‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 29 sur 53 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

d’avpir des charmes à moissonner pour le temps et pour la douleur, et encore de reste pour elle. Le plus cruel de son aventure étoit les craintes qu’on lui donnoit. Tantôt elle entendoit dire que Vénus la faisoit chercher par d’autres gens ; quelquefois même qu’elle étoit tombée entre les ihains de son ennemie , qui , à force de tourments , l’avoit rendue méconnoissable.

Un jour elle eut une telle alarme qu’elle se jeta dans une chapelle de Gérés., comme en un asile qui de bonne fortune se présentoit. Cette chapelle étoit près d’un champ dont on venoit de couper les blés. Là , les laboureurs des environs ofroient tous les ans les prémices de leur récolte. Il j avoit un grand monceau de javelles à l’entrée du templp. Notre bergère se prosterna devant l’image de la déesse -, puis lui mit au bras un chapeau de fleurs , lesquelles elle venoit de cueillir en courant et sans aucun choix. • C’étoient de ces fleurs qui croissent parmi les blés. Psyché avoit ouï dire aux sacrificateurs de son pays qu’elles plaisoient à Gérés , et qu’une personne qui vouloit obtenir des dieux quelque chose ne devoit point entrer dans leur maison les mains vides. Après son offrande elle se l’emit à genoux , et fit ainsi sa prièi'e :

Divinité la plus nécessaire qui soit au monde, nourrice des hommes , protège-moi contre celle que je n'’ai jamais offensée : souffre seulement que je me cache pour quelques jours entre les javelles qui sont à la porte de ton temple , et que

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je vive du blé qui en tombera. Gythérée se plaint de ce que son fils m’a voulu du bien ; mais puisqu’il ne m’en veut plus, n’est-ce pas assez de satifaction pour elle , et assez de peine pour moi ? Faut-il que la colère des dieux soit si grande ! S’il est vrai que là Justice.se soit (retirée parmi eux, ils doivent considérer l’innocence d’une personne qui leur a obéi en se mariant. Ai-je corrompu l’oracle? ai-je usé d’auctin artifice pour me faire aimer? puisrje mais, si un dieu me voit? quand je m’enfermerois dans une tour, ne me verroit-il pas? Tant s’en faut qu’en l’épousant je crusse faire du déplaisir à sa mère , car je crojois épouser un monsti’e. Il s’est trouvé que c’étoit l’Amour, -.et que j’avois plu à ce dieu. C’est donc un crime d’être agréable! Hélas! je ne le suis plus, et ne l’ai jamais été par ma faute; Il ne se trouvera point que j’aie employé ni. afféterie, ni paroles ensorcelantes. Vénus a encore, sur le cœur l’indiscrétion des mortels qui ont quitté son culte pour m’honorer. Qu’elle se plaigne donc des mortels; mais de moi , c’est une injustice. Je leur ai dit qu'ils me faisoient torti Si les hommes sont imprudents , ce n’est pas à dire que je sois coupable.

C’est ainsi que notre bergère se justifioit à Cérès. Soit que les déesses s’entendent, ou que celle-ci fût fâchée de ce qu’on l’avoit appelée nourrice , ou que le ciel veuille que nos prières soient véritablement des prières et non des apologies , celle de Psyché ne fut nullement écoutée. Cércs lui cria,

de la voûté de sa chapelle , qu elle se retirât au plus vite , et laissât le tas de javelles comme il étoit ; sinon Vénus en aiiroit l avis. Pourquoi rompre, en faveur d’une mortelle, avec une déesse de ses amies ? Vénus ne lui en avoit donné aucun sujet. Qu’on dit tout ce qu’on voudroit de sa conduite , c’étoit une bonne femme , qui lui avoit obligation, à la vérité, ainsi qu’à Bacchus; mais elle le savoit bien reconnoître , et le publioit partout. ,

Ce lut beaucoup de déplaisir à Psyché de se voir excluse d’un asile où elle auroit cru être mieux venue qu’en pas un autre qui lût au monde. En effet , si Cérès , bienfaisante de son naturel , et qui ne se piquoit pas de beauté , lui refusoit sa protection , il n’y avoit guère d’apparence que des déesses tant soit peu galantes et d’humeur jalouse lui accoi'dassent da leur. D’y intéresser des dieux, c’étoit s’exposer à quelque chose de pis que la persécution de Vénus : il falloit savoir auparavant quelle sorte de reconnoissance ils exigeroient de la belle. Encore le plus à propos étoit-il de ne s'adresser qu’aux divinités de son sexe , tant pour empêcher la médisance, que pour ne donner aucun ombrage à son mari. Junon , là-dessus, lui vint en l’esprit.

' Psyché crut qu’y ayant quelque sorte d’émulation entre Cythéi'ée et cette déesse, et pour le crédit et pour la beauté , la reine des dieux seroit bien aise.de trouver une occasion de nuire à sa

concurrente , suivant l’usage de la cour et le serment que font les femmes en venant au monde.

il ne fut pas difficile à notre Lergère de trouver Junon. La jalouse femme de Jupiter descend souvent sur la terre , et vient demander aux mortels des nouvelles do son mari.

Psjché , l’ajant rencontrée , lui chanta un hymne où il n’étoit fait mention que de la puissance de cette déesse ; eu quoi elle commit une faute : il valoit bien mieux s’étendre sur sa lieauté ; la louange en est tout autrement agréable. Ce sont les rois que l’on n’entretient que de leur grandeur : pour les reines , il faut les féliciter d’autre chose , qui veut bien faire. Aussi l’épouse de Cupidon futelle éconduite encore une fois. La différence qu’il y eut fut que celle-ci se passa quelque peu plus mal que la première : car, outre les considérations de Cérès, Junon ajouta qu’il falloit punir ces mortelles à qui les dieux font l’amour, et obliger leurs galants à demeurer an logis. Que venoient-ils faire parmi les hommes ? comme s’il n’y avoit pas dans le ciel assez de beautés pour eux ! Non qu’elle en parlât pour son intérêt , se souciant peu de ces choses , et ne craignant du côté des charmes qui que ce fât..

La reine des dieux ne disoit pas tout : il y avoit encore une raison plus pressante que cela; comme on pourroit dire quelque étincelle de ce feu dont on n’avertit lesxvoisins que le moins qu’on peut^ Une femme judicieuse ne doit point'' désobliger le fils de Vénus ; sait-elle si quelque

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jour elle n’aura point affaire de hii? Apparemment le courroux du dieu duroit encore contre Psjché : ainsi le plus sûr étoit de ne point entrer dans leurs différends. '

Notre bergère , rebutée de tant de côtés , ne sut plus à qui s’adresser. Il restoit véritablement Diane et Pallas ; mais l’une et l’autre ayant fait vœu de virginité n’auroient pas les prières d'une femme pour agréables , et croiroient souiller leurs oreilles en les écoutant.

Toutefois , comme Diane rendoit des oracles , la bergère crut que pour le moins cette déesse ne seroit pas si farouche que de lui en refuser un ; et elle' ne lui demanderoit autre chose. Aussi-bien s’en rendoit-il en un lieu-tout proche : ce ne seroit pas pour elle un fort grand détour. Le lieu étoit à l’entrée d’une forêt extrèmementsolitaire et propre - à la chasse. Diane y avoit un temple , dont elle faisoit une de ses maisons de plaisir. On faisoit environ deux mille pas dans le bois ; puis on rencontroit une clairière qui servoit comme depai-vis au temple. Il étoit petit, mais d’une fort belle architecture. Au milieu de la clairière on avoit placé un obélisque de marbre blanc , h quatre faces , posé sur autant de boules , et élevé Sur u» piédestal ayant de hauteur moitié de celle de l'obélisque. Sur chaque côté du plinthe qui regardoit directement, aussi-bien que les faces de la pyramide , le midi , le septentrion, le couchant et le levant, étoieriC entaillés ces mots :

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« Qui que tu sois , qui as sacrifié à l’Amour ou à l’HjTnénée, garde-rtoi d’entrer daps mon sanctuaire. »

Pjsché , qui avoit sacrifié à l’un et à l’autre , n’osa entrer dans le temple; elle demeura à la porte , où la prétresse lui apporta cet oracle :

(( Cesse d’être errante : ce que tu cherches a des • ailes : quand tu sauras , comme lui , marcher daps .les airs’, tu seras heureuse. » ■

Ces paroles ne démentoient point l’ambiguïté et l’obscurité ordinaire des réponses, que font les dieux. Psyché se tourmenta fort pour en tirer quelque sens, et n’en put venir à bout. Que le ciel, dit-elle , me prescrive ce qu’il voudra , H faut .mourir, ou trouver l’Amour. Nous ne le saurions trouver; il faut donc mourir : allons nous Rvret à notre ennemie , -o’ep est le moyen. Mais l’oracle. m’p assurée que je serois quelque jour heureuse : allons nous jeter aux pieds de Vénus; nous la .servirons , nous endurerons patiemment ses ou- ,trages ; cela l’émouvra à compassion ; elle nous pardonnera , nous recevra pour sa fille , fera ma paix elle-même avec son fils.

C’étoient là les plus belles espérances du monde , et bien enchaînées comme vous voyez; un moment de réflexion les détruisoit toutes.

Psyché se confirma toutefois dans son dessein. Elle s'informa du plus prochain temple de Cythévée , résolue, si la déesse n’y étoit présente, de s embarquer et d’aller en Cypre. On lui dit qu’à

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trois ou quatre journées de là il j en avoit un fort fameux et fort fréquenté , portant pour inscription,

A I.A Déesse des Grâces. Apparemment Vénus s’y plaisoit , et y tenoit souvent en personne son tribunal, vu les, miracles qui s’y faisoient, et le grand concours de gens qui y accouroient de tous les côtés. 11 y en avoit même qui se vantoient de l'y avoir vue plusieurs fois.

Notre bergère se met en chemin , plus heureuse, ce lui sembloit , que devant l’oracle ; car elle savoit du moins ce qu’elle avoit envie de faire; sortiroit d'irrésolution et d’incertitude , qui sont les pires de tous les maux; poiuroit voir l’Amour, n’y ayant pas d’apparence que sa mère vînt si so-uvent en un lieu sans l’j amener. Supposé que la pauvre épouse n’eùt cette satisfaction qu’en présence d’une belle-mère qui la haissoit, et qui , bien loin de la reconnoître pour sa bru , la traite- , roit en esclave ; c’étoit toujours quelque chose : les affaires pourroient changer ; la compassion , la vue de la belle , son humilité , sa douceur , le peu de liberté de l’entretenir , tout cela seroit capable de rallumer le désir du dieu. En tout cas , elle le verroit, et c’étoit beaucoup : toutes peines lui seroient douces , quand elles lui pourroient procurer un quart-d’heure de ce plaisir.

' Psyché se flattoit ainsi : pauvre infortunée , , qui ne songeoit pas combien les haines des femmes sont violentes! Hélas! la belle ne savoit gnère ce que le destin lui préparoit. Le ,cœuv lui battit

a MOÜIIS de PS y'c h jï. *

pourtant dès qu'elle approcha de la coiUrce où étoit le temple. Long-temps devant que l’on y arrivât, on respiroit un air embaumé, tant à cause des personnes qui venoient offrir des parfums à la déesse, et qui étoient parfumées elles-mêmes, ^ue pareeque le chemin étoit bordé d’orangers, de jasmins, de myrtes, et tout le pays parsemé de fleurs.

On découvroit le temple de loin, quoiqu’il fût situé dans une vallée ; mais cette vallée étoit spacieuse , plus longue que large , Ceinte de coteaux merveilleusement agréables. Ils étoient mêlés de bois, de champs, de prairies, d’habitations, qui se ressentoient d’un long calme. V énus avoit obtenu de Mars une sauve-garde pour tous ces lieux. Les animaux mômes ne s’y faisoient point la guerre j jamais de loups; jamais d’autres pièges que ceux que l’Amour fait tendre. Dès qu’on avoit atteint l’âge de discernement, on se faisoit enregistrer dans la confrérie de ce dieu ; les filles à douze ans , les garçons à quinze. Il y en avoit à qui l'amour venoit avant la raison. S’il se rencontroit une indifférente , on en purgeoit le pays : sa famille étoit séquestrée pour un certain temps. Le clergé ' de la déesse avoit soin de purifier le canton où ce prodige étoit survenu. Voilà quant aux mœurs * et au gouvernement du pays. Il abondoit en oiseaux de joli plumage. Quelques tourterelles s’y reucontroient : on en comptoit jusqu’à trois cpèces; tourterelles oiseaux, rouitei-ellcs nymphes.

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et tourterelles bergères. La seconde espèce étoit rare.

Au milieu de la yallée couloit un canal de même longueur que la plaine , large comme un fleuve , et d’une eau si transparente , qu’un atome se fût vu au fond; en un mot , vrai cristal fonduj^ Force nymphes et force, sirènes s’y jouoient; on les prenoit à la main. Les personnes l'iches avoient coutume de s’embarquer sur ce canal , qui les conduisoit jusqu’aux degrés du parvis, llslouoicnt je ne sais combien d’Amours;qui plus, qui moins, selou la charge qu’avoit le vaisseau : chaque Amour a voit son cygne , qu’il atteloit à la barque , et , monté dessus , il le conduisoit avec un ruban. Deux autres nacelles suivoient ; l’une chargée de musique , l'autre de bijoux et d’oranges douces. Ainsi s’en alloit la barque fort gaiement.

De chaque côté du canal s’étendoit une prairie verte comme fine émeraude, et bordée d’ombrages délicieux.

Il n’y avoit point d’autres chemins : ceux-là étoient tellement fréquentés , que Psyché jugea à ' propos de ne marcher que ^e nuit. Sur le point du jour elle arriva à un lieu nommé les deux Sépultures. Je vous en dirai la raison , pareeque l’origine du temple en dépend.

Un roi de Lydie , appelé Philochar es , pria autrefois les Grecs de lui donner femme. 11 ne lui importoit de quelle naissance , pourvu que la beauté s’y trouvât. Une fille est noble quand elle

est belle. Ses ambassadeurs disoient que leurprinee

avoit le goût extrêmement délicat.

On lui envoya deux jeunes filles ; l’une s’appcloit Myrtis , l’autre Megano. Celle-ci étoit fort grande , de belle taille , traits du visage très ^llieaux, et si bien proportionnés qu’on n’y troüvoit que reprendre ; l’esprit fort doux : avec cela son esprit, sa beauté , sa taille , sa personne, ne touchoient point ^ faute de venus qui donnât le sel à ces choses. Myrtis, au contraire, excclloit en ce point-là. Elle n’avoit pas une beauté si parfaite que Meganç j même un médiocre critique y auroit trouvé matière de s’exercer. En récompense, il n’y avoit si petit endroit sur elle qui n’eût sa vénus , et plutôt deux qu’une , outre celle qui ' animoit tout le corps en général. Aussi le roi la préféra-t-il à Megano , et voulut qu’on la nommât Aphrodisée , tant à caifise de ce chax'me , que pareeque le nom de Myrtis sentoit sa bergère , ou sa nymphe au plus , et ne sonnoit pas assez pôur une reine..

Les gens de sa cour , afin de plaire à leur prince , appelèrent Megano , Anaphrodite. Elle en conçut un tel déplaisir , qu’elle mourut peu de temps après. Le roi la fit enterrer honorablement.

' Aphrodisée vécut fort long-temps , et toujours ' heureuse , possédant le cœur de son mari tout entier : on lui en offrit beaucoup d’autres, qu’elle refusa. Comme les Grâces étoient cause de son bonheur, elle se crut obligée à quelque reconnoissancc

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