‹ Les amours de ParisChapitre 63 sur 190 · CHAPITRE iV · texte numérisé non relu

CHAPITRE iV

MISSION DELICVTE.

Gaston parut h son tour à la porte opposée.

Mais, au lieu do s'arrêter sur le seuil, comme faisait visà-vis de lui monsieur le duc de Compan:;, il continua de marcher jusqu'au milieu de la chambre.

Arrivé auprès des bougies, il arma son pistolet.

Le duc l'imita.

Gaston abaissa son arme et ^isa longuement. Sa main était aussi ferme que si elle eût été de marb.re.

Le duc ne put s'empftcher de tpessaillir, bien (ju'il eût la conscience de ne courir aucun danger.

Gaston pressa la détente.

Cela fit un bruit faible et sec.

Gaston jeta son pistolet et croisa ses bras sur sa poitrine.

La lumière des bougies tombait d'aplomb sur son nobls visage, où pas un muscle ne tressaillait.

Le duc de Compan:, eut un sourire cauteleux et cruel.

— Mon jeune cousin, dit-il, voici qui va mettre fin, je pense, à^toutes nog conlestaiions de famille... Mais, je vous prie, avant de vous mettre dans ce mauvais cas, n'auriezvous point dû songer un pou à mademoiselle votre sœur, que vous me laissez comme un héritage?

La balle de monsieur do Compans eût fait moins de mal à Gaston quc^ces paroles. — La vue de cet homme odieux qui s'était fait le bourreau de toute sa famille avait mis en lui une pensée de haine si violente et à la fois si profonde que toule autre pensée s'était enfuie devant elle.

C'était bien vrai ! un instant il avait oublié Soinle.

Et puis, il s'était 'dit : Dieu ast juste, —et il n'avait pas douté une seule minute do l'issue de cette bataille, dont l3 Eort était remis au jugement de la, Providence.

Maintenant, ses ycuxsedésiliaiont; ilvoyait la vérité affreuse. — Sainte^ qu'il était venu sauver, perdait en lui ion e.n;(|ue prolcctenr.

Ivlle retombait au plus bas do sa détresse !;,■

Sa vie, à lui, appartenait à cet homme qui allait p:isser sur son cadavre pour axriver jusqu'à Sainte!...

Un désoî-.jjoir poignant se peignit sur ses traits.

Le duc rinit un rire sec et railleur...

Gaston jota un regard avide vers le pistolet qui gisait à

terre . et fit un mouvement comme pour le ressaisir.

— Ne bougez pas, mon jeune parent 1 dit le duc qui abaissa son arme.

En co moment. Sainte qu'on avait enfermée, et que ses terreurs reprenaient sans doute, se mit à appeler douce-

— Gaston! Gaston!...

Celui-ci joignit les mains avec un muet désespoir. Le duc riait. ,

— Gaston! Gaston! disait Sainte dont la voix devenait plaintive.

Gaston se cou^Tit le visage de ses deux mains et un sanjîlot souleva sa poitrine...

Le duc Ot deux pas vnrs lui...

Sur le seuil de l'anliMiambre, à la place que venait de quitter monsieur de Compans. une autre figure sortit de l'ombre.

— Gaston, viens, je t'en prie!... disait Sainte qui pleurait.

Celait trop d'angoisses. —'Gaston, incapable do se soutenir, se laissa cboir sur ses genoux en murmurant :

— Tuez-moi donc vite !...

Le duc ne se pressait point. — Le cas était difficile.

Il était partagé entre la crainte des suites d'un meurtre commis dans une maison (pi'on savait être à lui, et le désir ardent de se défaire du di-ruicr des llaitlepré.

Mais le désir était plus fort que la crainte.

Le duc s'approcha jusque auprès de Gaston et sembla chercher une place pour frapper à coup sûr.

11 tenait son arme à bout de bras, pendante...

Quand il- voulut la relever, son arme résista.

Le duc se retourna pour voir l'obstacle qui la retenait, et se trouva face à face avec cette figure qui l'avait remplacé sur le seuil de lantichambre.

Il était désarmé. — Romée. venait de lui arracher son pistolet...

Monsieur le duc n'avait vu qu'une fois le sculpteur, mais ses traits étaient sans doute restés bien gravé.s dans sa mémoire, car il le reconnut d'un seul coup d'œil.

— Deux contrtî un !... murmura-t-il en cachant sa colère '"flrayée sous une apparence de mépris.

Gaston reeva les yeux et poussa un cri de surprise à la vue du sculpteur.

— Ah ! c'est le ciel qui vous envoie I s'écria-t-il.— Sainte aura du moins un protecteur... Emmenez-La, monsieur, vous «lui avez été pour moi un frère ; emmenez-la de cette maison dont l'air souille et déshonore !

— Nous l'emmènerons tous deux, répliqua Romée qui releva le jeune homme et le soutint entre ses bras avec ime tendresse de père. —Pauvre enfant! ajonta-t-il avec un accent de reproche, — voilà deux fois déjà que vous l'abandonnez. Gaston!... Elle vous aime tant... Avez-vous donc le droit de jouer ainsi votre \ie?...

Gaston courba la tète.

— Ma vie est jouée et perdue, murmura-t-il.

— Contre cet homme'?... dit Romée en montrant au doigt lo duc avec un dédain écrasant; — c'est une partie de dupe ! ... Ecoutez ! votre sœur appelle...

On entendait en effet la voLx éplorée de la pauvre Sainte qui criait:

— Gaston ! Gaston !

Romée le prit à bras le corps et l'entraîna malgré sa résistance.

— Nous allons revenir, lui dit-il.

Mais avant rie quitter la chambre, il se retourna vers le ■duc et lui jeta un regard impérieux en montrant la porte d'un signe de tète.

Le duc haussa les épaules et tâcha de sourire...

Romée et Gaston entrèrent dans le boudoir. — Ils n'y restèrent pas plus d'une minute.

Quand ils repassèrent par la chambre où avait eu lieu le combat. Sainte s'appuyait — comme dans ses beaux rêves—d'un côté au bras de Gaston, de l'autre au bras de Romée.

LE SIECLE — VII

Et comme Gaston avait' eu le temps de lui dire qu'il de- ; yait deux fois la vie au sculpteur. Sainte avait à l'dmo une i joie qui payait toute sa longue souffrance... j Jfonsieur le duc de (^om|ian«-Mniliepré n'avait pas jugé j à projios sans doute d'atlencire pour réclamer sa dette!

Romée lui faisait presque autant de peur qu'àBurot.

Monsieur le duc«'était retiré.

Nous n'avons que les jardins à traverser pour nous inj troduiro dans la maison de du Chesnel. j Nous pensons, en effet, qu'il n'est pas besoin de nous j arrêter pour expliquer l'apparition subite de Romée, puis- ,; que nous l'avons \-u amené jusqu'à l'appartement en ville

par les propres soins de monsieur Burot. I La petite fèlo donnée par du Chasnel était depuis long-^ j temps finie. Chapitaux, Prunot, Sanguin étaient allés exercer ailleurs cet esprit fin et châtié qui distingue si éminemment notre jeunesse argentée.

f/u Chesnel cependant n'avait point perdu son déjeuner. Baiiiilde de Saint-Phnramond avait donné une leçon à sa fenmie.

Une leçon de deux heures et qui, à coup silr, mérite mention spéciale.

C'était quelques minutes après la représentation que monsieur le duc do Compahs-Maillepré avait offerte par la fenêtre aux conwvcs de du Chesnel.

La lorette commençait évidemment à s'ennuyer. Félicien Chapitaux lui semblait insipide, le baron Prunot l'évoltant, J. r>. S.,T. Sanguin haïssable.

Son troisiv^me cigare lui pelait la langue. Durandin s'approcha d'elle et entama une conversation. — Durandin n'était pas un homm.e brillant, mais, à ciMé do tous ces Chapitaux, il pouvait sembler un aigle.

Quand il eut parlé pendant cinq minutes et tourné ses pouces durant le même espace de temps, la lorette lui montra ses belles dents en un long éclat de rire. Du Chesnel les observait de loin d'un air inquiet. '

— Ainsi, dit la lorette à l'avoué, — il faut que je lui fasse un éloge poétique et pompeux de ce bon monsieur Polype?...

— Un éloge épique, répondit Durandin, — tout ce que vous pourrez trouver do plus renversant!... Et puis vous m'entendez bien... la manière de s'en servir...

p L'avoué se mit à rirn benoitement et tourna ses pouces avec innocence. — La lorette se leva.

Du Chesnel s'était mêlé au groupe des Chapitaux pour cacher son trouble croissant.

Durandin l'appela et lui dit :

— Mon bon ami , voici madame qui voudrait bien diro un petit bonsoir à ta femme...

Assurément il serait difficile de se représenter une posi-' tion plus triste que celle de ce malheureux du Chesnel.

Il rougit et s'inclina d'un air gauche en balbutiant des bribes de complimens.

Puis il offrit son hros à la lorette qui avait un méchant sourire sur la lè\Te.

Le bon Durandin jouait en tout ceci le rôle do compère. Il suivit le diplomate etBathildp jusque dans la chambre de Charlotte, et se chargea d'enmiener le mari.

La lorette et Charloltc restèrent seules.

— Ma chère dame, dit Baihilde en se renversant sur son fauteuil après avoir ajusté lestement les plis bouffans de sa robe, — savez-vous que vous êtes adorablemeut jolie?... Quelle bouche charmante ! quel frais sourire !... les beaux yeux ! le gracieux front... C'est vous qui vous coidez?... la délicieuse chevelure !... et puis cette taille !... Vraiment je ne connais pas une seule femme, —je dis des plus à la mode, — qui soit à vous comparer.

I Devant ce'flux de paroles, Charlotte demeurait confuse ] et rougissait.

! Elle était mal à l'aise vis-à-vis de cette femme, dont la ! hardiesse l'embarrassait et l'effrayait, i Ces complimens effrontés, lancés à brûlè-pourpoiiit, l'ir-

PAUL FÈVAL.-

ritaient et hlpssaient ce qu'il y avait d'orgueil noble dans son cœur.

Sa figure, comme un miroir mobile, reflétait fidèlement ces sentimens divers.

Bathilde, qui ne cessait de la regarder en face, ne put point se méprendre sur l'effet de son exorde et lut tout couramment sur l'expressive physionomie de la jeune femme.

Mais Batliilde ne savait plus se troubler ou perdre contenance.

— Mon Dieu ! ma chère dame, reprit-elle avec un ton de supériorité bienveillante, — je vois bien que votre jolie modestie s'eflarouclio à s'entendre dire ainsi de grosses vérités. Mais que voulez-vous? je suis franche, moi... J'ai le cœur sur la main... Vous me plaisez : je vous le dis, comme à l'occasion je dirais le contraire... Charlotte s'inclina froidement.

Elle, si vive, si pétulante de nature, se sentait glacée par cette familiarité précoce.

Ces audaces évaporées la repoussaient. —Elle devenait aussi guindée devant cette femme qu'il était dans son caractère d'être rieuse, liante et bonne.

Je ne dis pas que nous ne ferons point une paire

d'amies... continua la lorettc. — Je pense que je suis votre aînée; c'est à moi de faire les avances... Riais laissons ce sujet :'jB vous déconcerte... Ah ! ma chère, il faudra perdre ces timidités-là!... Nous y tâcherons toutes deux.

La rougeur s'épaissit sur le front de Charlotte. Elle releva ses yeux, oîi il y avait une fierté digne, et répondit avec douceur :

Madame, vous ne me déconcertez point... Seulement

je ne sais comment répondre aux bontés dont il vous plaît de m'accâbler.

Un peu de moquerie ! dit la lorette, qui éclata de rire

aussitôt : — c'est ravissant!... Mais dites-moi... comment j trouvez-vous monsieur Polype?

nien n'annonçait cette question. |

Bathilde la fit avec brusquerie pour mieux jugci- de son |

effet.

Charlotte la regarda étonnée. !

— Monsieur Polype? répéta-t-clle.— Madame, je ne sais : vraiment... r

— Si fait, ma chère, interrompit la lorette, — vous l'avez vu une fois, cela suffit... Vous le savez par cœur. j

Bathilde rSmena son corps gracieux en avant et appuya ,

son coude au bras du fauteuil. . j

Son œil, qui ne se détachait point de- Charlotte, avait

perdu son éclair railleur pour prendre mie expression i

d'intérêt affectueux. - j

Ce n'était point une feinte. — La lorette ne se conirai- .

gnait plus, même avec les homm^s... f

— Ecoutez, dit-elle, —je suis capable do vous aimer, ;, parce que vous ôteS charmante et malheureuse... j

Madame 1... interrompit Charlotte, dont les sourcils ;

délicatsse froncèrent légèrement. j

— Oh ! je vous en prie, s'écria Batilde, — qooi que je '■ puisse vous dire, ne vous formalisez point!... On ne se lâche jamais avec moi, ma chère, quoiquej'cn donne sujet bien souvent... Si vous vous fâchiez, vous justement qui n'en avez point de motif, ce serait ingrat, car, sur ma parole, je n'ai d'autre envie que celle de vous servir...

Charlotte la regarda et sentit diminuer un peu ses préventions contre elle. — Néanmoins elle demeura froide. La lorette reprit gravement : j

— Je suis ici, ma chère, pour vous parler de monsieur Polype... rien que de monsieur Polype !...

— Pourquoi ? demanda Charlotte.

— Parce qu'il est indispensable que vous connaissiez? les mérites de ce digne homme... Vous l'avez vu... vous savez si le bon Dieu a mis sur son visage une ensiMgne suffisamment repoussante... Eh bien! ma chère, ce quo recouvre ■ce masque grotesque et odieux est encore mille fois plus laid, je vous le certifie !

^ — Pourquoi me dites-vous cela ? interrompit Charlotte ; i — c'est à peine si je connais ce monsieur Polype...

— Ma chère enfant, je vous expliquerai mes raisons en finissant... Il faut procéder par ordre... Je parle bien souvent pour parler ; mais ici, soyez sfirc, mes paroles ont un Imt... Laissez-moi d'abord vous peindre en pied mon:-ieur Polype, et nous verrons plus tard...

La figure de la lorette avait perdu cette expression convenue que l'habi!ude"et le métier lui imposaient. Son sourire redevenait à elle; son regard pétillait d'iutelbgence et de malice sous l'arc prononcé de ses noirs sourcils.

Charlotte involontairement eut une vague impatience d écouter et de savoir ..

La lorette caressa la fossette mignonne de son menton et donna cours à sa pétulante éloquence.

— Je suis bien certaine, ma chère, dit-elle, quo vous n'avez aucune idée de monsieur Polype et ('e ses pareils... Il faut passer au plus serré de la foule, et tout connaître, et tout savoiV pour se rçndre un compte exact du degré d'infamie où peut arriver un homme possédant à peu près figure humaine et récoltant tes honneurs du monde pour les hontes qu'il a partout semées...

Je ne vous dirai pas tout , parce que je ne voudrais pas faire rougir ce beau û'ont... et puis parce que je ne sais pas tout peut-être... et puis enfin parce que l'histoire de cet homme, racontée en détail, durerait assurément plusieurs jours...

— Aurais-j8 donc à connaître celte histoire un intérêt que j'ignore? demanda Charlotte.

— Oui, ma chère, répondit sans hésiter Ballnlde. Puis elle poursuivit avec une énergie soudaine en détournant pour la première fois ses yeux do Charlotte.

— C'est une pensée misérable !... misérable et lâche !... I Figurez-vous, ajouta-t-clle en s'adressant à la jeuns femme, que ce Polype a fait tous les métiers...

11 n'est point d'indu^?trie occulte et honteuse où il n'ait

I plongé jusqu'au coude ses bras avides... Il est arriv-é un

I jour à Paris, jeune, laid, nu, tournant à droite et à gauche

i ses petits yeux cupides pour découvrir une poche pleine où

I exercer l'adresse de ses doigts crochus... Il a volé, recelé;

; s'il n'a pas assassiné, c'est ([u'il est potiron comme un liè-

I VTO... et c'est ici saiîs contredit la partie la moins odieuse

[ de sa vie... Chez nous, je vous l'apprends peut-ôtr;\ ma

chère enfant, un homme qui possède dix mille francs et

une cerlaine espèce de creur recouverte d'une carapace suf-

fisaniment impéiiélrable, a le droit do tuer çà et là, ."^ans

crainte de se compromettre, les pauvres gens qui n'ont que

mille écub...

Polype et ses pareils ont tué plus de malheureux que le choléra'et la fièvre jaune...

C'est leur mélier ; ils vivent de cela. — Un beau jour on les rencontre dans un équipage. La Bourse les a mis au nombre de ses saints. Demain jls prêteront de l'argent aux rois ; — après-demain, si Jérusalem est en vente, ils seront empereurs!...

Mais hier... — Voici Polype dont la puissance est in contestée, et qui promène son ignoble personne dans nos premiers salons de financé , sans- qu'aucun nez se bouche au parfum d'u'^ure qu'il répand autour de lui : — hier Polype 'logeait le vice, exploitait le vic^?, vivait du vice; — hier Polype comptait d'une main avec les voleurs, de l'autre avec la police ; — hier Polype avait une boulicjuc auTeriip'e pour prêter des gros sous à la petite semaine... ,

Tout cela a'i'A efiacé ; il n'en reste plus de trace —, et, à vrai dire, quelle dilférence y a-t ii entre Jui et messieurs tel et tel qui, toute leur vie, ont escompté en grand et n'ont pas eu besoin de passer par les bas grades de rar- mée usurière?... ,

Ma chère enfant, cet homme, il faut quo vous le connaissiez... 11 n'a ni ca;ur, ni fune, ni conscience-i 11 laboure la vie humaine comme un paysau laboure son champ. Il taille dans le vif ; il bèciic, — et, avec du sang, il fait de l'or...

Tout autour de lui, il y a des larmes, dos sanglots désespérés, des cris d'angoisse; — mais il )' a de l'or gagné, de l'or qui vient et s'amoncelle sans cesse. Qu'importent les plaies d'où l'on extrait cet or?...

Savez-vous?... Sa main ne s'est jamais ouverte pour soulager la souffrance suppliante. Mais il sait être prodigue à l'occasion comme un satrape. 11 va donner, pour une bagatelle,— pour moins qu'une^ liyaatelle,— pour moins que rien, — pour une femme! le doiiMe de ce que reçoivent par an les ministres du roi de France...

Et cliacim des billets de mille Irancs qui composent cette magnifique largesse a été volé sur le nécessaire de dix familles!...

Ou'on ne lui demande pas un jour de délai, une heure de répil! — Fi donc! c'est la ruine du commerce ! car la loyauté marchande, c'esU'exaclilude! —Ce pauvre homme qui ne peut pas payer, est par cela même indigne de pardon! Polype verrait à l'excuser, pout-ôtro, s'il pouvait payer et qu'il no le voulût point..:

Jei le connais, madame, je l'ai vu repousser la pnère, railler les supplications, fouler aux pieds la misère agonisante!... '

C'est l'escompteur le plus escompteur qui ait jamais bravé la pudeur publique! c'esl le banqui'^r niulliplié par le fripon, l'usurier fin, retors, avide, le juif qui eût l'ait concurrence à Judas et oflert un rabais sur le prix du sang du Sauveiu" !...

Bathilde parlait avec une véhémence extraordinaire. Ses joues s'étaient colorées, son front s'animait, ses yeux brillaient d'enthousiasme et de colère.

Mais tout à coup elle s'inti-rrompit. Son éclat 'de rire sceptique tomba comme de l'eau froide sur le Icu de sa parole.

Elle changea de ton et reprit ;

— Jîa petite, tout cela veut dire que Polype est un misérable coquin... .l'aurais pu employer moins de grands* mots pour cela... mais c'est le danger des mauvaises connaissances : je fréquente un journaliste à la mode... Pour en revenir à Polype, — après tout, c'est son métier d'être une sangsue... il ne vaut ni mieux ni moins que bien d'autres... Los millions sont faits pour exploiter les petites bourses, comme les grands fleuves sont créés pour recevoir les ruisseaux... Je connais un homme, voyez-vous, qui rendrait des points à Polype... un homnio cent fais plus vil que Polype lui-même!.. Je vous donne son nom à deviner...

Charlotte, qui avait d'abord écouté avec un commencement d'intérêt la sortie do la loretto, élait redcvonue indifférente; ces choses, exagérées ou non, ne la touchaient point. Le ton violent et emporté de Bathilde empêchait d'ailleurs la conviction d'entrer dans son esprit.

Elle ressentait pour l'usurier millionnaire un éloignemont mêlé de dédain que la tirade de Bathilde n'avait pu chauffer jusqu'à la haine.

Il y avait trop de distance entre cotte fange et le co^ur noble de la fille de Maillepré...

Néanmoins, elle ne put se défendre d'un trouble vague en écoutant les derniers mots de la lorctte.

Le nombre des gens qu'elle connaissait était si restreint ! Après un portrait hideux, on lui disait il y a pis, et l'on ajoutait : Vous lo connaissez, devinez son nom... — ;Madauio, répliqua-t-eUe, je crois que vous vous trompez.r. je vis eu cette maison dans ime sohludo presque absolue.

— Ahl que c'est bien c^la!... s'écria Batliildo, — cloîtrée!...

iiUe s'interrompit et ajouta entre ses dents :-

— Avant d'être vendue!

Charlotte la regarda d'un air inquiet.

11 y avait une pitié vraie sur le visage ému de Bathilde.

— Oh! c'est que vous êtes bien jolie!... murmurat-cUe.

La froideur do Charlotte redoubla et se li'ignit d'une nuance de hauteur,

Bathilde garda lo silence durant quelques secondes, puis elle poursuivit en approchant son fauteuil.

— .!e le répète, madame, il est un homme mille fois plus vil que Polype lui-même. . C'est l'homme qui veut jeter aux bras de Polype une femme jeune et pure dont le cœur est aussi beau que le visage... une pauvre femme qui vous ressemble, madame... qui est seule comme vous... qui souffre... et qui espère en l'amour de celui qu'elle aime... .•

Charlotte était pâle et tremblcfit.

— Madame, Ivilbutia-t-ello d'une voix altérée, — ie no vous comprends pas.

— Hélas ! pauvre enfant, dit la loretto avec un élan d'effusion réelle, — il faut bien que jo vous le dise ; cette femme qu'on veut livrer à monsieur Polype, c'est vous...

Charlotte sentit son canir défaillir.

— Et l'homme, murmura-t-elle mourante,— et l'homme qui veut la livTer?...

— C'est votre mari, prononça tout bas Bathilde.

En même temps, elle voulut prendre la main de la jeune femme.

Mais Charlotte la repoussa violemment.

Elle se leva indignée. Sa taille flexible et gTacicuse se rcM'êtit d'une royale hauteur.

Elle couvrit Bathilde d'un regard d'inexprimable mépris, et dit avec un fier sourire :

— Vous mentez ; je ne vous crois pas!... Bathilde secoua hi tête lentement.

— C'est bien difficile à croire, en effei, répliqua-t-ello; — l'idée d'une bassesse si profonde ne doit pas entrer tout d'un coup dans une âme noble comme la vêtre, madame... Mais il faut croire, parce qu'il faut vous défendre... Réfléchissez; pourquoi vous tromperais-je?

— Je ne sais... je ne saisi... s'écria Charlotte dont les larmes jaillirent, — mais je ne vous crois pas ! je ne veux pas vous croire !... Laissez-moi, madame, je vous le demande en grâce... Vos paroles me tuent t

Bathilde réfléchit un instant. — Un sourire amer parut sur sa lè\Te.

— Peut-être cela vaudrait-il mieux, ponsa-t-ello ; — on n'en meurt pas I

Son regard se posa sur Charlotte qui venait de se rasseoir, accablée...

— Et cependant, se dit-elle encore, — il y a là tant do belle pureté ! Que de larmes la honte mettra dans ces doux yeux qui savaient sourire !

Elle se redressa sur son fauteuil et continua d'un ton résolu, presque dur :

— Madame, j'ai commencé : j'achèverai... Ne m'impo^ "sez pas silence, je ne vous obéirais point... Savez-vous qui je suis, moi que votre mari a fait asseoir à votre table ?... Je suis une de ces femmes que les hommes tolèrent et ne protègent point... une de ces pauvres folles qui ont acheté le plaisir au prix du bonheur... une de ces créatures (lont la seule présence sous le toit conjugal est une insulte grave... Votre mari m'a ouvert la porto de sa maison et il m'a dit, en vous montrant à moi d'un doigt impitoyable : — Toi qui es perdue, monire-lui le che-. min!...

-Mensonge! mensonge!... balbutiait Charlotte altérée.

— Hélas! madame, vous me croyez!... reprit Balliilde. — Vous n'êtes pas sans vous souvenir de quelques tentatives maladroites qui ont dû échouer contre votre ignorance... Pour s'être détcrmi^ié à m'cnvoyer vers vous, il faut que monsieur du Chesnel ait essayé plus d'une fois en vain...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Charlotte, — il me Semble... Mais non, c'est impossible!... "

— Vous vous souvenez ! — continua Bathilde. — Et n'était-ce pas hier, d'ailleurs, (ju'on vous a présenté monsieur Polype?... Le marché est fait... les arrhes sont données... Je suis venue vers vous de la part de vt)tre mari,

PAUL FF^'AL

chargée de vous pousser bien doucement sur la pente qui descend à l'abîme où je suisi

Charlotte se couvrit le visage de ses mains. On entendit durant quelques secondes ses sanglots déchirans. — Puis ses sanglots se lurent.

Elle était renversée sur le dossier de son fauteuil, privée de sentiment...

Bathildo se leva et mit un baiser sur son front pSle.

Balhilde avait Tonl huftîide...

Elle sortit et dit à la femme de chambre de Charlotte d'aller au secours de sa maîtresse...

Quand elle rentra dans le ^alon oîi l'attendaient ses chevaliers, elle avait repris son sourire hardi et ses allures insoucieuses.

Ce qu'elle venait de faire était peut-être une boutade,..

Mais on dit que quelque part, dans la poitrine d'ère lorelte, ily a parfois un cœur.

— Allons, belle dame, dit Chapitaux, — on a apporté Votre costume d'amazone... nos chevaux s'impatientent dans la cour.

Durandin s'était approché à pas de loup. -- I^h bien?... murmura-t-il.

— liUe s'est évanouie, répliqua la lorette.

— Ah bah I fit Durandin, — ça a été jusque-là ?... Balhilde passa dans une pièce voisine pour endosser son

costume d'amazone.

nî^s qu'elle fut habillée, elle descendit dans la cour, escortée de ses Chapitaux et reconduite par Durandin et du Chesnel.

Ce dernier ét^it soucieux et inquiet. .

— Madame, dit-il tout bas au moment où l'amazone s'élançait sur sou fringant cheval, — que lui avez-vous donc fait pour qu'elle se soit évanouie ?...

— Passez, messieurs, s'écria Balhilde, — je fermerai la marche...

Les Chapitaux caracolèrent et passèrent.

Balhilde, restée seule avec Durandm et du Chesnel, se tourna vers eux, et lança au diplomate un regard de dédain amer.

— . N'était-ce pas une mission, délicate, monsieur du Chesnel? demanda-t-elle ; — j'ai fait ce ^ie j'ai pu... Et, à celle heure, je puis vous le dire, votre femme sait aussi bien que moi que vous êtes un misérable !

Elle loucha du bout de sa cravache l'eucolure de son beau cheval, qui partit au galop...

Page 1