LK PHF.MIRR ANNEAU DR LA CHAINE
Cette douleur, si vivement exprimée, toucha le cœur de Gaston, en môme temps qu'elle chatouilla agréablement son amour-propre.
Il se fit conduire rue du Cirque.
La femme de chambre vint lui ouvrir :
— Oh! monsieur! lui dit-elle avec reproche, ma pauvre maîtresse !
— Puis-je la voir?
— Certes! Mais je vais prévenir le docteur... Le docteur vint au-devant de Gaston :
— Monsieur, lui dit-il, madame Ferrani est d'une nature très-exaltée. La révolution que vous avez cau-
sée clic-z elle peut la tuer. Elle a des crachements de sang qui m'inquiètent. Si vous n'avez pas d'amour pour elle, vous lui devez au moins de la pitié. Et se tournant vers la femme de chambre :
— Prévenez madame que celui qu'elle attend est ici.
— Viens vite ! cria de son lit la Ferrani. Gaston entra.
Marthe lui prit la tête entre ses mains, et, en pleurant, la couvrit de baisers.
— Assieds-toi là... sur le pied du Ht Donne-moi ta main... Je suis guérie maintenant
La pauvre femme était d'une effrayante pâleur; ses grands yeux avaient un éclat sauvage, et cependant le coin de sa lèvre avait un sourire !
— Comme c'est drôle, la vie ! s'écria-t-elle; il y a ce soir deux cents équipages et douze cents personnes à la porte des Italiens, des femmes en grande toilette et des hommes en petit habit, et tout ce monde s'en retourne désappointé, ne sachant où passer la soirée, parce qu'il y a quelque part un méchant gamin qui m'a fait de la peine !
Marthe se souleva sur le coude et ajouta :
— Jure-moi que tu ne me quitteras pas ! Gaston se trouva placé dans un grand embarras. Il n'était rien moins qu'amoureux de la Ferrani et
ne savait comment se tirer d'affaire.
LES AMOUHS DE THRATRE. 39
— Soyons raisonnables, dit-il à Marthe. Que voulez-vous faire de moi ? Puis-je vous suivre dans votre existence ? me rencontrer chez vous avec ces tentateurs à millions que la Russie et l'Angleterre jettent sur Paris ? Les Romains enlevaient les Sabines à la force du poignet, les Anglais enlèvent les actrices à la force de l'orfèvrerie.
— Je ne recevrai personne, dit Marthe. Chaque fois que tu sortiras, tu mettras les scellés sur la porto de ma chambre. Le jour où tu trouveras le cachet brisé, tu pourras m'abandonnor.
— Vous ne me connaissez pas, reprit Gaston ; où je suis, il faut que je commande. Si je consentais à vous garder pour maîtresse, il y aurait je ne sais quelle rumeur hostile dans un certain monde parisien ; on se demanderait les raisons de cet attelage d'un homme qui vit avec quinze mille francs par an et d'une femme qui en jette cent mille à sa couturière.
— Si cette femme, pour la première fois de sa vie, s'est mise à aimer de tout son cœur, de tout son être ?...
— On se moquera d'elle.
— On se moquera luiit jours, quinze jours, puis l'on s'occupera d'autre chose. Si je ne veux pas être payée, moi! — Tu accepterais bien lamour d'une petite bourgeoise 'l
10 LES AMorns de théâtre.
— L'amour d'une petite bourgeoise n'est pas coté; elle me le donne, je lui rends le mien — et nous sommes quittes.
La Ferrani se mit à pleurer.
— Qu'est-ce que c'est que tous ces portraits-là ? demanda Gaston en jetant les yeux autour de lui. Voici d'abord lord Bradley... et celui-ci?
— C'est William Xorton, murmura Marthe.
— Il est d'une merveilleuse beauté, dit Gaston; vous l'avez aimé i
— Non.
— Et cette absence damour a duré ?. ..
— Six mois.
— Et les autres \
La Ferrani s'écria violemment :
— Je n'ai aimé personne ! personne, entends-tu bien ( J'ai eu des amants, on le sait, et je ne m'en cache pas... mais combien m'en a-t-on prêtés que je n'ai pas eus? Tu as encore la tête remplie des histoires racontées sous des initiales infâmes, par je ne sais quels petits journaux ! Tu crois tout cela, toi ?
Gaston répondit sentencieusement :
— Le rôle de la femme est de nier !
— Eh bien ! raconte-moi tout ce qu'on fa dit de cette pauvre Ferrani \
— Le ténor Gaotan '-
LES AMOURS DE TlIEATIïE. 41
— Il est venu chez moi comme camarade, il m'a fait la cour, voilà tout.
— Le baryton Carraro '.
— Ce n'est pas vrai ! 11 m'a volé des bagues et un collier ; je ne le connais pas autrement.
— Le danseur Carbasse ?
— Ah ! cherche plus haut, dit Marthe avec colère, et ne me parle pas de ces gens-là !
A ce moment, un coup, fut frappé discrètement à la porte.
— C'est Madeleine, dit la chanteuse ; entre, ma mie !
Madeleine courut à sa mère et l'embrassa avec une tendresse nerveuse qui n'était pas sans affectation .
— Regarde ce monsieur, ma fille, dit Marthe, c'est M. Gaston Duthil, un ami de ta pauvre mère. 11 viendra nous voir souvent, tous les jours même.
Et s'adressant à Gaston :
— Comme elle est belle, ma petite Madeleine ! Si vous saviez comme elle aime sa mèrotle ! — Fais voir comme tu m'aimes !
Madeleine, en riant, reprit sa mère entre ses bras et recommença la scène de passion filiale.
— Donne-moi le petit coffret, s'écria Martlie, éiuue jusqu'aux larmes.
^Madeleine apporta le petit coffret en ouvrant de grands yeux.
— Tiens, dit la mère, je te donne ces boucles d'oreille et' cette bague...
— i\Ierci, maman.
Madeleine courut à la glace pour juger l'effet de sa nouvelle parure.
— Il manque la broche, dit-elle avec un léger soupir.
— Est-elle naïve ! reprit ^larthe ; tiens, voilà la broche !
Madeleine allait avoir seize ans. Petite, bien assise sur les hanches, des mains admirables, une fraîcheur éclatante, la bouche d'un baby et les yeux d'une lorette.
Elle avait un rire enfantin, bien franc, dont les éclats étalaient loyalement trente-deux petites dents bien serrées dans un calice de roses.
Elle regardait Gaston à la dérobée et avec une certaine méfiance.
Quand elle fut sortie :
— Je te préviens, dit Marthe, que ma fille est jalouse ; il ne faut pas que j'aie l'air de f aimer trop devant elle, parce qu'elle en mourrait.
— Xous dissimulerons, repondit le jeune homme en souriant.
Il se leva et fit le tour de l'appartement, ne sachant comment se ménager une sortie. Il sontveait au bonheur do ceux qui erraient paisiblement sur le bouloA'-ard. Un cachet lui tomba sous la main ; il lut la devise :