CHAPITRE XXL uA LOGE NOIRE
Snail fit les choses en conscience. Il dépensa ses cinq guinées chez un fripier de Loug-Acre et en sortit costumé en gentleman des pieds à la tête. Rien n'y manquait : ni les escarpins vernis, ni les bas de soie, ni les ganls blancs.
Avant d'entrer au théâtre, il retourna dans BeforeLane et cacha ses habits, dont il avait fait un paquet, dans l'enfoncement même où avait eu lieu son entrevue avec le bon capitaine Paddy O'Chrane. A l'ociasion, il eut grand désir de se montrer dans toute sa splendeur nouvelle aux habitués , ébahis de The Pipe and Pot, dont les fenêtres rayonnaient une rouge et sombre lueur à cinquante pas de là, mais il sut résister à la tentation et prit sa course dans la direction de Covent-Garden.
C'était vers la fin du deuxième acte du Freyschatz. Il n'y avait au foyer qu'une demi-douiaine de ces habitués ultrablasés qui ne font guère apparition dans la salle que durant l'entr'acte et s'enfuient dès que le rideau se lève. Les dames de vertu douteuse qui font foule en ce lieu durant les entr'actes avaient été porter ailleurs leurs provoquans sourires .et le laisser-aller exagéré de leurs toilettes décolletées. — Snail se mit à faire les cent pas de long en large, renflant de son mieux sa maigre poitrine, cambrant ses reins et mâchant un cure-dent de plume qu'il avait acheté pour compléter sa tenue de gentleman.
Il regardait sous le nez tousceux qu'il croisaiten marchant, toussait, crachait, se mouchait, — le tout en vain. Personne ne prenait garde à lui.
Il avait pourtant arboré sur sa poitrine un large nœud de satin jaune qui ne ressemblait à aucune décoration connue.
S'était-on moqué de lui ? — Snail commençait à le craindre. Il regrettait amèrement les bancs boiteux de la Pipe et le Pot, le menton barbu de la jolie Madge, et même le stupide regard deMich, — son beau frère.
Il s'ennuyait.— Pas moyen même de miauler pour passer le temps!
En désespoir de cause, il s'approcha du comptoir et demanda un verre d'ale. — On lui servit une glace.
Snail n'avait jamais mange, — ou bu, —déglace. Nous pensons que son mécontentement se serait exprimé d'une façon éminemment désagréable pour la nymphe du foyer, si un monsieur ne fût venu faire diversion à sa colère. .
Ce monsieur lui mit le doigt sur la poitrine à l'endroit où Viroiiait le fameux nœud de salin jaune.
— Suivez-moi, dit-il à voix bas.se.
— Comment! suivez moi! répliqua Snail en redressant fièrement sa courte taille; — du diable si vous n'Êtes pas un plaisant original, vousl
Le monsieur fronça le sourcil, mais Snail ne s'effrayait pas pour si peu. •
— Suivez moi!... répéla-t il encore; —je ne suis que les gens que je connais, v-^yez-vous , et je ne vous connais ni d'Eve ni d'Adam, de par l'enfer! comme dit mon brave ami, le capitaine O'Chrane.
Le nouveau venu le regarda an instant en souriant.
— Voilà un déterminé petit drôle, murmura-t-il.
Puis, prenant sa main tout-à-coup, il fit une croix avec son index sur la paume, et ajouta :
— Gentleman o/the night!
— A la bonne heure! dit Snail avec importance; — vous parlez maintenant comme il convient... Mais vous sentez, railord, que, chargé comme je le suis d'une mission de haute contiance,je ne puis écouter le premier étourneau venu qui me dira : — Suivez moi!
— C'est juste... Comment vous appelle-t-on?
— Snail, milord... Et vous?
— Moi?... mon nom importe peu, mon jeuns ami Snail, et le temps presse... Venez avec moi.
Tous deux quittèrent le foyer au moment où la foule sortait par toutes les issues de la salle après le tomber du rideau. Ils parvinrent à grand'peine à se frayer nn passage dans les couloirs soudainement remplis, et s'arrêtèrent à deux pas de la loge où se tenaient la comtesse Ophelia et madame la princesse de Longueville.
Le monsieur frappa trois doubles coups à la porte de la loge voisine. La porte s'ouvrit, et Snail , subitement poussé par les épaules , se trouva tout-à-coup dans une complète obscurité.
L'endroit où il se trouvait était évidemment une loge, fermée par un écran, mais si bien, si hermétiquement fermée, que nul rayon des mille jets de gaz épandus partout dans la salle voisine et resplendissante n'y pouvait pénétrer.
Un profond silence régna pendant une minute. Snail e* tendait seulement le bruit de plusieurs respirations coBtenues.— Il eut un frisson de peur.
— Je te sens trembler, enfant de la famille, dit une voix sourde et déguisée.— Si tu es un poltron, va-t'en !
— Dieu me damne! milord, répondit Snail, je sais un homme!... Seulement, f aime assez à voir clair devant moi... Que faut-il faire, en définitive? ■;
— Il faut te taire.
Snail, au même instant, se sentit prendre par le bras. On l'attira sur le devant de la loge. Une main toucha l'écran, au milieu duquel apparut aussitôt un point lumineux.
— Mets ton œil à ce trou, dit-OH.
Snail obéit. Sa vue, habituée déjà à l'obscurité de la loge, fut éblouie par les Dots de lumière qui tombaient du lustre et montaient de la rampe. L'homme qui avait parlé sembla comprendre cela,etâtteudit quelques secondes avant de reprendre la parole.
— Regarde en face de toi ; dans la première loge, sur le théâtre, dit-il ensuite.— Que vois-tu?
— Je vois une lady. pardieul avec une robe de satia •( des cliaquans qui brillent partout surelle.
— Vois-tu la main de celte lady?
— J'en vois une,
— Laquelle?
— Attendez que je m'oriente, milord... Sa main droite... Non! sa main gauche qui est appuyée sur le rebord de la loge... Ah ! par saint Georges, les belles bagues I et que ma jolie Madge serait contente d'en avoir deux ou trois comme cela!
— Tais-toi... Nousdisons que c'sst bien la main gauche... Au doigt annulaire de cette main , tu dois voir uae bague qui brille plus que les autres...
— Je crois bien, milord, je crois bien... On dirait an petH morceau de soleil!
— Ote-toi de là.
Le trou fut rebouché. Snail se retrouva dans une nuit pro* fonde.
— La main gauche et le doigt annulaire, lui répéta-Uon en serrant fortement son bras.— Tu te souviendras bien?
— Oui, milord.
—Maintenant, approche ici.
On le poussa vers le cèié droit de la loge. L'écran fat imperceptiblement soulevé et un rayon vif illumina la logsj mais deux mains avaient saisi la téie de Snai>, qui oe pnlM retourner pour yoir quels éuieal ses compagnons.
PAUL FÉVAL
— Regarde ! lui dit-on encore, mais cette fois bien bas ; — que vois-lu?
— Je vois les épaules d'une femme... Que Satan me brûle, milord, si ce ne sont les plus belles épaules...
— Tais-toi !... Tu ne peux voir son visage?
— Non,Diilord.
— Attends.
On continua de tenir la tête deSnail immobile Jusqu'à ce qu'il eût dit :
— Je la vois, milord; je vois sa figure... Eh! mais... j'ai TU cela déjà quelque part ..
— Silence!
L'écran toucha de nouveau la cloison de la loge. L'obscarité redevint complète. On lâcha la tête de Snail qui se secoua comme un barbet.
— Où diable ai-je vu cette belle lady?... se demandait-il. Puis, tf'Ut-à-coup, frappé d'un souvenir, il ajouta :
— Niais queje suis!... C'est qu'elle ressemble à Susanoah , la (ille des Armes de la Couronne.., Il faudra que je la montre au capitaine pour le taire rire...
—Tu vas sortir, dit à ce moment la voix.— Tourne-toi vers la perte et ne regarde pas derrière toi.
La porte s'ouvrit; on poussa Snail dehors comme on l'avait poussé dedans. Lors même qu il aurait eu l'intention de désobéir ù l'ordre que contenaient les dernières paroles de la voix mystérieuse, il ne l'aurait pas pu, car la porte se referma vivement derrière lui.
Il se retrouva dans le couloir, à côté de l'homme qui l'avait accostédans le foyer. Le grand jour lui rendit toute sa fanfaronne hardiesse.
— Eh bien! milord, dit-il, je suis le serviteur très humble de leurs seiiineuries et de la vôtre; mais voilà une étrange façon de passer son temps I Ces honnêtes gentlemen qui sont là-dedans n'auraient qu'à descendre dans la cave de leurs maisons sans prendre la peine de venir au spectacle... Ils en verraient, ma foi, tout autant... Quant à moi, je suis bien satisfait de leurs manières, et j'aurais voulu voir un peu leur mine.
— Paix, enfant, paix !
— IMilord, je suis un homme... Ma femme Madge et Mich sont là pour le dire... Un seul mot, s'il vous plaît: Son Honneur était il dans cette loge du diable?
— Qui appelez-vous Son Honneur?
— Le patron de Fiuch-Lane, pardieu!... celui qui paie... monsieur Edward.
— Il n'est pas là.
— Ah ! fit Snail ; — alors j'ai moins regret de n'avoir pas eu un bout de chandelle... C'est Son Honneur que je voudrais voir face à face.
— Quelques-uns l'ont vu ainsi ma'gré lui, jeune homme, dit le monsieur du foyer d'une voix grave et lente ; — mais ceux-là seront discrets ..
— On leur a fermé la bouche?...
Le monsieur fit un signe afCrniatif.
— Avec des guinées, rs-prit Snail.
Le monsieur tira de son sein un petit poignard à lame évidée, adorablement travaillé.
— Non... pas avec des guinées, dit-il.
Snail devint silencieux et suivit d'un regard craintif la main du gentleman qui glissait le petit poignard sous le revers de satin de son gilet.
— Et maintenant, reprit celui-ci, te souviens-tu bien de ce que tu as vu? ; !
— Parfaitement, milord.— En face, une lady, une maia et une bague; — de ce côté, une autre lady et ses épaules... de belles épaules, milord 1 ;
— Ecoute I •«• L'inconnu le prit par la main et lui parla pendant dix
minutes environ, répétant plusieurs fois les mêmes phrases, faisant, en un mot, comme ces maîtres d'école qui lâchent de mettre dans la dure tête d'un enfant une luçon difiScile.
— Bien, milord, bien! s'écria enfin Snail avec impatience; — 8i vous me le répétez une fois de plus, que diable! je n'y
comprendrai plus rien... C'est convenu, compris, connu... Travaillons!
— Prends garde! interrompit le monsieur, qui n'avait peut être pas en Snail une aussi grande conliance que Snail lui-même ; — 11 ne s'agit pas d'une bagatelle.
— Quandil s'agirait-de cinq centslivres, — et une méchante bague ne peut valoir cela,— je serais sûr de moi, milord.
— Surtout reliens bien ceci : quand tu sortiras de cette loge (il montrait celle de la comtesse Ophelia), tu prendras cette petite porte au b«ut du corridor. L'escalier qui est derrière te conduira dans les coulisses ; j'y serai : c'est moi qui te montrerai le chemin de la rue.
Snail et son compagnon firent le tour de la salle par le couloir de service et se dirigèrent vers le côté occupé par lady B...
Un homme qui sortit sans bruit de la loge mystérieuse les suivit à une vingtaine de pas de distance.
Cet homme était Tynel l'aveugle.
Il laissait après lui dans la loge quatre gentlemen qui, l'œil appliqué à quatre trous pratiqués à l'écran et pareils à celui qui avait servi de lunette à Snail , regardaient avidement la loge^ie S. A. R. le duc d'York.
De l'autre côté du théâtre, on ne pouvait nullement se dou ter de ce manège. L'écran ne paraissait que bien peu, et seulement à l'endroit où se croisaient les rideaux de la loge. Néanmoins, cette loge hermétiquement fermée avait excité un insiant les soupçons du commissaire chargé de la police du théâtre. Il donna mission à un agent de surveiller cette loge. L'agent , suivant l'immuable coutume de ses partais, écouta, entendit et s'abstint.
C'était à peu près le moment où Brian de Lancester excitait l'attention de la salle entière. Quelques minutes après, comme nous l'avons dit, l'entrée à demi-prix eut lieu. Snail et sou compagnon étaient alors à droite de la scène, derrière la loge où se tenait seule lady B...
— Attention! dit tout bas le guide de Snail.
Puis, presque aussitôt, à l'instant même où le tumulte atteignait son comble, il ajouta :
— En besogne!
Et il disparut.
Tyrrel l'aveugle prit sa place.
Snail frappa résolument à la porte de la loge du duc d'York. Il tenait à la main un papier.
— Milady, dit-il en saluant respectueusement,— milord-duc m'envoie vers Votre Seigneurie, et me charge de lui remettre ce message.
Il tenditla lettre. Lady B... avança la main pour la prendre. Mais, à l'instant où ses doigts rencontraient le papier, Snail les saisit violemment, et, aves un sang-froid inouï, fit effort pour arracher la bague qui entourait le doigt annulaire.
Il avait bien vu, il avait bien écouté; il ne se trompa peint.
Lady B..., terrifiée par cette attaque étrange, ne put d'abord trouver de voix pour pousser un cri. Lorsque son gosier donna enfin passage à une plainte, Snail, vainqueur, repassait le seuil de la loge et s'esquivait avec la bagne.
Lady B... éperdue, s'élança à sa poursuite, — mais, sur le seuil même, elle se heurta contre Tyrrel l'aveugle, ou mieux contre l'inforluné sir Edmund Makensie.
— Laissez-moi passer, monsieur ! s'écria-t-elle ;— laissez! ... Au voleur!...
Le pauvre aveugle fit en vérité de son mieux pour livrer passage, mais la fatalité s'en mêla. Il arriva entre lady B... et lui comme entre ces passans trop courtois qui, se rencontrant sur le trottoir, se rangent tous deux en même temps d'un côté, puis encore ensemble de l'autre, et ainsi de suite, de façon à se barrer la route durant une demi-heure. Chaque fois que lady-B... se précipitait à droite, sir Edmnnd l'imitait; chaque fois qu'elle le jetait à gauche elle trouvait cet homme vraiment digne de pitié sur son passage.
— Elle n'est pas à moi! criait-elle en haletant comme une folle; — Son Altesse royale me l'a prêtée... confiée!... C'est un diamant de la couronne, mon Dieu!... un diamant qui vaut vingt mille livres !.,. Arrêtez-le I... Au secours!
LES MYSTERES DE LONDRES
Enfin, trouvant de la vigueur dans son désespoir, elle saisit les deux bras de sir Edmund Makensie qu'elle atlira violemment au dedans de la loge. Puis elle s'élança, éperdue, par les corridors.
Sir Edmund, qui n'avait rien vu, rien compris, le pauvre homme, mit sa main sur l'appui de la loge et jeta dans la salle son œil sans regards. — Sa prunelle voilée sediiigea, par hasard sans doute, vers la loge fermée, et il (it un imperceptible signe de tête. — L'écran se baissa à demi.
Snail, cependant, profitant de son avance, avait fait tranquillement le tour de la salle et parcouru une seconde fois le couloir de service; nul ne songeait encore à le poursuivre.
Il entra dans la loge de la comtesse Opljelia qui était ouverte. La comtesse, penchée hors de sa loge, tâchait de voir ce qui se passait vis-à-vis d'elle et d'où venaient les cris de ladyB...
Susannah, au contraire, regardait, pensive , la place que venait de quitter Brian, au fond de la salle, sous la loge du comte de White-Manor.
Snail loucha du doigt, par derrière, la peau satinée de son épaule nue et prononça tout bas :
— GenHewoman ofthe night!
La belle fille se retourna en sursaut.
— Pardon , Votre Grâce, dit Sfiail, en souriant*, — mettez ceci dans votre sein. C'est un dépôt confié par Leurs Seigneuries.
Susannah prit ce que lui tendait Snail et celui-ci disparut aussitôt par la petite porte du fond qui mène sur la scçne.
Susannah mit l'objet qu'on venait de lui confier, et qui élait entouré de papier, dans son sein.
Ce fut alors quelady B..., parvenant enfin ù franchir l'obstacle que lui opposait l'aveugle Tyrrel, s'élança dans le couloir. Tout fut bientôt en émoi dans la salle. Il s'agissait d'un diamant de la couronne, disait-on, imprudemment confié à ladyB..., d'un joyau valant un demi-million.
Ce qu'il y avait de police au de'da'ns et au dehors s'agita. On chercha. On mit la main provisoirement sur une foule de bonnes gens portant la robe d'innocence.
Puis une inspiration subite vint au commissaire. Il se toucha le front et dit:
— J'ai notre affaire!
La pauvre lady B... prit un peu d'espoir.
Le commissaire, allongeant le pas, se dirigea, suivi d'un bataillon de policemen, vers la loge mystérieuse où Snail avait reçu ses instructions. Il rangea les agens moitié ù droite, moitié à gauche.
— Ce sont des gens résolus, dit-il; tenez ferme!... Etesvous prêts?
— Oui, monsieur, répendirent les agens qui serrèrent leurs rangs de façon à ne laisser point passer entre eux une souris.
— Attention 11 ! dit encore le commissaire. En même temps il ouvrit la loge.
Personne ne sortit.
Les agens tenaient en arrêt leurs baguettes plombées, tout prêts à assommer le premier qui se présenterait.
Personne ne se présenta.
Mais la loge , malgré l'ouverture de la porte, gardait une obscurité assez grande pour qu'il pût s'y cacher quelqu'un. Le commissaire qui était,— par hasard, — un homme de courage, entra et fit jouer l'écran dans sa coulisse.
Des flots de clarté inondèreut la loge ; elle était vide.