‹ Les amours de ParisChapitre 66 sur 190 · LES CINQ · texte numérisé non relu

LES CINQ

te marquis prononça ces dernières paroles d'une voix lente et à la fois incisive.

Les convives en éprouvèrent un dioc qui varia suivant les différences de leur nature.

Josépin se sentit trembler.

Du Chesnel se révolta et ouvrit la bouche pour protester fièrement; — mais c'était sur lui que pesait en ce moment la puissante fixité du regard du marquis. — Il baissa les yeux en frémissant, et se tut.

Roby prit des idées noires et perdit sa pose fanfaronne. Le marquis lui apparaissait sous un jour nouveau, et il n'était plus tenté de le provoquer par des attaques étourdies.

Denisart, lui, savait depuis la veille ce dont était cas. Il était partagé entre une énorme frayeur, qui du reste était chez lui mal d'habitude, et une vague espérance de doubler son aubaine et'd'ajouter aux six mille francs de monsieur le duc quelijues milliers d'écus pour monter sur un bon pied son égout, nous voulons dire sa maison, et faire eoff- 1er sur les faubourgs dos torrens do caresses à un sou et do flatteries frelatées...

Quant à Durandin, pour un molif ou pour un autre, il était à l'abri de l'émotion.

C'était le grand modérateur qui se chargeait ici de calmer tour à tour les passions ennemies.

lin cette occasion, il murmura (juelqucs paroles de conciliation et reprit sa quiétude immobile.

— Messieurs, poursuivit le marquis en modérant l'accent impérreux de sa voix, —j'ai tort de commander ainsi puisqu'il n'est pas en votre pouvoir de me refuser... No discutons plus, je vous prie, et convenons de nos faits.... Le portefeuille qui renfermait mes titres de famille et tous

les papiers constatant mon état de marquis de Maillepré m'a été enlevé. — A l'iieure qu'il est je ne suis plus que Carmen... Vous savez, la petite mallieureuse qui dansait dans la jjoue sur le boulevard du Temple...

Durandin fit une grimace de surprise. — Il ne s'attendait pas à cela.

— C'est un (Adieux accident, dit Josépin.

— Mais je ne vois pas, ajouta du Chesnel, ce que nous y pouvons faire...

Roby écoutait curieusement et Denisart se tenait coF. Le marquis poursuivit :

— Il n'est pas dilTicile de deviner l'auteur de cette soustraetion... Un seul homme avait intérêt ii me priver do mes titres... C'est monsieur le duc de Compans-Maillepré.

Durandin hocha la lêti> en signe d'affirmation. — Il réfléchissait.

— Cependant, voulut objecter du Chesnel, — s ce n'était pas le duc?...

— Monsieur, répondit le marquis, je ne viens pas ici avec des doutes... Si j'ai menacé, si je me sens résolu au parti le plus extrême, c'est que ma certitude est complète.

Il se tourna du côté de Denisart, qui essayait de prendre un air indifférent et ajouta :

— C'est cet homme qui s'est introduit chez moi... c'est lui qui m'a volé mon porteteuille et qui l'a remis aux mains de monsieur le duc.

— Ta parole 1... dit Roby en s'adressant à Denisart!

— Quoi 1 misérable, .s'écria du Chesnel; — c'est toi qui nous as mis dans ce trou!...

— Malheureux! ajouta Josépin, j'étais bien silr que tu finirais mal!

— L'honneur est une île escarpée et sans bords, déclama Roby. On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.

Durandin regardait Denisart en tournant ses pouces et murmurait tout doucement:

— Tiens, tiens, tiens, tiens I...

Du Chesnel, cependant, était dans une véritable colîro.

Ne pouvant la décharger sur le marquis, il se leva, fit le tour de la table et saisit rudement Denisart au collet.

Josépin imitait assez volontiers du Chesnel. Il le suivit et prit Denisart par le bras.

Roby, qui en ces circonstances n'était pas homme à rester en arriére, s'élança et prit à poignée le jabot du pédant.

Celui-ci était plus blême que la toile de sa chemise, hormis son nez, qui ressortait sanglant au milieu de cette pâleur.

Du Chesnel se mit à le secouer lirusquement. et les autres. l'imitèrent de confiance.

De sorte que le malheureux pédant, tiraillé en tout sens, houspillé, battu, poussa bientM des cris de détresse.

La voix du marquis s'éleva et tout rentra dans l'ordre.

— Messieurs, dit-il, ne vous faites pas un ennemi de cet ' homme!... Il peut vous être très utile... !

— A nous?... demanda du Chesnel.

— Je ne vois pas... commença Josépin.

— Laissez donc parler monsieur le marquis, dit Roby, ! qui jouait en ce moment le rôle de la force puiilique et j empêchait Denisart de s'esquiver. ■

— A vous ! répéta le marquis froidement ; — comprenez ! donc bien votre position, messieurs. y la force des choses

sommes au -22, vous avez six jours, c'est bien plus de tem|is qu'il ne laiit.

— .Mais, dil du Chesnel, si, en définitive, nos efforts étaient inutiles?

— Cela vous regarde, messieurs... je ne suis pas votre

Sou front s'assombrit. Sa voix devint triste et presque

i' solennelle. Il ajouta :

—Mon but est tel que, si vous ne réussissez pas, il me reste un autre moyen de l'atteindre... ce moyen, c'est de mo perdre avec vous et une autre personne encore... Messieurs, si vous voyiez le fond de mon âme. ^ous sauriez ' comiiien m'est aisé le sacrifice de la vie... Écoutez-moi : je suis ici sans colère ni haine... jt^ vous menace sans passion ■, et afin seulement qu'il vous soit bien prouvé que votre sa- ; lut dépend de vous seuls. Je vous attendrai le 28 novembro ■ jusqu'à midi... à midi, si vou.s ne m'avez pas fait parvenir le pdilclciiilleavec toutes les pièces qu'il contenait, Carmen ira se mettre entre les mains du parquet... elle avouera son crime... elle nommera ses complices.

Le visage du marquis était effrayant de calme et de ré-

• solution sombre.

! Les convives, à l'exception de Durandirf, étaient sous le

coup d'une écrasante terreur.

Ils croyaient à la menace du marquis, — et, rien qu'à

voir la résolution indomptable de son regard, il eût fallu ^ être insensé pour douter encore.

I —Carmen nommera ses complices, reprit le marquis; . — tous ses complices!... Llle coKduira le magistrat auCa- ! veau du Sauvage, elles témoins convoqués viendront dire

oîi fut répandue la première goutte du sang do Western... ; De là, Carmen se rendra dans la chambre oii nous sonij mes... Elle dira ici était Léon du Chesnel!...

Le marquis désignait la place du diplomate. ! —Ici était monsieur Roby... Ici le docteur Josépin... celui i qui annonçait dans une leltrc à monsieur le duc de Com- ! pans-Maillepré l'arrivée du malheureux Western... Ici était i monsieur Edrne Durandin.

• Même à ce moment l'avoué ne broncha pas et regarda . le marquis en redoublant la douceur de son sourire. I Les autres convives étaient atlérés. j — Là enfin, reprit le marquis, tlont la voix vibrait sourdement, — sur cette plancha ijui recouvrait le cadavre

j était le siège de monsieur Denisart.

i Le pédant recula instinclivement sa diaise et s; prit à

trembler en ouvrant tout grands ses yeux éblouis. I Le marquis se leva. Il avait rcfiris son air' de grtacieuso j courtoisie...

— Messieurs, dit-il en saluant à la ronde, j'espère vive-

; ment que nous n'en viendrons point à ces extrémités,..

j Vous avez six grands jours devant vous... Pour des hom-

I mes habiles et de bon vouloir, six jours c'est a.s.sez pour

faire l'impossible... Je vous attendrai rcligieusonicnt jus-

! qu'à midi... D'ici là, je vous en préviens, vous n'aurez point

de iMcs nouvelles... Ni encouras^ement, ni menace... Vous

êtes avertis, c'est à vous d'agir suivant les conseils de vo-

î tre prudence.

Le marquis prit son chapeau, salua encore de la main et iisparut.

Les convives demeuraient immobiles et nmels. orsque du Chesnel ouvrit la bouche pour demander une

ous engage tous solidairement envers moi... leplussage, ! explication ou r-xposfr un doute, le marquis élait dt^à

.croyez -moi, est de réunir vos efforts...

— De sorte que, .s'écria du Chesnel, — vous prétendez MOUS rendre responsables du fait de Denisart!...

— Pas tout à fait, répliqua le marquis; — je prétends user de vous purement et simplement, mais non point vous punir.

Du Chesnel regagna sa place et se rassit en tâchant de contenir sa colère.

— Voici ce que j'exige de vous, reprit le marquis sans élever la voix, mais en accentuant chacun de ses mots : J'ai besoin de mon portefeuille, le 28 novembre... nous

loin.

j Durandin avait jeté sa serviette sur la table et s'était i élancé sur ses pas.

j Les quatre autres .se regardèrent ébahis, déconcertés, péi trifiés...

j Le marquis, cependant, avait franchi les escaliers d ; l'hôtel et descendait cette volée de marches humides qu j conduit de la rue Neuvo-des-Bons-Enfans à celle de Va- ' lois.

J Arrivé au milieu de cette rampe u.sée et glis.sante qui ! restait dans l'obscurité la plus eomplète, il entendit dt^-

ISO

PAUL FÉVAF,.

rière lui une respiraliou essoufflée et se sentit toucher l'épaule.

— Voilà qui est très (ach^ux, madame la baronne, dit deiTJère lui la voix de Durandin. — Où diable avez-vous été vous laisser prendr-i ros papiors-là?...

Le marquis avait trcs^ôilli d'abord, mais il reconnut tout de suite l'organe débo'niaire de l'avoué.

— Ils me les rendront, répliqua-t-il?

— Ça pourrait bieu éirc, reprit Durandin. Ma parole! vous les avez fascinés... Ou Cliesnel lui-môme était pris... il était encore, je crois, plus sot que les autres 1

Ils arrivaient au trottoir de la rue de Valois. Le marquis s'arrêta sous le réverbère et se retourna pour regarder en face Durandin :

— Est-ce que vous avez cru que je raillais? demandat-il.

— Eh! eh ! fit l'avoué d'un ton équivoque.

— Ces papiers, poursuivit le marquis avec une véliémeiire soudaine, — je l'ai dit à eux et je vous le réi;ète... j'y tiens plus qu'à la vie!

— Je conçois cela, dit Durandin. — Deux cent cinquante mille francs de rente et un litre do mai-quis!... c'est fort aimable... On s'attacherait à moins I

Le marquis secoua la tête.

— Ce n'est ni pour l'argent, ni pour la noblesse... murnnira-t-il d'une voix où il y avait un embarras presque timide.

— Ah! ah! fit l'avoué.

— C'est parce que.,, commença le marquis impélueusenent.

Il s'arrôla et poursuivit à voix basse :

— Mais à quoi bon vous parletda ces choses?... l'impor- Iniit. pour vous comme pour les autres, c'est que ma résohiiion est irrévocable!

— C'est très Ibrl, rcijartit l'avoué,— très fort, très fort!... Comment, vous allez aller comme cela chez ic procureur du roi lui conter votre med cutpâ... dénoncer, de pauvres diables qui sont d'assez braves garçons après tout... Je voudrais bien savoir, par exemple, quel avantage vous en relirerez?

— Ah ! répliqua le marquis avec viracité, vous ne savez pas tout!... Nous ne serons pas seuls sur la sellette!... Monsieur le duc s'asseoira auprès de nous. Et contre lui les preuves accumulées seront terribles!

— De sorte que, murmura l'avoué, nous ferons table rase... et nous aurons la satisfaction llatteuse de nous en aller dans l'autre monde ou au bagne en excellente compagnie!... Monsieur le marquis, je vous croyais moins enlant que cela !

La voix du marquis devint hautaine et sévère.

— Savez-Yous donc me juger?... prononça-t-il lentement. Vous ;(vez ditje mot : il y aura table rase!... (jui sait si je ne travaille point pour qu'un autre, après nous, ail sa place faite au banquet?

L'avoué réfléchit u:i instant.

— Ma foi, s'écria-t-il jG ne suis pas fier... J'avoue iranchement que je ne vous comprends pas !... C'est toujours comme cela quand il s'agit de poésie... Hevenons ;Vla pro?c. Vous avez été Irèi éloquent ; vous les avez vaiucuî, terrassés, écrasés; ils feront tout ce que vous voudrez : voilà ce qui est certain ; mais vous allez convenir avec moi tout à l'heure que je vous ai donné un puissant coup d'epaule.

— Comment cela ? demanda le marquis.

— En ne riant pas comme un bossu pendant tout le temps de votre discours, madame la baronne.

L'avoué avait ses privilèges; il était de ceux contre qui la colère est oiseuse cl l'indignation ridicule.

Li- mécontenlemcit du marquis se traduisit seulement par un geste d'impatience.

. — Ecoutez donc , reprit Durandin, — vous m'e,ussiez e.xcusé vous-mAme... C'était drôle, ma parule, c'était exces'ivementdrôle!... Ils so croya-ent déjà, les'pau\T(y

diables, sous le couteau fatal!... Je crois qu'ils auraient accepté les travaux forcés avec reconnaissance. L'avoué se mit à rire franchement.

— Figurez- vous l'ofl'et, reprit-il, — si je m'étais levé et que j'eusse dit : Mes bons amis, tout cela est très bien, mais monsieur le marquis nous traite comme des enfans... Ou ne peut pas guillotiner dos gens pour le meurtre d'un homme qui jouit d'une santé très passable...

ils se promenaient côte à côte, de long en large, sur la chaussée dé.serte de la rue de Valois.

le marquis s'arrêta brusquement à ces derniers mots et interrogea l'avoué d'un regard stupéfait.

Depuis le commeucement de l'entretien, il le croyait I i\Te, et cette opinion n'avait pas peu contribué à prolong\»r sa patience, ma-s en ce moment il le crut fou.

— Vous ne songez pas à ce que vous dites !... murmura-t-il.

— Si fait, répondit l'avoué.

— De qui parlez- vous donc?

— Parbleu ! du mort en question !.. de TAmé^icain James Western, — que j'ai eu l'avantage d'entretenir avant-hier pendant plus de deux heures...

Le marquis pensait rêver et ne voulait point croire.

— Western !... balbutia-t-il enfin, — James Western !... mais savez-vous que c'est moi qui l'ai tué !

— Oui, répliqua tranquillement Durandin.

— Savez-vous que je suis resté seul auprès de son cada-\Te!..."

— Non, dit Durandin, mes renseignemens ne vont pas jusque-là... mais on revient de très.loin , et tou.t ce que je puis vous dire...

Le marquis lui .saisit les deux mains par un mouvement brusque. Un doute entrait dans son esprit. — Un doute et une e-pérance !

— Expliquez-vous ! expliquez-vous ! nuirmura-t-il d'une voix tremblante.

— Ma foi, répartit Durandin, il y aurait longtemps que je me serais exfiliqué si vous n'étiez pas devenu invisible depuis trois jours... Je ne m'étonne pas du tout qu'on ait dévalisé votre domicile... Chaque fois que je suis allé vous demander durant ces trois jours, j'ai trouvé dans voire antichambre dr* ligures incroyables... 11 y ava t un brave homme qui poussait le sans-gêne jusqu'à se laire un lit dé vos banquettes, afin de prendre mieux patience et du vous attendre plus commodément...

L'agitation du marquis grandissait jusqu'à devenir épuisante.

— Mais je vous dis de vous expliquer ! répéta-t-il... Parlez-moi de Western... Vous me laites mourir!

— J'y arrive, répliqua Durandin... Mais je veux perdre mon étude, si je ne suis pas allé vingt fois vous demander pendant ers Irois jours... Je me présentais au n» 4 de la rue Royale... Monsieur le marquis de Maillepré est absent, me disnit-on... Je courais à la rue Castiglione où l'on me répondait : Madame la baronne n'est pas visible... Ne vous ini[ialientez pas, nous f voilai... Avant-hier, un brave gentleman se présenta chez moi et me lit sur vous de très nombreusesquestions... J'étais ma foi bien loin de deviner le motif de rinlérèl qu'il •\ous portail; mais je vis du premier coup d'œil iju'il vous prenait pour le vrai Gaston de Maillepré, à qui, pour une raison quelconque, il gardait une affection paternelle... C'était embarrassant... Je lui dis, bien enl(!ndu, (jue j,'avais votre confiance tout entière; je lis appel à ma mémoire et trouvai moyen de placer dans la conversation tout ce que je sais des vrais i\Iaillepré grâce au contenu du |iorlefeuillo rouge... Cela produi.sit, je vous a.-.sure, un excellent effet... La preuve, c'est que le gentleman,— du diable si je le reconnaissais ! — me remit un volumineux Mémoire en me priant de m'en servir dans i'iiilorêt du marf|uis Ga?ton, pour interrompre le délai de trente ans qui, accompli une fois, doit changer les droits précaires de luonsieur le duc en une propriété inattaquan!e... A cef'ropos, je vous dirai quenelle idée-là n'est point méprisable...

iSl

— Mais cet homme, interrompit le marquis avec une impatience avide, — cet liomme !... up nie parlez que de cet homme ! . I

— Le gentleman?... à la bonne heure!... Eh bien! quand

il m'eut remis son Mémoire, il .s'en retourna chez lui, je j pense... Mois, je me mis à lire ledit Jlénioire... Ah ! dame ; ; voyez- vous, c'est prctligieux !... Il y a là dedans des choses!... Vous savez bien, le vieux sauvage du Caveau?... mais si je voulais vous racontiT tout cela, je n'aurais pas fini demain matin... Tout ce que je [mii vous dire, c'e>t que monsieur le duc de l'ompans est un enfant adultérin qui n'a pas plus de,droil que le Grand-Tiuc à la succession de Maillepré... mais ce n'est pas là le plus curieux, le qui m'a intéressé au dernier point, c est le récit tleliillé <ii' votre aventure avec ce .lames Weslern dans la ili;unbre où nous venons de faire un petit .soniicr...

— Mais c'est doue lui ! balbn'.ia le marquis d)iit, l,i main Iremblanle et Iroide cherchait la.nain de Iiuranihn.

— Je suis las de vous le réiM'ier! poursuivit ravoui'-. Il raconte le mauvais parti que lui lll une certaine Caip-ieii i|ui lui donna tout bonnemeu! !!U cmip dé po^gnaiil dtiis la gorge... Vous n'y alliez pa- d*- rr.vAw tnoite. raonMcur lo marquis!... et quand je pense que nous autres, nous étions à dans:'r pendant ce temps-là avec nos épouses à ■ l'étage supérieur!...

Durandin eut un gros rire. i

• Le marquis s'épuisait à suivre ce récit. — Ses forces défaillaient. '

— Mais au diable k^s souvenirs ! s'écria l'avoué, — main- L'uant, je suis un homme établi, je ne soupe plus, je no danse plus... mais je m'ennuie. Ah I dame I... ne vous impat'cntez pas... l".e qui va vous paraître très curieux, c'est la suite; car VOUS netavez que jusqu'au coup de poignard. Eh bien ! une fois dans le trou, Western y serait resté jusqu'au jugement dernier, sans ce diable de sauvage qui avait tout vu par l'un des œils-de-bœuf de la chambre où nous venons de faire un petit souper... Vous vous souvenez bien, au moment oii vous retiriltes la planche pour nous montrer le cadavre, nous vîmes le pauvre malheureux disparaître et s'abîmer lentement .. Il semblerait que c'était lo sauvage... un vieux fou très intelligent... qui avait percé en dessous du crrcueil improvisé pour se donner la récréation de porter le corps mort chez un médecin, .le ne peux pas vous dire, moi, tout ce qui s'ensuivit... C'est une histoire à faire courir tout Paris si elle est jamai;; portée devant les tribunaux... En substance, Western guéri retourna en Amérique, revint avec d'autres papiers, et cherche encore les Maillepré, (jui sont les cnfans de s-a sû'ur... C'est lui qui a signé le Mémoire...

Le marquis joignait les mains avec force. — Sans l'obscurité profonde qui régnait à l'endroit où s'étaient arrêtés les deux intcrlocuteurs,on eût vu ses beaux yeux humides s'élever vers le ciel avec une reconnaissance passiouriée.

— Vous voyez bien, reprit Durandin, qu'il ne tenait qu'à moi de rassurer ces messieurs et de donner h votre beau discours uu résultat tout autre !...

— Ces papiers que vous a remis \>'estern avec le Mémoire, dit le marquis au lieu de répondre, — peuvent-ils remplacer ceux qui étaietif dans le portefeuille rouge?

— Non, répliqua l'avoué. — 11 manque de quoi établir la fidation du marquis Kaoul (jui est le père des neveux do ce Wc^te^n... c'est tout bonnement le principal.

I.einaïquis baissa la lAte et parut se plonger dans ses • rt-llexious.

— Mais, pour n'être pas suftisaus, reprit Durandin, — ils auraient pu aider à nous inquiéter déplorablemont... Le hasard (lui a poussé ce Western chez nuii est un coup de la Providence et prouve que cet Américain a décidément du guiguon... Les petits Maillepré désormais en eflét, à supposer qu'ils existent, ce que j'ignore, n'ont pas l'ombre d'un papier de famille... Je n'hésite pasà déclarer qu'il faudrait un miracle pour les remettre à flot.

Le marquis garda le silence sa tète se penchait sur sa

poitrine, et ses deux mains à son insu comprimaient les battemens de son cœur.

Au bout de quelques secondes, il parut s'éveiller brusquement.

— Le plus profond secret sur tout ceci, s'il vous plaît, mansieur Durandin! dit-il d'une voix brusquement cj^angée; — demain je prendrai connaissance de ce Mémoire... Rien n'est perdu à l'égard du portefeuille puisque ma menace garde toute sa force vis-à-vis des gens que nous avons laissés là-haut... Ils ont peur ; ils agiront... et nous aurons gagné à tout ceci de n'avoir plus « craindre ces petits Maillepré, à qui désormais, comme vous lo dites tort bien, il laudrait un miracle pour recouvrer leur héritage... Je vous riMuercie de votre conduite de ce soir... Vous n'aurez point à vous repentir de m'avoir servi fuR'lement.

— Je connais la générosité de monsieur le niarqui;. uiuniiura l'avoué eu s'inclinant.

Us se séparèrent.

A l'Ii'Mcl du Sauvage, nos quatre convives étaient restés laiNint vis-à-vis les uns des autres une assez triste figure. Du Chesnel se leva le [ireniicr.

— C'i?st le bagne qui est au bout de toul ceci! dit-il, les sourcils froncés et les dents pcrrécs.

I 11 lit le tour de la table et vint se poser devant Denisart. I —Misérable coquin! rrprit-il, situ ne trouves'Pas le 1 moyen de rendre ce mauilil porleieuille, je le jure sur mon ' honneur que je te tuerai sans pitié ! I Denisart avait la tSte baissée et no la relevait point. ! — M'entends-tu ? s'écria du • hesnel en le secouant avev I rage.

Le pédant gronda plaintivement.

1 — Souviens-toi bien de cela! reprit du (Jicsiiel, — fàt-

co sur les bancs de la cour d'assises, je te tuerai!

I II sortit et jeta violemment la porte derrière lui. I Josépin se leva et vint prendre sa place.

— Mons Denisart, dit-il de sa voix lente et nasillarde, -r c ne voudrais pas être dans votre peau... Si ce portefeuille ne se retrouve pas, je vous promets de vous jeter une boul-elte comme à un chien enragé... N'oubliez pas cela, mous

, Denisart!

I Josépin assura .ses lunettes d'or d'un cou|i de doigt et .sortit sans perdre son pas doctoral.

— A nous deux! s'écria Roby. Ah ! coquin que lu es, tu veux faire finir dans une prison inli\me une existence destinée à la gloire!... Tu veux plonger dans les cachots uu homme qui était uu grand arlisle... ijui ei1t été un grand poète... et qui allait doter notre industrie nationale de ma-

I chines dont la portée ne peut pas se calculer!... Scélérat,

i crains ma vengeance!

I II fit un geste tragique et gagna la porte do ce pas sac-

! cadé qui indique une très grande émotion chez les acteurs

' de mélodrames...

; Denisart. resté seul, envoya son regard cauteleux et

. craintif tout autour do la chambre.

j Son nez brillait comme un charbon ardent entre ses deux

; joues livides.

} Son visage exprimait le paroxysme de la frayeur

j Néanmoins, après quelques minutes, son front se l'assé-

' réna pou à peu.

j , Il mit la main dans la poche de sa redingote e en sor

! un porU'feuilie qu'il ouvnl sur la lalile.

I -Ce portolruille de niaroipiin rouj;e était celui qu'on ava

I volé au marquis île Maillepré.

Deni.sart en retira d'abord six hillfls de mille francs, pri.t

<lu vol.

' Puis il en sortit l'une après l'autre les di vor.ses pièces que

monsieur le duc avait comptées avec tan de plaisir. Derwart les compta, lui aus^i.— Un sourire ignoble agita

les lignes anguleuses de sa lac j — Comme on a de la peine à se faire de peliles écoiio- ' mies!... murmura-t-il...

PAUL FEVAL.

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