‹ Les amours de ParisChapitre 64 sur 190 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ArFAIRES DE FAMILLE.

Du Chesnel et Durandin se regardèrent.

Le diplomale était foudroyé.

L'avoué ne savait point tourner ses pouces quftnd il était debout. Il était alors bien plus facile à déconcerter, parce que cela lui (Mail une contenance.

Au bout de (pu lipies secondes, il haussa les é[)aules et souffla dans ses grosses joues.

— Penh ! fit-il, — elle a meflti...

— Et Sicile n'avait j)as menti?... répliqua du Chesnel à voix basse.

— Dame! répondit l'avoué ; il faudrait voir... ce que dirait ta femme...

— Tout serait perdu ! murmura du Chesnel, — je connais Charlotte... elle va me haïr, voilà tout.

— Ma foi, mon bon, dit Durandin, — tu conviendras avec moi que ce n'est pas là l'iniporlanl de l'affaire.

Du Chesnel poussa un gros soupir, puis il frappa du pied avec colère.

■ —C'est toi qui l'as voulu 1 s'écria-l-il ; je perds son amour et je n'ai rien en échange !...

— Mon bon, répliqua paisiblement Durandin, — dans ton état, on doit savoir que toutes les négociations no réussissent pas... On voit de temps en temps des ambassadeurs trahir ceux qui les envoient...

Du Chesnel fit un geste d'impalienCe.

— A la bonne heure ! à la bonne heure ! reprit Durandin. — Veux-lu que je m'en aille?

— Non, répliqua du Chesnel ; — c'est toi qui m'as mis dans ce mauvais pas... il làut que tu m'aides.,, il tant que lu me conseilles... Comment sortir de là ?

Durandin se gratta le menton.

- — Moi, dit-il, si j'étaisà ta place, je prendrais les grands moyens.

— Qu'entends- lu par là?

— J'entends par grands moyens des moyens radicaux... Tu comprends bien... pas dv demi-mesures... Il faut tranclier dans le vif ; c'est mon opinion.

— Mais que faire?...

— Ta position est nette... Hier encore tu me disais : .le suis à deux pas d'une culbute... aujourd'hui tu ne dois plus guère eu être qu'à un pas et demi... U faut savoir, mais tout de suite, s'il y a quelque fonds à faire sur ta femme... Dans le cas où il serait bien prouvé qu'elle sere-fuse à tout accommodement... i^!a foi, mon bon, à la lin d'un siège on renvoie les bouches inutiles 1...

— Y penses-lu !... s'écria du Chesnel.

— Assurément j'y pense... Mais, csl-ce que tu tiens à causer de cela dans la cour?...

Du Chesnel remonta l'escalier de sa maison. En traversant rantichambre, il demanda des nouvelles de ('.liarlotle qui venait de reprendre ses sens.

Durandin et lui s'assirent côte à côte dans le salon.

—: 'e disais donc, reprit l'avoué, (pii se donna sur-lechamp le plaisir de tourner ses pouces, je disais donc que dans un siège.;.

— Après ! interrompit du Chesnel.

— Ehhien! c'est tout simple... A quoi te sert ta femme?... Désormais elle va te détester, tu mépriser !.,.-

Du Chesnel laissa échaiiper un grondement de colère.

— Ah ! fit Durandin, vois-tu bien, lu auras beau le faire du mauvais sang, ça ne changera 'rien à l'histoire!... Il est doncbien établi qu'elle te détestera... Fort bien. D'un autre côté, maintenant (pi'elle est avertie, bonsoir l'aflaire Polype 1...

— Députe!... murmura du Chesnel.

— Oui, oui, c'est mortifiant, j'en conviens... mais c'est comme cela !... Reste à savoir si, dans la position, une femme qui ne sert à rien n'est pas la chose du monde la plus nuisible et la plus dangereuse...

L'avoué se tut.

Du Chesnel garda le silence.

— Qu'en dis-tu? reprit Durandin.

Du Chesnel ne répondit point encore.

— C'est que, pbursjiiivit l'avoué, je me souviens de notre conversation d'hier... La duchesse est jalouse... Léa Vérin est jalouse... Mon cher garçon, tu n'as pas le moyen de garder ta femme, si ta femme ne peut pas remplacer ces deux dames... Tu auras beau le retourner, je le défie de sortir delà! - ' ,

Du Cho?iiel était très p^'ile ; il souffrait visib;e:e.ent.

— Ah ! je ne croyais pas tant l'aimer !... murniurà-l-il.

— Est-ce comme cela ? dit Durandin.— Tombe à ses genoux ! rciucoule une petite élégie... Faites votre paix comme deux tourtereaux... je t'offre une place de second clerc dans mon étude.

Du Chesnel levgisur lui un regard fùché.

— Je sais bien que tu as raison, dit-il, mais.*..

— 11 n'y a pas de mais, mon garçon !

— Cependant il faut au moins s'assurer...

— C'est trop ju'te.

— Situ te chargeais d'aller trouver Charlotte?... Duramiin cessa de tourner ses pouces, et flt une grimace

de détresse.

— Ah 1 mon bon ami, répondit-il, je ne vaux rien pour ces afïaires-là I... Que diable veux-tu que je dise à ta femme?...

— Ce que tu voudras, répliqua du Chesnel avec tristesse, — mais j'ai peur de la voir 1... Je ne saurais point soutenir ses reproches... Elle m'aimait tant !

— Il n'y a pas de doute, mon bon... Je conçois ces délicatesses-là... Eh bien! si tu veux me promettre de te conduire en homme sage, je vais me charger de soutenir le premier (eu.

— Je ferai ce que tu voudras, dit du Chesnel.

— Posons nos faits... Voilà deax jours presque entiers que je perds à me mêler de ;:s affaires... Dieu sait pourtant que celles du marquis auraient grand besoin de moi. A tout le moins faut-il que mon école buissonnière serve à quelque chose... Voici comment j'entends la qucsl-on : — l" Si madame du Chesnel ne sait rien, ou si, sachant quelque chose, elle ne se montse pas trop farouche, il est stipulé que le contrat Polype sera poussé lestemest et que i'alTaire sui\Ta sou cours comme il a élé dit entre les parties; — 2" si, au contraire, madame du Chesnel a été mise au fait par Bathilde... je donne celle-là au diable de tout mou cœur! et si eile se refuse à tout accommodement, nous convenons que tu la mettras dans un fiacre et que tu la reconduiras, séance tenante, là où tu l'as prise.

— Mais... commença du Chesnel.

— Je te dis qu'il n'y a pas de mais!... Sois sur que, le second cas échéant, ladite dame du Chesnel ne demandera pas mieux que de se l'elirer chez sou frère...

— Je le crains, murmura le diplomate.

— Je l'espère aussi, moil... dit Durandin; — est-ce entendu?

— Monsieur de Naye m'a justement donné sa carte aux buttes Saint-Chaumont, pensa tout haut du Chesnel.

— Comme ça se trouve ! s'écria l'avoué. — Réfléchis bien... on no posa jamais de di'emme plus logique... Si ta lemme t'aime encore, tu la gardes... si elle ne peut plus te souffrir, tu la reconduis... quitte à plaider ultérieurement en séparation de corps... Je me chargerai bien volontiers de la procédure.

Du Chesnel n'hésita qu'un instant. — L'avoué parlait en efiet avec une apparence de vérité... Du m.oment que Charlotte pouvait mesurer le degré de bassesse où était tombé son mari, une séparation devenait nécessaire.

— Fais ce que tu voudras, dit du Chesnel. Durandin passa dans la chambre de Charlotte. Celle-ci était seule. Elle uvait repris ses sens, mais elle

demeurait comme accablée.

L'avoué s'assit auprès d'elle.

I»'horreur épique a de la poésie ; l'horreur bourgeoise n'est que hideuse.

Nous tirerons le voile sur cette scène où un brave garçon, très bien couvert, exerçant une profession paisible, et sérieusement incapable d'écraser une mouche sans nécessité, retourna le poignard, une demi-heure durant, dans le cœur ulcéré de la pauvre lemme.

L'ambassade de Durandin ne présentait au reî-te aucune difficulté.— Charlotte était fière et vive. Il y avait un fonds d(- force hautaine parmi sa pétulance d'enfant. — Elle dut faire la moitié du chenim.

Les premières paroles de Durandin la courbèrent sous le scutiment de sa honte. — Jusqu'à ce moment elle avait voulu douter encore. Elle accusait Batliildo de mensonge et ne voulait point croire à tout son malheur.

Désormais le doute était impossible.— Une fois passé le premier moment de douleur accablante, Charlotte se redressa, sa fierté native lui enseigna ce qu'il était bon de penser et de dire.

Elle fut digne, ferme et noble. — Elle sut cacher la blessure de son âme désespérée.

— Eh bien ! ma chère dame, dit Duraûdin après une con-

férence assez longue,— il me paraît évident que monsieur du Chesnel et vous, vous no pourrez jamais vous arranger .sur ce point... Or, ceuiop t, c'est le principal... Si je vous ai bien comprise, vous ne seriez pas éloignée de quitter le domicile conjugal...

— Si je savais où trouver mon frère !... murmura Charlotte.

— Ma c'.:ère dame, nous le savons... J'ai les pleins pouvoirs de monsieur du Chesnel... Si vous y consentez, nous allons terminer ce petit corflit à l'amiable, sans bruit, sans secousse, et comme M convientà des gens bien élevés... Je vais vous reconde're chez monsieur votre frère.

La paupière de Charlotte trembla, et une larme, en vain retenue, coula sur sa joue pâle.

— Monsieur du Chesnel vous a chargé de me parler ainsi, monsieur? deraanda-t-ell€.

L'avoué s'inclina avec une poUtesse souriante. Charlotte hésita dorant une seconde, puis elle dit en se levant :

— Monsieur, je suis prête à vous suivre. Durandin offrit son bras que Charlotte accepta.

Ils montèrent tous les deux dins la voiture de du Chesnel, qui prit la route du Jlurais.

Gaston était encore en ce moment avec Sainte dans la petite maison do monsieur le duc de Compans.

Quand Charlotte rentra dans la demeure de son frère, il n'y avait que la vieille duchesse, immobile, insensible sur son fauteuil, — et Jean-Marie Biot, qui priait, en pleurant , auprès du corps blanc et diaphane de la pamTe Berthe expù-ée.

Monsieur le duc de Compans était depuis longtemps déjà de retour à son hùlel.

11 était environ neuf heures du soir.

Monsieur le duc ne se ressentait point trop des fatigues de la journée.

Il avait trouvé chez lui, en rentrant, une bonne nouvelle et lajoie repose.

Nous le rejoignons dans son cabinet de travail, assisté de Denisart qui a presque pris depuis la veille les manières de favori.

Quant à Monsieur Burot, la poule seule pouvait le consoler d'avoir introduit un intrus dans l'appartement en ville de son maître.

Monsieur le duc avait vraiment une figure tout épa, nouie. Son valet de chambre avait réparé les avaries supportées par sa toilerie. Il était brillant, net, gai, gaillard — et bien en prenait à la pauvTe Sainte d'être désormais à l'abri de ses attaques.

Devant monsieur le duc, sur son^bureau, on voyait ouvert le portefeuille rouge soustrait par Pierre Worms d^t Poupard, dans le secrétaire du jeune marquis de Maillepré

Le duc feuilletait l'un après l'autre les divers papiers que contenait le portefeuille.

A chaque nouvelle m'nute qui passait entre ses mains son sourire s'épanouissait davantage ; ses yeux clignolaient et retrouvaient des éclairs moqueurs. Il rajeunissait de vingt ans.

C'est que cette trouvaille n'influait pas seulement sur ses rapports avec le marquis.— Le marquis mis hors de combat, quelle force restait aux rodomontades de du Chesnel? quelle force aux prétentions de maJame la duchesse?

Et encore, et surtout, quel moyen d'établir son orio-iae restait-il à ce jeune Maillepré qui venait de surgir devant lui comme une menace?...

Cette circonstance donnait au portefeuille une valeur in- , .calculable.

'Plus de crainte! l'horizon s'éclaircissait. Ses ennemis réunis tous ensemble, et ligués même avec les vrais Maillepré, ne pouvaient plus rien contre lui I...

Il allait redevenir un homme 1 II allait commander, par-

1er haut à son tour et jouer ce doux rôle de tjTan qui est ]>anr certaines natures la souveraine puissance !

— C'est bien cela! c'est liien cela ! se disait-il.— Ce coquin de marquis avait raison de le dire, j'étais en son pouvoir I... C'était une mèche qu'il avait à la main,; si j'avais fait UE pas en avant, nous sautions... Voici des actes tout à fait précieux !

Il s'arrêta et ajouta en ricanant :

— Même sous' le rapport historique !... Une lettre de Lafayetto... un brevet de colonel au service de l'Union... C'est fort beau. Mais j'aime mieux les actes de laniillo... tout V est... contrat de mariage, procès-verbaux de naissance, rien n'y manque... saut l'acte de décès du vieux ducî... Ah! ma foi, je suis enchanté de faire ainsi connaissance avec tous mes jeunes cousins de Maillepré !

Il se tourna vers Denisart, qui l'observiiil du coin de l'œil.

— Voilà qui est très bien, reprit-il ; on ne m'avait pas trompé, vous êtes un homme do ressource... Combien vous avais-je promis?

— Trois mille francs, monsieur le duc, répondit Denisart avec un profond salut.

— Trois mille francs ! s'écria Compans;— ce n'est pas assez... Je vais vous en donner six mille et je double vos appointemens.

— Ah 1 monsieur le duc... commença Denisart dont le nez rouge et les yeux blessés voulurent exprimer un respectueux attendrissement.

11 allait allonger sans doute le caontchou sonore d'une période universitaire, lorsque le valet de chaml)re de monsieur le duc entra et annonça monsieur le marquis de Maillepré.

Denisart se retira dans un coin.

Le duc, par un mouvement rapide, rassembla les pièces éparses, contenues naguère dans le portefeuille rouge, et les jeta dans un tiroir qu'ilrelerma à clef.

Au moment oil ir mettait' la main sur le portefeuille luimême pour le faire disparaître également, on introduisit monsieur le marquis d'î Maillepré.

Le marquis était trè? pâle, et peut-être manquait-il quelque chose ce soir à l'arrangement oxiiuis de sa toilette, mais c'étaient là les seuls signes de trouble qu'on eilt pu remarqua en sa personne ; son beau visage gardait une expression de hardiesse calme et insoucieuse.

Le duc s'était levé pour le recevoir.

Ils échangèrent un salut.

Le duc souriait ; le marquis était froid.

— Monsieur, dit ce dernier, —je me suis absenté de chez moi durant quelques jours... pendant cette absence i'ai été dévalisé d'une façon audacieuse.

— En vérité? répliqua le duc, — contez-moi donc ça, mon cousin.

Le duc souriait toujours.

Son regard et celui du marquis convergèrent et tombèrent à la fois sur le portefeuille.

— C'est un meuble de famille , murmura le duc en saluant.

— Je croyais bien le reconnaître, répondit le marquis avec une égale courtoisie, — et c'est pour cela que je ne prenais point le souci de vous raconter mon aventure en détail... Vous avez dû, mon cousin, en avoir la première nouvelle ?

— J'aurais mauvaise grâce à le nier, répondit le duc. Denisart, dans son coin, courbait sa face hypocrite sur

une copie commencée et n'osait point lever les yeux. f 11 jetait seulement de temps à autre un regard craintif et cauteleux vers le nouveau venu (jui lui tournait le dos. Les sourcils du marquis s'étaient IroHcés légèrement.

— Nous jouons gros jeu, mon cousin, dit-il.

— Je suis joueur, répliqua le duc.

— Il faut l'êlreen effet, mon cousin, dit le marquis d'une voix basse mais fortement accentuée,- pour recommencer aujourd'hui la partie qui mit autrefois ce portefeuille entre mes moins.

Le duc eut besoin do faire un effort pour garder son sourire.

— Mon cousin, reprit le marquis,— êtes-vous bien résolu à garder malgré moi ce meuble de famille ?

— Ce n'est pas une question, répliqua monsieur de Compans.

— Si fait, mon cousin... je vais vous dire pourquoi... Hier je tenais à ce portefeuille comme on tient à la fortune... aujourd'hui les circonstances ont bien changé; j'y tiens à cette heure mille fois plus qu'on ne tient à la vie... Entendez-moi bien... Ne prenez point de folle confiance par la pensée que j'exagère ou que je veux vous effrayer... 11 me faut ce portefeuille... Dussé-je pour cela vous tuerl... dussé-jc brûler votre maison , dussé-je!... Mais pourquoi tant de paroles?... Je vous dis qu'il me le faut.

Le regard du marquis menaçait, hautain et dur. Il y avait sur son visage une indomptable énergie.

Le duc l'avait craint trop longlemps pour demeurer impassible devant cette colère contenue et concentrée.

Mais son adversaire lui-même l'avait dit , c'était une partie engagée ; il avait en main de quoi la gagner : il fallait jouer.

— Mon cousin, dit-il en changeant son sourire railleur contre une apparence de franchise,'. — je sais parfaitement ce dont vous êtes capable et j'aurais peur de vous... je vous

avoue cela tout simplement si mon intention n'était

point de vous traiter*de manière à rendre toute guerre impossible... Que vous faut-il? deux cent cinquante mille francs de rente?... je vous les donne; je vends demain la moitié des terres de Maillepré, et je vous en compte le prix, parce que, vous le sentez très bien, entre nous, tout contrat authentique est une impossibilité. — Il me semble que cinq millions sont une rançon acceptable.

Denisart, dans son coin, pa.ssait sa langue sur ses lèvres et frémissait do désirs à entendre parler ainsi do millions si près de lui.

— Mon cousin, répliqua le marquis, votre offre peut être très magnifique, mais je ne raccejjfe pas.

— Quoi ! la moitié de ma fortune ?...

— Je refu.^erais également les trois quarts de votre fortue, dit le marquis d'un ton grave et résolu. Je refu.serais votre fortune tout entière ! Je vous répète qu'il me faut ces papiers.

— Et moi, je vous dirai, .s'écria le duc avec emportement,— que je suis las de subir vos lois ! que je veux bien payer la paix à un prix exorbitant, mais qu'il me faut la paix... Or, tant que vous aurez la main sur moi à l'aide de ces papiers, j'aurai toujours la guerre à redouter...

Le front du marquis était devenu rêveur. 11 appuya son coude sur le bureau de monsieur de Compans, soutenant sa tète dans la paume de sa main.

Il regardait le duc en face.

— Cet homme à qui j'ai pris le portefeuille il y a sept ans, dit-il d'une voix basse et triste, étaii à peu près de votre âge.

Le duc tressaillit et jeta autour de lui sou œil inquiet.

— N'ayez pas peur, reprit le marqui s, — je compte vous donner vingt-quatre heures pour réfléchir... Voyez-vous, poursuivit-il en baissant tellement la voix que le duc avait peine à l'entendre, — il y a bien peu de jours que j'ai appris le remords... C'est un tourment cruel ! S'il me faut tuer une seconde fois, j'en mourrai, je le sais bien... mais j'ai ma lâche désormais en ce monde... il faut qu'elle s'accomplisse, dusse -je être deux fois meurtrier I

La paupière du duc se baissait sous le regard lourd et fixe du jeune homme.

Il semblait combattu violemment et son hésitation creusait les profondes rides de sa figure vieillie.

Le marquis gardait le silence.

Au bout de quelques secondes le duc releva sur lui son œil qui disait les frayeurs de sa haine.

— Mon cousin, niurmura-t-il , — sous le poignard levé on cherche à se défendre... repousser le fer \m' l^ f'^ ce n'est point commettre un crime... Pensez-vous donc', yous

qui me menacez en face, qu'il me serait si difficile cic vous prévenir !

— Non, mon cousin, répondit le marquis. — Celui de vos serviteurs qui a si bien fracturé mon sccrélaire, doit savoir le reste de son métier... ma\s quand j'ai parlé de meurtre, vous savez bien ce que j'ai voulu dire. J'ai pris (il' l'expérience depuis sept ans, et je tiens le poignard au plus bas de mon mépris... Mon arme est plus simple que cela, et sept ans, vous le savez bien, ne suffisent point à prescrire l'assassinat...

Le duc poussa un pros soupir où il y avait plus de soulageinenf (juc d'inquiétude.

11 ne parlaseait point l'opinion du marquis, et se souvenant de la nuit du mardi gras de 1826, il regardait le poignard comme une arme; dont il ne faut point faire fi.

— Mon cousin, dit-il avec un retour de fermeté, — je vous ai soumis mes conditions... Rien désormais ne me fera faiblir.

— Mon cousin, répliqua le marquis, — vous avez vingtquatre heures pour accepter les miemies.

A ces mots, il se renversa sur son fauteuil. Ses sourcils froncés se détendirent et son sourire charmant reparut sur son visage.

— Parlons d'autre chose, mon cousin, reprit-il avec une gaîté légère, — dites-moi... vous avez été. servi à souhait dans cette circonstance... Le drùlc qui m'a dévalisé est un véritalil(> artiste... il m'a volé dix miile écus sans gâter un seul de mi'.s meubles, sans déranger une seule de mes serrures... Quant au tiroir à secret où était ce portefeuille, — il étendit la main et toucha le portefeuille rouge; il le.sentit vide; — aucun désappointement ne vint obscurcir sa "bonne humeur revenue, — le tiroir était fermé avec la fameuse combinaison que monsieur Goret et monsieur Chilel, nos deux serruriers héroïques, su disputent depuis dix ans... Le drôle aurait pu gagner les quinze mille francs que ces messieurs oflrent si généreusement à quiconque ouvrira leurs serrures.

Le duc ne put s'empêcher de suivre ce mouvement subit de gaîté.

— Je suis heureux, répondit-il avec un demi-sourire,— qu'on ait au moins laissé intacte l'élégance dé votre mobilier.

— Oui, oui, reprit le marquis, — cela s'est fait avec un tact prodigieux... Vous me présenterez ce coquin-là, n'estpas, monsieur le duc ?

— Mon cousin, je n'ai rien h vous refuser ; mais je ne le connais pas personnellement.

Le duc prononça ces mots avec tout le dédain convenable. Puis il ajouta :

— Il faudrait vous adresser à ce bon garçon que voilà dans un coin là-bas... il vous donnerait à ce sujet desrenseignemens sufflsans.

Le marquis se retourna et aperçut le dos de Denisart courbé sur sa copie.

Il se leva et se dirigea vers lui.

Denisart, craignant une correction immédiate, se faisait petit et tremblait comme la feuille.

Le marquis le saisit par une épaulti, le lorça de se lever et lui imprima on mouvement de rotation qui les mit face à face.

Ils se regardèrent.

Denisart, dont le visage était livide de pair, ouvrit de grands yeux stupéfliits à la vue du marquis.

Le marquis lui-même fit un geste de surprise. — On n'a pas besoin de voir trois fois une face ignoble comme était celle du pédant pour s'en souvenir à tout jamais.

Le marquis demeura un instant immobile.

— Ah! c'est toi qui as fait cola! murnuira-t-il de manière à n'être entendu que de Denisart ; — c'est bien.

Il serra le bras du pédant qui retomba sur sa chaise épouvanté.

— Ma foi, cousin, reprit le marquis en revenant sur ses pas, cet homme a tout à fait le physique de l'emploi....

Vous Vvez choisi, je voudrais le gager, sur sa physio^ nomiel

Il prit son chapeau et ajouta en saluant avec tout plein de grâce :

— Monsieur le duc, nous nous sommes expliqués commode loyaux et bons parons que nous sommes. Je vous prie d'étro bien persuadé que, pour ma part, je ne man- (pieraià aucune de mes promesses... A l'honneur de vous revoir !

Le marquis prit congé.— Au moment de passer le seuil, il se retourna et fit signe à Denisart qui cligna d(; l'œil craintivement et baissa la tête.

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