le duclcan. Une put «îtcnir enlièremcntuncri do*surpi'ise... Par un goste plus rapide que l'éclair, Oguah cacha la boîte d'or sous la couverture.

Puis, bondissant sur ses pieds avec une agilité qu'on n'eût point supposée à sa vieillesse, il mit ses deux mains Aur les épaules do monsieur ^V'illiams , et le regaida eu face.

Ses yeux, éteints d'ordinaire, brûlaient et menaçaient tcrriblomeirt.

— (,'u'i!S-tu vu?... dit -il de sa voix gutturale et proioudc.

Monsieur Williams eut la présence d'esprit de répondre sans hésiter :

— Je n'ai rien vu, si ce n'est mon père qui reposait... Le grand-chef l'interrogea encore un instant du regard,

puis les muscles de son visage se détendirent, et ses deux mains retombèrent le long do ses flancs.

— Le sang d'Oguah est rouge, dit-il comme oii répète un refrain machinal,— Oguah est un grand chef!

Il s'assit sur sa couverture, prit sa longue pipe et la bourra do tabac.

Monsieur Williams appela John Roberison, qui ap;'.';rla du ieu.

Oguah, suivant sou habitude, se mit à fumex en modulaijt les notes lentes et monotones de son chant indien.

Monsieur Williams fit signe à John de sortir.

Lui-même ne demeura que quelques minutes dans la bibliothèque.

Au bout do ce temps il s'éloigna, refermant la porte sur Ogufdi, qui restait seul.

D'ordiiiciire on éwiait avec soin de livrer" ainsi le vieillard à lui-même.

Mais ce que venait devoir monsieur Willianv; était pour lui un inexplicable mystère. Il voulait cherclua' le mot de cette énigme subitement offerte à son intelligence, et qui se liait étroitement au but le plus sérieux de sa vie.

D'où venait cette boîie que la duchesse avait emportée d'Amérique?

Oguah l'avait donc revue ? elle ou ses cnfans ? Où élaientils?

■ C'était là le secret.

Monsieur Williams voulait tâcher do le surprendra.

L'une des portes de la bibliothèque, celle qui faisait Inc. à la couche d'Oguah, était percée d'un trou rond fermé par un verre. C'était une sorte d'nîil de surveillance, comme on en voit dans les collèges et dans les prisons, et qui n'était ici que trop nécessité par la situation morbide du grand-chef.

Monsieur Williams, au lieu de se retirer, se mit ou observation derrière la [lorte et introduisit son regard pai" le trou.

Durant quelques minutes, Oguah continua de fumer et de chanter.

Son immobilité semblait être complète. — Seulement son cil avait dos jets furlifs et s'élançait inquiet par dessous sa paupière demi-close, comme s'il eût de\ ino vaguement la surveillance occulte (lui l'entourait.

On entendait du dehors la mesure réglée do son chaiil, qui tantôt s'élevait plus rauque et tantôt descendait ju.squ'à devenir un muriïrure.

Au bout d'un quart d'heure enviroi!, il déposa sa longue pipe encore rlluinée , et colla sou oreille au sol pour écouter.

Puis il se rejeta brusquement étendu à plat ventre sur sa couveriure el reprit la boîte d'or qu'il avait cachée dans la paille à l'approche de monsieur Williams.

il la remit ouverte à la mèrae place et replaça au-dessus d'elle sa tète entre ses deux mains.

Monsieur Williams vit comme naguère ses lèvres remuer, ses larmes couler, et tout son corps tressaillir secoué par l'angoisse. — Il entendit môme l'écho amorti do ses rianglotj.

Mais il ne pouvait plus saisir ses paroles.

Un (juart d'heure encore so passa ainsi.

Au bout lia ce temps, monsieur Williams vit Oguah repousser la boîte d'or d'un air dédaigneux, comme font les enfans d'un jouet usé.

Ses yeux avaient repris leiir aspect fixe et inerte. Il so leva et redressa sa grande taille dans toute sa hauteur.:

Son regard sembla interroger la porte, —'les muscles d(î son visage se détendirent, et monsieur Williams entendit un éclat de rire strident qui so termina par un k ng hurleiuent...

C'était ainsi que commençaient d'ordinaire les accès de fureur du grand-chef.

Monsieur Williams se pr(Jparait à entrer lorsqu'il le vit repousser du pied la boite d'or sous la paille et se jeter à plat sur le plancher pour ramper silencieusement vers la perte.

Monsieur Williams, réprimant son premier mouvement, se colla immobile et muot à la muraille.

L;i nuit n*étflit pas encore toot à fait noire, mais les objets se perdaient déjà dans une demi-obscurité.

La porto derrière laquelle était monsieur Williams s'ouvt\1 sans bruit au bout do quelques st^coudes. Le grandchef a\ança la t^te en dehors et s'arn^ta pour écouter.

Monsieur Williams retenait sou soulïle.

Oguah, n'entendant rien qui pût l'inquiéter, se reprit à rire et rampa doucement le long du corridor.

Monsieur Williams le laissa prendre l'avance et le suivit de loin en rasant la muraille.

Au bout du corridor était une chambre inhabitée où s'entassaient quelques vieux meubles abandonnés sans doute par d'anciens propriétaires de l'hôtel.

Monsieur Williams n'étaîl jamais entré dans cette chambre, qui donnait sur un couloir étroit et stimbre communiquant avec le jardin.

Oguah s'introduisit sans hésiter dans cette chambre, la traversa et pénétra dans le couloir.

Monsieur Williams le suivait toujours, étonné de le voir prendre ce chemin, qui lui était inconnu à lui-môme.

De mystérieux soupçons assiégeaient son esprit. — Involontairement il se souvenait de cette bizarre ressemblance entre le portrait du duc Jean de.Maillepré et ce beau jeune homme qui habitait de l'autre côté de la cour...

Une fois dans le couloir, le grand-chef, au lieu de se diriger vers le jardin, y tourna le dos, et poursuivit sa route dans l'obscurité la plus complète.

Monsieur Williams allait de loin sur ses pJte , tStant la muraille humide et le cœur serré par un pressentiment grave.

Au bout d'une minute, il entendit une porte s'ou^Tir devant lui, et un peu de jour parut à l'extrémité do la galerie.

Cette porte était celle de la chambre de Gaston; — car le couloir où se trouvait engagé monsieur Williams était le chemin que suivait Berthe pour gagner l'issue de la rue Payenno et aussi le chemin que Denisart avait pris la veille pour pénétrer auprès do la pauvTO Sainte endormie...

Monsieur WHliams, cependant, no voyait ni n'entendait plus Oguah. »

Il hâta le pas pour le rejoindre, traversa un palier, deux pièces désertes, et se trouva dans une chambre tendue do soie, éclairée par une lampe, éi au milieu de laquelle Oguah était à genoux, appuyé sur ses deux mains.

Dans cette position, Oguah semblait en arri^t devant une femme parvenue aux plus extrêmes périodes de la vieillesse, qui se tenait immobile et raido dans une haute bergère et ne le voyait pas.

Il régnait dans cotte chambre une chaleur étouffante et quUailiit sulfot[uer monsieur Williams.

Non loin de la vieille dame, dans une embrasure, il y avait une jeune flUe assise sur un coussin et la tôteappuyée au lambris. — Cette 'jeune fille, que le rideau cachait presque entièrement, était vêtue de Idanc et p.Me cçmme une statue de marbre.

Elle no bougeait pas. Elle ne respirait pas. — Elle semblait morte.

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