‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 25 sur 53 · LIVRE IL io · texte numérisé non relu

LIVRE IL io

je suis Lien éloignée de pi'endre cette qualité; je n’ose seulement espérer que vous me recevrez pour esclave. Ni mon esclave non plus, reprit l’Amour; c’est de ma mère que tu l’es; je te donne à elle.

Et garde-toi bien d’attenter contre ta vie : je veux que tu souffres , mais je ne veux pas que tu meures ; tu en -serois trop tôt quitte. Que si tu as dessein de m’obliger, venge-moi de tes deux démons de soeurs; n’écoute ni considération du sang, ni pitié; sacrifie-les-moi. Adieu, Psyché : la brûlure que cette lampe m’a faite ne me pennet pas de t’entretenir plus long-temps.

Ce fut bien là que l’affliction de notre héroïne reprit des forces. Exécrable lampe I maudite lampe I avoir brûlé un dieu si sensible et si délicat , qui ne sauroit rien endurer! l’Amour ! Pleure , plem’e , Psyché r ne te repose ni jour ni nuit : cherche sur les monts et dans les vallées quelque herbe pour le guérir, et porte-la-lüi. S’il ne s’étoit point tant pressé de me dire adieu, il verroit l’extrême douleur que son mal me fait , et ce lui seroit un soûla- t gement : mais il est parti ! il est parti sans m# laisser aucune espérance de le revoir !

Cependant l’Aurore vint éclairer l’infortune de notre belle , et amena ce jour-^là force nouveautés. Vénus , entre autres-, fut avertie de ce qui étoif arrivé à Psyché : et VOyez comme les choses se rencontrent. Les médëcins avoient ordonné à cetté déesse de se baigner , "pour des chaleurs qui l’ihcommodoient. 'Elle'prenoit son bain dès le point

ïo6 A M O Ü R S D E P S Y C H du jour, puis se recouchoit. C'étoit dans ce fleuve qu’elle se baignoit d’ordinaire , à cause de la qualité de ses eaux refroidissantes. Je pense même vous avoir dit que le dieu du fleuve eu tenoit ua peu. Une uie babillarde , qui savoit ces choses , et ^qui, se trouvant cachée entre les gaîeuls , avoit vu Psjché arriver à bord, et avoit entendu ensuite les reproches de son mari , ne manqua pas d’aller redire à Vénus toute l’aventure de point en point. Vénus ne perd point de temps ; elle envoie des gens de tous les côtés , avec ordre de lui amener, morte ou vive , Psjché son esclave.

Il s’en fallut peu que ces gens ne la rencontrassent. Dès que. son époux l’eut quittée, elle s’habilla , ou , pour mieux parler, elle jeta sur soi ses habits : o’étoient ceux qu’elle avoit quittés en se mariant , habits lugubres et commandés par l'oracle, comme vous pouvez; vous, en souvenir. En cet état , elle résolut d’aller par le monde , cherchant quelque herbe pourda brûlure de son mari, puis de le c^erchet lui-même. ... ■ , . ,

P^ché n’eut pas marché une demi-heure, qu’elle crut apercevoir un peu de fumée qui sortoit d’entre des arbres et des rochers. C’étoit l'habitation d’un pécheur, située au rpenchant d’uu,mont où les chèvres mêmes avoient de la peine à monter. Ce mont , revêtu de chênes aussi vieux que lui , et tout plein de rocs, présentoit aux jeux. quelque chose d'eflirojable , mais de charmant. Le, caprice de la nature ajant creusé deux ou trois de ces

rocher» qui étoient voisins l’un de l’autre , et leur ayant fait des passages de communication et d’issue, l’industrie humaine avoit achevé cet ouvrage, et en avoit fait la demenre d'un bon vieillard et de deux jeunes bergères. Encore que Psyché , dans ces commencements , fût timide , et appréhendât la ^moindre rencontre, si est-ce qU 'elle avoit beeoin de s’enquérir en quelle contrée elle étoit , et si on ne savoit’ point une composition , une racine ou une herbe , pour la brûlure de son mari.

Elle adressa donc ses pas- vers le lieu où ell* avoit vu cetfe fumée, ne- découvrant aucune ha- ^ bitation que celle-là , de quelque côté' que sa vue se pût étendre. Il n’y avoit point d’autre chemin pour y aller , qu’un ^petit sentier tout boidé de ronces. De moyens de les détourner , elle n’en avoit aucun ; de façon qu’à chaque pas les épines lui déchiroient son habit , quelquefois la peau , sans que d’abord elle le sentit. L’affliction suspendoit en elle les autres douleurs. A la: fin, son linge qui étoit mouillé , le 'froid 'du matin , les épines et la rosée , commencèrent à l’incouimoder. Elle ^ se tira d’entre ces halliers le mieux qu'elle put ; puis un petit pré , dont l'herbe étoit encore aussi vierge que le jour qu’elle naquit*, la mena jusque sur le bord d'un torrent. C’étoit un torrent et- un ' abîme, ün nombre infini* de sources s’y préoipitoient par cascades du’hâlït du morit, puis, roulant leurs eaux' entre ‘des rôchers , fôrmoient nn

io8 A M O U R S D E P S Y C il É.

gazouillement à-peu>près semblable à celui des çatadupes du Nil.

• Psyché , an’ètée tout court par cette barrière., et d ailleurs extrêmement abattue, tant de la dou- , leur; que. du travail, et pour avoir passé sans dormir une nuit entière , se coucha sous des arbrisseaux que l'humidité du lieu rendoit fort touffus. Ce fut ce qui la sauva.

Deux satellites de son ennemie arrivèrent un, moment après en ce même endroit. La ravine les empêcha de passer outre : ils s’arrêtèrent quelque temps à la regarder , avec un si grand péril pour Psyché , que l'un d'eux marcha sur sa robe ; et croyant la belle aussi loin de lui qu’elle en étoit près , il dit à son camarade : Nous cherchons ici inutilement *, ce ne sauroient être que des oiseaux qui se réfugient dans ces lieux : nos compagnons seront plus heureux que nous ; et je plains cette personne s'I^s la rencontrent , ,car notre maîtresse n’est pas telle qu’on s’imagine. U semble , à la voir, que ce soit la douceur même; mais je , vous . la doUne pour une femme vindicative , ot aussi cruelle qu’il y en ait. On dit que Psyché lui dispute la prééminence des charmes : c’est jiistement le moyen de la rendre furieuse , et d’en faire one lionne à qui on a enlevé ses petits : sa concurrente fera fort bien de ne pas tomber enti'e ses mains., ,r

Psyché entendit ces mots fort distinctement, et vendit grâces au hasard, qui,, en lui donnant dof frayeurs mortelles, lui donnoit aussi un a vis. qui

u’étoit nullemcat à négliger. De bonheur ..pôt^ elle , ces gens partirent presque aussitôt.. • m  peine étoit-elle renrenue de sa frayeur, que, sur l'auti’e bord de la ravine^ un nouveau spectacle lui causa de l'étonnementv Lalyieillesse.en propre* pei^ sonne lui apparut: cbsurgée de filets^, • et eq< h^it dt pécheur : les cheveux lui pendoient sur les épauleisi > et la barbe sur la ceinture. Un très, beau vieillard » et blanc comme un lis, mais non pas si frais, sa disposoit à. passer. Son frOnt étôit plein dejrides^ dont la plus jeune étoit 'presque aussi- ancienne que le déluge. Aussi Psyché le prit- pour >Deucaf lion;'et se mettant à genoux : Pèrç des humains , lui cria-^t-elle , protégèz-<^nioi contre, des ennemis qui me cherchent^ i:.* ,

Le vieillard, ne répondit rien : la force de l'enchantement le rendit muet. 11 laissa tomber ses iilets, s'oubliant soi-méme. aussi-bien que s’il eût été dans son plus bel âge; oubliant aussi le danger où il se mettoit d'être rencontré par les ennemis de la belle, s'il alloit la prendre sur l'autre bord. 11 me semble que je .vois les vieillards de Troie qui se préparent à la guerre en voyant Hélène. Celui-ci ne se soucioit pas de, périr, pourvu qu'il contribuât à la sûreté d'une malheureuse comme la nôtre. Le besoin pressant qu'on avoit de son assistance lui fit remettre au premier loisir les exclamations ordinaires dans ces rencontres. Il passa du côté où étoit Psyché , et l'aborda de fort bonne grâce et avec respect, comme un hommes

La Fontaine. Psyché. lO

ÏIO AMOURS DE PSYC HÊ.

savoit^faire autre chose que de tromper les poissons.

Belle princesse, dit-il, car, à vos habits, c’eàt le moins que vous pnissiee être, réservez vos adorations pour les'<lienxj Je 'suis nn mortel qoi ne pSossè^d que ces -blets , et quelques -petites commodités dont j'ai meublé deux omtrois rochers sur le penchant de ce mont. Cette : retraite est à vous aussi-bien qu’i moi : je ne l'ai point achetée 9 c'est la nature qui l'a bâtie.- Et- ne cyngnez pas que vos ennemis vous j cherchent : s^ly-a sur (terre un lien d'assurance contre les poursuites desiiommes ^ c’est celui-là : je l'éprouve depuis long-temps^ -

Psyéhé accéda l'asile. Le vieillard la fit descendre dans la ravine , mai-chant devant elle , et lui enseignant à poser- le pied , tantôt sur. cet endroit-là, tantôt sur- eet> autre; non sans péril : mais la crainte donne du courage. Si Psyché n'eût point fui YénUs , elle n'anroit jamais osé faire ce qu’ellefit.

La difficulté fut de’ traverser le torrent 'qui couloit au fond.'Il étoit large; creux, et rapide. Où es-tu , Zéphyre ? s'écria Psyché.. Mais plus de Zéphyre ; l’Amour lui avoit donné congé, sur l'assurance que».notre héroïne n'oseroit attenter contre elle, puisqu'il le lui avoit défendu, ni faire chose qui lui déplût. En effet, elle n'avoit garde. Un pont portatif que le vieillard tiroit apres soi sitôt qu'il étoit passé suppléa à ce défaut. C 'étoit un tronc à demi pourri , avec deux bâtons

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. LI.V R E II.. > III de saule pour gardd-fous. . Ce tronc se,posoit sut deux gros cailloux, qui seTyoient de bordages à l’eau en cet endroit >làl Psyché passa donc , ét n’cut pas plus de peine à remonter qu elle en avoit en k descendre; . ,

. De nonveauxobstaoles se présentèrent. Il>falloit encore grimper , et grimper par dedans un boif si touffu , querl’ombre étemelle :n est pas plus noire. Psjché suiyoit le yieillard, etle tenoit' par l’habit. Après bien des peines ,, iià>arriyèrent à une petite esplanade assez déccmverte , et employée à diyers offices : c’étoient lès jardins, la cour principale, les avant-<cours et les ayenues de. cette demeure. Elle fournissoit des. fleurs à sou. maître , un peu de h'uits , et d’autres richesses du jardinage. t

De là ils montèrent à l'habitation du. yieillard par des degrés et par des perrons qui n’ayoient point eu d’autre architecte que la nature. Aussi tenoient-ils un peu du toscan, pour en dire la vérité. Ce palais n’ayoit pour toit que cinq ou sit arbres d 'une prodigieuse hauteur, dont les racines cherchoient passage entre les voûtes de xes rochers; !

.. . Là deux jeunes bergères assises yojoient paître , à dix pas d’elles , cinq ou six chèvres , et liloient de si bonne grâce , que Psyché ne se put tenir de les admirer. Elles avoient assez de beauté pour ne se pas voir méprisées par la concurrente de Vénus. La plus jeune approchoit de quatorze ans., l'autre en avoit seize. Elles saluèrent notre héroïne

II2 AM OU RS DE 'PSYCHÉ, d’ün ait' naïf , < et pourtani fort spirituel, quoi> qu'un peu de honte è'acbo]tnpagnât. Mais ce qui fit principalement qué Psyché*' crut trouver de l'esprit en elles , ce fut l'adimration qu'elles té« moignèrent en la regardant. Psyché les baisa , et leur fit' un petit compliment champêtre; dans lequel elle les louoit de heâuté et de gentillesse t à- quoi elles répondirent par l’incarnat <qui >leur monta aussitôt aux^ joues. *'

• Vous voyez ‘ mes petHes-filles , dit le vieillard If Psyché : leur mère est morte depuis six mois. Je les élève avec un ' aussi grand soin que si ce tit’étoient pas des bergcres. Le regret que j’ai, C^estque^ n’ayant jmnais bougé de cette montagne; elles sont incapables de vous servir. Souffrez toutefois qu'elles vous conduisent dans leur demeure : yous devez avoir besoin de repos.

• Psyché ne se fit pas presser davantage ;• elle s'alla mettre au lit. Les deux pucelles la désha-» binèrent, avec cent signes d'admiration à leur mode quand elle avoit la tête tournée; se faisant l'une à l’autre remarquer de l’œil fort innocemment les beautés qu'elles découvroient ; beautés capables de leur donner de l’amour, et d’en donner, s'il faut ainsi dire, à toutes les choses du monde. Psyché avoit pris leur lit : couchée proprement sous du linge jonché de roses, l'odeur de cea fleurs, ou la lassitude, ou d’autres secrets dont Morphée se sert , l'assoupirent incontinent.- J’ai toujours cru , et le crois encore , que le sommeil

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est une chose invincible. Il ny a procès , ni affliction , ni ainour qui tienne.

Pendant que Psjché dormoit, les befgères coururent aux fruits. On lui en fit prendre à son réveil , et un peu de lait : il n’entroit guère d'autre nourriture en ce 'lieu. On y vivoit à-peu-près comme chez les premiers humains; plus proprement, à la vérité, mais de viandes que la seule nature assaisonnoit.

• Le vieillard couohoit en une enfonçure du rocher, sans autre tapis de pied qu’un peu de mousse étendue, et sur cette mousse l’équipage du dieu Morphée. Un autre rocher, plus spacieux et plus richement meublé, étoit l'appartement des deux'jeunes filles. Mille petits ouvrages de jonc et d’écorce tendre jtenoient lieu de tapisserie j des plumes d’oiseaux , des festons , des corbeilles ■remplies de fleurs. La porte du roc servoit aussi de fenêtre , comme celles de nos balcons ; et par le mojren de l’esplanade elle découvroit un pays fort grand, diversifié, agréable : le vieillard avoit abattu les ar bres qui pouvoient nuire à la vue.

Une chose m’embarrasse , c’est de vous dépeindre cette porte servant aussi de fenêtre , et semblable à celles.de nos balcons , en sorte que le champêtre soit conservé. Je n’ai jamais pu savoir comment cela s’étoit fait, il suffît de dire qu'il n’y avoit rien de sauvage en cette habitation , et que tout rétoit alentour. Psyché , ayant regardé ces choses , témoigna à notre vieillard qu elle , / 10,

Ii4 A MOURS DE PSYCHÉ, souhaitoit de l’entretenir , et le. pria de s'asseoir près d'elle. 11 s’en excusa sur sa qualité de simple mortel , puis il obéit. Les deux filles se retirèrent.

C’est en vain, dit notre héroïne, que vous me cachez votre véritable condition. Vous n’avez pas employé toute votre vie à pêcher, et parlez trop bien pour n’avoir jamais conversé qu’avec des poissons. Il est impossible que vous n’ayez vu le beau monde, et hanté les grands, si vous n'êtes vous-même d’une naissance au-dessus de ee qui paroit à mes yeux ; votre procédé, vos discours, l’édùcation de vos filles, même la propreté de cette demeure , me le font juger. Je vous prie , donnez-moi conseil. Il n’y a qu’un jour que j’étois la plus heureuse femme du monde. Mon mari étoit amoureux de moi ; il me trouvoit belle : et ce mari , c’est l’Amour. 11 ne veut plus que je sois sa femme ; je n’ai pu seulement obtenir de lui d’être son esclave. Vous me voyez vagabonde ; tout me fait peur -, je tremble à la moindre haleine du vent : hier je commandois au Zéphyre. J’eus, à mon coucher, >une centaine de nymphes des plus Jolies et des plus qualifiées , qui se tin^rent heureuses d’une paroleque je leur dis , et qui baisèrent, en me quittant , le bas de ma robe. Les adorations , les délices , la comédie , rien ne me manquoit. Si j’eusse voulu qu’un plaisir fdt venu des extrémités de la terre pour me trouver, j’eusse été incontinent satisfaite. Ma félicité étoit telle , que le changement des habits et celui des ameublements n«

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metoiichoit plus. J'ai.peidu tous ces avantages , et je les ai perdus par ma faute , et sans espérance de les recouvrer jamais : l’Âmour me Lait trop. ■Je ne vous demande pa^si je cesserai de l'aimer , il m'est impossible : je vous demande aussi<peu si .'je cesserai de vivrez, ce remède m’est intei'dit. Garde-toi , m'a dit mon mari , d’attenter contre ta vie. Voilà les termes où- je suisl’éduite : il m’est défendu de me soustraire à la peine. .C’est- bien le comble du désespoir, que de n’osef se désespérer. Quand je le ferai néanmoins , quelle punition y a-t-il par-delà la mort? Me conseillez -vous de traîner -ma vie dans, des alarmes continuelles , craignant Vénus , m’imaginant voir , à tons les moments , les ministres de sa fureur ? Si je tombe entre ses mains , et je ne puis m’empêcher d’y tomber , elle me fera mille maux. Ne vaut-il pas mieux que- j 'aille en un monde où' elle n’a point de pouvoir ? Mon dessein n’est pas de m’enfoncer' un fer dans le sein : les dieux me gardent de désobéir, à l’Amour jusqu’à ce point-là ! mAis • si je refuse la nourriture , si je permets à un aspic de décharger' sur moi sa i^lère ; si par hasard j'e rencontre de l’aconit, et que j’en mette un peiji sur ma langue, est-ce un si grand crime ? Tout’ au moins me doit-il être permis -de me laisser mdurtr de tristesse. s . . • v •-

Au nom.de l’Amour , le vieillard s’étoit levé. 'Quand la belle eut achevé de parler , il se prosterna; et la traitant dedéesse , il s’alloit jetet en dtfs

^ii6 AMOURS'DE FSYCHÉ.

, excuses qui n’eussent fini .de long- temps , si ' Psyché ne les eût d’abord prévenues , et ne lui eût commandé, par tous les titres qu’il voudroit loi donner, soit de belle, soit de princesse,. soit de < déesse , de se remettre eu sa place , et de dire son sentiment avec liberté ; mais que pour le mieux il laissât ces qualités qui ne faisoient' rien pour la consoler , et dont il étoit libéral jusqu’à l’excès.

• Le vieillard savoit .trop bien vivre* pour oon^ tester -de ' cérémonies avec l’épouse de Cupidon. S’étant donc assis : Madame , dit-il , ou votre mari ^ vous a communiqué l’immortalité ; et , cela étant , que vous scrvix’a de vouloir mourir ? ou vous êtes encore sujette à la loi commune. Or, cette loi veut deux, choses ; l’uné , . véritablement que nous mourions ; l'autre , que nous tâchions de conserver notre vie le plus long- temps qu’il nous est possible. Nous naissons également pour l’un et pour l'autre ; et l'on peut dire que l'homme a en même temps deux mouvements opposés : il court incessai^meat vers la mort , il la fuit aussi incessamment. De violer cet instinct, c’est ce qui n’est pas permis. Les animaux ne letfont pas. Y a-t-il rien de plus malheureux qu’un oiseau qui , ayant eu pour demeure une foi'êt agréable et toute la campagne des airs , se voit renfermé dans une cage d’un pied d’espace ? Cependant il ne se donne pas ,1a mort : il chante au contraire, et tâche à se .... divertir, Les hommes ne sont pas si sages x ils se désespèrent. Regardez combien de crimes ;un seul

crime leur fait commettre. Premièrement , voua détruisez l’ouvrage du ciel; et plus cet ouvrage est beau ; plus le crime doit être grand. Jugez donc quelle seroit votre faute. En second lieu , vous vous défiez de la providence, ce qui est un autre crime.. Pouvez- vous répondre de ce qui vous arrivera? Peut-être le ciel vous réserve-t-il un bonheur plus grand que celui que vous regrettez ; j>cut-êtré vous réjouirez-vous bientôt du retour de votre mari , ou pour mieux dire, de votre amant ; car à son dépit je le juge tel. J’ai tant vu de ces amants échappés revenir incontinent, et faire satisfaction aux personnes qui leur avoient donn^ sujet de se plaindre; j'ai tant vu de malheureux, d’un autre côté , changer de condition et de senti-< ment , que ce seroit imprudence à vous de ne pas donner à la fortune le loisir de tourner sa roue. Outre ces raisons générales , votre mari vous a défendu d'attenter contie votre vie. Ne me proposez point pour expédient de:vous laisser mourir de tristesse; c'est un détour que votre propre conscience doit condamner. J’approuverois biei> plutôt que vous vous perçassiez le sein d’un poignard. Celui-ci est un crime d’un moment, qui a le premier transport pour excuse ; l’autre est une^ continuation de crimes , que rien ne peut excuser., Qu'il n’y ait point de punition par-delà la mort, je ne pense pas qu'on vous ait enseigné cette doctrine. Croyez, madame, qu’il y en a, et de parti-^ eulièrement ordonnées contre ceux qui jettent leur

iiS A M O U 11 s D E PSYCHÉ.

anie au vent , et qui ue la laissent pas < envoler.

. , Mon père , reprit P^xhé , cette .dernière considération fait que je me rends : car 4 espérer le retour de mou mari , il n'y a pas d'apparence; je serai réduite à ne faire, de ma vie , autre chose que le chercher., > • ,

Je ne le crois pas, dit le vieillard. J’oscivous répondre , au contraire , qu’il vous cherchera : quelle joie alors aurez- vous ! Attendes du moins quelques jours en cette demeure. Vous" pourrez vous J appliquer à la connoissance de vous-même , et à l'étude de la sagesse : vous y mènerez la’ vie que j’y mèpe. depuis long-temps , et que j’y mène avec tant de tranqiiillité , que sii Jupiter vouloit changer de condition contre moi , je ie renverrois sans délibérer.' - v • . < , , ,

Mais comment vous êtes - vous t avisé, de cotte retraite ? repartit Psyché : ne vous serai-, je point importune, si je vous prie de m’apprendre .votre aventure? ■ .

Je vous la dirai en peu de mots , reprit le vieil'.lard.

J’étois k la cour d’un roi qui se plaisoit à m’entendre , et qui m’avoit donné la charge de premier philosophe de sa maison.' Outre la faveur, je ne . manquois pas de biens.

Ma famille ne consistoit qu’en une personne qui m’étoit fort chère; j’avois perdu mou épouse depuis long-temps. Il* me restoit,,une fille d’une' beauté exquise , quoiquünfiniment au-dessous des

. > L I V n E li. 119

charmes • que vous possèdes. Je lelèvai dans des sentiments de vertu convenables! à l’état de notre fortune y et à llarproféssion ^que je faiaois. Point de coquetterie! ni 'd'ambition : point d'humeur austère iton plus. Je voulois en faire une compagne commode ponr un mari , plutôt (ju'une maîtresse agréable pour des amants.

Ses qualités la hrent bientôt rechercher par tout ce qu’il.j avoit d’illustre à la cour. Celui qui commandoit' les armées du roi l’emporta. Le lendemain qu’il l'eut épousée , il en fut jaloux. 11 lui donna des espions et des gardes : pauvre esprit, qui ne voyoit pas que si la vertu ne garde une femmes en vain l’on pose des sentinelles alentour! Ma fille<auroit été long-temps malheureuse sans les hasards de la guerre. Son mari fut tué dans un combat. Il la laissa mère d'une des filles que vous vojez, et grosse de l’autre. L'affliction fut plus forte que le souvènii^des mauvais traitements du défunt, et le temps fut plus fort que l’affliction. Ma fille reprit à la fin sa gaieté , sa douce conversation , et ses charmes; résolue pourtant de demeurer veuve , voire de mourir , plutôt que de tenter un second hasard. Les amants reprirent aussi leur train ordinaire : mon logis ne désemplissoit point d'importuns; le plus incommode de tous fut «le ■ fils du roi.

Ma fille, à qui ces choses ne plaisoicnt pas, me pria de demander , pour récompense de mes services, qu’il 9e fût permis de me retirer. Cela

120 AM OÜR S DE PSYC H É.

me fut accordé, lÿous nou» en allâmes à une maison des champs que j 'a vois. A peine étions-nous partis, que les amants nous suivirent : i ils j arrivèrent aussitôt que nous. Le peu d'espérance i de s'en sauyer nous obligea d'abandonner des provinces où il n’y avoit point d'asile contre l'amour, et d’en chercher un chez des 'peuples du voisinage. Cela fit des guerres , et ne nous délivra point des -amants.: ceux de la contrée étoient plus;persécutants que les arutres." Enfin , nous nous. retirâmes au dései-t , avec peu • de suite , sans équipage , n’emportant que quelques livres , afiîi que notre fuite fût plus secrète. La retraite que nous choisîmes étoit'fort cachée; mais ce n'étoit rien en comparaison de celle-ci. Nous y passâmes deux jours avec beaucoup de repos : le troisième jour on sut où' nous nous étions réfugiés. .Uu. amant , vint nous demander le chemin; un autre amant se mit à couvert de la pluie dans notre cabane. Nous voilà, désespérés, et n'âttendant de tranquillité qu'aux Champs Élysées.

Je proposai à ma fille de se marier. Elle me pria d'attendre que l’on l’y eût condamnée sous peine du dernier supplice : encore préféroit-élle la mort 'à l’hymen. Elle avouoit bien que l’importunité des amants étoit quelque chose de très fâcheux; mais la tyrannie des méchants maris alloit au-delà de tous les maux qu’on étoit capable de se figurer : que je ne me misse en peine que de moi seul; elle sauroit résister aux cajolerie^ qu'on lui feroit :

L I V R E I I, ' et si l’on venoit à la violence, oü à la nécessité du mariage , elle sàuroit encore mieux moui'ir. Je ne la pressai pas davantage. • • ■ j >

Une iluit que je m’étois endormi 'sur cette pensée, la Philosophie m’apparut en songe. Je veux, dit-elle, te tirer de peine; suis-moi.^ Je lui obéis.* Nous traversâmes les lieux par où je- vous ai conduite. Elle m’amena jusque sur le seuil de cette habitation. Voilà, dit-elle, le seul- endroit où tu trouveras du repos. L’image du lieu ^ celle du chemin , demeurèrent dans ma mémoire. Je me réveillai fort content. •/

Le lendemain je contai ce songe à ma fille ;'et comme nous nous promenions , je remarquai que le chemin où la Philosophie m’avoit fait entrer aboütissoit à notre cabane. Qu’est- il besoin d’un plus long récit ? Nous fîmes résolution d’éprouver le reste du songe.

Nous congédiâmes nos domestiques , et nous nous sauvâmes avec ces deux filles, dont la plus âgéé n’avoit pas six ans ; il nous fallut porter l'autre.' Après les mêmés peines que vous avez eues , nous arrivâmes sous ces rochers. Ma famille s'y étant établie , je retournai prendre le peu de meubles que vous vojez , les apportant à diverses fois , et mes livres aussi. Pour ce qui nous étoit resté de bagues et d’argent, il étoit déjà' en lieu d’assurance : nous n’en avons pas encore eu besoin. Le voisinage du fleuve nous fait subsister; sinon avec luxe et délicatesse , avec beaucoup

La Fontaine, rsjché. 1 I

laa AMOURS DE PSYCHÉ, de. santé, tout au moins. J’y prends du poî^ son , que Je<va» vendre en une ville que ce mont vous cache , et où je < ne suis connu de personne. Mon pnisson n’est pas sitôt sur la place, qu’il est vendu. Tons l6s habitants sont gens riches, de bonne i chère , fort paresseux. Ils ont peine à sortir de leurs murailles ; comment vien* droient-ils ici m’interrompre , si ce n’est que votre mari s’en mêle à la fin , et qu’il nous envoie des amants , soit de ce lie.u-là , soit d’un autre ? Les amants se- font passage partout ; ce, n’est pas pour rien que leur protecteur a des ailes. Ces filles , comme vous voyez , sont en âge de.l’apréhender. Je ne suis pourtant pas certain qu’elles prennent la chose du même biais que l’a toujours prise leur mère. Voilà , madame , comme je suis arrivé ici. Le vieillard finit par l’exagération dp son bonheur , et par les louanges de la solitude.

Mais , mon père , reprit Psyché , est-ce un si grand bien que cette solitude dont vous parlez ? est-il possible que vous ne vous y soye? point ennuyé , vous ni votre fille ? à quoi 'vous êtes-vous occupés pendant dix années ?

A nous préparer pour une autre vie , lui répondit le vieillard : nous avons fait des réflexions *sur les fautes et sur les erreurs à quoi sont su- • jets les hommes ; nous avons employé le temps à l’étude. ,

Vousnexne persuaderez point, repartit Psyché , qu’une grandeur légitime ét des plaisirs innocents

Be soient préférables au train de: vie que vous menez. -

La véritable grandeur , à l'égard des philosophes, lui répliquade vieillard , est de régner sur soi-même ; et le véritable plaisir , de jouir.de soi« Cela se trouve en la solitude, et ne se trouve guère autre part. Je ne vous dis panique toutes personnes s’en accommodent; c’est un bien pour 'moi , ce seroit un mal pour vous. Une personne que le ciel a composée avec tant de soin et avec tant d’art doit faire honnebràson ouvrier, et régner ailleurs' que dans le désert.

Hélas ! mon père , dit notre héroïne en soupirant , vous me parlez de régner , et je suis esclave de mon ennemie ! Sur qtiî voulez-vous que je règne ?

Ce ne peut être ni sur mon coeur , ni sur celui de l’Amour : de régner sur d’autres , c’est une gloire que je refuse. Là-dessus elle lui conta son histoire succinctement. Après avoir achevé : Vous voyez , dit-elle , combien j’ai sujet de craindra Vénus. J’ai toutefois résolu de me mettre' en quête de mon mari devant que le jour se passe. Sa brûlure m’inquiète trop : ne savez-vous point un secret pour le guérir sans douleur et en un moment ?

Le vieillard sourit ; J’ai , dit-il , cherché , toute ma vie, dans les simples, dans les compositions, dans les minéraux, et n’ai pu encore trouver de remède pour aucun mal ; mais crojez-vdus que les dieux en manquent ? Il faut bien qu’ils en aient de bons , et de bons médecins aussi , puisque la mort

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124 AM OURS DE PSYCHÉ, ne peut rien sur eux. Ne vous piettez donc en peine que de regagner votre époux ; pour cela il vous faut attendre ; laissez-le dormir sur sa colère : si vous vous présentez à lui devant que le temps l’ait adouci, vous vo,us mettrez au hasard d’être rebutée ; ce qui vous seroit d’une très périlleuse conséquence pour l’avenir. Quand les maris se sont lâchés une fois et .qu’ils ont fait une fois les difficiles , la mutinerie ne leur coûte plus rien après.

Psyché se rendit à cet avis , et passa huit jours en ce lieu-là , sans y trouver le repos que son hôte lui promettoit. Ce n’est pas que l’entretien du vieillard , et celui jnême des jeunes filles , ne charmassent quelquefois sou malj mais incontinent elle retournoi t aux soupirs : et le vieillard lui disoit que l’allliction diminueroit sa beauté , qui étoit le seul bien qui lui restoit , et qui feroit infailliblement revenir les autres. ')n n’avoit point encore allégué de raison à notre héroïne qui lui plût tant.

Ce n’étoit pas seulement au vieillard qu elle parloit de sa passion : elle demandoit quelquefois conseil aux choses inanimées; elle importunoit les arbres et les rochers. Le vieillard avoit fait une longue route dans le fond du bois. Un peu de jour y venoit d’en-haut. Des deux côtés de la route étoient des réduits où une belle pouvoit s’endormir sans beaucoup de témérité. Les Sylvains ne Iréquentoient pas cette forêt ; ils la trouvoient trop sauvage. La commodité du lieu obligea Psyché d’y

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