‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 27 sur 53 · L IV RE IL · texte numérisé non relu

L IV RE IL

La jeune, bergère dit à Taînée ; Je vous prie , ma sœur, consolez-moi : je ne me trouve' plus belle comme je faisois : vous semble-t-il pas que la présence de Psjché nous ait changées l’une et l’autr’e ? j’avois du plaisir à me regarder devant qu’elle vînt , je rt’j en ai plus. Et ne vous regardez pas, dit l’aînée. Il se faut bien regarder, reprit la cadette : comment-*feroit-on autrement pour s’ajuster comme il faut ? Pensez-vous qu’une fille soit comme une fleur , qui sait arranger ses feuilles sans se servir .de miroii^? si j’étois rencontrée de quelqu’un qui ne me trouvât pas à son gré ?

Rencontrée dans ce désert ! dit l’aînée : vous me faites rire. Je sais bien, reprit la cadette , qu’il est difficile d’y aborder , mais cela n’est pas absolument impossible. 'Psyché n'a point d’ailes , ni noiis non plus; nous nous y rencontrons -cepen*dant. Mais , à propos de Psyché , que signifient les paroles qu’elle a gravées sur nos hêtres.? pourquoi mon père l’a-t-il priée de ne me les point expliquei* ? d’où vient qu’elle soupire incessamment? qui est cet ’xVmour qu’elle dit qu’elle aime ? •

11 faut que ce soit son frère, repartit l’ainée. Je gagerois bien que non , dit la jeune fille. Vous qui pariez , feriez-vous tant de façons pour un frère ? C’est donc son mari , répliqua la sœur. (

Je vous entends bien , reprit la cadette : mais les maris viennentrils au monde tout faits? ne sontils point quelque autrechose auparavant? Qu’étoit

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l’Amour à sa femme devant que de l epouser? c’est ce que je vous demande.

Et ce que je ne vous dirai pas, répondit la soeur y car on me l’a défendu.

Vous seriez bien étonnée, dit la jeune fille, si je le savois déjà. C’est un mot qui m’est venu dans l’esprit, sans que personne me l’ait appris. Devant que l’Amour fût le mari de Psyché , c’étoit son amant. Qu’est-ce à dire amant ? s’écria l’aînée; y at-il des amants au monde ? S’il y en a ! reprit la cadette : votre cœur ne vous l’a-t-il point encore dit ? il y a tantôt six mois que le mien ne me parle d’autre chose. Petite fille , reprit sa sœur , si l’on vous entend , vous serez criée. Quel mal y a-t-il à ce que je dis ? lui repartit la jeune bergère. Hé ! ma chère sœur, continua-t-elle en lui jetant les deux bras au cou , apprenez-moi , je vous prie , ce qu’il y a dans vos livres. On ne le veut pas , dit l’aînée. C’est à cause de cela, reprit la cadette, que j’ai une extrême envie de le savoir. Je me lasse d’être un enfant et une ignorante. J’ai résolu de prier mon père qu’il me mène un de ces jours à la ville :,et la première fois qué Psyché se parlera a elle-même , ce qui lui arrive souvent étant seule , je me cacherai pour l’entendre.

Cela n’est pas nécessaire , dit tout haut Psyché de l’endroit où elle étoit. Elle se leva aussitôt , et courut à nos deux bergères , qui se jetèrent à ses genoux si confuses qu’à peine purenÆ-elles ouvrir la bouche pour lui demander pardon. Psyché les

baisa , les prit par la main , et les fit asseoir à coté d’elle, puis leur parla de cette manière : Vous n’avez rien dit qui m’offense, les belles filles. Et vous, continua-t-elle en s’adressant à la jeune sœur et en la baisairt encore une fois , je vous satisferai tout-à-l’heure sur vos soupçons. Votre père m’a voit priée de ne le pas faire; mais puisque ses précautions sont inutiles , et que la nature vous en a déjà tant appris , je vous dirai qu’en effet il y a au monde un certain peuple agréable, insinuant, dont les manières sont lout-à-fait douces, qui ne songe qu’à nous .plaire , et nous plaît aussi. Il n’^ rien d’extraordinaire en son visage^ni en sa mine;' cependant nous le trouvons beau par-dessus tous les autres peuples de l’univers. Quand on en vient là, les sœurs et les frères jae sont, plus rien. Ce peuple est répandu par toute la terre sous le nom . . d’amants. De vous dire précisément comme il est fait , c’est une chose impossible : en certains pays il est blanc , en d’autres pays il est noir. L^Amour ne dédaignoit pas d’en faire partie. Ce dieu étoit mon amant devant que de m’épouser ; et , ce qui vous étonneroit si vous saviez comme se gonvern%ir le monde , c’est qu'il l’étoit même étant mon mari: mais il ne l’est plus. .

Ensuite de cette déclaration. Psyché leur conta son aventure bien plus au long qu’elle ne l’avoit contée au vieillard. Son récit étant achevé : Je vous ai , dit-elle , conté ces choses , afin que vous fassiez - dessus des réflexions , et qu’elles vous

i3o A M O U R S D E P S Y C H É. ' servent pour la conduite de votre vie. Non que mes malheurs , • provenant d’une cause extraordi» naire , doivent être tirés à conséquence par des bergères', ni qu’ils doivent vous dégoûter d’une passion dont les peines mêmes sont des plaisirs :f comment résisteriez-vous à la puissance de nion mari ? tout ce qui respire lui sacrifie. Il y a cœurs qui s’en voudroicnt dispenser ; ces cœurs y viennent à leur tour. J’ai vu le temps que le mien étoit du nombre. Je dormois tranquillement, on ne ra’entendoit point soupirer, je nepleurois point ; je n’étois pas plus heureuse que je le suis- Gette félicité languissante n’est pas une chose si souhaitable que votre père se l’imagine : les philosophes la cherchent avec un grand soin , les morts la trouvent sans nulle peine. Et ne vous arrêtez pas à ce que les poetes disent de ceux qui aiment : ils leur font passer leur plus, bel ôge dans les ennuis : les ennuis d’amour ont cela de bon , qu’ils n’ennuient jamais. Ce que vous avez à faire est de bien choisir, et de choisir une fois pourtoutesï une fille qui n’aime qu’en un endroit ne sauroit être blâmée , pourvu que l'honnêteté , la discrétion , la prudence , soient conductiices de cette affaire , et pourvu qu’on garde des bornes, c’est-à-dire, qu’on fasse semblant d’en garder. Quand vos amours iront mal , pleurez , soupirez , désespérezvous ; je n’ai que faire de vous le dire , faites seulement que cela ne paroisse pas : quand elles iront bien , que cela pai'ois^e encore moins , si

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TOUS ne voulez que 1 envie s’en mêle , et ’qu elle corrompe de son venin toute votre béatitude , comme vous voyez qu’il est arrivé à. mon égard., J’ai cru vous rendre un fort bon office en vous donnant ces avis, et ne comprends; pàs la pensée de votre pere. Il sait'bien que vous nc; demeurerez pas toujours dans cette ignorance .î qu’attend-il donc ? que; votre propre expérience vous .rende sages? Il me sëmblc qu’il vaudroit mieux que ce fût l’expérience d’autrui, et qu’il vous permît la lecture k l’une aussi-bien qu’à l’autre: je vous pro- , mets de lui. en parler. ... . .

Psyché plaidoît la cause de s6n'. époux; bt peutêtre sans cela n’auroit-elle pas inspiré ces sentiments anx deux jeunes filles. Les sœurs l’écoutoient comme une personne venue du ciel. Il se tint ensuite entre les - trois belles un conseil secret touchant les. affaires de notre héroïne.

Elle demanda aux bergères ce qu'il leur sembloit'de son aventure, et quelle conduite elle avoit.k tenir de Ik en avant. Les sœui*s la-prièrent de trouver bon. qu’elles demeurassent dans le respect , et s’abstinssent de dire leur sentiment : il ne leur appartenoit pas , dirent-elles , de délibérer sur la fortune d’une déesse : quel conseil pouvoiton attendre de deux jeunes filles qui n’avoient encore vu que leur troupeau ?

Notre héroïne les pressa tant , que l’ainée lui' dit qu’elle approuvait, ses soumissions et son repentir; qu’elle lui conscilloit de continuer S

i3a AMOURS DE'PS'YCHÊ.

car cela ne pouvoit lui nuire , et-pouvoit extrêmement lui pi*ofiter: qu’assurément son mari n’avoit point discontinué de l’aimer ; ses reproches , et le soin qu’il avoit eu d’empêcher qu’elle ne mourût, sa colère thème, en étoient des^ témoignages infaillibles : il vouloit , sans plus , lui. faii'e acheter ses bonnes grâces, pour les lui rendre plus précieuses. C’etoit un second ragoût dont il s’avisoit, et qui , tout considéré, n’étoit pas à beaucôùp près si étrange que le premier. ■ • ’’ ••

La cadette fut d’un avis tout contraire , et.s’emporta fort contre 1 Amour. Ce dieu étoit-il raisonnable? avoit-il des yeux dj laisser languir à ses pieds la fl lie d’un roi, reine elle-même de la beauté; tout celaparcequ’on avoit eu Incuriosité de le voir? La belle raison de quitter sa femme, et de faire un si grand bruit ! S’il eût été laid , il eût eu sujet de se fâcher; mais étant si beau, on lui auroit fait plaisir. Bien loin que cette curiosité fût blâmable, elle méritoit d’être louée, comme ne pouvant provenir que d’excès d’amour. Si vous m’en croyez, madame , vous attendrez que votre mari revienne au logis. Je ne connois ni le naturel des dieux ni celui des hommes; mais je juge d’autrui par moi-méme, et crois que chacun est fait à-peu-près de la même sorte. Quand nous avons quelque différend ma sœur et moi , si je fais la froide et l’indifférente , elle me recherche : si elle se tient sur son quant à moi , je vais au-devant.

Psyché admira l’esprit de nos deux bergères,

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et conjectuvà que la cadette avoit attrapé les livres dont la bibliothèque de sa sœur étoit composée, et les avoit lus en cachette. Ajoutez" aux livrea l'excellence' du naturel , lequel , ajânt été fort heureux dans la mère de ces deux fillea, revivoit en l’une et en l’autre avec avantage, et n'avoit

point été abâtardi par la solittidé’.

Psyché' préféra l’avis dé l’aînée à'celui de la cadette. Elle'résbliit de se' mettre en quête de son mari dès le lendemain. 'Cette entreprise ' avoit quelque chose de hardi et de bien étrange, La fille d’un roi aller ainsi seule! car, -pour être femme d’un dieu , ce n’étoit pas une qualité qui dût faire trouver de la messéance en la chose : les déesses vont et viennent comme il leur plaît , et personne n’y trouve à dire. La difficulté étoit plus grande û l’égard de notre héroïne : non seulement elle appréhendoit de rencontrer les satellites de son ennemie , mais tous les hommes en général. Et le moyen d’empêcher qu’on ne la reconnût d’abord ? Quoique son habit fût de deuil , c'étoit aussi un habit de noces , chargé de diamants en beaucoup d’endroits , et qui avoit consumé deux années du revenu de son père. Tant de beauté eh une personne , et de richesses en son vêtement , tenteroient le premier venu. Elle espéroit véritablement que son mari préserveroit la' personne , et empêcheroit que l’on n’y touchât ; les diamants deviendroient ce qu’il plairoit an Destin. Quand elle n’auroit rien espéré, je crois qu’il n’en eût été

J.a Fontaine. Psyché. 1 3

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autre chose. lo courut par toute la terre : on dît qu’elle étoit piquée d’une mouche; je soupçonne fort cette mouche de ressembler à l’Amour autrement que par les ailes. Bien prit à Psyché que" la mouche qui la piquoit étoit son mari ; cela cxcusoit toutes clvoses.

L’aînee des deux filles lui proposafde se faire faire un autre habit dans cette ville voisine dont j’ai parlé : leur père auroit ce soin-là , si elle le jugeoit à propos. Psyché , qui voyoit que cette fille étoit d’une taille à-peu-près comme la sienne ^ aima mieux changer d’habit avec elle , et voulut que la métamorphose s’en fit sur-le-champ. G’étoit une occasion de s’acquitter envers ses hôtesses. Quelle satisfaction pour elle , si le prix de ces diamants augmeutoit celui de ces filles , et y faisoit mettre l’enchère par plus d’amants !

Qui se trouva empêchée ? ce fut la bergère- Le respect , la honte , la répugnance de recevoir ce présent, mille choses l’embarrassoient; ejle appréhendoit que son père ne la blâmât. Tontes bergères qu’étoient ces filles, elles avoient du cœur, et se souvenoient de leur naissance quand il en étoit besoin. Il fallut cette fois-là que l’aînée se laissât persuader; à condition, dit-elle, que cet habit lui tiendroit lieu de dépôt.

Nos deux travesties se trouvèrent en leurs nouveaux accoutrements comme si Psyché n’eût fait toute sa vie autre chose qu’être bergère ,'et la bergère qu’être princesse. Quand elles se présentèrent

au vieillard , il eut de la peine à les reconnoître i Psjché se fît un divertissement de cette métamorphose. Elle commençoit à mieux espérer , goûtant les raisons qu'on lui apportoit.

Le len^main , ajant trouvé le vieillard seul , elle lui ainsi : Vous ne pouvez pas toujours vivre , et êtes en un âge qui vous doit faire songer à vos filles : que deviendront-elles si vous mourez?

Je leur laisserai le ciel pour tuteur, reprit le vieillard; puis l'ainée a de la prudence , et toutes deux ont assez d’esprit. Si la Parque me surprend, elles n’auront qu’à se retirer dans cette ville voisine ; le peuple y est bon , et aura soin d’elles. Je vous confesse que le plus sûr est de prévenir la Parque. Je les conduirai moi-même en ce lieu , dès que vous serez partie. C’est un lieu de félicité pour les femmes ; elles y fout tout ce qu’elles veulent , et cela leur fait vouloir tout ce qui est bien. Je ne crois pas que mes filles en usent autres, ment. S'il étoit bienséant à moi de les louer, je vous dirois que leurs inclinations sont bonnes , et que l'exemple et les leçons de leur mèreont trouvé en elles des sujets déjà disposés à la vertu. La cadette ne vous a-t-elle point semblé un peu libre?

Ce n’est que gaieté et jeunesse, reprit Psyché. Elle n’aime pas moins la gloire que son aînée. L’âge lui donnera de la retenue : la lecture lui en auroit déjà donné', si vous y aviez consenti. Âu reste , servez -vous des diamants qui sont sur l’habit que j’ai laissé à vos filles : cela vous aidera

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i36 amoüus de psyché.

peutietre à les marier. Non que leur beauté 'ne soit une dot plus que suffisante ; mais .vous savez aussi-bien que moi que quand la beauté est riche elle est de moitié plus bellct . , . . .

Le vieillard eut trop de fierté pour un philosophe : iL ne < se , voulut charger de •'Ébahit qu’à. çondi.tio.U; de n’jr^ point toucher. Dès le meme jour, tous quatre, partirent de ce désert.

Quand ils eurent passé la ravine et le petit scutier bordé de ^ronces, ils se séparèrent. Le vieillard avec ses enfants prit le chemin de la Tille; Psyché, celui que la fortune lui présenta. La peine de se quitter fut égale, et les larmes bien réciproques. Psyché embrassa cent fois les deux jeunes filles ,;et,les assura que, si elle rentroit en grâce, elle feroit tant auprès;.de l’Amour, qu’il les combleroit de ses biens, leür départiroit à petite , mesure ses maux, justement ce qu’il en faudroit pour leur faire trouver les biens meilleurs. Après le renouvellement des adieux et celui des lai'racs , chacun suivit son chemin ; ce ne fut pas sans tourner la tête.

La famille du vieillard arriva heureusement dans le lieu où elle avoit dessein de s’établir. Je vous çonterois ses aventures , si je ne m’étois point prescrit des bornes plus resserrées. Peut-êu*e qu’un jour • les mémoires que j’ai recueillis tomberont entre les mains de quelqu’un qui s’exercera sur cette matière , et qui s’en acquittera mieux que moi : maintenant je n ’achè verai quel ’hi stoire de notre héroî ne.

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L I V R E I r. iSj

Sitôt que Psyché eut perdu de vue le vieillard et sa famille , son dessein se représenta à elle tel qu’il étoit,avec ses inconvénients, ses dangers, scs peines, dont elle n’avoit aperçu jusque-là qu’une petite panie. 11 ne lui restoit de tant de trésors qu’un simple habit de bergère. Les palais où il lui falloir coucher étoient quelquefois le tronc d’un arbre, quelquefois un antre, ou une masure. Là, pour compagnie , elle rencontroit des hiboux et foi’ce serpents. Son manger croissoit sur le bord de quelque fontaine , ou pendoit aux branches des chênes, ou se trouvoit parmi celles des palmiers. Qui l'auroit vue pendant le midi, lorsque la campagne n’est qu’un désert , contrainte de s’appuyer contre la première pierre qu’elle rencontroit, et n*en pouvant plus de chaleur, de faim et de lassitude , priant le Soleil de modérer quelque peu l’excessive ardeur de ses rayons , puis , considérant la terre , et ressuscitant avec ses larmes les herbes que la canicule avoit fait mourir ; qui l’auroit vue , dis-je , en cet état , et ne se seroit pas fondu en pleurs aussi-bien qu’elle, auroit été un véritable rocher.

Deux jours se passèrent à aller de eôtéet d’autre, puis revenir sur ses pas , aussi peu certaine du lieu par où elle vQuloit commencer sa quête , que de la route qu’il ialloit prendre. Le troisième, elle se souvint que L'Âmour lui avoit recommandé, sur toutes choses , de le venger. Psyché étoit bonne : jamais elle n’auroit pu se résoudre de faire du mal à ses sœurs, autrement que par un motif d’obéissance ,

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i38 AMOURS DE PSYCHÉ, quelque méchantes et quelque clignes de punition quelles lussent. Que si elle avoit voulu tuer son mari , ce n’étoit pas comme son mari , mais comme dragon. Aussi ne se proposa-t-elle point d’autre vengeance que de faire accroire à chacune de ses sœurs séparément que l’Amour vouloit l’épouser , ayant répudié leur cadette comme indigne de l’honneur qu’il lui avoit fait-j tromperie cjui dans l’apparence n’àboutissoit c|u’à les faire courir l’une et l’autre , et leur faire consumer un peu plus de temps autour d’un miroir.

Dans cette résolution, elle se remet en chemin: et comme une personne de son sexe vint à passer (elle avoit soin de se détourner des hommes), elle la pria de lui dire par où on alloit à certains royaumes , situés en un canton c|ui étoit entre telle et telle contrée , enfin où réguoient les sœurs de Psyché. Le nom de Psyché étoit plus connu que celui de ces royaumes; ainsi cette femme comprit par-là ce qu’on lui demandoit , et enseigna à notre bergère une partie de la route qu’il falloit suivre.

A la première croisée de chemins qu’elle rencontra , ‘ ses frayeurs se renouvelèrent. Les gens qu’avoit envoyés Vénus pour se saisir d’elle ayant rendu à leur reine un fort mauvais compte de leur recherche , cette déesse ne trouva point d’autre expédient que de faite trompeter sa rivale. Le crieur des dieux est Mercure ; c’est un de ses cent niiétiers. Vénus le prit dans sa belle humeur;

et après s’être laissé dérober par ce dieu deux ou trois baisers , et une paire de pendants d’oreilles , elle fit marché avec lui , moyennant lequel il sc chargea de crier Psyché par tous les carrefours dte l’univers , et d’y faiie planter des poteaux où ce placard seroit affiché :

De par la reine de Cy thère ,

Soient , dans l'un et l’autre hémisphère ,

Tous humains dûment avertis Qü’clle a perdu certaine ^clave blonde , ÿ Se disant femme de sou fils ,

lût qui court à présent le monde.

Quiconque enseignera sa retraite à Vénus ,

Comme c’est cliose qui la touche ,

Aura trois baisers de sa bouche;

Qui la lui livrera , quelque chose de plus.

Notre bergère rencontra donc un de ces poteaux ; il y en avoit à toutes les croisées de chemins un peu fréquentes. ’ApiSès six jours de travail , elle arriva au royaume de son aînée. Cette malheureuse femme savoit déjà , par le moyen des placards , ce qui étoit arrivé à sa sœur. Ce jour-là elle étoit sortie afin d’en voir un. La satisfaction qu’elle en eut fut véritablement assez grande pour mériter qu’elle la goûtât à loisir. Ainsi elle renvoya à la ville lacneillcure partie de son train , et Voulut coucher en une maison des champs , où elle alloit quelquefois , située au-dessus d’une prairie fort agréable et fort étendue. Là sa joie se drlatoit ,

quand notre bergère passa. La maudite reine avoit voulu qu'on la laissât seule. Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenoient à cinq cents pas d’elle , et s’entretenoient possible de leur amour , plus attachés à ce qu’ils disoient , qu’à ce que pensoit leur maîtresse.

Psyché la reconnut d’assez loin. L’autre étoit tellement occupée à se réjouir du placard, que sa sœur se jeta à ses genoux devant qu’elle l’aperçût. Quelle témérité à une bergère ! surprendre sa majesté! la retirer de ses rêveries ! se jeter à ses "enoux sans l’en avertir! il falloit'châtier cette

audacieuse. Et qui es-tu , insolente, qui oses ainsi m’approcher? ^

Hélas! madame, je suis votre sœur, autrefois l’épouse de Cupidon , maintenant esclave , et ne sachant presque que devenir. La curiosité de voir mon mari l’a mis en telle colère, qu’il m’a chassée. Psyché , m’a-t-il dit , vous ne méritez pas d’être aimée d’un dieu : pourvoyez- vous d’époux ou d’amant^ comme vous le jugerez à propos ; car de votre vie vous n’aurez aucune part à mon cœur. Si je l’avois donné à votre aînée, elle l’auroit conservé, et ne seroit pas tombée dans la faute que vous avez faite; je ne serois pas malade d’une brûlure qui me cause des douleurs extrêmes, et dont je ne guérirai de long-temps. Vous n’avez que de la beauté : j’avoue que cela lait naître l’amour; •mais pour le faire durer , il faut autre chose , il faut .ce qu’a votre aînée , de l’esprit, de la beauté , et de

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