LA NUIT DE DEUX JEUNES FILLES
Vers cette heure même, le comte de White-Manor rentrait à son hôtel.
Il descendit de son carrosse sans mot dire, monta lentement les degrés de sa maison et s'enferma dans sa bibliothèque.
Il était plus pâle qu'un mort, et ses yeux avaient ce regard vague, indécis, étonné, des hommes que menace la démence.
Il tomba de son haut dans un fauteuil, jeta son chapeau et mit sa tête entre ses mains.
En françalt dans !• text<i>
PAUL FÉVAL
C'était quelque chose dV'trange et de saisissant que l'émotion de cet homme, si froid d'ordinaire, si bien cuirassé contre toutes atteintes, si complètement bardé dans sa panoplie d'égoîsme anglais et aristocratique. La détresse avait trouvé le défaut du haubert; elle s'était enfoncée, poignard délié, dentelé, empoisonné, jusqu'au fond du cœur où une impitoyable main la tournait et retournait sans relâche.
Le comte souffrait horriblement.— Il souffrait d'autant plus que sa blessure était de celles qui, pour être trop petites et impercepiibles, échappent aux moyens ordinaires. Son ennemi, sorte de fantôme implacable, ne se pouvait point prendre corps à corps. Ses coups, pertidement ménagés, n'appelaient Bila vengeance des lois ni les mépris du monde. Au t oui raire, chaque fois qu'il frappait, le monde souriaitet applaudissait.
Le comte avait encore dans les oreilles le bourdonnement odieux des rires de la multitude. Il croyait voir l'outrageant sourire des hommes et l'effori plus ouirajieant qu'avaient fait les ladies pour garder leur sérieux. — Ces éventails insolens derrière lesquels on s'était caché pour railler miroitaient devant ses yeux éblouis.
Et nul moyen de frapper à son tour, de rendre coups pour coups, blessures pour blessures!
Il était comme ce Hou de la fable, emportant sous sa fourrure à l'éprenve le dard aigu d'une guêpe. Il se débattait, il rugissait, il se damnait.
Le comte de White-Manor était un homme de cinquante ans environ. Son visage offrait avec celui de son frère quelques traits éloignés de ressemblance, mais l'expression était tout autre. C'était de l'apathie chagrine, mêlée à ces colériques symptômesqui prennent corps et se burinent avec l'âge sur la figure de certains hommes tk tempérament sanguin. La passion, une passion brutale et sans frein, avait dû brûler jadis dans ces yeux éteints maintenant. On devinait le vide, l'ennui, le dégoût qui suivent à coup sûr l'assouvissement monotone de tous désirs formés; mais il y avait parmi cet ennui que beaucoup regardent comme un mal imaginaire, il y avait de la souffrance vraie: la rage combattait l'apathie, l'ennui s'effaçait sous la morsure de l'angoisse.
Il avait été longtemps l'un des viveurs les plus dissolus de Londres. Dès 4823, 0'Connel l'avait flétri de la qualification àe pourceau, et jamais le grand tribun d'Irlande n'avait frappé mieux et plus juste. Le comte, en effet, n'avait du vice qne le côté odieux, lourd, matériel. Ses séductions s'opéraient à prix d'or, par l'entremise de ces misérables dont le nom souille à la fois la plume qui l'écrit et l'œil qui l'épelle. Il se vautrait de sang-froid dans des orgies clandestines, presque soliiairr'S, et n'avait pas même la banale excuse du plaisir, car il portait partout son ennui chronique, et faisait le mal même avec lassitude.
C'était, en un mot, la personnification ha'issable et quelque peu outrée de notre aristocratie britannique, si magnifique par son pa^sé, si puissante par ses richesses,— mais si honteusement inutile, i de nobles exceptions près, si dégradée par ses mœurs, si abâtardie par son égoïsme aveugle, et qui devrait craindre peut-être, il faut le dire en gémissant, de se heurter, quelque jour de pesante ivresse, contre le billot néfaste où périt jadis, innocente, résignée, chevaleresque, la vaillante noblesse de France sous le tranchant delà hache populaire.
Un homme pareil devait être inaccessible au remords. Dieu le punit par le spleen, qui est l'«(ra cura des bords de la Tamise, et son spleen fut incurable, parce que l'obsession qui le causait était réelle et non point imaginaire. — Il s'engourdit, sans espoir de guérir, sans force pour combattre, et réveillé seulement de temps à autre par l'atteinte poignante qui le touchait au vif.
Après avoir passé dix minutes dans un état d'immobilité complète, lord de White-Manor se leva brusquement. Sa face, naguère si pâle, était maintenant d'une rougeur apoplectique. Il sonna si violemment que le cordoa, brisé, lui resta dans la main. '
— Paterson!... Gilbert PatersonT... le coquin de Gilbert Paterson! dit-il au valet qui se présenta }— qu'il vienne ici... à l'iniUnt I
— Il y a eu du Brian !... pensa le groom, qui s'élança vers l'appartement de l'intendant.
Celui-ci avait justement le cœur léger et la conscience tran* quille. Son après dinée avait été employée comme il faut pour le bien de son maître. Il n'avait pas perdu de temps, s'était présenté chez mistress ' Mac-Nab sous un prétexte, — les gens comme Gilbert Paterson ne manquent jamais de prétexte, — et avait vu Anna Mac-Farlane.
11 avait été ébloui de sa beauté.
C'était l'affaire de milord. Bob n'avait pas menti. Cette douce enfant, si charmante, si pure, si angélique, eût distrait Satan lui-même, à supposer que Satan ait le loisir de s'ennuyer comme un simple pair du royaume-uni de la Grande- Bretagne.
Paterson descendit doncavec empressement, et se présenta devant milord le sourire aux lèvres.
Le comte était encore debout. Il avait la bouche ouverte, l'œil fixe, et sa pâleur était jevenue. Il laissa Paterson s'avancer jusqu'à lui.
L'intendant salua fort respectueusement, et ne prit point la peine, pour son malheur, d'examiner la physionomie de son maître, où il aurait lu, annoncé en lisibles caractères, l'orage qui le menaçait.
— Milord, commença-t-il, — je suis bien aise...
Le malheureux n'acheva pas. Un coup de poing,— un coup de poing de lord ! — l'atteignit au creux de l'estomac et l'en-, voya tomber à l'autre bout de la chambre.
Le comte avait pratiqué, avec quelque succès autrefois le noble art du boxing. — Et il y paraissait encore.
Gilbert Paterson se releva suffoqué.
— Va-l'en I il le comte; c'est toi qui es cause de cela, misérablel... Qui t'avait permis, scélérat I de faire donner des coups de fouet au frère d'un comte?... Il se venge! ... il se venge sur moi I
Le comte se laissa retomber sur son siège.
— Mais, milord... voulut dire humblement Paterson.
— Tais-toi, de par le ciel, traître valet que tu esl s'écria lord de White-Manor; — va-l'en... sur-le-champ ! je ne veux pas que tu touches en ma maison... Demain lu emporteras ce qui est à toi etco que tu m'as volé... Jusqu'à la nuit, tu pourras rester ici... mais tu ne dormiras plus sous mon toit.
Le comte appuya sa tète alourdie sur sa main.
— Tu es cause qu'il me tuera ! murmura-t-il d'une voix sourde; — car il me tuerai... Va t'en!
Gilbert Paterson n'osa pas résister à cet ordre péremptoire. Il prit à peine le temps de se couvrir d'un manteau et sortit précipitamment de l'hôtel.
Il faisait un froid brumeux et humide. Paterson allait au hasard par les rues, absorbé par le récent souvenir de son expulsion, et ne pouvant point donner son attention à autre chose.
— Chassé I murmurait-il ; — chassé au moment où je travaillais pour lut... Ah! milord, milord!... de manière ou d'autre, vous me le paierez! Chassé!... Mais croitril donc qu'un homme d'affaires quille ainsi une maison avec quelques misérables milliers de livres dans son portefeuille!... Il me fallaitcinq ans encore pour faire honorablement ma fortune... Cinq ans! j'avais compté... que diable! C'est cinq ans que vous me volez, milord comte! cinq ans qui valent au plus bas dix mille livres! Je ne puis, en conscience, vous faire cadeau de cela!...
Il avait parcouru, sans savoir, une bonne partie du West- End et marchait maintenant, gesiiculant et parlant tout seul^ sur les larges trottoirs de High-Holborn.
— Chassé! répétait il; —et le diable ne me fournira pai les moyens de rattraper ma place ! Voyons ! du calme !... Nous avons passé par des jours plus difficiles... Cherchons !
Il continua de marcher., mais en silence, le long de Uolborn,'
* En anglais, l'usage veut «pie le mot tnistreu soit Indiqué pa» l'abréviation M''»; mais comme dans notre langue cela pourrait sigoilîi'r messiêurt, nous continueiOQS à mettre mistreis aulooSt afin d'éviter toaie conbuioa.
LES MYSTER^I» DE LONDRES
puis le Ions de Clieapside. Il entra oiitln dans Coriiliill. — La
coiiisi'. qu'il venait ilc louinir rliiit loiiL;ut'. Sans raisoiinei- et,
\ obéiss. nt d'inst'inci à un impi rieu\ besoin Ai icpos, il s'assit
1 sur une borne qui pmtt'goait l'angle foimé par la maisyn
! carri'e sur Findi-Lans et tornbill.
Lit, il pfiurfui\il sss réilixions.
Di" l'autre ct'ié. de Cornliill, en face de la bonliquc du bijoutier Falkstune, au second étage d'une petite maison neuve et blanche, on voyait briller une lumière îi travers de di:ipbanes ridiMUX de mousseline. Cctt« maison était celle de mislress Mac-Kab, et la hsr.iière brillait dans la cliambre qui servait de retraite commune aux deux filles d'Angus Mao- Farlaue.
Il était alors près de minuit. Cary dormait. Sa cliarniante tête s'appuyait sur son bras lisse et blanc que lasiitation d'un rêve avait mis, nialyré le froid, Lors des couvertures. Elle respirait par efforts inégaux, et parfois uue plainte s'échappait de sa bouche entr'ouverie.
Anna était assise sur son séant. Sa toilette de nuit était faite depuis bien longtemps. Elle avait relevé ses cheveux, noué sa cornette et rais sur ses pures épaules le peignoir blanc, dont la percale festonnée laissait deviner vaguement la juvénile dciicaiesse de ses formes.
Et pourtant, elle n'avait point soutHé enco.re sa bougie pour allumer sa lampe de nuit Elle n'avait pas cherché un refuge cou»e le froid piquant du soir sens le moelleux abri de ses couvertures. Ses yeux brillaient et n'avaient nul symptôme de sommeil, bien que, d'ordinaire, à celle heure, elle fût en* dormie depuis longtemps.
Elle veillait et semblait attendre, inquiète, la venue de quelqu'un. Son oreille se tendait avidrraentdôs qu'un bruit se faisait dans la rue, et, de temps en tem.s, elle joipait ses petittsreains, comme si elle eût prié avec ferveur.
C'est que, depuis le matin, Stepben Mac-Nab n'était point revenu à la maisou de sa mère. On n'avait pas eu de ses nouvelles; il était minuit et Anna ne savait que croire.
Elle rei;ardait de temps à autr-" sa sœur Clary, comme si elle eût envié son sommeil ou qu'elle eût veulu l'éveiller pour causer, pour faire deux parts de son inquiétude, pour ne pas jiarder seule sur le «œur le lowrd p ^ids qui l'écrasait.
Ciarv dormait toujours. —En dormant, elle niurmuraii d indistinctes paroles, et lorsque la blînche clarté de la bougie toml'ait sur son visage, on voyait des gouttelettes de sueur perler, puis se sécher sur la peau brûUnte de son iront.
— Pauvre sœur! pensait Anna ; voilà bien des nuits qu'elle souffre ainsi... Mais ne reviundra-t-il pas, mon Dieu !;.. Mon Dieu I faites qu'il revienne!
On coup sec et vivement redoublé retentit à la porte de la rue.
Anna sauta hors de son lit. La porte de l'escalier élait d'avance ouverte. La jeune fille, trerablarlde froid et honteuse de son empressement, se pencha sur la rampe pour entendre et pour voir.
Misiress Mac-Xab parut bientôt sur l'escalier. Elle aussi veillait : l'amour d'une inère ne s'endort pas plus que la tendresse d'une amante. Elle reçut Stephen au monieni où une servante ouvrait la porte de la rue, et l'accabla de caresses et de questions.
Stephen était bien triste. Anna ne put le voir qu'un instant, pendant qu'il montait la première volée de l'escalier ;. mais ce fut assez. Eile fut à la fois rassurée et désolée: ras- •surée dans sa vague petite jalousie, désolée da chagrin de son coubin.
Elle éiouta.
Stephen était entré dans la chambre de sa mère. Tout ce qu'Anna put entendrij fut le nom de Frank Perceval prononcé avec une douloureuse émoiion par Stephen, et quelques exclamations de î^urprise de mistress Mac-r^'ab.Eile grclottaif la pauvre enfant, sous son léger vêtement de nuit qu'un vent glacial soulevait à chaque instant, mais elle demeurait à son poste.
L'entrevue dura peu. Bientôt Stephen reparut sur l'escalier, et, au lieu de monter vers sa chambre, suivant sou habitude, se dirigea vers la porte do Uruo. UB BUCU^ ~<
— Où va-til? se demanda Anna.
Elle ne divait poiift avoir de réponse 5 cette ques'.ion. — Elle n'entendit même plus rien, fi ce n'est un nom ([ue Stephen prononça en embrassant sa mère.
Ce noni était le nom de Clary.
Anna sentit une larme aux cils alourdis de sa paupière.
— Clary ! repcta-i-elle avec tristesse ; — et moi ?
La porte de la rue se referma. Mislress Mac-Nab remonta en murmurant:
— Pauvre Jeune gentleman!... Stephen est un bon et généreux entant! — Pauvre jeune monsieur Frai k!...
Anna rentra dans sa chambre dont elle referma doucement la porte. Elle avait un poids plus lourd sur le cœur.
Clary dormait encore.
Au moment où Anna mettait le pied sur son lit, sa sœur s'agita violemment dans son sommeil. Elle haletait sous le poids d'un rêve pénible. Elle voulait parler, mais le cauchemar lui fermait la bouche.
— Clary ! Clary ! dit Anna.
Cette voix amie rompit en partie le charme.
— Stephen I Oh I Stephen ! murmura Clary ; -^ sauvezmoi !
Anna se couvrit le visage de ses mains, etdes larmes abondâmes ruisselèrent ù travers ses doigts.
— Elle aussi !... murmura-t-elle.
Puis elle éveilla sa sœur par un baiser..
Clary se dressa, effrayée, sur son séant et jeta ensuite ses bras autour du cou d'Anna qui s'effor\:ait de sourire.
— C'est toi ! dit-elle ; — oh I merci !.. Je faisais un rêve... Quo je t'aime, Anna, et que ta vue est un doux réveil 1 — Un rêve terrible, ma sœur...
Elle s'interrompit et ajouta en soupirant:
— Terri;)le et doux à la fois... Il était là... ii.m'enlaçait de ses bras... Je ne pouvais résister... Il m'entraînait...
— Qui? demanda Anua dont les fins sourcils se rapprochèrent;— Stephen?
Clary secoua la lêle.
— iNon, répondit elle; —Stephen essayait de me proléger contre lui.
— Ci>nlre qui? demanda encore Anna.
Clai^ la regarda, et l'expression de son beau visage changea suintement.
— Je ne sais, murmura-t-elle : — qu'ai-]e ditP... J'ai parlé comme on fait quand on rêve...
— Tu as parlé de Stephen , ma sœur.
— Oui... c'eït vrai... Ecoute, Anna.
Elle attira sa jeune sœur ^ur son sein et couvrit sa joue de baisers.
— J'ai deviné Ion secret, reprit-elle-, tu l'aimes... tant mieux ! la dernière lettre de notre père.anaonce son arrivée proctiuine...Nùus le verrons bientôt, demain peut-être... Je lui parlerai, Anna ; tu seras heureuse.
— Tu ne l'aimes donc pas, toi? dit Anna qui pleurait et souriait.
— Moi?... Je n'aime personne, Anna, répliqua vivement Clary; — personne, entends-tu... Et qui donc aimerais-je?
— Je croyais...
— Comme tu as froid, ma sœur !... Recouche-toi ! recouche-toi t)ien vite... Pauvre Anna !... Que j'aurai de joie à te voir la femme «Je notre csusin, qui est si noble et si bon... Je voudrais que notre père fût à Londres déjùl
Les deux'sœurs s'embrassèrent encore, et Anna regagnason lit. Les rôles changèrent alors. Au bout de quelques minutes, on aurait pu entendre l'égale et douce respiration d'Anna er.doriuie.
Clary, au contrajre, veillait maintenant; elle veillait, hélas I tête nuit <ônime toutes les autres nuits, lorsque quelque rêve ne venait point engourdir la fièvre de son unique et biûlaute pensée...
Gilbert Paterson, cependant, avait eu le temps de réfléchir, mais il n'avait rien trouvé de passable, et demeurait depuis une heure sur sa i orne, gelé, de mauvaise humeur, et ne sachant à quoi se résoudre,
JL
PAUL FÉVAL
Ce fut le bruit de la porte, r<4errt)ée par Steplien, qui le lira enfin brusquement de sa chagrine préoccupaiiiin.
Il se leva et secoua ses membres raidis par l'hwmidité Bocturne.
— Où diable suis-je ici?... Je ne peux pourtant pas coucher dans la me... Voyons!
Il s'orienta et reconnut Cornbill. Puis ses yeux, élevés par hasjrd, rencontrèrent la lumière qui brillait au second étage de la maison de mistress MacINab.
Cette vue sembla dissiper soudain les ténèbres de son cerveau. Il se frappa le front et sourit joyeusement.
— Pardieu' dii-il, vui à mon affaire !... Je veux en essayer dès demain... Quani. aux moyens à employer, j'en sais plusieurs, mais ù quoi bon s'exposer soi-même... j'ai de l'argent pour payer les autres.
11 remonta aussitôt Cheapside et se fit ouvrir un fiacre devant Saint-Paul.
— Où allons-nous, milord? demanda le cocher. Gilbert Paterson demeura un instant indécis.
— Before-Lane, dit il enfin.
Puis il ajouta à part soi :
— Ce sera bien le diable si, parmi les habitués de Peggy, je ne trouve pas ce qu'il me faut !