LIVRE SECOND
La ci’iminelle Psyché n’eut pas l’assurance de dire un mot. Elhe se pouvoit jeter à genoux devant son mari : elle lui pouvoit conter comme la chose s’étoit passéjBj et si elle n’eût jusüfié entièrement son dessein , elle en auroit du moins rejeté la faute sur ses deux sœurs. En tout cas elle pouvoit demander pardon, prosternée aux pieds de l’Amour, les lui embrassant avec des marques de repentir, et les mouillant de ses larmes.. Il y avoit outre cela un parti à prendre ; c’étoit de relever le poignard par la pointe, et le présen^r à son mari , en Int découvrant son sein, et en l’invitant de percer un cœur qui s'étoit révolté contre lui. L’étonnement ' •
La Fontaine. Psyché. ^
98 A M O U R s D E P s irc H E, et sa conscience lui ôtèrent l’usage de la parole et celui des sens. Elle demeura immobile; et, baissant les yeux., elle attendit , avec des transes mortelles, sa destinée.
Cupi don, outré de colère, ne sentit pas la moitié du mal que la goutte d’huile lui auroit fait dans un autre temps. Il jeta quelques regards fou* drojants sur la malheureuse Psyché : puis, sans lui faire seulement la grâce de* lui reprocher son crime , ce dieu s’envola , et le palais disparut. Plus de nymphes , plus de zéphyrs : la pauvre épouse se trouva seule sur le rocher , demi-morte , pâle , tremblante, et tellement possédée de son excessive douleur, qu’elle demeura long -temps les yeux attachés à terre , sans se connoitre, et sans prendre gai'de qu'elle étoit nue. Ses habits de lille ctoient à ses pieds; elle avoit les yeu.v dessus, et ne les apercevoit pas. ^
Cependant l’Amour étoit demeuré dans l’air, afin de voir à quelles extrémités son épouse seroit réduite , ne voulant pas qu’elle se portât h aucune violence contre sa vie , soit que le courroux du dieu n’eût pas éteint tout-à-fait en lui la compassion' , soit qu’il réservât Psyché à de longues peines , et à quelque chose de plus cruel que de'se tuer soi-même. Il la vit tomber évanouie sur la roche dure : cela W toucha , mais non jusqu’au point de l’obliger à ni% se plus souvenir de la lâute de son épouse. ' 1
Psyché ne revint h soi de long-temps après. La
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première pensée qu'elle eut , ce fut de courir à ua précipice. Là , considérant les abîmes , leur profondeur, les pointes des rocs toutes prêtes à la mettre en pièces , et levant quelquefois les yeux vers lalune qui l’éclairoit : Sœur du Soleil , lui dit-elle , que l’horreur du crime ne t’empêche pas de me regarder : sois témoin du désespoir d’une malheureuse , et fais-moi la grâce de raconter à celui que j’ai ^offensé les circonstances de mon trépas; mais ne les raconte point aux personnes dont je tiens le jour. Tu vois , dans ta course , des miséi'ables ; dis-moi , y en a-t-il un de qui l’infbi'tune ne soit légère au prix de la mienne ? Rochers élevés , qui serviez naguère de fondements à' un palais dont j’étois maîtresse , qui auroit dit que la nature vous eût formés pour me servir maintenant à un usage si différent? /
A ces mots , elle regarda encore le précipice ; et en même temps la mort se montra à elle sous sa forme la plus affreuse. Plusieurs fois elle voulut s’élancer , plusieurs fois aussi un sentiment naturel l’en empêcha. Quelles sont, dit-elle, mes destinées! J’ai quelque beauté, je suis jeune; il n’y a qu’un moment que je possédois le plus agréable de tous les dieux: et je vas mourir! je me vas moi -même donner la mort ! Faut-il que l’aurore ne se levé*' plus pour Psyché? Quoi ! v^ilà les derniers instants qui me sont donnés par les Parques 1 Encore si ma nourrice me fermoit les yéux ! si je n’étois point • privée de la sépulture i
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’tûo A Mp U II s D E P s Y C n Ê.
Ces irrésoluti'ons et ces retours vers la vie , qui font la peine de ceux qui meurent , et dont les plus désespérés ne sont pas exempts , entretinrent un cruel combat dans le cœur de notre héroïne. Douce lumière, s ecria-t-elle , qu’il est diilicile de te quitter! Hélas! en quels lieux irai-je, quand je me serai bannie moi-même de ta présence ? Charitables filles d’enfer, aidez-moi à rompre les nœuds qui m’attachent ; venez , venez me repré- -Bcnter ce que "j î^i perdu.
Alors elle se recueillit en elle-même j et l’image de son malheur , étouffant enfin ce reste d’amour pour la vie , l’obligea de s’élancer avec tant de promptitude et de violence, que le Zéphjre, qui l’observoit, et qui avoit ordre de l’enlever quand le comble du désespoir l’auroit amenée à ce point, n’eut presque pas le loisir d'y apporter le remède. Psyché n’étoit plus , s’il eût attendu encore un moment. Il la retira du gouffre ; et lui faisant prendre un autre chemin dans les airs que celui qu’elle avoit choisi, il l’éloigna de ces lieux funestes, et l’alla poser, avec ses habits, sur le bord d’un fleuve dont la rive, extraordinairement hauts et fort escarpée , pouvoit passer pour un précipice 'encore plus horrible que le premier.
’ •» C’est l’ordinaire des malheureux d’interpréter toutes choses sinistrement. Psyché se ntit en l’eaprit que son époux , outré de ressentiment , ne l’avoit fait transporter sur le boi-d d’un fleuve qii’afin qu’elle se noyât j ce gente de mort’ étant plus
capable de le satisfaire que l'autre, parcequ’il étoit plus lent, et par fconséquent plus criieb Peut-être même rié fallôit-il pas qu’ellé sotrillàt de* sang ees rochers. Savoit-elle si son mari ne les avoit point destinés à un usage tout opposé ? Ce pouvoit être une retraite amoùreuse où l’enfant de Cypre, ci*aignant sa mère, logeoit secrètement' ses maîtresses, comme il y avoit logé son épouse; car le lieu étoit écarté et inaccessible : ainsi' elle auroit commis
un sacrilège, si elle avoit fait servir à son désespoir ce qui ne servoit qu’aux plaisirs., . ’
Yoilà comme raisonnoit la pauvre Psyché j ingénieuse à se procurer du mal , mais bien éloignée de l'intention qu’âVoit eue l’Amour, à qui cet endroit où la belle 'se trouvoit alors étoit venu
fortuitement dans l’esprit, ou qui peut-être l’avoit laissé à la discrétion du Zéphyre. Il vouloit la faire souffrir; tant s'en faut qu’il exigeât d’elle une mort si prompte. Dans cette pensée , il défendit au Zéphyre de la quitter, pour quelque occasion que ce fût, quand môme Flore lui auroit donné un rendez-vous , tant que cette première violence eut jeté son feu. -
. Je me suis étonné cent Cois comme le Zéphyre n’en devint pas amoureux. U est vrai que Flore a bien du mérite; puis, de courir sur les pas d’un maître , et d’un maître comme l’Amour , c’eut été à lu inné perfidie trop grande , et même inutile.
Le Zéphyre ayant donc l’œil incessamment sur Psyché, et lui voyant regarder le fleuve d’une
102 AMOURS DE PSYCHÉ, manière toute piloj^iblc., il se douta de quelque iiQuyelle pensée de désespoir; et pour n'ôti'e pas surpris encore une fois , il en -avertit aussitôt le dieu dé ce fleuve , qui , de bonne fortune , tenoit sa cour à deux pas de là , et qui avoit alors auprès de lui la meilleure partie de ses nj^mphes. ■ \
Ce dieu ctoit d'un tempérament froid, et, ne se soucioit pas beaucoup d'obliger la belle ni sou mari. Néanmoins la crainte* qu’il eut que les poëtesne .le diffamassent , si la première beauté du monde, fille de roi et femme d'un dieu, se - noyoit dhez lui , et ne l'appelassent frère du St^x; cette crainte, dis-je, l’obligea de commander à ses nymphes qu elles recueillissent Psyché, et qu’elles la portassent vers l’autre rive, qui étoit moins haute et plus agréable , près de quelque habitation. Les nymphes lui obéirent avec beaucoup de plaisir. Elles se rendirent toutes à l’endroit où étoit la belle , et se- cachèrent sous le rivage.
Psyché faisoit alors des réflexions sur son aventure, ne sachant que conjecturer du dessein de son mari , ni à quelle mort se résoudre. A la. fin , tirant de son cœur un profond soupir : Eh bien , ditrellé., je finirai ma vie dans les eaux : veuillent seulement les destins que ce supplice te soit agréable ! Aussitôt elle se précipita dans le fleuve , bien étonnée de se voir incontinent entre les bras de Cymodocé et de la gentille Nais. Ce fut la plus heureuse rencontre du monde. Ces deux nymphes lie faisoieiit presque que de la quitter: car l’Amour
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«U avoit choisi de toutes les sortes et dans tous les chœurs , pour servir de filles d’honneur à notre héroïne pendant le temps bienheureux où elle avoit part aux affections et à la fortune d'un dieu.
dette rencontre, qui devoit du moins lui apporter quelque consolation , ne lui apporta au contraire que du déplaisir. Comment se résoudre» sans mourir, à paroître ainsi malheureuse et abandonnée devant celles qui la servoient il d'y avoit ,pas plus d’une heui'e ? Telle est là folie de l’esprit humain ; les personnes nouvellement déchues de quelque état florissant fuient les gens qui les connoissent» avec plus de soin qu'elles n’évitent les étrangers , et préfèrent souvent la mort au service qu’em leur peut rendre. Nous supportons le malheur , et ne saurions supporter la honte.
Je ne vous assurerai pas si ce fleuve avoit des Tritons , et ne sais pas bien si c'étoit la coutume des fleuves que d’en avoir. Ce que je vous puis assurer, o’est qu’aucun Triton n’approcha de riotre héroïne.. Les seules Naïades eui'cnt cet honneur. Elles se pressoient si fort autour de la belle , que malaisément un Triton j eût trouvé place. Nais et CymodOcé la tenoient entre leurs bras , tandis que d’abattement et de lassitude elle se laissoit aller la tète languissamment , tantôt sur l’une, tantôtsur l’autre, arrosant leur sein tour à tour avec scs larmes.
Aussitôt qu’elle fut à bord , ces deux nymphes, qui àVoient été du nombre de ses favorites, comme '
io4 AMOURS DE PSYCHÉ, prudentes et discrètes entre tontes les n^Tnplies du monde , firent signe à leurs compagnes de se ‘ retirer; etnediminuant rien du respect aveclequel elles la servoient pendant sa fortune , elles prirent scs habits- des mains du Zéphyre, qui se' retira aussi , et demandèrent à Psyché si elle ne vouloit pas bien quelles eussent l’honneur de l'habiller encore une fois. Psyché se jeta à leurs pieds pour toute réponse et les leur baisa.
Cet abaissement excessif leur causa beaucoup de confusion et de pitié. L’Amour meme en fut touché plus que de pas une chose qui fût arrivée à notre héroïne depuis sa disgrâce* II - ne» l'avoit point quittée de vue , recevant quelque satisfaction à l'aspect du mal qu’elle se faisoit; car cela ne pouvoit partir que d’un bon principe.' Cupidon goûtoit dans les airs ce cruel plaisir. Le battement de scs ailes obligea Nais et Gymodocé de tourner la tête r elies aperçurent le dieu; et par considération tout au moins autant que par respect mais principalement pour faire plaisir à la belle , elles se retirèrent k leur tour.
Eh bien , Psyché , dit l’Amour , que te semble de' ta fortune ? est-ce impunément que l’on veut tuer le maître des dieux? 11 te tardoit que tu te fusses détruite : te voilà contente; tu sais comme » je suis fait , tu m’as vu. Mais de quoi cela te peutil servir? je t’avertis que tu n’es plus mon épouse.
' Jusque-là la pauvre Psyché l’avoit écouté. sans ' lever les yeux : à ce mot d’épouse , elle dit : Hélas !