‹ Les amours de ParisChapitre 96 sur 190 · LE PIÈGE · texte numérisé non relu

LE PIÈGE

Durant la majeure partie de la journée, on avait vu rôder dans Finth-Lane et sur les trottoirs de CorUiiil un homme vêtu (l'un costume écossais complet; tartan, toque à plume, jambes nues et brodequins.

Mistress Crubb, qui l'avait aperçu la première, prit à peine le temps d'achever sa neuvième tasse de thé, tant elle était pressée d'apprendre ù mistress Footes une chose aussi e$traorlinaire. Mistress Fooies déclara les jambes Je l'Eeossais choquantes^ mais mislresses Blooniberry, Brown, Bull et Dodd soutinrent, non sans quelque apjiarence de raison, que cette partie du vêtement masculin qui n'a point de nom dans la langue de nos dames * est mille lois plus shocking ([ue la nudité elle-même. Blisircss Black et mistress Crosscairn affirmèrent qu'il y avait ifu pour et du contre.

L'Ev.ossais cependant ne s'écartait guère du coin de la maison carrée. Ce pouvait être un oisif, un pauvie diabl»". d'étranger perdu dans l'immensité de Londres. Son visage se cachait presque sous les touffes de ses cheveux longs et ni£lés. On ne voyait que ses yeux, peiits et brillans, que recouvraient en partie les poils fauves d'une formidable [aire de sourcils. Ces yeux semblaient avoir bonne envie de jouer l'indifTérence ; mais ils ne pouvaient perdre la singulière mobilité (|ui leur était propre, non pl^s qu'une expression d'investigation continuelle et cauieleuse, qui est commune aux espions et aux voleurs.

Quand il pensait que personne ne faisait attention à lui, cetEeo.ssais tournait toiit-à-coup ses regards vers la mai-son de h mère do Steplicn. Il semblait alors inquiet et chagrin, cela d'au'ant plus que sa faction durait plus longtemps. Il s'agiiait, frappait du pied et imp-rimaii, ù ses épaules ce mouvemi'nt ignoble que les mendians de tous les pays apprennent en revêtant la livrée de la misère, et qu'on n'a point accouiumé de voir sous le fier costume des montagnards d'Ecosse.

Vers trois heures de l'après-midi, SIephcn I\Iac-Nab, profilant, comme nous l'avons dit, de la préser sir Mdmund Makensie au chevet de Frank dre visite à sa mère.

En le voyant venir, l'Eco.spais s'enfonça dans Finch-Lane.

— Bon ! grommcia t-il avec mauvaise humeur; — voici le blanc-bec à présent!... 11 ne manquait plus que cela!... J'ai un diable de guignon aujourd'hui... Voilà la soirée qui s'ap-

eplicn I\Iac-Nab, pro- i seni e du malheureux I ik Perceval, vint ren- V

* Les culottes ou imxprenih'-es. — Nous reparlerons des grotesques scrupules de la pudeur anglaise.

LES MYSTERES DE LONDRES

prorhe, cl j'aiTai durement de la peine à gag^iei- n:on pauvre paiB...

Quand StPi'lien fut ev.tré TEcossais revint à son poste.

iBc lieuie eH>iron se lassa— Au Imiii de ce temps, la porte di- la ii;;iisi n Mac-Nab s'ouvrit. Sieplien sortit, tewant au bras sa mère (| -.'il conduisait chez ie^ révérend Jobn Butler, en reiounianl auprès de Perceval.

Les veux de l'^^cos^ais s-e priient à rire. Il secoua sa crinière ei sefiotta siicncieuseiiinit 'CS uiains.

Il al pndii i|ue Sleplie t et sa mcre eussent disparu dans la foui- ([ui couvre im'essanimeiH les truituirs de Cornliiii. Quaml il ne les vit plus., il traversa la ruceltil jouera tour deljcosle marteau de la ma son M:ie ^ab.

— Que \ouIl'Z-yous? lui demanda la servante qui vînt ouvrir.

Bob, nos ledeurs l'ont reconnu sans doute, souleva sa toque il iiemi, et s'écria, en exagérant l'accent nasillard et con'as des \iragcois de la frontière d'Ecosse...

— C'est Sou ilonneuc qui m'envuie pour dire un mot de quflqu;^ chose aux pi ities demoiselles.

— Qui ai>pflez vous Son Honneur?

— Son IliMiiieur, Dieu me piinisstM rfprit Boh. en criant plus foii et (il iiabil antdavania5e;-Soii Honneur... le laird, parditu !... Mais, oui, le laird Angus Mac Farlane, du château de Cnwi', ma fi!

11 ariivacr i^ne Bwb espérait. Les deux jeunes ûiles, attirées par les éclats de sa voix, s'étaient penchées sur la rampe de iescalLi'r.

—Mon père ! s'écria Gary ; c'est un envoyé de mon père!.. Des?, faites monter ce brave lioimnel

— O'i ! Dieu, mon Dieu ! dit Bob avec un joyeux éclat de vo'X lorsqu'on l'iiiliodiiisit auprès des deux jeunes tilles; — ob ! conin:i' files ont grandi! .. Eitie, nia pauvre femme, ne les reconnais ait pas, quoiqu'elle soit, autant dire, leur nourrice a toutes d'ux!...

— Eflie! répondit Anna, la bonne ElBe, notre mère!... Vousserip? le firmicr Duuian de Leed,mun ami?...

— Le man de notre excellente Effie! ajouta Clary en lui prenant la main...

— Eh ! oui donc! jnes belles petites, ré;»llqua Bob avee bonhomie -.HTie... la grosse ECBc qui vous chantait la ronde des pécheurs de saumon, ma foi!... V'ùussouvei.!ez-vousdela ronde i.es pécheurs de s;iuraoti?

— 5i nous nous en souvenons I dit Anna les larmes aux yeux; — ftous n'avons rieo oublié, ni la ronde, ni EfDe, ni rien de tout ce que nous avons aimé en notre cher pays d'Ecosse !

— Mais comme vous avez changé depuis ce temps-là, Duncan! reprit Clary avec ctoiinemeiit.

Bob s'essuya les yeux qu'il avait, bien entendu, parfaitement se< s.

— Comme ça me fait plaisir de vous voir t soupira-t-il au lieu de répo-.iiire! — &h 1 j'en racont?rai de Belles k ma pauvre vi^-ilie EBie '

— El votre lille Elspfith, Duncan? demanda Anna. •

— El p. tb ! répéta Boh avec un geste admirable iQ douleur paterne, le ; — p;iu»re iille !.. voila six mois bientôt que nous la pleurons!. ..Mais je ne suis pas venu id, ma foi, pour vous parlrr de mes affaires, non... Son Honneur vous attend...

— Mon père : intt r oirpitCiary, serait-il doiica Londres?... Anna essuya une lai me qu'avait fait couler le souvenir

d'Ebpeih, la compasnede son enfarce, et se prit à sourire.

— iMon père ! dit-elle aussi; — nous allons donc le voir!

— Tout aussitôt que vous voudrez, mes belles pi'tites demoiselles, dit Bob ; — ah ! dam ! Son H. nneur va ttre bien content .. Ci^mbien voilat-il qu'il ne vous a vues?

— Cn an, répondit Anna.

— Un an ! ma foi ! c'est juste... Un an ! Je devrais le savoir puisque je lui avais fait la coniluite jusqu'à lalroutière... Voyous!... personne ne nous entend-il ici ?

Bob se tourua de tons côtés en atlrctatit un gi and air de mysièie.

— Pourquoi ces précautions? demanda Clary.

— Ahl pourquoi/... ma belle entant, avec le laird, vous

savez, — que Dieu bénisse Son Honneur ! — Il ne faut point être CHneu'^e... Je regarde autour de moi, parce que Son Honneur m'a dit; Prends garde!...

Bob s'arrêta et poursuivit d'un air innocent :

— Je prends g;!rde... Voilà.

— Mais notre père !.. oU est notre père? demandèrent ensemble les deux jeunes tilles.

— Voilà! répéta Bob eu n'inandant d'une façon hii ri esqne; — on a grande env-' ie voir le papa... de le caresser... de l'embrasser... T:h iden ! moi ,• je comprends çj, voveïvous. mes belles ,.eiites demoiselles... Le laird est durement sévèie... mais c'est un brave homme tout de même...

— Quand le verrons-nous ? interrompit Clary.

— Voilà ! répéta pour la troisième fuis Bob qui baissa la voix (oiit-àcoiip.

Il prit les m.tins des deux jeunes filles et les aftira vers lui comme on tait ijuand on va dire un grand secret.

— Le laird est ici, murniura-t-il, — pour affaires... Il ïe cache., vous dire pourqui.i, c'est impossible... Il vous attend... Le plus profond secret surtout, car il s'agit pour luî dp. la liberté... de la vie ppul être I

Les deux sœurs poussèrent un cri d'effroi.

— Silence! reprit Bob; le bruit attire les écouteurs... Jft votis dis.is donc que le laird vous attend à l'hôiellerie du Hoi Grorge, auprcS de Teinple-Gardens... Tenez vous prèles, mes belles petites. Dans un efHart d'heure, je vais vous envoyer un llacre.. Surtout, de la prudence!

— De sa vie! dites-vous? s'écria Clary, qtii retrouva enfin la parole ; — vous dites qu'il s'agit de sa vie, mon Dieu I

— F.hieh!.. dit Bob; — je vais peut-être bien loin; — mai< Si s affaires sont tellement embrouillées, le pauvre cher homme !... En tous cas, mes beiles petiies, vous ailez le voir, et, s'il le juge convenable, vous en saur>'z plus long que moi, qui ne sais pas gran.rrhiJse... Adieu, miss Annal... Ah! 'ue ma grosse Fffie serait ai.se de voir ces deux enfans-li!

11 se dirigea vers la porte.

— Dans dix minutes, vous aurez un fUcre , reprit-il; n'allez pas causer, mes enfans !... Ce n'est pas ici une bagatelle, voyez-vous... Pas un mot à âme qui vive !

Bob ouvrit la porte, et mit un doigt sur sa bouche d'un air solennel ; puis, changeant trut-i-coup de visage, il fit un signe de tète amical aux deux sœurs et disparut.

Lorsqu'il fut parti, Anna et Clary se regardèrent,

— Comme il a changé ! dit Clary au bout de quelques minutes ; — je ne Taurais pas reconnu I

— Il y a fi longtemps ! dit Anna.

— Autrelois, reprit l'aînée des deux jeuHes filles,— il était moins gros et plus grand.

— Il paraît moins grand parce qu'il est plus gros, rspartlt la contiaute Anna ; — quel bonheur, Clary, de revoir notre père !

— Oui, dit Clary; — autrefois il n'avait pas ces étrangef regards...

— Piuvre EIspetb ! Interrompit Anna, mourir si jeune I

— Oui... pauvre Elspeth ! prononça machinalement Clary... Mais cet homme est-il bien Duncan de Leed? ajoata-t-elle tout-à-coiip.

Anna éclata de rire.

— Dépêehons-nous, ma sœur, dit-elle; le flacre va venir; et nous éviterons les questions de matante à qui nous ne saurions pas mentir.

Ciary ne bougea pas.— Anna vint se mettre à ses côtés et appuya sa chiirniante tête sur l'épaule de sa sœur, qui demeurait immobile.

— Ciary, dit-elle doucement, notre père nous attend... et vous savez, ma sœur... [lier, vous m'avez dit que vous parleriez à notre père...

Le sourire d'Anna fut contagieux. Clary elle-même cessa de réfléchir et d'être sérieuse. Elle se tourua vers sa jeune sœur, dont elle baisa le front blanc et |)ur.

— Je suis fille! murmiira-t-elle avec un petit soupir; — je vois des dangers partout... j'avais peur, Anoa... Me voici plus raisonnable... Ce brave Duncan de Leed serait biea ■ éiouué s'il s»' ait que je l'ai soupçonné un iototant d'élie..«

PAUL FEVÀ.I.

— D'ôre quoi, ma sœur? demanda Anna voyant que Clary hésitait.

— Uoe folie I s'écria galment celle-ci. Allons! nous parlerons deSiephen à notre (lère, n'est-re pas?... Tu spras heureuse, Anna, trt'>s heureuse!... car Slephen l'aimera... Il t'aime... Qui donc pourrait te voirsans l'aimer? ajoula-t-e'Ie en attirant la tête de l'en'ant sur son sein ; — toi, si l'onne et si jolie, ma sœur !... C'est pour toi, pour toi seule, que je prie Dieu, maintenant que je n'espère plus...

Clary n'acheva pas. — Anna était devenue sérieuse à son tour et attachait sur sa sœur un regard triste et curieux à la fbis.

— Tu n'espffs plus! dit-elle; — que me oaches-tu donc, Clary?... Ne t'ai-je pas toujours ouvert mon cœur tout en tier, moil...

— Petite folle! répondit Clary en essayant de sourire; il n'y a que ceux qui aiment pour avoir des secrets... et moi, je B'aime personne... Oh ! non !

LfHr toilette était finie. Clary mit sous son bras de beaux gants de cha«ise qu'elle avait brodés pour son père; Anna prit une poche à t;ibacen perles qu'elle avait faite à la même intention.

Puis, toutes deux partirent en un moment où la servante, occupée, ne prena't pas garde.

Un quart d'heure après, le fiacre les déposait dans Temple- Lau', devant l'auberge de master G ru fî, avec lequel nous avons faitconnaissaicedés le premier chapitre de cette h stoire, lors de l'excursion nautique du bon capitaine Paddy O'Cbrane.

Maître Grufî et sa femme, mistre? s GruiT, étaient évidemment faits l'un pour l'autre, à supposer que la transcendante théorie des contrastes soit réellement la loi qui régit ce bas monde.

Maître Grufféiait un gros petit homme rouge, bourru, renfrogn-, porteur d'une paire de favoris jaunis effrayante a voir, et affligé d'un venire exoi-biiant. Mistress Gruff était une pramle femme sèche, maigre, noire, dont la physionemie souriante reculait les bornes connues de la prévenance et de l'aménité.

Elle ne rembarrait jamais que ninnsieur Griifï, son seigneur et maître, lequel, par un juste reionr, ne s'adoucissait que pour el'e ei montrait les dents au reste de l'univers.

Leur hôtellerie était médiocrement achalandée ; pourtant, au iliredu voisinage, ils faisaient d'assez ronds bénéfices, et naître Giuff passait p"Ur avoir un nombre convenable de milliers de livres inscrits sur les registres de la dette d'Angleterre.

Cela venait peut-être de la situation de son auberge, qui, bâtie en partie sur pilotis, donnait d'un côé sur la Tamise, et de certaine trappe par laquelle nous avons vu descendre les mvstérieux ballots uui formèrent la cargaison du capi-

taine Paddy, ce soir de dimanche où il prit un bain forcé dans la rivière...

Quoi qu'il en soit, master et mistress Gruff acxiueillirent les deux jeunes filles en gens parfaitement préparés à leur arrivée, ce qui ne coniribuapas peu à rassurer Clary, dont les doutes étaient revenus en chemin.

— Les filles du laird sans doute? dit brusquement le tavernier; — entrez, emrez, mesdemoiselles; on va vous montrer la chambre de votre père.

— Et c'est un heureux père vraiment, ajouta mistress Gruff avec gracieuseté,— que celui qui possède desisharmantes filTes. Entrez, mes belles demoiselles; ]e vais vouscon duire moi-même à l'appartement du lairi.

Les deux sieurs suivirent mistress Gruff sans défiance. Celle-ci les introduisit dans une assez vaste pièce du premier étage, dont les fenêtres donnaient sur la Tamise. Au milieu de cette pièce, il y avait une table dressée avec trois couverts.

— Son Honneur votre père, mes belles demoiselles, dit mistress Gruff avec un sourire tout aimable, — devrait être rentré riéjii... Mais il a tant d'affaires quand il vient à Londres !... Ne vous impatientez pas ; je voudrais gager qu'il sera ici dans dix minutes.

— Nous l'aitendrons, dit Clary.

Anna, sans savoir pourquoi, regardait avec un effroi d'enfant ces ttauits murailUs liumid-s et ces fenêtres dont les carreaux étaient rendus opaques par la poussière du dtdans et l'épais brouillard du dibors.

Mistress Gruff se relira en saluant.

Dans la salle du rez-de-chaussée, elle trouva son mari causant avec Bob Laniern.

Celui-ci avait quitté son costume écossais. \

— Ma bonne dame, riit-il, je vous confie ces deux petits anges... il faut en avoir bien soin.

— Oo a soin de tfiut le moud- ici, gronda maître Gruff avec une grossière intention de san asa e.

— Mou ami, dit doucement mistress Gruff,— taisezvous!... Quant à ce ijui e^t de ces deux chères colombes, monsieur Bob, fiez-ous à nous... Avcz-vous voirceau?

Bob prit dans l'une de ses poches le peiit flacon que lui avait donné Bishople burkeup. la veille, h The PipeandPot, et le lendit à lamaiiresse de l'auberge.

— T'Ois gouttes, ma bonne dame, murmura-t-il en souriant ; — ni plus ni moins, vous savez?

— Je sais, monsieur Bob.

— A trois heures, je serai sous la trappe avec un bateau, reprit Bob Lantern ; — n'allez pas les blesser en me les expédiant, muilie Gruff... Mj maichandise, comme l'appelle ce coquin de Paterson, doit être livrée en bon état et sans ara-

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