I.a Fontaino. Ftyché
6a AMOURS DEPSYCHÊ. • gagneroient infailliblement, pourvu qu elles s*cit voulussent donner la peine.
Quand elles étoient seules et qu'on ne pouvoit les entendre, elles se plaignoient l'une à l'autre de la félicité de leur sœur. Si son mari-, disait l'une , est aussi bien fait qu’il est riche , notre cadette se peut vanter que l’épouse* de Jupiter n’est pas si heureuse qu’elle. Pourquoi le Sort lui a-t-il donné tant d’avantages sur nous ? Méritionsnous moins que cette jeune étourdie ? et n'avionsnous pas autant de beauté et plus d’esprit qu'elle ?
Je voudrois que vous sussiez , disoit l’autre , quelle sorte de mari j’ai épousé; il a toujours uae douzaine de médecins à l’eptour de sa personne. Je ne sais comme il ne les fait point coucher avec lui : car, pour me faire cet honneur, cela ne lut arrive que rarement , et par des considératkms . d’état : encore faut-il qu’Esculape le lui conseille.
Ma condition , contihuoit la première , est pire que tout cela : car non-seulement mon mari me prive des caresses qui me sont dues, mais il en fait part à d’autres personnes. Si votre époux a une douzaine de médecins à l’entour dé lui , je puis dire que le mien a deux fois autant de maîtresses , qui toutes , grâces à Lucine , ont le don de fécondité. La famille royale est tantôt si ample , qu'il y auroit de quoi faire une colonie très considérable.
C’est ainsi que nos envieuses se conhrmoient dans leur mécontentement et dans leur' dessein.
Un mois étoit à peine écoulé , quelles proposèrent un second vojage. Les parents l'approuvèrent fort : les maris ne le désapprouvèrent pas } e'étoit autant de temps passé sans leurs femmes. Elles partent'donc , laissent leur train à l'entrée du bois , arrivent au pied du rocher sâns obstacle et sans dragons. Le Zéphyre ne parut point, et ne laissa pas de les enlever. - ■
Ce mccliant couple ainenoit avec lui La curieuse et misérable envie,
Pâle démon , que le bonheur d’autrui Tïourrit de fiel et de mélancolie.
Cela ne les rendit pas plus pesantes : au contraire la maigreur étant inséparable de l'envie, la charge n'en fut que moindre , et elles se trouvèrent .en peu d'heqres dans le palais de leur sœur. On les y reçut si bien , que leur déplaisir en augmenta de moitié. .
Psyché , s’entretenant avec elles , ne se souvint pas de la manière dont elle leur avoit peint son mari la première fois ; et , par un défaut de mémoire où tombent ordinairement ceuit qui ne disent pas la vérité, elle le fit de moitié plus jeune, d’une beauté délicate , et non plus un Mars , mais un Adonis qui ne feroit que sortir de page.
Les sœurs , étonnées de ces contradictions , ne surent d’abord qu'en juger. Tantôt elles soupçonuoient leur sœur de se railler d'elles , tantôt de leur déguiser les défauts de son mari, A la fin,
64 AMOURS DE PSYCHÉ, elles la tournèrent de tant de côtés , que la pauvre épouse avoua la chose comme elle étoit. Ce fut aussitôt de lui glisser leur venin , mais d’imç manière que Ésyché ne s’en pût apercevoir. Toute honnête femme, lui dirent-elles , se doit contenter du mari que les d^eux lui ont donné,- quel qu’il puisse être, et ne pas pénétrer plus avant qu’il ne plaît à ce mari. Si c’étoit toutefois un monstre que vous eussiez épousé , nous vous plaindrions j d’autant plus cpie vous pouvez en devenir grosse : et quel déplaisir de mettre au jour des enfants que le jour n’éclaire qu’avec horreur, et qui vous font rougir vous et la nature! Hélas! dit la belle avec un soupir , je n’avois pas encore fait de réflexion là-dessus. Ses - sœurs , lui ayant allégué s de méchantes raisons pour ne s’en pas ^soucier , se séparèrent un peu d’elle, afin de laisser -agir leur venin. * ’ . ' ^
Quand Psyché fut seule , toutes ses craintes , tous ses soupçons, lui revinrent dans la pensée. Ah! mes sœurè, s’écria-t-elle , en quelle peine' vous m’avez mise ! Les personnes richefs souhaitent d’avoir des enfants : moi qui ne suis entourée que de pierreries , il faut qüe je fasse dés vœux au contraire. C’est être bien malheureuse que de pos- •séder tant de tréisors, et appréhender la fécondité î Elle demeura quelque temps comme ensèvelie dans cette pensée, puis recommença avec plus de véhémence qu’auparavantrQuoi ! Psyché peuplei'a de monstres tout l’univers ! Psyché à qui l’on a dit
. L I V R E I. ’ ci
tant de fois qu’elle le peupleroit d’Amours et de ’ Grâces ! Non , non , je mouvrai plutôt que de m’exposer davantage à un tel hasard. En an*ive ce qui pWrra , je veux m’éclaircir ; et si je trouve qué mon mari soit tel que je l’appréhende, il peut bien se pourvoir de femme ; je ne voudrois pas l’étï^
Un seul moment du plus riche monstre de la * nature.
Nos deux furies, qui ne^’étoient pas tant éloignées qu’elles ne pussent voir l'cfFet du poison -, entendirent plus 'd’à demi ces paroles , et se rapprochèrent. Psjché leur déclara naïvement la résolution qu’elle avoit prise. Pour fortifier ce sentiment , les deux sœurs le combattirent ; et non contentes de le combattre , elles firent encore mille façons propres à augmenter la curiosité et l’inquiétude. Elles se parloient à l’oreille, haus-^ soient les épaules, jetoieut des regards de pitié sur leur sœur.
La pauvre épouse ne put résister^ à tout cela.‘ Elle les pressa à la fin d’iine telle sorte , qu’après un nombre infini de précautions élles lui dirent tout bas : ' '
Nous voulons bien vous avertir que nous avons vu, sur le point du jour, un dragon dans l’air. 11 voloit avec assez de’peine, appujé sur le Zéphjre, qui voloit aussi à côté de lui. Le Zépbyre l’a Soutenu jusqu’à l’entrée d'une caverne effroyable.
Là le dragon l’a congédié, et s’est étendu sur le sable. Gomme nous n'éiious pas loin, nouâ l’avons
66 AMOURS DE PSYCHÉ, vu se repaître de toutes sortes' d'insectes ; vous savez que les avenues de ce palais en fourmillent. Après ce repas et un sifflement, il s’est ti*aîné sur le ventre dans la caverne. Nous, qui étions étonnées et toutes tremblantes, nous nous sommes éloignées de cet endroit avec le moins de bruit que noua avons pu , et avons fait le tour du rocher, de peUr que le dragon ne nous entendît lorsque nous vous appellerions. Nous vous avons mCme appelée moins haut que nous n’avions fait à la précédente visite. Aux premiers accents de notre voix , une douce haleine est venue nous enlever, sans que le Zépb^re ait paru.
C’étoil mensonge que tout cela ; cependant Psyché y ajouta foi : les personnes qui sont en peine croient volontiers ce qu’elles appréhendent. De ce moment-là notre héroïne cessa de goûter sa béatitude , et n’eut en fesprit qu’un dragon imaginaire , dont la pensée ne la quitta point. G'étoit, à son compte, ce digne époux que les dieux lui avoient donné , avec qui elle avoit eu des conversations si touchantes, passé des heures si agréables, goûté de si doux plaisirs. Elle nè trouvait plus étrange qu’il appréhendât d’être vu; c’étoit judicieusement fuit à lui.
Il y avoit pourtant des moments où notre héroïne’ doutoit. Les paroles de l’oracle ne lui sembloient nullement convenir à la peinture de ce dragon. Mais voici comme elle accordoit l’un et l’autre. Mon mari est un démon ou bien un