PLEUT PLUS
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Quand il sortit de la maison, Gaston Dutliil remarqua une sorte de domestique sans livrée qu'il reconnut pour appartenir à lord Bradley.
L'homme était assis sur une borne et paraissait bayer aux corneilles.
En apercevant Gaston, il se leva.
Le poëte se dirigea vers le faubourg Saint-Honoré, et l'homme prit le chemin des Champs-Elysées.
Il n'y avait pas à en douter, c'était un espion...
Gaston Duthil occupait un petit entresol de la rue de Provence, où le chêne et le coutil remplaçaient le palissandre et la soie. Un intérieur propret, gentil,
sans prétention. Q.uelques tableaux d'amis : VA7now terrassant mie panthère, jolie toile de Woillemot, un Retour de chasse, de John Lewis Brown.
Et enfin, les attributs de l'homme de lettres : une plume, des cigares et des épées.
Cet appartement, qui est loué aujourd'hui dix-huit cents francs, en coûtait six cents à cette époque.
Gaston jeta ses vêtements pêle-mêle sur un fauteuil, et se plongea la tête dans un bassin de porcelaine anglaise.
Une fois rafraîchi, rasé, peigné, couvert de linge blanc et d'habits brossés, il se sentit plus à l'aise.
— Oh ' les femmes ! s'écria-t-il en allumant un cigare, perfides comme l'onde — et moins fraîches!
Il fit quelques pas et continua son monologue :
— Dire qu'il y a des gens qui peuvent supporter une intimité de plusieurs mois, une liaison... horreur ! L'esclavage en détail, l'impersonnalité absolue, l'abdication de Yhaheas corpus !... — Il est une heure ; tout Paris a déjeuné, excepté moi; c'est ma faute : le plus grand ennemi de l'homme, c'est l'homme !
Gaston descendit la rue Latfitte et entra dans un café du boulevard où il avait coutume de déjeuner. .
Il y rencontra plusieurs de ses amis : Ferdinand Goffin, qui faisait la critique théâtrale dans la France indépendante : Robert "Dutaillis. un fiâneur: Marsan,
avocat du théâtre des Variétés ; Edmond de Béryls, inspecteur des beaux-arts, qui n'inspectait guère que les coulisses de l'Opéra.
— Le voilà ! s'écria-t-on en chœur à l'arrivée de Gaston.
— D'où viens-tu l demanda l'un.
Robert se mit à déclamer :
Quels sont cet œil ha!:ard et cet air effaré?
— Il y a du jupon dans tes yeux, dit Gotïin. Gaston se débarrassa de son chapeau et de ses
gants.
— Messieurs, répondit-il en saluant autour de lui, laissez-moi manger d'abord, je parlerai ensuite.
— Il y a donc une aventure ?
— Parbleu ! j'ai été enlevé... et il me tardait de vous raconter la chose.
— Mange, mon ami, mange !
— Garçon, six côtelettes !
— Trois seulement, dit Gaston.
— Un homard !
— Un demi-homard. 'V-.
— Des œufs, de la viande saignante et une bouteille de Cos 41 !
Gaston se mit à dévorer.
— Messieurs, dit-il, il y a plusieurs espèces de femmes...
— Nous avons d'abord les femmes blanches et les négresses, interrompit Goffin.
— Nous avons ensuite, continua Dutliil, les femmes dont on peut dire le nom dans un café.. .
— Sans les compromettre! s'écria Robert. Dis-nous donc tout de suite que tu viens de chez la Ferrani...
— Comment le sais-tu l
^ — C'est elle-même qui me la dit.
— Quand cela?
— ■ Avant-hier.
— Elle savait donc. . .
— Que tu sortirais de chez elle aujourd'hui l oui, mon bonhomme !
Goffin reprit la parole.
— Allons ! tu peux t'cxpliquer, tu ne j^erdras pas celle-là... Beaucoup d'appelés et beaucoup d'élus, telle est sa devise.
Gaston fit alors, avec quelques embellissements, le récit de son aventure ; puis chacun raconta à son tour une histoire scandaleuse sur la Ferrani. La pauvre femme fut traitée comme la dernière des courtisanes.
C'est généralement ainsi que les choses se passent. Des gens qui se battraient dix fois plutôt que de livrer le nom d'une femme du monde qu'ils auraient eue pour maîtresse, se montrent sans égard, sans pitié pour tout ce qui touche au théâtre.
Les amis ramassent tout ce qu'ils peuvent trouver dans les annales du mauvais monde d'histoires sales, abominables, monstrueuses, et ils présentent ce dossier d'infamie à celui qui peut en être blessé.
— Faisons-nous un tour de boulevard?
— Volontiers, répondit Gaston.
— Mon cher, s'écria alors Goffin, je vois avec peine que tu connais peu la Ferrani, C'est une créature dangereuse ; elle s'attachera à toi comme le poulpe au nageur, elle te coulera.
Gaston voulut se récrier :
— Par exemple! je sais aussi bien que toi le cas que l'on peut faire de cette femme...
— Quelles sont alors tes intentions vis-à-vis d'elle?
— Je vais lui envoyer un boucjuet avec un billet qui arrête les frais.
Il tendit le billet à Goffin, qui lut : ,
•' Madame,
" Vous avoir vue et ne plus vous voir, c'est la sagesse.
" Les quelques instants de votre vie qu'il vous a plu de me donner ne sortiront jamais de ma mémoire. . .
" Vous-même, en poursuivant cette route que votre art et votre beauté ont semée de triomphes, vous songerez parfois à moi comme à l'un de ces amis qu'on est toujours sûr de retrouver aux heures sérieuses de la vie.
• " La nature m'a fait maussade, emporté, brutal.
" Je ne puis être aimé qu'un instant...
" C'est pourquoi je veux que vous restiez sur un l)on souvenir.
" Adieu donc, madame !
•' Acceptez ces fleurs comme autant de baisers. Nous nous sommes aimes le 1'^^' mai. . . Votre image me sourira tous les ans et se confondra dans mon cœur avec les lilas... >-
— C'est bete comme tout, dit Goffin en rendant la lettre à Gaston; il faut envoyer cela tout de suite. ..
Les deux amis passèrent le reste de la journée ensemble. Le soir, à sept heures, en passant devant la salle des Italiens, ils aperçurent une bande sur l'affiche.
La bande portait : ' ,