‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 33 sur 53 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tvouveroit-elle un meilleur que celui qu'elle avoit en sa puissance , que de s'appliquer un peu de ce fard quelle portoit à Vénus? Non qu'elle eût dessein d’en abuser, ni de plaire à d'autres qu'à son mari; les dieux le sa voient : pourvu seulement qu’elle imposât , à l’Amour, cela sufEroit. Tout artifice est permis , quand il s'agit de regagner un époux. Si Vénus l’a voit crue si simple que de n’oser toucher à ce fard , elle s’étoit fort trompée : mais qu’elle y touchât ou non , Gythérée l’en soupçonneroit toujours; ainsi il lui’ seroit inutile de s’en ahstepir. ♦

Psyché raisonna si Lien qu'elle s’attira; un nouveau malheur. Une certaine' appréhension toutefois la retenoit : elle regardoit la: boite , y porjoit la main , puis l’en retiroit , et l’y reportoit aussitôt. Après un combat qui fut assez long, la victoire demeura selon sa coutume ,’ à cette malheureuse curiosité. Psyché ouvrit la boite en tremblant ; et à peine l'eut-elle ouverte , qu'il en sortit une vapeur fuligineuse , une fumée noire et pénétrante, qui se répandit, en. moins d'un moment, par tout le visage de notre héroïne.,! et sur une partie de son sein. L’impression qu’elle y fit fut si violente , que Psyché soupçonna d'abord quelque sinistre accident; d’autant plus qu'il ne restoitdaus la boîte qu'une noirceur qui lateiguoit toute. , ,

Psyché , alaimée , et se doutant presque de ce qui lui étoit arrivé , se hâta de sortir de cette cave,

La FontaitiA. P.sjch»'-. ly

194 AMOURS DE PSYCHÉ, impatiente de rencontrer quelque fontaine dans laquelle elle pût apprendre l’état où cette vapeur l’avoit mise. Quand elle fut dans la tour, et qu’elle se présenta à la porte, les épines qui la bouchoient «t qui s’étoient d’elles-mêmes détournées pour laisser passer Psyché la première fois, ne la-reconnoissant plus , l’arrêtèrent. La tour fut contrainte de lui demander son nom; Notre infortunée le lui dit en soupirant. Quoi! c’est vous. Psyché? qui vous a. teint de visage de cette sorte? Allez 'vite vous laver, et 'gardez bien de vous présenter en cet état à votre mari. Psyché court à un ruisseau qui n’étoit pas loin , le cœur lui battant de telle manière, que l’halcine lui manqnoit à chaque pas. Enfin elle' arriva sur le bord' de ce ruisseau ; et s’étant penchée , elle y aperçut la plus belle More du monde. Elle n’avoit ni le nez ni la bouche comme l’ont celles que nous voyons; mais enfin c’étoit une More, Psyché , étonnée , tourna la tête pour voir si quelque Africaine né se regardoit point derrière elle. N 'ayant vu personne , et certaine de son malheur, les genoux commencèrent à lui faillir , les bras Ini tombèrent.^ Elle essaya toutefois inutilement d’eflFacer cette noirceur: aVec l’onde. .

Après s’être lavée long-temps sans rien avancer : O destins! s’écria-t-elle, me condamUerez-vous à perdre aussi la beauté? Cythérée , Cythérée , quelle satisfaction vous attend! Quand je me présenterai parmi vos eclaves, elles me rebuteront;

• L I V JH E I Ij 195

je serai le désliomieur' de votre cour. Qu'ai-je fait qui méritât une telle honte? Ne vous suffisoit~il pas que j’eusse perdu, mes parents , mon mari , les richesses, la liberté, sans perdre, encore Tunique bien avec lequel les -femmes se consolent de tous malheurs ? Quoi î ne pouviez- vous attendre que les années vous vengeassent ? c’est une chose sitôt passée que la beauté des mortelles ! la mélancolie seroit venue au secours du temps. Mais j’ai tort de vous accuser : c’est moi seule qui suis la cause de mon infortune; c’est cette curiosité incorrigible qui , non contente de m’avoir ôté les bonnes grâces de votre hls, m’ôte aussi le moyen de les regagner. Hélas ! ce sera ce fils le premier qui me regardera avec horreur , et qui me fuira. Je l’ai cherché par tout TuniVers , et j’appréhende de le trouver. Quoi I mon mari me fuira! mon mari, qui me trouvoit si charmante! Non , non , Vénus; vous n'aurez pas ce plaisir : et puisqu’il m’est défendu d’avancer mes jours , je me retirerai dans quelque désert, où personne ne me verra : j’achèverai mes destins parmi les serpents et parmi les loups : il s’en trouvera quelqu’un d’assez pitoyable pour me dévorer. \

^ Dans ce dessein , elle court à une forêt voisine, s'enfonce dans le plus profond , choisit pour principale retraite un antre effroyable. Là , son occupation est de soupirer et de répandre des larmés; scs joues s’aplatissent , ses yeux se cavent; ce n’étoit plus celle de qui Vénus était devenue

196 AMOURS DE PSYCHÉ, jalouse : il y avoit au monde telle mortelle qui l’auroit regardée sans envie.

L’Amour commençoit alors à sortir; et comme il étoit guéri de sa colère aussi-bien que de sa brûlure , il ne songeoit plus qu’à Psyché. Psyché devoit faire son unique joie ; il devoit quitter ses temples pour servir Psyché : résolutions d’un nouvel amant. Les maris ont de ces retours ; mais ils les font peu durer. Ce mari-ci ne se proposoit plus de fin dans sa passion , ni dans le bon traitement qu’il avoit résolu de faire à sa femme. Son dessein étoit de se jeter à ses pieds , de lui demander pardon , de lui protester qu’il ne retomberoit jamais en de telles bizarreries. Tant que la journée duroit, il s’entretenoit de ces choses : la nui^ venue , il continuoit , et continuoit encore pendant son sommeil. Aussitôt que l’aurore commençoit k poindre, il la prioit de lui ramener Psyché; car la fée l'avoit assuré qu’elle reviendroit des enfers. Dès que le soleil étoit levé , notre époux quittoit le lit , afin d’éviter les visites de sa mère, et s’alloit promener dans le bois où la belle Éthiopienne avoit choisi sa retraite : il le trouvoit propre à entretenir les rêveries d’un amant.

Un jour Psyché s’étoit endormie à l’entrée de sa caverne : elle étoit couchée sur le côté , le visage tourné vers la terre , son mouchoir dessus , et encote un bras sur le mouchoir pour plus grande précaution , et pour s’empêcher plus assurément d’être vue. Si elle eût pu s’envelopper de ténèbres ,

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’’ elle l’auroit fait. L’autre bras étoit couché le long de la cuisse : il n’avoit pas la même rondeur qu'autrefois. Le moyen qu’une personne qui ne vivoit que de fruits sauvages , et laquelle ne man^» geoit rien qui ne fût mouillé de ses pleurs , eût de l’embonpoint ? La délicatesse et la blancheur y étoient toujours. L’Amour l’aperçut de loin. Il sentit un tressaillement qui lui dit que cette personne étoit Psyché. Plus il approchoit , et plus il se confirmoit dans ce sentiment; car, quelle autre qu’elle auroit eu une taille si bien foimiée ? Quand ^ il se trouva assez près pour considérer le bras et la main , il n’en douta plus ; non que la maigreur ne l’arrêtât , mais il jugeoit bien qu’une personne affligée ne pouvoit être en meilleur état. La surprise de ce dieu ne fut pas petite :-pour sa joie , je vous la laisse à imaginer. Un amant que nos romanciers auroient fait seroit demeuré deux heures à considérer l’objet de sa passion , sans l’oser toucher ni seulement interrompre son sommeil. L’Amour s’y prit d’une autre manière. Il s’agenouilla d’abord auprès de Psyché , et lui souleva une main , laquelle il étendit sur la sienne ; puis , usant ' de l’autorité d’un dieu et de celle d’un mari , il y imprima deux baisers.

Psyché étoit si fort abattue, qu’elle s’éveilla seulement au second baiser. Dès qu’elle aperçut l’Amour , elle se leva , s’enfuit dans son antre , s’alla cacher à l’endroit le plus profond , tellement émue qu'elle ne savoit à quoi se résoudre. L’état

198 AMOURS DE PSYCHÉ, où elle avoit vu le dieu , cette posture de suppliant , ce baiser dont la chaleur lui faisoit connoître que c’étoit un véritable baiser d’amour , et non un baiser de simple galanterie ; tout cela l’enhardissoit : mais de se montrer ainsi noire et défigurée à celui dont el^ vouloit regagner le cœur , il n’j avoit pas d’apparence.

Cependant l’Amour s’étoit approché de la caverne; et repensant à l’ébène de cette personne qu’il avoit vue , il croyoit s’être trompé, et se vouloit quelque mal d’avoir pris une Éthiopienne pour son épouse. Quand il fut dans l’antre : Belle More , lui cria-t-il , vous ne savez guère ce que je suis , de me fuir ainsi : ma rencontre ne fait pas peur. Dites-moi ce que vous cherchez dans ce^ provinces ; peu de gens y viennent que pour aimer : si c’est là ce qui vous amène , j’ai de quoi vous satisfaire : avez-vous besoin d’un amant ? je suis le dieu qui les fais. Quoi ! vous dédaignez de me répondre ! Vous me fuyez !

Hélas! dit Psyché, je ne vous fuis point; j’ôte seulement de devant vos yeux un objet que j’appréhende que vous ne fiiyiez vous-même. '

Cette voix si douce, si agréable, et autrefois familiè;i'e au fils de Vénus, fut aussitôt reconnue de lui. 11 courut au coin où s’étoit réfugiée son épouse. Quoi! c’est vous! dit-il; quoi! ina chère Psyché , c’est vous ! Aussitôt il se jeta aux pieds de la belle. J’ai failli, continua-t-il en les embrassant: mon caprice est cause qu’une personne innocente,

qu'une personne qui étoit née pour ne connoîtrë que les plaisirs , a souffert des peines que les coupables, ne souffrent point : et je n’ai pas renversé le ciel et la terre pour l'empêcher ! je n’ai pas ramené le chaos au monde ! je ne me suis pas donné la mort, tout dieu que je suis! Ah! Psj^ché, que vous avez de sujets de me détester! Il faut que je meure, et que j’en trouve les moyens, quelque impossible que soit la chose.

Psyché cheroha une de ses mains pour la lui baiser. L’Amour s’en douta; et se relevant : Ah! s’écria-t-il, que vous ajoutez de douceur à vos autres charmes ! Je sais les sentiments que vous* avez eus ; toute la nature me les a dits : il ne vous est pas échappé un seul mot de plainte contre ce monstre qui étoit indigne de votre amour. Et comme elle lui avoit trouvé la main : Won , pour- • suivit-il , ne m’accordez point de telles faveurs ; je n’en suis pas digne ; je ne demande pour toute grâce que quelque punition que vous m’imposiez vous-même. Ma Psyché, ma chère Psyché, ditesmoi , à quoi me condamnez- vous ?

' Je vous condamne à être aimé de votre Psyché éternellement, dit notre héroïne : car que vous l’aimiez , elle auroit tort de vous en prier ; elle n’est plus belle.

Ces paroles furent prononcées avec un .ton de voix si touchant, que l’Amour ne put retenir ses larmes, .11 noya de pleurs l’une des mains de Psyché ; et pressant cette main entre les siennes , il se tut

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aoo AMOURS DE PSYCHÉ, long-temps , et par ce silence il s’exprima mieux que s’il eût parlé : les torrents de larmes firent ce que ceux de paroles n’auroient su faire. Psyché , charmée de cette éloquence, y répondit comme une personne qui en savoit tous les traits. Et considérez , je vous prie , ce que c’est d'aimer. Le couple d'amants lé mieux d’accord, et le plus passionné qu’il y eût au monde , employoit l’occasion à verser des pleurs , et à pousser des soupirs., Amants beui-eux , il n’y a que vous qui connoissiez le plaisir !

< A cette exclamation , Polyphile tout transporté laissa tomber l’écrit qu'il tenoit ; et Acante , se souvenant de quelque chose , fit un soupir. Gelaste leur dit avec un souris moqueur : Courage , mes-

^ sieurs les amants ! voilà qui est bien , et vous faites votre devoir. O les gens heureux et trois fois heureilx que vous êtes ! moi , misérable ! je ne saurois soupirer après le plaisir de verser des pleurs. Puis ramassant le papier de Polyphile : Tenez , lui dit-il , voilà voti’e écrit ; achevez Psyché , et remettez- vous. Polyphile reprit son cahier ,’ et continua ainsi :

Cette conversation de larmes devint à la fin conversation de baisers; je passe légèrement cet endroit. L’Amour pria son épouse de sortir de l’antre , afin qu’il apprît le changement qui étoit survenu en son visage , et pour y apporter remède s’il se pouvoit. Psyché lui dit en liant : Vous m’avez refusé, s’il vous en souvient, la satisfaction

L I V R E I I. ' aor

de vous voir lorsque je vous l’ai demandée ; je vous pourrois rendre la pareille à bien meilleur droit, et avec bien plus de raison que vous n’en* aviez : mais j'aime mieux me détruire dans votre esprit, que de ne pas vous complaire. Aussi-bien faut-il que vous cherchiez un remède à la passion qui vous occupe : elle vous met mal avec votre mère, et vous fait abandonner le soin des mortels et la conduite de votré empiré. En disant ces mots , elle lui donna la main pour le mener hors de l’antre.

L’Amour se plaignit de la pensée qu’elle avoit , et lui jura par le Stjx qu’il i’aimeroit éternellement , blanche ou noire , belle ou non belle ; car ce n’étoit pas seulement son corps qui le rendoit amoureux, c’étoit son esprit, et son ame par-dessus tout.

Quand ils lurent sortis de l’antre, et que l’Amour eut jeté les yeux sur son épouse , il recula trois ou quatre pas , tout surpris et tout étonné., Je vous l’avois bien promis , lui dit-elle , que cette- vue seroit un remède pour votre amour: je ne m’en plains pas, et n’y trouve point d'injustice. La plupart des femmes prennent le ciel à témoin quand cela arrive : elles disent qu’on doit les aimer pour elles , et non pas pour le plaisir de les voir; qu’elles n’ont point d’obligation à ceux qui cherchent seulement à se satisfaire ; que cette sorte de passion qui n’a pour objet que ce qui touche les sens, ne doit point entrer dans une

2oa AMOUHS DE PSYCHÉ, belle ame , et est indigne qu’on y réppnde ; c’est ajmei' comme aiment les animaux ; au lieu qu’il faudroit aimer. comme les esprits détachés du. corps. Les amants, les vrais amants,, se .mettent le plus qu’ils peuvent dans cet état; ils s’affranchissent de la tvi’ûnnie du temps ; ils se rendent indépendants du' hasard et de la malignité des astres : tandis que les autres sont toujours en transe , soit pour le caprice de la fortune , soit . pour celui des saisons. Quand ils n’auroient rien à craindre de ce côté-là , les années leur font une guerre continuelle ; il n’y a pas un moment au jour qui ne détruise quelque cho.se de leur plaisir: c’est une nécessité qu'ilaille toujours en diminuant.. • Et d’autres raisons très belles et très peu persua-. sives. Je n’en veux opposer qu’une à ces femmes.- Leur beauté et leur jeunesse ont fait naître la pasr sion que l’on a pour elles; il est naturel que le contraire l'anéantisse. Je ne vous demande donc plus d’amour ; ayez seulement de l’amitié , ou , si je n’en suis pas digne , quelque peu de compassion. 11 est de la qualité d’un dieu comme vous d’avoir pour esclaves des personnes de mon sexe : faitesmoi la grâce que j’en sois une.

L’Amour trouva sa femme plus belle après ce discours qu’il ne l’avoit encore trouvée. Il se jeta à son cou ; Vous ne m’avez, lui repartit-il, demandé que de l’amitié , je voiis promets de l’amour. Et consolez- vous : il vous reste plus de b»;auté que n’en ont toutes les mortelles ensemble. Il est vrai

que voti'e visage a changé de teint ; mais il n’a millemcnt changé de traits : et ne comptez- vous, pour rien le reste du corps? qu’avez-vous perdu de lis et d’albâtre , en comparaison de ce qui vous en est demeuré? Allons voir Vénus. Cet avantage qu’elle vient de remporter, quoiqu’il soit petit, la rendra contente , et nous réconciliera les uns et * les autres : sinon j’aurai recours à Jupiter, et je le prierai de vous rendre votre vrai teint." Si cela dépendoit de moi , vous seriez- déjà ce que voüs étiez loi-sque vous me -rendîtes amoureux ; ce seioit ici le plus beau moment de vôS'joÜi’S : mais un dieu ne sauroit défaire ce qu’urf autre dieu a fait. Il n’y a que Jupiter à qui ce privilège soit accordé. S’il ne vous rend tous vos* lis', 'Satis qu’il y en ait' un seul de perdu, je-ferai périr bi race des animàux et des hommes. Que feront 'les dieii.x après cela? Potir les roses, c’est mon aiTnire; et pour l’embonpoint , la joie le ramènera. Ce n’est pas encore assez ; je veux que l’Olympe' vous reconnoiSse pour mon épouse. - * . <

Psyché se fût jetée à ses pieds , si •elle n’eût su cômme on doit agir avec l’Amour. Elle se contenta donc de lui' dire en rougissant : Si je pou vois être votre femme sans être blanche, cela seroit bien plus court et bien plus certain.

• Ce point-là vous est assuré, repartit l’Amour ; je l’ai juré par le Styx : mais je veux que vous soyez blanche. Allons nous présenter à Vénus. i Psyché' se 'laissa conduire, bien qu’elle eût

{2o4 amoursdepsyché.

«beaucoup de répugnance à se montrer, et peu d’espérance de réussir. La soumission aux volontés de son époux lui fermoit les ^eux : elle se seroit résolue pour lui complaire à des choses plus difficiles. Pendant le chemin , elle lui conta les principales aventures de son voyage ; la merveille de cette tour qui lui avoit donné des adresses ; l’xichéron,le Styx, l’Ane boiteux, le labyrinthe, et ^les trois gueules de son portier; les fantômes qu elle avoit vus , la cour de Pluton et de Proserpine; enfin son retour, et sa curiosité, qu’elleméme jugeoit très digne d’être punie.

Elle acheyôit son récit quand ils arrivèrent à ce château qui étoit à mi-chemin de Paphosetd’Amathonte. Vénus se,pronüenoit dans le parc. On lui alla dire de la part de l’Amour qu’il avoit une Africaine assez bien faite à lui présenter : elle * ■ en pourroit faire une quatrième Grâce, non seulement brune comme les: autres , mais toute noire.

Cythérée revoit alors à sa jalousie ; à la passion dont son fils étoit malade , et qui , tout considéré, n’étoit pas un crime; aux peines à quoi elle avoit condamné la pauvre Psyché , peines très cruelles, et qui lui faisoient à elle-même pitié. Outre cela , l’absence de son ennemie avoit laissé refroidir sa colère ; de façon que rien ne l’empêchoit plus de se rendre à la raison. Elle étoit dans le moment le plus favorable qu’on eût pu choisir pour accommoder les choses^

Cependant toute la cour de Vénus étoit accourue

pour voir ce miracle y cette nouvelle façon de More : c’étoit à qui la regarderoit de plus près.. Quelque étonnement que sa vue cau^àt^, on y preuoit du plaisir; et on auroit bien dnnné une demi-douzaine de blanches pour cette noire. Âu reste , soit que' la couleur eût changé son air , soit qu’il y eût de l'enchantement , personne ne se souvint d'avoir rien vu qui Ini ressemblât. Les Jeuxet les Ris firent connoissance avec elle d’abord , sans se la' remettre, admirant les grâces de sa personne , sa taille , ses traits , et disant tout haut que la couleur n'j faisoit rien. Néanmoins ce visage d’Éthiopienne , enté sur un corps de Grecque, sembloiti quelque chose de fort étrange. Toute cette cour la considéroit comme un très beau monstre, et très digne d’ctre aimé. Les uns assuroient qu'elle étoit fille d'un blanc. et d’une noire, ,• les autres d’un noir et d’une blanche.

Quand elle (ut à quatre pas de Venus , elle mit un genou en terre : Charmante reine de la beauté , lui dit-elle, c’est votre esclave qui.ievient des lieux oû vous l’avez envoyée.

Tout le monde la reconnut aussitôt. On demeura fort surpris. Les Jeux et les Ris , qui sont un peuple assez étourdi , eurent de la discrétion cette fois-là , et dissimulèrent leur joie , de peur d’irriter Vénus contre leur nouvelle maîtresse. Vous ne sauriez croire combien elle étoit aimée dans cette cour. La plupart des gens avoient résolu de se cantonner , à moins que Cythérée ne la traitât mieux.

La Fontaine, py/ché. l8

îw6 AMOURS D E P S Y C R Ë.

Psyché remarqua fort bien les Taonvements que sa présence excitoit dans le fotid des cœurs, et * qui paê0’i^oieïit"!h(t«ie sur les 'visages; mais elle n en 'lieil et continua de cette sorte :

Proserpine m'a ‘ donné' charge de Vous faire ses'i compliments , et de vo'ris assurer dé la continuation de son amitié. Elle m’a mis entre les mains une boîte que j’ai ouverte, bien' qUe' vmis m’eussiex défendu de l’ouvrir. Je n’oserois vous priée de me pardonner', et je me viens soumettre à la peine qüe ma curiosité a méritée. "

Vénus , jetant les jeux sur Psyché , ne sentit pds tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avoit promise, ün mouvement de compassion l'empécha de jouir de sa véngeance et de la victoire qu’elle reraportoit'; si bien que , pas.sant d’ühè extrémité en une autre; *a la manière des femmes , elle se mit à pleurer, teleVa' elle-même notre 'héroïne , puis l’embrassà. Je me rends , dit-elle , Psyché ; oubliez le mal que je vous ai fait. Si c’est effacer les sujets de haine que vous avez contre moi , et vous faire une satisfaction assez grande, que de vous recevoir ' poui- ma fille, je veux bien que vous la soyez. Montrez-vous meilleure que V énus , aussi-bien que Vous êtes déjà plus belle ; ne soyez pas si vindicative que je l’ai été , et allez changer d’habité Toutefois , ajoüta-t-elle , vous avez besoin de reposa Puis se tournant vers les Grâces : Mettez-la au bain qu’on a préparé pour moi, et faites-la reposer ensuite ; je l’irai voir en son lit.

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La déesse n’y manqua pa§ , et voulut que notie héroïne couchât avec elle cette nuit-là; non pour l’ôter à son fils, mais, on résolut de célébrer un nouvel hymen , et d'attendre que .notre belle eût repris son teint. Vénus consentit, qu’il .lui fût rendu,, meme qu’un brevet, ,de déesse lui fût donné , si tout cela se pouvoit obtenir de Jupiter., L’^Amour,ne perd point de temps, et, pendant que sa mère étoit en belle humeur , s’en va trouver le roi des dieux. Jupiter, qui avoit appris i’histoice de ses amours , lui en demanda des nouvelles; comme il se portoit de sa brûlure; pourquoi il abandonnoit les affaires de son état. L’Amour répondit succinctement à ces questions , et vint au sujet qui l’amenoit. ).

Mon. fils, lui dît Jupiter en l'embrassant, vous ne trouverez plus d' Éthiopienne chez votre mère : le teint de Psyché est aussi blanc que jamais il fut : j’ai fait ce miracle dès le moment que vous m’avez témoigné le souhaitir. Quant à l’autre point , le rang que vous demandez pour votre épouse n’est pas une chose si aisée à accorder qu’il vous semble. Nous n’avons parmi nous que trop de déesses. C’est une nécessité qu’il y ait du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de votre ppouse étant telle que vous dites , ce sera des sujets de jalousie et de querelles , lesquelles je ne viendrai jamais à bout d’apaiser. 11 ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant; j’eu aurai assez de. celui de médiateur pour le. reste de

2o8 amours de PSŸCHÉ.

mes jours. Mais ce n’est pas ce qui m’arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse , il lui faudi‘a des temples aussi-bien qu’aux autres. L’augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels , tant ils sont froids et mal encensés. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune , que les mortels* ne SC mettront plus en peine de l’hôiiorer. ■

Que vous importe ? reprit l’Amour: votre félicité dépend -elle du culte des hommes ? Qu’ils vous négligent, qu’ils vous' oublient , ne vivez- vous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps , laissant aller les choses du monde comme elles peuvent , tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient ? 'Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons : jamais la compagnie n’est bonne s’il n’y a des femmes qui soient aimables. Cybèle est vieille ; Junon de mauvaise humeur ; Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l’air de la cour; Minerve est toujours armée ; Diane nous rompt la tête avec sa trompe : on pourroit faire quelque chose d’assez bon de ces deux dernières ; mais elles sont si farouches, qu’on ne leur oseroit dire un mot de galanterie. Pomone est ennemie de l’oisiveté , et a toujours les mains rudes : Flore est agréable , je le confesse; mais son soin l’attache plus à la terre qu’à ces demeures : l’Aurore se lève de trop grand matin ; on ne sait ce qu’elle devient tout le reste de la journée. Il n’y a que ma mère qui nous réjouisse;

encore a-t-elle toujours quelque aÆaire qui^ la détourne, et demeure une paitie de l’année à Paphos , Cjthère , ou Amathonte. Comme Psyctc n’a aucun domaine , elle ne bougera de l’Oljmpe. Vous verrez que sa beauté ne sera pas un petit ornement pour votre cour. Ne craignez point que les autres lui portent envie : il y a trop d'inégalité entre ses charmes et les leurs. La plus intéressée c’est ma mère, qui y consent.

Jupiter se rendit à ces raisons , et accorda à l’Amour ce qu’il demandoit. 11 témoigna qu’il apportoit son consentement à l’apothéose par une petite inclination de tcte qui ébranla légèrement l’univers , et le fit trembler seulement une demiheure.

Aussitôt l’Amour fit mettre les cygnes à son char , descendit en terre , et trouva sa mère qui elle-même faisoit ofiSce de Grâce autour de Psyché, non sans lui donner mille louanges , et presque autant de baisers. Toute cette cour prit le chemin de l’Olympe , les Grâces se promettant bien de danser aux noces. Je n’en décrirai point la cérémonie , non plus que celle de l’apothéose : je décrirai encore moins les plaisirs de nos époux ; il n’y a qu’eux seuls qui pussent être capables de les exprimer. Ces plaisirs leur eurent bientôt donné un doux gage de leur amour, une fille qui attira les dieux et les hommes dès qu’on la vit. On lui si' bâti des temples sous Ic nom de la Volupté.

fp> ■

—.JP

O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance,

Le vivre et le mourir nous deviendroient ^aux ; Aimant universel de tous les animaux ,

Que tu sais attirer avecque violence î Par toi tout se meut ici bas :

C’est pour toi, c’est pour tes appas,

Que nous courons après la peine.

U n’est soldat, ni capitaine, ’ îîi ministre d’e'tat , ni prince , ni sujet ,

Qui ne t’ait pour unique objet.

Nous autres nourrissons , si , pom fruit de nos veilles , Un bruit délicieux ne charmoit nos oreilles,

Si nous ne nous sentions chatouillés de ce son , Ferions-nous un mot de chanson?

Ce qu’on appelle gloire en termes magnifiques ,

Ce qui servoit de prix dans les jeux olympiques ,

N’est que toi proprement, divine Volupté.

Et le plaisir des sens n’est-il de rien compté ?

Pourquoi sont faits les dons de Flore ,

Le Soleil couchant , et l’Aurore ^

Pomone et ses mets délicats ,.

Bacchus , l’aroe des bons repas ,

Les forêts , les eaux , les prairies ,

' Mères des douces rêveries?

pourquoi tant de’ beaux arts qüi tous sont tes enfants ? ' Mais pourquoi les Chloris aux appas triomphants ,

Que pour maintenir ton commerce ? - J’entends innqcemment : sur son propre désir Quelque rigueur que l’on exerce ,

Encore y prend-on du plaisir.

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse ‘

Ou plus bel esprit de la Grèce,

Bii'

fin

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