LIVRE II
art-il lieu de le croire. Vous m'êtes amies toutes deux, détournez-le de cet amour. Keprésentez-lui ' le devoir d'un fils. Dites-lui qu'il se fait tort : il s'ouvrira bien plutôt à vous qu'il ne feroit à sa mère.
Junon et Gérés promirent de s'y employer. Elles allèrent voir le malade. Il ne les satisfit point , et leur cacha le plus qu'il put sa pënsée. Toutefois , autant qu'elles purent conjecturer , cette passion lui tenoit encore au cœur. Même il se plaignit de ce qu'on prétendoit le gouverner ainsi qu'un enfant. Lui , un enfant ! on ne considéroit donc pas qu’il terrassoit les Hercules, et qu'il n’avoit jamais eu d'autres toupies que leurs cœurs. Après cela , disoit-il , on me tiendra encore en tutelle ! On croira me contenter de moulinets et de papillons , moi qui suis le dispensateur d’Un bien près de qui la gloire et les richesses sont des poupées ! C'est bien le moins que je puisse faire que de retenir ma partjde cette félicité-là. Je ne me marierai pas , moi qui en marie tant d’autres !
Les déesses entrèrent en ses sentiments , et retournèrent ' dire à Vénus comme leur légation s’étoit passée. Mous vous conseillons en amies , ajoutèrent-elles , de laisser agir votre fils comme il lui plaira : il est désormais en âge de se conduire. Qu’il épouse Hébé, repartit Vénus : qu’il choisisse parmi les- Muses , parmi les Grâces , parmi les Heures ; je le veux bien. Vous moquez-vous ? dit Junon. Voudriez- vous donner à votre fils une de
1^6 AMOURS DE PSYCHÉ, vos suivantes pour femme ? et encore Hébé qui nous sert à boire? Pour les Muses, ce n’est pas le fait de l’Amour qu’une précieuse; elle le feroit enrager. La beauté des Heures est fort journalière : il ne s>n accommodera pas non plus. Mais enfin, répliqua Vénus, toutes ces personnes sont des déesses, et Psyché est simple mortelle. N’est-ce pas un parti bien avantageux pour mon fils , que la cadette d’un roi de qui les états tournei’oient dans la basse-cour de ce château? Ne méprisez pas tant Psyché , dit Cérès vous pouiTiez pis foire que de la prendre pour votre bru. La beauté est rare parmi les dieux ; les richesses et la puissance ne le sont pas. J’ai bien voyagé, comme vous savez; mais je ' n’ai point vu de personne si accomplie. Junon fut contrainte d’avouer qu’ellp avoit raison ; et toutes deux conseillèrent Cythérée de pourvoir son fils. Quel plaisir quand elle tiendroit entre les bras un petit Amour qui ressembleroi t à son père! Venus demeura piquée de ce propos- là : le rouge lui monta au front. Cela vous siéroit mieux qu’à moi , reprit-elle assez brusquement. Je me suis regardée tout ce matin ; mais il ne m’a point semblé que j'eusse encore l’air d’une aïeule. Ces mots ne demeurèrent pas sans réponse ; et les trois amies se séparèrent en se querellant.
Cérès et Junon étant montées sur leurs chars,
V énus alla faire des remontrances à son fils ; et le regardant avec un air dédaigneux :
il vous siçd bien , lui dit-elle , de vouloir vous
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marier, vous qui ne cherchez que le plaisir! Depuis quand vous est venüe , dites -moi, une si sage pensée I Voyez , je vous prie , l’homme de bien , et le personnage grave et retiré que voilà ! Sans mentir, je voudrois vous avoir vu père de famille pour un peu de temps ; comment vous y prendriezvous ? Songez, songez à vous- acquitter de votre emploi , et soyez le dieu des amants : la qualité d’époux ne vous convient pas. Vous êtes accablé d’affaires de tous côtés ; l’empire d’Amour va en décadence ; tout languit ; rien ne se conclut , et vous consumez le temps en des propositions inutiles de mariage! H y a tantôt trois mois que vous êtes au lit, plus malade de fantaisie que d’une brûlure. Certes, vous avez été blessé dans une occasion bien glorieuse pour vous ! Le bel honneur, lorsque ‘l’on dira que votre femme aura été cause de cet accident ! Si c’étoit une maîtresse, je ne dis pas. Quoi! vous m’amènerez ici une matrone qui sera neuf mois de l’année à toujours .se plaindre ! je la traînerai au bal avec moi ! Savezvous ce qu’il y a ? Ou renoncez à Psyché, ou je ne veux plus que vous passiez pour mon fils. Vous croyez peut-être que je ne puis faire un autre Amour, et que j'ai oublié la manière dont on les fait ? Je veux bien que vous sachiez que j’en ferai un quand il me plaira. Oui, j’en ferai un*, plus joli que vous mille fois , et lui remettrai entre les mains votre empire. Qu’on me donne tout à l’heure cet arc et ces flèches, et tout l’attirail
I^S AMOURS DE PSYCHÉ, dont je vous ai équipé; aussi-bien vous est-îl inutile désormais : je vous le rendrai quand vous serez sage. . .
L’Amour se mit à pleurer ; et prenant les mains de sa mère , ü les lui baisa. Ce n'étoit pas encore parler comme il faut. Elle fit tout son possible pour l’obliger à donner parole qu’il renonceroit à Psjché ; ce qu’il ne voulut jamais faire. C^tbérée sortit en le menaçant.
Pour achever le chagrin de cette déesse, Psjcbé arrivaavec un paquet de laine aussi pesant qu’elle. Les choses s'étoient passées de ce côtc-là avec beaucoup de succès. Le cjgne avoit merveilleusement bien fait son devoir , et les deux sylvains le leur : de voir, de courir, et rien davantage; hormis qu'ils dansèrent quelques chansons avec la suivante , lui dérobèrent quelques baisers , lui donnèrent quelques brins de thjm et demar jolaine, et peut-être la cotte verte; le tout avec la plus grande honnêteté du monde. Psyché cependant faisoit sa main. Pas un des moutons ne s’écarta du troupeau pour venir à elle. Les ronces se laissèrent ôter leurs belles robes sans la piquer une seule fois. Psyché repassa' la première.
A son retour Cythérée.lui demanda comme elle avoit fait pour traverser la rivière. Psyché répondit qu’il n’en avoit pas été bespin, et que le vent avoit envoyé des flocons de laine de son côté. Je ne croyois pas , reprit Cythérée , que la chose lût si facile. Je me suis trompée dans mes mesures , je
L I V R E I I. • • i^g le vois bien ; la nuit nous suggérera quelque cIïo&« de meilleur.
Le fils de Vénus , qui ne songeoif à autre chose qti’à tirer Psjché de tous ces dangers , Ct qui n'âttendoit peut-être poitr se raccommoder avec elle que sa guérison et le retour dé ses forces , avoit remandé premièrement le Zéphj^ve , et fait Venir dans le voisinage une fée qui faisoit parler les pierres. Rien ne luiétoit impossible : elle se moquoit du destin , disposott des vents et des astres , et faisoit aller le monde li sa fantaisie. '
' Gythérée ne savoit pas qu*elle fÙt venue. Quaiit au Zéphyre , elle l’aperçut , et ne douta nullement que ce ne' fût Ini qui' 'eût assisté Psyché. Mais s’étant la huit avisée'd’uh commandement qu’elle croyoit hors de toute 'possibilité , elle dît le len« demain à son fils L’agent général de vos afiBaires n’est pas loin de ce châteàit ; vous lui ave* défendu de s’écarter. Je vous défie tous tant que vous êtes. Vous serez habiles gens l'un et l’autre ' sî vous empêchez que votre belle ne succombe àu c6m: mandement que je lui ferai aujourd’hui.
En disant ces mots elle fit venir Psyché , lui ordonna de la suivre , et la mena dans la basse-' cour du château. Lii, sous une espèce de halle, étoient entassée pêtd-mêle quatre différentes sortes de grains , lesquels on avoit donnés à la déesse pour la nourriture' de' ses pigeons. Ce n’étoit pas proprement un tas, mais une mohtague. Il occupoit toute la largeur du magasin , et touchoit le
i8o AMOURS DE P ST G HÉ.
faîte. Cythérée dit à Psyché : Je ne yeux doréna> Tant nourrir mes pigeons que de mil ou de froment ' pur ; c'est, pourquoi sépare ces quatre sortes -de grains. Fais-en quatre tas aux quatre coins du monçeau, un tas de chaque espèce. Je m'en vas à Amathonte pour quelques afiairçs de plaisir : je reviendrai sur le soir. Si à mon retour je ne trouve la tâçhe faite , et qu'il y ait seulement un grain de mêlé, je t'abandonnerai aux ministres de ma vengeance.
A ces mots , elle monte sur squ char , et laissé Psyché désespérée. En effet ^ ce commandement étoit un travail , non pas d'Herculc , mais de dé-
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Sitôt que. l'Amour le sut, il eq envoya avertir
la fée , qui , par ses. suffumigations , par ses cercles , par ses paroles, contraignit tout ce. qu'il y avoit de fourmis au monde d'accourir à Fentour du tas . autant celles qui habitoient aux extrémités de la ^ terre, que celles du voisinage. U y e.ut telle fourmi qui fit ce jour-là quatre mille Ijieues. C'étoit uq plaisir, que ;d’en voir des. hordes , et des caravanes arriver de tous les côtés. , .j.
U èn vient des climats où commande l’ Aurore ,
De ceux que ceint Téthys \ et 'l’Océan encore :
L’Indien dégarnit toutes ses' régions ; u 'i-'
Le Garamante envoie aussi ses le'gïons':
Il en part du couchant des nations éntières^
Le nord ni le midi n’ont plus de fourmilières. ... ,
Il semble qu’on en ait épuisé i’onivers : , , •
Les chemins en sont noirs,, les champs en sont couverts ;
Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses.
Il n’cst arbre mangé <pii sous ses vodtes creuses Souffre que de ce peuple il reste un seul essaim :
Tout déloge ; et la terre en tire de spn sein.
L’éthiopique gent arrive , et se partage.
On crée en chaque trouj>e un maître de l’ouvrage.
Il a l’œil sur sa bande ; aucuji.ii’ose faillir.
On entend u>i bruit sourd ; le mont semble bouillir.
Déjà son tour décroît, sa hauteur diminue.
A la soudaineté l’ordre aussi contribue.
Chacun a son emploi parmi les travaiUeurs :
L’un sépare le grain que l’autre emporte ailleurs.
Le monceau disparoît ainsi que par machine.
Quatro tas différents réparent sa ruine ;
De blé , riche présent qu’à l'homme ont fait les cieux ;
De mil , pour les pigeons manger délicieux ;
De seigle au goût aigret ; d’orge rafraîchissante ,
Qui donne aux gens du nord la cervoise engraissante. Telles l’on démolit les maisons quelquefois :
La pierre est mise à part ; à part se met le buis :
On voit comme fourmis gens autour de l’ouvrage.
En son être premier retourne l’assemblage :
Là sont des tas confus de marbres non gravés , '
Et là les ornements qui se sont coaservés. .
Les fourmis s’en retournèrent aussi vite qu'elles étoient venues , et n’attendirent pas le remerciement. Vivez heureuses, leur dit Psjché; je vous souhaite des magasinsqui: ne désemplissent jamais. Si c’est un plaisir de se tourmenter pour les biens du monde , tourmentez-vous , et vivez heureuses. Quand Vénus fut de retour, et qu'elle aperçut
La Fontaine. Psyché. iS
tSu A M O U U S D E P S Y C U É.
les quatre monceaux, son étonnement ne fin pas petit : son chagrin fut encore plus grand. On n’osoit approcher d’èlle, ni seulement la regarder. J1 nV eut ni Amours ni Grâces qui ne s’enfuissent. Quoi ! dit Cythérée en elle-même , une esclave me résistera: je lui fournirai tous les jours une nouvelle matière de triompher! Et qui craindra désormais Vénus? qui adorera sa puissance? car pour la beauté, je n’en parle plus; c’est Psyché qui en est la déesse. O Destins ! que vous ài-je fait ? Junon s’est vengée d’Io et de beaucoup d’autres ; il n’est femme qui ne se venge : Cytliérée seule se voit privée de ce doux plaisir. Si faut-il que j’en vienne à bout. Vous n’êtes pas encore à la fin , Psyché : mon fils vous fait tort. Plus il s’opiniâtre à vous protéger, plus je m’opiniâtrerai à vous perdre.
Cette résolution h’eüt pas tout l’efPbf que Vénus s’étoit promis. A deüx jours de là elle fit appeler Psyché; et dissimulant son dépit : Puisque rien ne vous est impossible, lui dit-elle , vous irez bièiî au royaume de Proserpine. Et n’espérez pas m‘échapper quand vous serez hors d’ici : en quelque lieu de la terre que vous soyez, je vous trouverai. Si vous voulez toutefois ne point revenir des enfers , j’en suis très contente. Vous ferez mes compliments à la reiné'^e ces lieux-là, et vous lui direz .que je la prie de me donner une boîte de son fard : j 'en ai besoin , comme vous voyez; la maladie de mon fils m’a toute changée. Rapportez-moi , sans tarder, ce que l’on vous aura donné, et n’y touchez point.
Psyché partit tout-à-l’heure. On ne la laissa parler à qui que ce soit. Elle alla trouver la fée que son mari avoit fait venir. Cette fée étoit dan^ le voisinage, sans que personne en sût rien. De peur de soupçon , elle ne tint pas long discours à nôtre héroïne. Seulement elle lui dit : Vous , voyez d’ici une vieille tour; allez-y tout droit, et entrez dedans; vous y apprendrez ce qu’il vous faut faire. IVappréhendez point les ronces qui bouchent la porte; elles se détourneront .d’ellesmêmes.
Psyché remercie la fée , et s’en va au vieux bâtiment. Entrée qu’elle fut , la tour lui parla ; Bon jour , Psyché , lui dit-elle ; que votre voyage vous soit heureux! Ce m'est un très grand honneur de vous recevoir en mes murs ; jamais rien de si charmant n’y étoit entré. Je sais le sujet qui vous amène. Plusieurs chemins conduisent aux enfers ; n’en prenez aucun de ceux qu’on prend d’ordinaire. Descendez dans cette cave que vous voyez , et garnissez-vous auparavant de ce qui est à vos piqds ; ce panier à anse vous aidera à le porter. Psyché ^ baissa aussitôt la vue ; et comme le faîte de la tour étoit découvert, elle vit à terre une lampe, six boules de cire , un gros paquet de ficelle , un panier, avec deux deniers. '
Vous avez besoin de toutes ces choses, poursuivit la tour. Que la profondeur de cette cave ne vous efiFraie point , quoique vous ayez près de mille marches à descendre : cette lampe vous
i84 AMOURS DE PSYCHÉ, aidera. Vous suivrez à sa lueur un chemin voûté qui est dans le fond, et qui vous conduira jusqu’au bord du Stjx. Il vous faudra donner à Caron un de ces deniers pour le passage, aussi -bien en revenant qu’en allant. C’est un vieillard qui n’a . aucune considération pour les belles , et qui ne voivs laissera pas monter dans sa bai'que sans payer le droit. Le fleuve passé , vous rencontrerez un âne boiteux et n’en pouvant plus de vieillesse, avec un misérable qui le chassera. Celui-ci vous . priera de lui donner , par pitié , un peu de fifcclle’, si vous en avez dans votre panier , afin de lier certains paquets dont son âne sera chargé. Gardezvous de lui accorder ce qu’il vous demandera. C’est un piège que vous tond Vénus. Vous avez besoin de votre ficelle à une autre chose : car vous entrerez incontinent dans un labyrinthe dont les routes sont fort aisées à tenir en allant ; mais quand on en revient, il est impossible de les démêler ; ce que vous ferez toutefois par le moyen de cette ficelle. La porte de deçà du labyi’inthe n’a point de portier; celle de delà en a un. C’est un chien qui a trois gueules , plus grand qu’un ours. 11 discerne, à l’odorat, les morts d’avec les vivants, car il se rencontre des personnes qui ont afl’aire aussi-bien que vous en ces lieux. Le. portier laisse passer les premiers , et étrangle les autres devant qu'ils passent. Vous lui empâterez ses trois gueules, en lui jetant dans chacune une de vos boules de cire , autant au retour. Elles auront aüssi la force
de rendormir. Dès que vous serez sortie du labyrinthe , deux démons des champs élysées viendront au-devant de vous , et vous conduiront jusqu’au trône de Proserpine. Adieu , charmante Psyché : que votre voyage vous soit heureux !
Psyché remercie la tour , prend le panier avec l’équipage, descend dans la cave; et, pour abréger, elle arrive saine et sauve au-delà du labyrinthe , malgré les spectres qui se présentent sur son passage.
Il ne sera pas hors de propos de vous dire qu’elle vit sur les bords du Styx gens de tous états arrivant de )!bus les côtés. Il y avoitdans la barque, lorsque la belle passa , un roi , un philosophe , un général d’armée, je ne sais combien de soldats, avec quelques femmes. Le roi se mit à pleurer de ce qu’il lui failoit quitter un séjour où étoient de si beaux objets. Le philosophe au contraire loua les dieux de ce qu’il en étoit sorti avant que de voir un objet si capable de le séduire , et dont il pouvoit alors approcher sans aucun péril. Les soldats disputèrent entre eux à qui s’asseoiroit le plus près d’elles, sans aucun respect du roi , ni aucune crainte du général , qui n’avoit pas son bâton de commandement. La chose alloit à se
battre, et à renverser la nacelle, si Caron n'eût mis le holà à coups d’aviron. Les femmes environnèrent Psyché, et se consolèrent des avantages qu’elles avoient perdus , voyant que notre héroïne eu perdoit bien d’autres : car elle ne dit à personne
qu’elle iRît vivante. Son habit étonna pourtant la compagnie , tous les autres n’ayant qu’un drap.
Aussitôt quelle fut sortie du labyrinthe, les deux démons l’abordèrent, et lui firent voir les singularités de ces lieux. Elles sont tellement étranges, que j’ai besoin d’un style extraordinaire pour vous les décrire.
Polyphile se tut à ces mots; et après quelques moments de silence il reprit d’un ton moins familier :
Le royaume des morts a plus d’une avenue :
Il n’est route qui soit aux humains si connue.
Des quatre coins du monde oU se rend aux enfers : Tisiphone les tient incessamment ouverts.
La faim , le désespoir , les douleurs , le long âge ,
Mènent par tous endroits à ce triste passage ;
Et quand il est franchi , les filles du Destin Filent aux habitants une nuit sans matin.
Orpliée a toutefois mérité, par sa lyre,
De voir impunément le ténébreux empire.
Psyché par scs appas obtint même faveur :
Platon sentit pour elle un moment de ferveur.
Proserpine craignit de se voir détrônée , i Et la boîte de fard à l’instant fut donnée.
L’esclave de Vénus , sans guide et sans secours ,
Arriva dans les lieux où le Styx fait son cours.
Sa cruelle ennemie eut soin que le Cerbère Lui lançât des regards enflammes de colère.
Par les monstres d’enfer rien ne fut épargné.
Elle vit ce qu’en ont tant d’autres enseigné.
Mille spectres hideux, les hydres, les harpies, ' r Les triples Gérions, les mânes des Tityes ,
Présentoieut à ses yeux niaint fantôme trompeur ,
Dont le corps retournoit aussitôt en vapeur.
Les cantons destines aux ombres criminelles ,
Leurs cris , leur désespoir , leurs douleurs étemelles , Tout l’attirail qui suit tôt ou tard les méchants ,
La remplirent de crainte et d’horréur jpour ces champs. Lh, sur un pont d’airain, l’orgueilleux Salmonée,
Triste chef d’une troupe aux tourments condamnée , S’efForçoiX de passer en des lieux moins cruels ,
Et partout repeontroit des feux continuels.
Tantale aux eaux du Styx portoit en vain sa bouche , Toujours proche d’un bien que jamais il ne touche ;
Et Sisyphe , en sueur , essayoit vainement D’arrêter son rocher pour le moins un moment.
Là , les sœurs de Psyché , dans l’importune glace D’un miroir que sans cesse elles avoient en face , Revoyoient leur cadette heureuse et dans les bras,
Non d’un monstre effrayant, mais d’un dieu plein d'appas. En quelque lieu qu’allât cette engeance maudite,
Le miroir se plaçoit toujours à l’opposite.
Pour les tirer d’erreur leur cadette accourut ;
Mais ce couple s’enfuit sitôt qu’elle parut.
Non loin d’elles. Psyché vit l’immortelle tâche ». Où les cinquante sœurs s’exercent sans relâche.
La belle les plaignit , et ne put , sans frémir ,
Voir tant de mallieureux occupés à gémir.
Chacun trouvoit sa peine au plus haut point montée : Ixion souhaitoit le sort de Prométhée ;
Tantale eût consenti, pour assouvir sa faim,
Que Pluton le livrât à des flammes sans fin.
i88 AMOURS DE PSYCHÉ.
En un Heu séparé l’on voit ceux de qui l’anie A violé les droits dé l’amoureuse flamme ,
Offensé Çupidon , méprisé ses autels ,
Refusé le tribut qu il impose aux mortels. '
Là , souffre un monde entier d’ingrates , de coquettes ; Là, Mégère punit les langues indiscrètes .
Surtout ceux qui, tachés du plus noir des'fbrfalts,
Se sont vantes d un bienkju on ne leur fit jamais.
Par de cmels vautours l’inliumaine est rongée;
’ Dans un fleuve glacé la volage est plongée ;
Et 1 insensible expie , en des lieux embrasés ,
Aux yeux de ses amants, les maux qu’elle a causés. Ministres , confidents , domestiques perfides ,
Y lassent , sous les fouets , les bras des Euménides. ‘
Près d eux sont les auteurs de maint hymen forcé ,
L amant chiche , et la dame au cœur intéressé ;
troupe des censeurs , peuple à l’amour rebelle ;
Ceux enfin dont les vers ont noirci quelque belle.
Vénus avoit oblige Mercure , par ses caresses , de prier , de la part de cette déesse, toutes les puissances d’enfer d’effrayer tellement son ennemie par là vue de ces fantômes et de ces supplices , qu elle en mourût d’appréhension ; et mourût si bien , que la chose fût sans retour, et qu’il ne restât plus de cette beauté qu’une ombre légère. Après quoi , disoit Cythérée , je permets à mon fils d’en être amoureux , et de l’aller trouver aux enfers pour lui renouveler ses caresses.
Cupidon ne manqua d’y pourvoir; et dès que syc lé eut passé fc labyrinthe , il la fit conduire,
comme je crois vous avoir dit , par deux démons des champs éljsées (ceux-là ne sont pas méchants). Ils la rassurèrent, et lui apprirent quels étoient les crimes de ceux qu’elle voyoit tourmentés. La belle en demeura toute consolée, n’y trouvant rien qui eût du rapport à ^on aventure. Après tout , la faute qu’elle avoit commise ne méritoit pas une telle punition. Si la curiosité rendoit les gens malheureux jusqu’en l’autre monde, il n’y auroit pas d’avantage à être femme. ,
En passant auprès des champs élysées , comme le nombre des bienheureux a de tout temps été fort petit , Psyché n’eut pas de peine à y remarquer ceux qui jusqu’alors avoient fait valoir ta puissance de son époux , gens du Parnasse pour la plupart. Ils étoient sous de beaux ombrages, se récitant les uns aux autres leurs poésies , et se dounant des louanges continuelles sans se lasser.
Enfin, la belle ftit amenée devant le tribunal de Pluton. Toute la cour de ce dieu demeura surprise. Depuis Proserpine , ils ne se souvenoient point d’avoir vu d’objet qui leur eût touché le coeur que celui-là seul. Proserpine même en eut de la jalousie ; car son mari regardoit déjà la belle d’une autre sorte qu’il n’a coutume de faire ceux qui approchent de son tribunal ; et il ne tenoi 1 pas à lui qu’il ne se défît de cet air terrible qui fait partie xle son apanage : surtout il y ayoit du plaisir à voir Rhadamaiithe se radoucir. Pluton fit cesser pour quelques moments les souffrances et les
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190 AMOURS DE PSYCHÉ, plaintes des malheureux, afin que Psyché; eut une audience plus favorable. . .
Voici à-peu-près comnie elle parla, adressant sa voix tantôt à Plutôn et à Proserpine con jointelnen t , tantôt à cette déesse seule : . . . '
Vous sous qui tout fléchit, dcités dont les lois Traitent également les bergers et les rois ,
Ni le désir de voir , ni celui d’être vue ,
.Ne me font visiter une cour inconnue.
J,’ai trop appris , helas ! par mes propres malheurs , Combien de tels plaisirs engendrent de douleurs.
Vous voyez devant vous l’esclave infortunée Qu’à des larmes sans fin Vénus a condamnée.- ^ '
G’est peu pour son coiuroux des maux que j’ai soufl'crls ; Il faut chercher encore un fard jusqu’aux enfers.
Heine de ces climats, faites qu’on me le doime.
‘ Il porte votre nom ; et c’est ce qui m’étonne.
Ne vous offensez point, déesse aux traiis si doux :
On s’aperçoit assez qu’il n’est pas fait pour vous.
Plaire sans fard est chose aux déesses facile :
A qui ne peut vieillir cet art est inutile.
C’est moi qui dois tâcher , en l’état où je suis ,
A réparer le tort que m’ont fait les emiuis.
Mais j’ai quitté le soin d’une beauté fatale. '
La nature souvent n’est que trop libérale.
Plût au sort que mes traits , à présent sans éclat , N’eussent jamais paru que dans ce ^triste état î Mes sœurs les envioient : que Aies soeurs étoient folles ! D’àbord je me repus d’espérances frivoles. •
Enfin l’Amour m’aima ; je l’aimai sans le voir : le le vis ; il s’enfuit ; rien ne put l’émouvoir :
L I V U E 1 I. ' / lyi
I] me précipita du comble de la gloire.
Souvenirs de ce temps, sortez de ma mémoire.
Chacun sait ce qui suit. Maintenant dans ces lieux Je viens jSour obtenir un fard si. précieux.
Je n’en mérite pas la faveur singulière ; , ,
Mais le nom de l’Amour se joint h ma prière.
Vous connoissez ce dieu : qui ne le connoît pas?
S’il descend, pour vous plaire, au fond de ces climats. D’une boîte de fard récompensez sa femme.
Ainsi durent chez vous les douceurs de sa flamme !
^insi votre bonheur puisse rendre envieux Celui '^ pbür sa part eut l’empire des deux !
Cotte harangue eut tout le succès que Psyché pouvoit souhaiter. 11 n’j eut ni démon ni ombre qui ne compatit au malheur de cette alBigée ,-et qui ne blâmât Vénus. La pitié entra , pour la première fois , au coeur des Furies ; et-ceux qui dvoient tant de sujets de se plaindre eux-mêmes mirent à part le sentiment de leurs propres maux, pour plaindre l'épouse de Cupidon. Pluton fut sur le point de l\ii offrir une retraite dans ses états; mais c’est un asile où les malheureux n’ont recours que le plus tard qu’il leur est possible. Proserpine empêcha ce coup. La jalousie la possédoit tellement, que, sans considérer qu’une ombre seroit incapable de lui nuire , elle recDmmanda instamment aux Paix^ue? de .nu pas trancher à l’étourdie les jours de cette personne , et de prendre si bien leurs mesures , qu'on ne la revît aux enfers cpie vieille et ridée. Puis , sans tprder davantage , elle mit entre les mains de
Psyché une boîte bien fermée , avec (Jc^cnse de l’ouvrir, et avec charge d'assurer Vénus de son amitié. Pour Pluton , il ne put voir sans déplaisir le départ de notre héroïne , et le présent qu’on lui faisoit. Souvene2-vous ,'lui dit-il , de ce qü’il vous a coûté d’être curieuse. Allez , et n'accusez pas Pluton de votre destin.
Tant que le pays des morts continua, la boîte fut en assurance : Psyché n’avoit garde d’y toucher; elle apréhendoit que parmi un si -grand nombre de gens qui n’avoient que faire il n'y en eût qui observassent ses actions.
Aussitôt qu’elle eut atteint notre monde', et 'que , se trouvant sons ce conduit souterrain , elle crut n'ayoir pour témoins que les pierres qui le soutenoient ,’ la voilà tentée à son ordinaire. Elle eut envie de savoir quel étoit ce fard dont Proserpine l’avoit chargée. Le moyen de s’en empêcher? Elle seroit feinme , et Imsseroit échapper une telle occasion de se satisfaire ! A qui le diroient ces pierres? Possible, personne qu'elle n’étoit descendu sous cette voûte depuis qu’on l’a voit bâtie. Puis* ce n’étoit pas une simple curiosité qui la poussoit ; c’étoit un désir naturel et bien innocent de remédier au déchet oûétoient tombés ses appas. Les ennuis, le hâle, mille autres choses l’avoient tellement changée , qu’elle ne se cônnoissoit plus elle-même. 11 ialloit abandonner les prétentions qui lui restoient sur le coeur de son mari , ou bien réparer ces pertes par quelque moyen. Où en