‹ Les amours de théâtreChapitre 2 sur 12 · LE SOUPER DU PRINCE KORASOFF · texte numérisé non relu

LE SOUPER DU PRINCE KORASOFF

Les gens de plaisir n'ont pas oublié le souper d'adieux que le prince Korasoff, rappelé brusquement en Russie, leur offrit le 30 avril 1847. Les trois clubs y étaient représentés, et tout ce qui avait un nom dans le monde galant s'était fait un honneur d'assister à la fête.

Le personnel féminin des théâtres de Paris était là, tout ruisselant de pierreries, et le prince Korasoff pouvait, avant son départ, jeter un œil de regret sur cette vivante galerie de ses amours passées.

C'était un océan d'épaules où les regards brasillaient comme les vagues au clair de lune. Les salons de l'hôtel, splendidement illuminés, enfermaient dans leurs riches tentures la population d'une Babylone. — Paris vendu sagitait sous une constellation de lustres, dans une atmosphère volcanique.

On a.vait ébauché quelques danses pour mêler tout ce monde comme un jeu de cartes, et l'on s'apprêtait à passer dans la salle du souper, quand un laquais annonça :

— ?'ladame Ferrani !

A ce nom, il y eut un mouvement d'envieuse curiosité parmi les femmes ; toutes les têtes se tournèrent vers la porte du salon, et la Ferrani fit son entrée au milieu de l'attention générale.

Après une série de créations heureuses, Martha Ferrani, dont le véritable nom — [Marthe Ferran — avait été arrangé pour les besoins de la cause, venait d'obtenir aux Italiens, dans la Blaledetta, du compositeur Braga, un de ces succès qui consacrent la gloire d'un artiste. Grande musicienne, belle et passionnée, Ui Ferrani voyait, chaque soir, les couronnes et les

bouquets joncher autour d'elle les planches du théâtre. Le public la rappelait après chaque acte pour la re-. voir encore, et quand le rideau tombait pour la dernière fois, il y avait comme un regret de la quitter dans les applaudissements enthousiastes qu'on prodiguait à l'artiste triomphante.

Élevée sous des arbres de carton, jetée à quinze ans au milieu des coulisses, la Ferrani n'était pas sans avoir traversé des aventures diverses. Deux hommes avaient fait sa fortune, lord Bradley et le comte de Rouzoff. Le comte de Rouzoff avait acheté cinq cent mille francs le droit de lui faire sa cour, et lord Bradley lui servait une pension viagère de cinq mille francs par mois.

La Ferrani portait sur le front une couronne de bacchante dont les grappes alternaient avec les tresses de ses longs cheveux noirs. Son nez, aux soupiraux mobiles, s'entr'ouvrait comme pour respirer les voluptueuses chaleurs de l'orgie qui se préparait.

Sarah Volcan, femme redoutée à cause de ses relations, alla au-devant de la Ferrani :

— Vous êtes belle comme un astre, lui dit-elle.

— Et vos nuits ont vingt-quatre heures, ajouta BertheDeverrier, qu'on avait surnommée laPan^'Aère, comme pour expliquer l'éclat sauvage de ses grands yeux-.

La Ferrani salua gracieusement les deux courtisanes et traversa le salon, appuyée sur le bras du prince. Elle fit un signe de tête à lord Bradley et alla s'asseoir à côté du comte de Rouzoff,

— Avez-vous envoyé l'invitation où je vous ai dit? demanda-t-elle.

— Oui, ma toute belle, répondit le comte, l'invitation est partie avant-liier.

— Où donc est-il.^ murmura Marthe en promenant autour d'elle un regard inquiet.

jNIais tout à coup son œil s'alluma... Elle se leva et traversa le salon d'un pas rapide. Elle s'arrêta devant un jeune homme Cjui contemplait avec un dédaigneux étonncment ce tourbillon de comédiennes décolletées.

• — Merci d'être venu, murmura-t-elle en s'accrochant à son bras avec le mouvement d'une chatte qui se frotte contre un meuble.

— Je ne connais personne ici, dit le jeune homme, et je commençais à me trouver dans une situation embarrassante.

— Tu ne connais personne, dit la Ferrani, je l'espère bien ! Tiens ! ajouta-t-elle eu faisant un retour sur elle-même, je vous ai tutoyé, c'est une habitude de théâti'c. Dansez-vous?

— Xon, madame.

— Je ne danse pas non plus, nous causerons ! As-

seyez-vous à côté de moi pendant le souper, j'ai beaucoup de choses à vous dire. J'ai eu de grands chagrins dans ces derniers temps, et quoique je no vous aie vu qu'une fois, c'est vous que j'ai choisi pour confident. Il faut que vous me donniez des conseils, vous qui avez vingt-cinq ans, à moi qui en ai trentedeux. C'est drôle, n'est-ce pas t II a suffi de notre courte conversation de l'autre soir pour m'attacher à vous. On dira que je me jette à votre tète; cela m'est égal, je vous aime !

— Madame, murmura le jeune homme en se mordant la lèvre pour dissimuler une pressante envie de rire, je ne sais comment j'ai pu mériter cette tendresse foudroyante.

— Tu ne la mérites peut-être pas, dit la Ferrani, mais c'est comme cela. A propos, qu'est-ce que tu venais faire, l'autre soir, sur la scène quand je t'ai rencontré ?

— Je venais m'entendre avec le régisseur pour la traduction du Siège de Grenade. Cette traduction est d'un de mes amis qui écrit l'italien comme les rossignols le chantent.

— A la bonne heure, fit Marthe avec satisfaction, j'avais peur que tu ne fusses venu pour une autre! Quand tu m'as adressé la parole, à ma sortie du troisième acte, j'étais tout heureuse d'entendre le son de

ta voix ; les applaudissements et les rappels du public me serraient le cœur, parce qu'il fallait te quitter un instant pour aller faire ma révérence.

— Oh ! dit la Panthère à Sarah Volcan, la Ferrani couve une grande passion.

— Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda le comte de Rouzoff.

— Une manière de poète, une de ces espèces qui font des volumes de sonnets sur les quais.

— Comment l'appelle-t-on ?

— Cela n'a pas de nom, dit Sarah, cela s'appelle : Pst!

— Et sur son passe-port?

— Gaston Duthil.

Le comte de Rouzoff avait alors soixante ans* Il était d'une grande taille et mettait son amour-propre à se tenir droit, malgré la résistance de son épine dorsale.

Le comte avait les cheveux blancs et la moustache grisonnante ; cependant il n'avait jamais songé à teindre sa moustache ou ses cheveux.

Ce qui le préoccupait le plus au monde, c'est son nez. Le Champagne, le madère et le porto, les nuits passées, les excès de toutes sortes avaient laissé sur le nez du comte des stigmates étranges.

Les narines oo-ivalcs étaient veinées de lignes rou-

ges et violettes comme les bords de l'Océan sur une carte de géographie.

C'était la côte du Mozambique, le cap de Bonne- Espérance, le rivage delà Cafrerie, — mais ce n'était pas un nez.

Le comte traînait la jambe droite, le genou était soudé. Il dissimulait cette infirmité par la largeur exagérée du pantalon. 11 avait de vilaines dents, mal plantées, jaunâtres, ébréchées ; aussi passait-il souvent la main sur ses moustaches qu'il abaissait vers la lèvre supérieure.

Mais le nez .? Comment dissimuler les avaries de cet organe révélateur?

Le comte avait pris le parti de consacrer à son nez une heure de sa journée. Chaque jour, en se levant, le comte, après avoir fait ses ablutions, prenait un pinceau et s'appliquait trois couches consécutives de peinture à l'huile.

Par ce moyen, le comte de Rouzoff, dont le visage était couperosé, obtenait un nez d'une éclatante blancheur, quelque chose comme une demi-glace à l'orgeat sur un saladier de vin rouge .

— Ce jeune homme a bonne façon, murmura le comte en toisant Gaston de la tête aux pieds.

— Vilains phs à la chemise, dit Sarah, col de l'an- ;iôc dernière, pantalon trop large. ,v ,

— Il porte mal Ihabit, ajouta Berthe Deverrier. Martha se retourna tout à coup :

— Vous devez a^ous y connaître, dit-elle avec un rire forcé, votre père portait l'habit sur le bras...

Et comme le souper était servi, elle entraîna Gaston qu'elle fit asseoir à côté d'elle.

Le ton général devint bientôt bruyant.

L'acide carbonique, se dégageant du Champagne, se mêlait aux émanations du gaz et aux vapeurs parfumées dont les femmes étaient les calices.

Un thermomètre placé dans la salle du souper aurait marqué » Sénégal, « et s'il y avait eu, sur le parquet, une mince couche de terre végétale , tous les poisons des lacs chauds de l'Asie auraient poussé sous les pieds de ces riches débauchés et de ces femmes vénales.

— Assistez-vous souvent à de pareilles fêtes? demanda Gaston à la Ferrani.

Celle-ci crut découvrir une pointe d'ironie dans l'intonation du poëte.

— Non, dit-elle vivement, j'ai horreur de ces exhibitions d'épaules. Ces gens-là m'ennuient jusqu'au dégoût et l'impudence de ces filles me révolte. Il ne faut pas croire tout ce qu'on a pu vous dire de moi, Gaston. J'ai beaucoup d'ennemis, je vous raconterai cela, vous me comprendrez. Je suis venue ce soir pour vous

voir, pour causer avec vous. J'ai voulu vous montrer ma robe de bal... c'est une coquetterie que vous me pardonnerez.

— Votre robe de bal, dit Gaston, et votre couronne de bacchante 1

— Si tu veux, s'écria la Ferrani, nous l'effeuillerons ensemble !

Lord Bradley, placé de l'autre côté de la table, suivait de l'œil tous les mouvements de la cantatrice.

Il avait vu passer tour à tour sur son front, dans son regard et jusque dans les plis de sa lèvre — le désir, l'inquiétude, la passion.

Lord Bradley se pencha vers le comte dont le nez se détachait entre les deux têtes voisines comme un flocon de neige.

— Je crois que la Ferrani nous trompe, lui dit-il.

— Hélas ! parlez pour vous ! fit de Rouzoff , dont lord Bradley avait pris la succession.

Après le souper, l'orchestre fit entendre les premiers accords. La Ferrani dit à Gaston :

16 !.!is .\mol:iis de THÈATIîE.

— Je suis venue seule, j'ai compté sur vous pour me reconduire. Je n'ai pas demandé ma voiture, nous prendrons un coupé de remise.

— Je suis à vos ordres, répondit Gaston en s'inclinant.

— Laissez-moi sortir la première , continua Martlia, il y a ici des gens qui m'espionnent... Je vous attends à la porte.

■ — C'est cela, répondit Duthil, je vous prendrai au vestiaire.

Et il tourna sur ses talons , tout heureux de son impertinence.

Il y avait une affluencc de cochers à la porte de l'hôtel.

Martha Ferrani s'installa dans une voiture et Gaston prit place à son côté.

— Neuf, rue du Cirque, dit-il au cocher.

— Quel bonheur d'être seuls ! s'écria la cantatrice; laissez-moi vous regarder. Il y a dans votre physionomie je ne sais quoi qui m'attire et qui m'attache. Oh î vous n'ôtes pas comme les autres ! vous êtes marqué pour quelque chose de grand... Vos yeux sont tantôt si doux et tantôt si terribles. Un moment, vous m'avez fait trembler avec \i\\ regard...

— Oh ! pensa Gaston, en voilà une qui n'est pas amusante ?

La Ferrani lui prit la main et la couvrit de baisers.

— Est-ce que vous avez aiméî demanda -t- elle avec anxiété.

— J'ai cru aimer, dit Gaston, oli ! je l'ai bien cru. . . Vous savez, à vingt ans, le cœur se trompe... C'était en province, je ne savais que faire ! •

— Comment s'appelait-e/Ze.*'

— Hélène Hermann.

— La Ferrani devint soucieuse.

Quelques minutes s'écoulèrent en silence et la voiture s'arrêta.

— Vous êtes arrivée, madame , dit Gaston, Il descendit et offrit la main à l'actrice.

Le petit jour commençait à poindre.

— Est-ce que vous vous endormez? demanda-t-elle. Un jeune homme n'avoue jamais à une femme qu'il

a besoin de dormir.

— Moi, madame? pas du tout.

— Eh bien! venez, je vais vous montrer mon appartement.

Gaston jeta cinq francs au cocher, qui remercia, — par exception. Marthe prît elle-même, chez le concierge, une clef et un petit bougeoir d'argent où bru-

lait une bouffie rose, et, souriant au jeune homme, elle lui dit :

— Allons !

Au deuxième étage, Marthe le fit entrer dans une antichambre et jeta sur le divan sa pelisse et sa couronne.

Elle alluma une girandole, et, précédant Gaston, elle lui fit parcourir son appartement.

Il n'y avait certainement pas à Paris un intérieur plus somptueux.

Le salon, tendu de satin gros bleu à petites fleurs rouges, renfermait une fortune.

Les bronzes dorés, les candélabres Louis XV, les craquelées du Japon, les grands vases de Chine, les groupes de Saxe, les Sèvres les plus admirables, se pressaient sur des meubles volés à Versailles en 92, et vendus des prix fous par les marchands de curiosités.

C'était un entassement de richesses et de merveilles.

— Une mosaïque de Pompeïa — intacte, — encadrée dans un ovale de bronze doré, servait de table à thé.

La salle à manger, dans les armoires de chêne sculpté, laissait voir une vaisselle plate qui avait été ciselée pour un roi...

20 LES AMOUKS DE THÉATHE.

Le corridor qui conduisait à la chambre à coucher était tapissé des meilleures toiles des paysagistes modernes.

Des tabernacles taillés et ciselés en plein ébène, des coffrets incrustés d'onyx et de rubis étaient appendus au mur ou reposaient sur des socles antiques.

Le boudoir, à lui seul, était un musée. Michel- Ange, Claude Lorrain, Benvenuto, Gérard Dow, y tenaient une place. Statuettes, coupes d'agathc , glaces encadrées de sujets de Saxe où les oiseaux et les petits amours bouffis jouaient aux jeux coupables dans les guirlandes de roses.

Quand il pénétra dans la chambre à coucher, Gaston avait compté dix lustres en cristal de roche.

— Une autre fois, dit la Ferrani, je vous ferai voir mes bijoux... Mais, avant de causer plus longtemps, je vais embrasser Madeleine.

— Madeleine? fit Duthil.

— Mon bijou le plus précieux, mon enfant, mon trésor...

Et elle ajouta :

— Je vous le ferai voir aussi... au jour ! îMarthe sortit et revint un instant après.

— Pauvre petit ange! dit-elle, quelle joie de contempler ce sommeil !

Gaston tournait son chapeau entre ses mains.

— Madame, j'ai à vous remercier de la bouté avec laquelle...

— Comment ! s'écria Marthe, vous partez "? Elle souleva un coin du rideau.

— Mais regardez donc, dit-elle, vous ne pouvez pas partir, il pleut à verse...

— Eh bien? demanda Gaston.

— Eh bien ! reste ! répondit la Ferrani.

Il était midi quand Marthe ouvrit elle-même une fenêtre.

La chambre donnait sur les jardins.

Au ciel sans nuage, — deux ou trois hirondelles, les premières arrivées, traçaient une joyeuse ligne de bistre.

En bas, les gazons d'un vert tendre, les lilas en fleurs, les ormes et les tilleuls resplendissaient de soleil, et les moineaux, friands de primeurs, s'ébattaient en saluant de leurs cris joyeux le printemps nouveau.

Marthe et son amant respiraient avec délices cet air pur ([ue la Normandie envoyait sur Paris.

— C'est le jjremier mai ! dit Marthe avec une douce mélancolie.

Elle baisa Gaston au front et d'une voix émue :

— Tu peux t'en aller, maintenant, fit-elle, il ne

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