L'HOTELLERIE OU ROI GEORGE
Nous 8V0T1S pris rongé de nos lecteurs au motneiit où miss Mary Trevor, trompée ooreme son i^re par la scf'ne miielle jouée par Susannali au chevei de Frank Perceval, consentait à donner sa main au Hiarquis de Rio-Santo.
Ai'rès cei'e sr^e, nous avions lirusqnement quit'é les salons de Trevor-IIouse pour la modeste rhambrelie des deux misses viacFarlune,()ne Hob L.iniern— le tivr garçon, comme l'appelait le bon capitaine Paddy O'Clirane, — conduisit et laissa dans une chambre de rhôt< llerie du Hoi George, bâtie sur piloils le long des bords de la Tamise.
Masier drulT, nous l'avons dii, oecupait dans sa maison une position analogue .1 cdle du mari de la reine dans un éiat oonstiiutionnel affranchi de la loi salique ; il avait le droit imprrscripiible d'acconip ir du malin au soir les volcniésde sa femme, et Dieu sait ipie la iâch<" était lourde ! Mislress GrutT eût fait sur un trône une reine séc lie, laide, noire et capricieuse au dernier degré ; à son conipioir. elle faisait une aubergiste pas-able, douce au chaland, souriant au public, terrible à son époux, le(|uel, par une sorte de bascule conjugale supérieurement établie, gagnait à claque sourire une rebuffade, à chaque révérence une malédiction.
C'était un prix fait. Mistress Gruff aurait eu scrupule de ne point épancher avec soin sur lui la bile qu'elle épargnait à ses pratiques.
Il y avait une henre environ qu'Anna et Clary Mac-Farlane étaient arrivées à l'hôtel du Roi George. Eiles étaient toujours assises devant la table préparée pour le diner et attendaient impatiemment la venue de leur père. , De temps en temps un pas furtif se faisait entendre dans 1* corridor, et une étoffe de robe frémissait en frôlant la j)orte, comme si quelqu'un se fût approché de la serrure pour Toir ou pour écouter.
Le vent du soir bruissait au dehors. On voyait parfois passer,— coirme de nuirs fantômes, derrière les carreaux poudreux de la haute fenêtre,— les épaisses spirales de la fumée des steaaiers remontant ou descendant le fleuve; on entendait le cri triste et cadencé des watemun, tournant le cabes tan dâ leur navire, le lointain grincement de la grue des lightermen (débardeurs), et le murmure plus lointain encore des mille voitures qui raient incessamment le pavé de Londres.
C« n'était là rien de bieo extraordinaire. Ces som devaient
être familiers avx orettlés des A»vii sœnrs ; nais il est M instans où tout esi matière à lugubre rêverie.
Anna et Clary avaien' commfiicé 'l'abord par s'entretenir piment de leur père beaucoup, de Stcphen un peu, et de ces doux châteaux que les leunes tilles sont si habilfs i bâtir sur le sable mouvant de r.<venir; — puis, la so-iiude aidant et a'issi le monotone concert dont nous avons essayé de décrire Ifi diverses parties, elles s'étnient insensiblement attristées. Lu poids leur était venu sur le cœur.
La chambre oii elles se trouvaiint était v?ste. Un grand lit à ciel et 11 rideaux fermés formait, avec les chaises, la table et un secrétaire de lournnrd antique, tout le mobilier de l'appartement qui, grâce à cette nudité, semblait plus vaste encore. La nuit était noire, et une seule bougie noyait sa lueur tremblante dans les ténèbres de cette pièce dont les sombres lambris n'avaient poir.t de reflet.
Clary, sérieuse et pensive, regardait avec disti^elion la fenêtre (OÙ apparaissait à de longs iniervallef la lui-ur rapide d'un paijuebot lancé à pleine vapeur. Anna, réellement effrayée, mais n'osant pas se plaindre, avait mis sa tête entre ses mains, et tâchait de se croire dans la muisnn de sa tante sous la haute protection de son cousin Siephen Mac-Naa.
— Clary ! dit-elle en-lin à voix basse et sans découvrir son visage.
Clary tourna vers elle son regard trisie, mais ca'rae. ■
— W'as-tu point peur? reprit Anna ; — que celle chambre est sombre et froide, ma sœur!... Il doit être tard... Et cet homme, maintenant que j'y pense....— oh I tU' avais raisoDi Clary I —cet homme qui nous a amenées ne ressemble i>as au bon Duncan de Leed I
— Tu le reconnaissais si bien I dit Clary en sonriant,
— Je ne sais... Duncai n'a pas cet œil fauve qui sourit en cachette derrière de gros sourcils abaissés... Je veudrais quitter cette maison, Clary I
— El notre père qui va venir, petite follet. . Allons !raisure-loi... Que peul-on craindre à cette heure au milieu d* Londres éveillé?
— Je ne sais, dit encore Anna d'une voix tremblante;» j'ai peur... Jamais je u'ai eu si granifpeur I
Comme elle achevait ces mots, uu bruit se flt à la porte, et la pauvre entant se serra frissonnante contre sa sœur, dont le noble Iront ne prrlit point sa sérénité.
La porte s'ouvrit. Mistress Gruff entra, munie de son plut avenant sourire et accompagnée de masier Gruff, dont le vt* sa^e renfrogné semblait enduit d'un couche toute nouvelle de mauvaise humeur.
Mistress GruQ portait un potage; mastex Gruff tenait & la main une crucbe de twUh aie (blire d'Ecosse), doat la
PÀUt PfiVAt,'
modsse eôt rrt-ei'lé le senllnent natienal chez uu lowJander déiun; <i''|iUis irois jonrs.
— Eh bien ! mes belles demnlsolle';, dit mistress Gniff avec une lév. renée ainuible,— le lairi se t'ait ai tfiidre ce soir. Il nous avait promis U"ètre de retour à six heures au plus tard...Ce>t eioDiuii.t.
— C'est éinniiaiH ! 'gronda master Gruff en attachant son gros œil ronge sur Anna.
— Mon ami, (lit tendrement mistress Gruff,— taisei-vous... posez voire -ru<he... et allez-vous-en !
Le bonhomme exécuta cet ordre en trois temps.
— AHons. allons, mes geiit Iles demoiselles, reprit gaî- Hient l'hôieliere quand Jwn mari fui parti, — le laird ne peut larder désoimais... Mangez et busez en l'attendant, croyez-mui.
Clary lit un geste négatif.
— De la bière d'Ecosse, mon enfant? s'écria mi'^tress GruB qui emplit les verres de» deux sreurs ; — de la vraie bière de Sainl-Dunstan, sur ma parole !.. FI faut goûter cela, mes filles : cla sent le bon pays, ou je ne suis pas une chrétienne I .. Mais j'y pense! peut-être aimeriez-vous mieux un petit doigt de whisky ?
— Nous attendrons notre pèie, dit Clary de manière à mettre un terme à ces patriotiques invitations.
Mistress Gruff accueillit ces troides paroles par un sourire angélique qui laissa voir une rangée de dénis du plus beau bruD.
— Ma jolie demoiselle, répondit-elle, ce sera bien certai- Bemeia comme vous voudrez... mai» la bièrK est bonne, sur mon salut !.. aussi bonne que jamais bière brassée de l'autre oôté du Soiway.
Mistress Gruff salua et redescendit Fescalier.
— Monsieur Gruff, s'écria t-eile en entrant dans la s-^lle 4a rez-iJe-eh.tussce, — je souhaite que Dieu vous cpn.serve pour ma puiiiiion en ce monde... Ne pouviez-vous maider à persuader ces péronneltes?..
— Vous m'avez dit de me taire... commença le rude bô» telier.
— Je vous le dis encore, riposta vertement sa douce femme.— Ah! monsieur Gruff, je donnerais une jolie somme à quiconque me dirait à quoi vous êtes bon en ce monde »... Je le ferais sur ma parole, n'Onsieur!... Voyez\ous ce qui airivera?... Ces don?elles ne boiront pas... elbs resteront éveillées comme d^s chattes au mois daviil .. Monsieur, ne m'cBiendez-vous pas?
— Ma bonne amie...
— On se tait, monsieur, quand on ne sait dire que des sottises! .. Ah! je suis •> plaindre, Dieu me voit!... Et que dira maître Bub qu' nnas a payés d'avance?... Lui reudiûusnous ses vingt li\res, répondez-moi?
— Lui rendre ses vingt livres, Huby !
— Je vous le demande, master GrulT.
— M» loi, Raby, je suppose .
— N« veus ai-je pas snrplié de vous taire! sVcri a l 'avenante hôtesse : — pour Dieu ! épargnez moi (Jonc un peu..... Ah! si j'avais un autre mari !.. mais ee (|ni est lait est fait !
C la était fait depuis une vingtaine d'années.
Master Gruff baissa timidement son terrible regard- et n'osa plus ris<(uer la moindre parole. Sa femme le contempla durant une minote a*Rc un souverain mepri.s; puis, fatiguée sans dente de n'avoir pointa qui oarler, elle remonta tout douci-ment l'escalier qui conduisait à la chambre des deux jeunes lilles.
Al rivée sur le carré, elle appliqua distrèlement son ail à la serrrire. Mistress Gruff poriait une robe de .soie agrafée jusquau menton, comm*" tonte méthodiste de qn-lque vertu doit le faire. Cela nous explique ce frôlement qu on entendait parfois de rinlériciir de la chambre, car le moindre défaut de mistress Gruff était d'être fort curieuse, et ce ,snir-là elle avait mis fréquemment son petit œil souriai.t à la serrure.
Par le tMu elle voyait parfaitement, mais elle ne pouvait entendre, rirconstance d'autant plus déplorable que les deux «flwrs ^'entretenait m justement d'elle.
L'«flrol d'Aïua s éuit en effet ua p«a calmé et le sourire
aimable de l'hôlesse n'avait pas peu contribué fi ce réultat. Ravivée par la vue d'une ligure qu'elle devait croire amie, la j 'Uiie lille av.il i épris (oui à-eonp mie bonne part de sa gi'.Ité native. La pièce où elle se trouvait ne lui seciblait plus si sombre, les bruils du dehors arrivaient à son ( reillc dépouilles de ce lugubre prestige que leur avait prêié naguère son imag'ii.ition effrayée.
Une neanee d'inquiétude cla't venue assombrir au contraire le beau visage de Clary ; on eût dit que la vue de la riante hôtesse avaif troublé sa sérénité.
— Pourquoi avoir renvoyé celle bonne femme ? dit enfin Anna; elle a l'air. si doux et si poli). ..Je n'ai plas peur... Maintenant je pourrais attendre jiis'iu'à minuit sans trembler.
— Jiisi|ii'à minuit ! repéa Clary dont les sourcils se froncèrent légèrenient ; — Dieu veuille que notre père arrive !... As tu remarqué cette femnic, ma sirur?
— Certes, Clary, et je l'aurais embrassée de toute men ûme... jeccmmençais d éîoiilfcr de peur.
— Ne treu^ es-tu pas, reprit Clary comme si elle eût pensé tout haut, — qu'il y a dans son regard quelque chose d'étrange?
~ D'étrange?... non, en vérité... Quelque chose de fort avenant...
- Son sourire m'a fait mal, dit Clary à voix basse.
— Il m'a fait grand bien à moi, ma sœur... iVlais comme te voilà pûle... et sérieuse... et triste 1... Craindrais-iu quelque chose, Clary ?
i.a peureuse enfant perdit à ce mot toute sa gaîté et vint se serrer de nouveau contre sa sœur.
Clary ne répondit point.
— Méchante! dit Anna; j'étais rassurée et voilà que tu m'effraies encore 1
< lary la regarda d'un air indécis, et lui prit les mains en s'effurcani de sourire.
— Notre père va venir, dit-elle.
— Oli ! oui ! notre bon père ! s'écria Anna ; nous allons le revoir... peut-être nous emmènera-t-il daiis notre chère Ecosse avec...
— Avec. Siephen ? acheva Clary en raillant doucement. Anna devint toute rose.
— Avec ma tante, murmura-t-eile... et mon cousin, si... s'il lui plait de venir.
— Cela lui plaira, chère soeur... Mais notre père tarde bien à rentrer!
Clary prononça ces derniers mots avec une inquiétude si réelle, que .\UHa se sentit involomairemeiit kémir. La pauvre fille était habitnéeà subir d'instinct les impressions de sa sœur :ian^ toutes Tes oi^casions oit sa naïve et charmante g;iîié ne prof. 'geai!, point la faiblesse enfauiine de son caraclère. E'Ie inienogea le visage de Claiy d'un legard anxieux, et sa fraveiir passée revint t<!Ut-à-coup avec plus de violence.
Clary souffrait, et son m.iUise, pour n'être point de la même nature que celui d'Anna, avait aussi pour base une irrésistible frayeur, le retard tie son père lui semb ait inexplicable.-elle craignait pour lui d'abord ; mais elle craignait aussi pour sa sneur et poiirel e, car elle se souvenait de ses doutes récens sur le prétendu Duncaii de Leed, ?l ces doutes, à mesure qu'elle réfléchissait davantage, prenaient corps dans son imagination, au point de ressembler presque à une certitude.
On parlait beaucoup, en ce temps, d'enUvemens roystérieux, d'atu-nials impies, et la terrible renommée des burheurs, résurrectionnistes, et autres S|iéi'ulateurs de la mort, troublait bien souvent le sommnl des jeunes lilles.
Clary avait donc quelque raison de craind"re, perdue qu'elle était a\ec sa sœur dans une hôtellerie inconnue où elle avaif été conduite par un homme désormais suspect ; ra.iis la crainte ne pi.uvait vaincre longtemps cette noble nature, et Clary reprit bientôt le dessus. Il lui suffit pour cela d'un regard jeté sur sa jeune sœur. La pauvre Anna, brisée par sa vague terreur, avait penché sa jolie tète sur sa main et semblait piès de déf^'Ur.
Clary prit sa main froide et la serra doucement entre les siennes.
—Ne diraiton pas que Rous sommes au fond d'une caverne
LES .MYSTÈRES DE LONDRES
de brigands! nuirmura t elle :— j'ai voulu voir si îii étaispius brave qu'aulrefois, Aima... l^assure-loi... nous sommes ici aussi bien g.irdées que dans noire maison... Ali ! queStephen rirait, petite pollronne, s'il"te voyait Ireniblrr ainsi
Anna releva la tête el crut que Clary n'avait plus peur, ce qui lui rendit soudain tout son couraye.
—Tu as bien froid, reprit Clary ; veux-tu que nous dînions en attendant?
— As-tu donc faim ici, toi, Clary? demanda Anna avec admiration ; — moi j'ai encore un poids sur la poitrine... Ne pourrais-je avoir un peu d'eau ?
Ses joues pâles s'animèrent et sa petite bouche prit une expression d'espièglerie.
— Quevais-je parler d'eau! s'écria-telle en saisissant le long verre en cornet où la bière d'Ecosse achevait de perdre sa mousse épaisse ; voici de quoi me donner du cœur, Clary ; buvons à la santé de notre père !
Elle but une grande gorgée.
Un faible bruit se lit à la porte.
— Elle est bonne, reprit Anna; ElTie de Leed n'en brassa jamais de meilleure... N'cs-lu plus Ecossaise, Clary?.. je te somme de répondre à ma santé.
Clarj-, heureuse d'entretenir sa sœur dans ces idées de gaîlé, prit à son tour le verre qui était devant elle et but.
Cette fois on entendit fort distinctement le bruit d'un pas qui s'éloigna dans le corridor pour se perdre bientôt le long des degrés de l'escalier.
Ce pas appartenait â la douce misiress Gruff, dont l'œil discret n'avait pas quitté la serrure durant toute la scène que nous venons de raconter.
— Elles ont bu ! elles ont hu, les deux chères colombes ! s'écria-t-elle en s'élançant dans la salle basse où master Gruff ronflait auprès du feu en l'attendant ; — elles ont bu toutes les deux comme de braves filles de l'Ecosse !
Master Gruff s'éveilla en sursaut.
Dans toute autre circonstance moins favorable, cet aubergiste eut très positivement porté la peine de ce sommeil intempestif, car mistress GrulT était une femme sévère; mais en ce moment, tout entière à sa joie, elle se montra clémente 'tse contenta de secouer rudement son époux.
— Qu'y a-t il , ma bonne amie , qu'y a-t-il ? demanda le mari constitutionnel.
— Il y a, master Gruff, masse inutile et stupide! — il y a, — effronté fainéant ! — il y a que les filles dti laird ont bu l'eau de monsieur Bob.
— Elles ont bu, ma bonne amie?
— Elles ont bu, et du diable si elles n'attendront pas maintenant patiemment la venue du laird, — qui chasse le coq à l'heure qu'il est dans les bruyères du Teviot-Dale.
— Il est bien tard pour chasser le coq, murmura master Gruff.
—Tard ou tôt, peu m'importe ! s" écria aigrement l'hôtesse; —ce qui est certain, c'est que le laird est à deux cents milles de l'hôtellerie du fioi George, et que...
Tan Ijs .lue mistress Gruff parlait encore, la porie de la rue s'ouvrit brusquement et un homme, soit;neusemcnt enveloppé dans un plaid écossais, entra dans la salle basse de l'auberge.
En entrant, il rejeta en arrière les draperies bariolées de son plaid.
Mistress Gruff n'acheva pas sa phrase commencce : elle tomba comme frappi^e de la foudre sur l'escabclle qui faisait fa< e à celle de son mari .
— Le laird ! murmuia-t-elle avec effroi : — c'est le diable qui l'amène !