CHAPITRE IX
LE TÂLISUAX.
— S'amuser toujour.s, dit Léon du Chesnel, est sans contredit ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde. J'entends s'amuser gratis; car lorscpie le plaisir coûte quelque chose, cela tourne au stupide, purement et simplement. — Nous ' devenons vieux : j'ai vingt-trois ans. — A cet âge, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine, avait déjà fait son chemin...
— Napoléon... voulut interrompre Roby.
— Tais-toi !... Evidenunent la jeunesse est le temps du calcul, comme l'âge melr est le temps de l'apathie... A dixsept ans on réfléchit mieux qu'à trente... L'homme de douze ans, s'il pouvait divorcer avec les billes et la toupie, étonnerait le monde. — Il suit de là que nous sommes tous en retard, et que chaque poil de barbe qui nous pousse est un symptôme alarmant de décadence morale... Buvons!
L'assemblée s'empressa d'obéir, et remit ensuite les coudes sur la table.
Léon avait prononcé d'un ton à la fois dogmati(iu3 et rapide cette série de propositions décousues. Leur sens, bizarrement paradoxal, opérait sur les intelligences alourdies de ses compagnons une sorte d'éblouissemcnt. Ils comprenaient les mots et s'égaraient à vouloir suivre les fantasques détours do l'idée.
Léon était peut-être ivre comme les autres, mais il portait plus vaillamment son vin. Sa parole restait libre, assurée, incisive, et son œil, légèrement injecté de sang, avait çà et là de vives lueurs de raison.
C'était Un jeune homme de taille élégante et bien prise, mais quelque peu appauvrie par les excès d'une précoce débauche. Son visage était comme sa taille. Un demi-cer.cle profondément creusé entourait ses yeux, aux rayons spirituels, mais intermittens et noyés par la chute périodique d'une paupière fatiguée. Son front, où se dcssi-" naient des plis fugitifs qu'on ne pouvait encore appeler rides, était évidé aux tempes, renflé légèrement au-dessus des sourcils et couronné de cheveux noirs épais parmi lesquels brillaient déjà bon nombre de ces poils étiolés, lordus et comme grillés que cherche en vain souvent sur dcsièlesde quarante ans la pince subtile de l'épileuse. Le souper récent n'avait pu mettre do couleursù ses joue» qui gardaient leur carnation maladive. Mais il avait à la bouche un joyeux et fin sourire, dont le trait moqueur se masquait do franchise.
Au demeurant, sa figure avait de la distinction et de l'attrait. L'énergie s'y montrait en quelque sorte par bouffées
ou milieu d'une fatigue d'habitude et d'un laisser -aller insoucieux.
Sous sa peau d'ours, il était mis avec une recherche «juelque peu excentrique et hardie.
Josépin, qui s'asseyait à sa droite, était un srand jeune homme blond à lair timide et débonnaire. Le caractère saillant de sa physionomie échappait peut-être en ce moment où le punch éteignait et allumait tour à tour son œil bleu-clair. On décou\Tait en lui seulement comme une arrière nuance de cette gaucheris futée qui distingue le paysan normand.
La tête de Roby. le dindon, sous la gravité lourde de son i^Tesse, gardait une expression spirituelle, vantarde, eh"rontée ; il devait y avoir de l'astuce sous ce front conique,mais encore plus d'étourderie. Roby était joli garçon; il penchait vers le genre tapageur et s'arrêtait juste en deçà du point où l'on casse les assiettes. Son nez éveillé, sa bouche rieuse, son teint allumé, tout cela lui constituait un fonds inépuisable de succès dans certaine zone de fatmosphère téminine. Il ne visait point à la distinction. Sa mise ressemblait à une phrase romantique. — Il était heureux pourvu que son gilet se vît de très loin.
11 y avait dans Roby de l'acteur de province et de l'étudiant en médecine.
Durandin avait une tète toute ronde, qui souriait comme le ventre de Lepeiutre jeune. C'était un gros garçon sans malice et qui mettait beaucoup d'esprit à se donner les allures d'un niais. — Le costume qu'il avait choisi pour la mascarade était une manière d'emblème. Il s'était enveloppé ce jour-là sous l'écorcc d'un cantalou, comme il se drapait d'habitude sous l'affeclatiou d'une candeur étourdie. Quant à Denisart, que Josépin appelait un problème et que nous avons vu sous le sombre plumage d'un hibou, c'était un personnage maigre, anguleux, solennel. 11 avait le regard faux et la parole emphatique. On no pouvait reconnaître précisément son âge à l'examen de sa physionomie, mais il paraissait être le moins jeune de la bande, et son froït denii-chauvc lui donnait bien une trentaine d'années. Son costume visait évidemment à une rigueur austère. 11 était tout de noir habillé, sauf la cravate blanche, non empesée, dont les coins, à grands ourlets, retombaient siu- sa chemise. — Ce personnage repoussait énergiquement. 11 s'épandait autour de lui conmie lui parfum de tartuferie, mêlé au pédantisme moisi des suivans de l'Université. — En ce moment, il fléchissait sous ri\Tesse. Son nez étroit et mince rougissait comme un charbon ardent. Sa bouche rentrée était pâle, entre les creux bistrés de ses joues. Quehiues débris de gi-avité rogue %^itaient parmi ces stigmates de l'orgie et ajoutaient à l'odieux de son aspect... On avait bu. Josépin venait de réclamer de nouveau le silence à l'aide de ses deux cuillers à punch.-^Du Chesnel poursuivait :
— Messieurs, il y a un Dieu, puisque le monde est organisé. — D'ailleurs, dans un moment de franchise, notre sublime Déranger a daigné proclamer son existence. — Mais le monde est mal organisé, donc il y a un diable.
Ceci pourrait vous paraître puéril , si je ne me hâtais d'ajouter que nous sommes menacés de le tirer par la queue tous les cinq dans un très bref délai.
La vie de l'homme est démesurément longue. Il ne lui faut que deux ou trois ans bien employés tout au plus pour désapprendre à jouir, et vous en voyez qui traînent jusqu'à des trois quarts de siècle ! — Ceux-là sont de deux sortes : les uns ont de l'argent, leur \ieillesse est un tranquille sommeil ; les autres n'en ont pas , leur vieillesse est un mauvais rêve. — Or, les stupidités de notre civilisation ne permettent pas aux adolescens d'adopter celte sage coutume iroquoise qui fait un devoir de scalper quiconque a dépassé la cmquantaine.
C'e>t ini^i'Table. — Chacun de nous est exposé par les lacunes de celte législation incomplète à porter perruque un jour venant et à manger du bcQuf à la mode avec un râtelier mécanique.
— 11 faut nous tuer ! dit Roby, frappé par l'horreur de ce tableau.
— J'ai dans ma poche un flacon d'acide hydro-cyanique, ajouta le docteur Josépin avec rem[iressement d'un homme de science ; — quatre gouttes dans chaque verre ds punch...
Durandin et Toby tendirent leurs verres ; Denisart éloigna le sien.
Du Chesnel haussa les épaules.
— Attendez au moins le dernier verre ! dit-il ; — et taisez-vous...
L'argent n'est rien. Ce qui fait sa valeur, c'est que tout 1@ reste est moins que rien. — D;ms ce néant , les hommes errent, affairés, et cherchent incessamment quelque chose. — Le bonheur consiste à se figurer qu'on va le trouver.
Quand on se figure qu'on l'a trouvé , il y a déjà décadence. L'ennui est là. Tous les philosophes conviennent que le succès est une calamité. — Buvons!
Tous les verres s'emplirent et se vidèrent. Denisart fit exception, en ce que le sien s'emplit et se vida deux fois.
— En conséquence, reprit du Chesnel, dont les yeux distraits se promenaient au plafond, — le plus sage pour nous est de devenir millionnaires.
— C'est évident, dit Josépin.
— Incontestable, appuya Roby.
— Il est étonnant, ajouta Durandin, qu'une idée si simple ne nous soit pas venue plus tùt.
— Ce n'est pas une idée, grommela Denisart.
— Si fait, répliqua froidement du Chesnel. — C'est même une vieille idée... Avez-vous confiance en moi ?
— Parbleu ! s'écria-t-on ; — nous allons boire à ta santé !
— Buvez !.. Avez-vous bien compris tout ce que je vous ai dit?
— Non, répondit le chœur.
— Eh bien! poursuivit du Chesnel, dont l'intention manifc-te avait été jusque alors de venir en aide aux fumées du punch et d'étourdir de plus en plus ses compagnons par un cliquetis de paroles; — je vous jure sur l'honneur que j'ai un moyen de vous faire tous riches...
— Un talisman !... s'écria Durandin.
— Un talisman, répondit du Chesnel.
L'ivresse a d'étranges crédulités. Tout le monde, Denisart lui-même, ouvrit de grands yeux et il se fit un moment de profond silence.
Durant ce silence , Carmen entendit à l'étage inférieur un bruit périodique et sourd. C'était comme des coups de marteau , attaquant avec précaution le dessous du plancher. — Ce bruit était accompagné du chant monotone et lent qu'elle avait entendue déjà lorsqu'une main mystérieuse avait secoué le drap do lit préparé pour sa fuite...
— Un talisman, reprit du Chesnel, — un vrai talisman. — Mais il faut que vous m'aidiez franchement à le mettre en œuvre... Et d'abord, il n'est aucun de vous qui n'ait fait son beau rêve d'avenir, plus ou moins baroque et impossible... 11 n'est aucun de vous encore qui n'ait fait quelques efforts pour atteindre le but convoité. — Il faut que je connaisse ce but et ces efforts... Déboutonnez vos consciences à la ronde... A toi, Durandin !
— Moi !... balbutia le gros garçon, — j'aimerais mieux...
— A toi ! Durandin, à toi ! cria le chœur.
— Du diable si je sais, vo}"ez-vous !... dit Durandin ; — ma foi... au fait, c'est facile a dire. J'ai connu un gros avoué qui était bien le plus heureux des hommes... Ça a déterminé ma vocation... Mon but est d'achelerune charge d'avoué...
— Et tes moyens?...
— Pas le sou!...
— Mon talisman te va comme un gant, Durandin.
— Vraiment!...
— La paix !... A toi, Josépin !
Le blond docteur ne se fit point prier.
— Moi, dit-il, c'est différent... J'ai un but raisonnable et des moyens positifs. —Mon but, c'est de battre monnaie
PAUL FÉVAL
avec mon cabinet ; mes moyens, ce sont mes cxcellentos études...
— As-tu des cliens ? demanda du Chesnel.
— J'en ai un, répondit Josépin ; — un pauvre diable qui se meurt et qui me rapporte cent écus par mois...
— Peste ! dit Huraiulin ; — à coml)ien mets-iu don» tes visites ?
— Heu ! lieu !... fit le docteur ; — nous n'avons pas débattu le prix.
— -Mors... commença du Cbesnel.
— C'est une histoire, interrompit Josépin ; — et c'est un secret... Mais vous serez discrets...
— Comme la tombe, Josépin I
— Figurez-vous que ce n'est pas le malade qui me paie, mais bien son ennemi intime...
— Pour le tuer?...
— Ma foi, non !... je ne suis pas encore de cette forcelà... Mais pour... vous m'entendez bien... pour voir... pour savoir...
— Pour espionner?
— Ouehiue chose comme cela... Principalement pour fcuetter l'arrivée d'un quidam venant d'Amérique avec des papiers... 11 faut vous dire que celui ([ui me paie mes visites est en procès avec mon malade.
— C'est immoral, dit Denisart.
— Possible, Caton, mon ami, — mais c'est moi qui vous ai payé à souper et je n'ai qu'un client... Le tout est de le faire valoir... Malheureusement, le quidam est arrivé cette après-midi... J'ai peur pour mes appointcmens.
— Comment s'appelle ton malade? demanda du Chesnel.
Josépin fit une grimace de mépris.
— Ça ne s'appelle pas, répondit-il;— en parlant de lui, ou dit l'homme du quatrième au-dessus de l'entresol.
— Et celui qui te paie ?
— Ah ! ah ! fit Josépin ; — s'il savait que je vais dire son nom à quatre étourneaux de votre espèce !.. mais vous serez discrets?...
— Comme la tombe !
— C'est... ma foi, oui 1... c'est monsieur le duc de Maillepré-Compajis.
Ce nom ne produisit aucun effet sur trois des convives, mais du Chesnel frappa ses mains l'une contre l'autre en disant :
— Josépin, lu vaux ton [icsantd'or, et mon talisman est ton affaire.
Carmen aussi, du fond de son alcôve, avait dressé l'oreille au nom de Maillepré-Compans. — Elle entendit de nouveau, car, en ce moment, les cinq buveurs se versaient rasade et l'entretien faisait trêve, elle entendit ce bruit continu qui semblait venir de la surfaca inli'rieuro du plancher, et qu'accompagnait toujours la sourde et monotone chanson...
— Merci, Josépin, rsprit du Cheaiei ; — tu me donneras demain des détails sur ton histoire, car je suis, moi aussi, en compte avec monsiuurle duc... A toi, Uoby !
— Messieurs, dit ce dernier, jo suis originain; de Tours on Touraiue. Mon pèrr; était fabricant do rillettes; ma mère...
— Il ne s'agit pas de cela, interrompit du Chesnel • — au fait!
— Le fait ! répliqua Roby ; — le fait, c'est que ce serait bien le diable si ton talisman ne m'allait pas par quelque bout... J'ai tant do cordes à mon arc !... J(; suis poète et il ne me manque cprun éditeur pour faire étouffer d'envie tous les vieux rabAcheurs de l'empire... Je suis acteur : Talma revivra dès que le IhéAtrc-Français m'aura ouvert .ses portes... Je sais tenir les livres en partie double... J'ai inventé une machine dont la description détaillée m'entratnerail ici à des longueurs, mais qui fera un jour la gloire de mon pays... Est-ce assez?
— Avec mon talisman, tu pourras choisir... Denisart, à ton tour !
— Jo ne crois pas aux talismans, répondit celui-ci.
— Tu crois à l'argent. Je t'en promets.
— En as-tu ? répliqua Denisart en fixant sur du Chesnel son regard équivoque.
— .Vssez pour te payer vingt fois ta valeur, dit du Chesnel.
Denisart but un énorme verre do punch.
— Il me faudrait quinze misérables cents francs, repritil, — pour faire imijrimer ma brochure au rabais, sur du mauvais papier...
— Qu'est-ce que c'est que fa brochure ?
— Ah ! fit Denisart avec emphase ; ce que c'est que ma brochure !... Je n'ai pas dix idées, moi... je n'ai qu'une idée... aussi, elle est bonne... et, .si je.vo'us la dis, vous me la prendrez... mais je suis ivre !...
Denisart prit son bol de punch à deux mains et but à même. — Du Chesnel fit signe aux autres convives de se taire.
Denisart poursuivit :
— Je suis ivre 1... Le roi ne m'empêcherait pas de bavarder... Voilà mon idée... et c'est une idée ! Jusqu'à présent, on n'a pas suffisamment exploité la misère du peuple... Le pc'uple no mange pas, mais il lit... Le peuple a toujours dix sous dans la poche percée de sa blouse en haillons pour payer l'avocat qui fait semblant de prendre en main sa défense... Dites au peuple : Tu es un bon peuple; il n'y a rien au monde que toi de beau cl de sublime ! J'admire ta grandeur ! Je verse des larmes de sang sur ta souffrance...
Denisart s'interrompit en un éclat xie rire ignoble.
— Dites-lui cela, reprit-il; — vous aurez son dernier centime... Dites-lui encore : 0 peuple ! quelques uns de tes eiifans volent et assassinent dans les rues... Bien sauvages sont les tribunaux qui les condamnent, car, si ces infortunés font le mal, c'est que la société ingrate néglige de leur servir douze cents livres de rente... Un grand nombre do tes filles se prostitue, — mais c'est pour faire des économies et mettre à la caisse d'épargne... D'ailleurs, bon Dieu! les pauvres chers anges! qui pourrait les blâmer !.. le vil égoismc des riches seul les pousse dans l'abîme... les fautes du pauvre sont au riche... Le pauvre est un agneau, le riche est une panthère... Et chaque fois qu'un malheureux s'oublie jusqu'à égorger un passant sur le pavé, on devrait guillotiner un marquis ou incendier une soutane...'
— C'csi profond ! dit Durandin ; — ça ferait un exemple.
— Ce diable de Denisart... ajouta Josépin.-
— Mais, Deni-art, fit observer Roby, — jo te croyais un homme moral...
Du Chesnel le regardait avec une sorte de dédain admiratif.
Denisart eut un sourire cynique.
— Eu ces matières, répliqua-t-il, — on ne fait pas d'argent sans morale... Ilfaul des mots, afin que les sots puissent dire (le vous : Cet écrivain généreux, ce cœur compatissant !... Ah ! le peuple... Un million de sous fait cinquante mille francs !...
Il se leva et pirouetta sur lui-même.
— Vive te peuple! s'écria-t-il ;— je vois dans sa fcimine la source de vingt fortunes!... Saluez, vous autres!... plus bas !... plus bas encore I Je suis l'inventeur des généreu- .si's théories et de l'humanité à cent mille exemplaires!.., J(f suis le Vincent-de-Paul d'une charité nouvelle!... Comment appellerons-nous cela?... Bah I nous lui trouverons un nom, car il faut un titi'(> à toute comédie... Pour le moment, je me contenti'i'ai du sobriquet usé de philanthrope.
Denisart mit sa tête dans son bol do punch et se tut.
— C'est une idée, dit du Chesni'l; — il est douteux ([ue. le diable en ait de plus infernale, et Ion ferait assurément tout le bagne sans en trouver une aussi honteuse... Mais cela prendra... Eh bien ! Denisart, mon talisman peut descendre jusqu'à ces inlamies.
— Inlamics... infamies ! grommela Denisart; —c'est encore uil mot qu'il faut employer souvent... Le peuple ai-
nie les £:raiiJsmots...Etcolui-là fera sou clr.'miii qui pourra tailler réconoinie poliliquo en mtModranie...
— A mon tour, mainlenaut, reprit du Cliesuol ; — je vous dois aussi ma confidence... elle ne sera pas longue... J";ii du goût pour la diplomatie...
— 11 faut des protections pour être élève consul, dilDurandin.
— Sans doute... D'ailleurs, je prélère une amliassade... c'est là ma vocation. — Quant aux moyens... ma foi, mes camarades, je n"ai qui' mon talisman...
— Et quel est ce talisman? demandèrent à la fois .loséiiin et R oby.
— Les femmes, répondit du Chesuel. .
L'assemblée fit collectivement une grimace de désa[)pointçment dédaigneux. ^ v f, . s
— C'est vieux comme Alciliiatfe ! s'écria Roiiy.
— C'est niais commejme idée de vaudeville ! dit Denisart. . ""»,
Le docteur et Durandin dirent des cliosos encore plus spirituell.'s.
Du Cliesnrl leur imposa silence d'un geste impérial.
— V(5trerùle est d'écouter et d? boire, reprit-il ; tilcliezdo comprendre et n'int'rrompez plus. D'autres avant moi, je lesais.se sont fait de la fenmje un marchepied mignon... et rinstoire est là pour proclamer que ce marchepied a des degi'és à l'infini et peut arriver jusqu'au trône...
— Si l'on fait ici du carbonarisme, dit Denisai't, je me retire.
— Je n'invente pas, poursuivit du Chcsnel, sans tenir compte de l'interruption ; —je perfectionne... Une femme peut résister à un homme. „ cela s'est vu., mais où est la femme qui pourra résister à cinq hommes ?
— Je ne la connais pas, dit Josépin avec conviction.
— Cet heureux phénix, ajouta Roby, ~ est encore à trouver.
— Surtout si les cinq honmiessont decertahisgaillards !... fit observer Durandin, qui se rengorgea.
— ■Messieurs, reprit du Chesncl, — j'étais bien sûr que des hommes aussi intelligens que vous ne pourraient longtemps méconnaître la portée immense de ma combinaison. — C'est simple et grand. — Nous nous liguons envers et contre les femmes ; par ce seul fait, chacun de nous qtiintuple toutes ses facultés à la fois... chacun de nous devient positivement irrésistible... î.
— Positivement, appuya Josépin ; — buvons!
— C'est très beau, soupira Deuisart en retournaul son bol, — mais je n'ai plusde punch.
Roby se pentiit au cordon do la sonnette. — Un garçon accourut.
— Cinq autres bols de punch ! dit Roby.
— Ce n'est pas assez ! balbutia Denisart.
— Et voyez mi peu, reprit du Chesnel ; — une fois admis le pouvoir de vaincre toutes femmes, quel obstacle no s'aplanit devant nous!... Toi, Durandin, tu épouses le prix de ta charge; — toi, Josépin, tu tais coterie, tu deviens docteur à pomme d'or, puis docteur à voiture, puis docteur à palais...
— J'éclabousse l'Acadéiiûe de médecine ! s'écria le grand blond transporté ; — je coupe eu deux Broussais sous la roue de ma calèche...
— Toi, Roby, poursuivit encore du Chesuel, — lu arrives naturellement à l'inslitut, au ThéàtruiFrauçais ou à l'exposition...
— J'arrive aux trois, dit Roby.
— Toi, Denisart, tu trouves dans quelque Lourse de soie les premiers fonds de ton diabolique commerce...
— Oh !-le peuple!... le bon peuple ! sanglota Denisai't attendri; — deux millions de sous font cent mille fi-ancs!...
— Moi enfin, reprit du Chesnel, — grâce à certaine ducliesse, je deviens d'emblée secrétaire d'ambassade, pour le nioin<... et ensuite...
— Houra ! cria Durandin ; — j'ai mon étude.
Les autres firent chorus, et la chambre s'emplit de hurlemcns désordonnés.
LE SiÈCLE. — VÎI.
— Ce n'est pas tout, dit du Chesnel, — et vous sentez que, en une affaire de cette importance, il est bon d'êtr» lié l'un à l'autre par un engagement sérieux...
— Je ne signe rien! répliqua Denisart, en homme ipii connaît cruellement le danger des signatures.
— Un serment ! s'écria Durandin.
— Un serment solennel, appuya le docteur.
— Un serment redoutable ! ajouta Roby; —j'ai justement pris une stalle hier à l'Opéra... Je sais un grand air de serment... Je vais vous le chanter...
11 se leva, et mit la main sur son cœur, ouvrit une boaehe énorme et entonna à l'improviste :
Je vous prends à témoin, rochers de cette plage. Je \oiis prends à témoin, déités de ces lieux, Je vous prends à témoin, lititesde ce rivage, Je vous prends h témoin...
La porte s'ouvrit, et la procession, composée de monsieur Polype et de ses quatre garçons, fit son entrée une seconde fois.
Une fois le punch servi. Polype et ses garçons sorfirenl à reculons en faisant force saints à do si bonnes pratiques. Durandin remit le verrou.
— Ne plaisante pas, Roby ! dit sévèrement du Chesnel ; — ceci est une grave alfaire.
— Du diable si l'Opéra est une chose plaisante, répli<jua Roby...
— Tais-toi !... Il s'agit ici di' notre avenir... Levons-nous et jurons...
— Au moins, interrompit encore l'incorrigible Roby, — remplaçons les feux du Bengale autant qu'il est en nous...
11 soiufla prestement les bougies, et la scène se trouva éclairée peu- la lueur bleuâtre du punch. Les cinq convives étaient levés.
— C'est saisissant, dit Durandin, à moitié elfrayé, — ma pitrole d'honneur!...
— Ce serait beau, répliqua Roby, — si nous étioûs ranges symétriquement, trois d'un côté de la table, trois de l'autre, conune à l'Opéra, — mais cinq, ce n'est pas uu nombre.
— Nous sommes six! dit dejrière lui une voix douce et grave.
Les cinq convives se regardèrent pour voir qui avait parlé.
Ils étaient six, eu effet. Eatre Roby et Denisart, juste en face de du Chesnel, ily avait maintenant une femme, dont !e visage se cachait sous un masque de velours...