TOUT PASSE, TOUT CASSE, TOUT LASSE
— C'était mon cachet, dit Marthe, il faudra m'en trouver un autre .
— Je vais le chercher ! s'écria Gaston en prenant son chapeau.
— T'en aller ! fit Marthe, tu me trouves laide parce que je suis malade?
— Par exemple !
— Ah ! je vois ce qu'il te faut, tu veux fumer? Allume ton cigare... En as-tu seulement sur toi? Il y en a une boîte dans l'armoire à glace.
— ]\Ierci ! dit Gaston, j'en ai...
Et il resta.
Marthe Ferrani fut longtemps à sei^établir.
Gaston la soigna comme aurait fait une sœur de charité .
En dehors de cette chrétienne occupation, il lui lisait des romans, il lui rapportait les anecdotes qui couraient dans Paris ; il l'amusait.
Marthe répétait souvent :
— r Ah ! on n'a pas le temps de s'ennuyer avec lui !
Deux ou trois fois Gaston dîna avec Madeleine sur un guéridon placé au pied du lit.
Madeleine avait facilement adoj)té le ])oëte. Elle
riait avec lui, lui prenait son pain et disait d'un petit ton sérieux :
— Ce n'est pas moi !
Si Gaston la prenait sur le fait, elle le battait, il rendait les coups ou faisait semblant de les rendre, et la Fcrrani les appelait : •> les deux enfants. -
Une fois elle embrassa Gaston devant sa fille.
Celle-ci pâlit et sortit brusquement.
— Va donc voir, dit la chanteuse, ce qu'a Madeleine.
' Gaston entra dans la chambre de lajeune fille... Elle sanglotait.
— Madeleine ! demanda Gaston, pourquoi pleurezvous l
Madeleine ne répondit pas.
Tl lui prit la main :
— Laissez-moi, dit-elle.
• — Je ne m'en irai que lorsque vous m'aurez répondu.
— Pourquoi me demandez-vous une chose que vous savez ?
— Moi ?
— Vous me demandez pourquoi je pleure l
— Oui, balbutia le poëte.
Madeleine fixa sur lui ses grands yeux farouches : — - Eh bien ! s'écria-t-elle, je vous dis que vous le savez !
Gaston contempla un instant la jeune fille, ne sachant où devaient s'ai'rôter ses suppositions. Quand il revint auprès de Marthe :
— Qu'avait-elle ?■ demanda la chanteuse.
— Elle n'a pas voulu me répondre, dit Gaston ; je la crois jalouse...
— Parbleu ! fit Marthe, elle m'adore.
La Ferrani put enfin se lever et soi-tii-. Elle pria Gaston de l'accompagner au bois.
— Évitons la foule, dit celui-ci , et faisons cette promenade entre une heure et deux. Jusqu'à deux heures et demie, c'est le bois de Boulogne, on y trouve des feuilles et de l'air. A partir de trois heures, c'est le Bois , il n'y a plus que de la poussière et des bouts de cigare.
— Comme tu voudras, dit Marthe.
Quelques minutes après, elle descendait de voiture, et, appuyée sur le bra^de son amant, elle faisait sa l)romena!lc de convalescence. (^îaston n^.archait lente-
ment, dissimulant de son mieux des bâillements de chien attaché.
Marthe s'arrêtait de temps en temps pour se reposer.
— Ma vie est finie, disait-elle ; qui pourrais-je aimer après toi? Cher petit être! si tu savais comme je me sens heureuse et fière à ton bras !
Pendant que Marthe roucoulait, Gaston voyait avec épouvante les premiers promeneurs arriver dans les avenues.
Deux cavaliers passèrent à côté de lui.
Il reconnut Ferdinand Goffin et Robert Dutaillis .
— Bonjour, Duthil! cria Goffin.
Le poëte sentit que c'en était fait de sa liberté.
Il les regarda s'éloigner, et ramenant les yeux sur sa maîtresse pâle, maladive, il la trouva laide.
Ses tempes étaient fanées, ses joues transparentes. Elle avait de petits points noirs sur les narines. A force de porter son mouchoir à ses lèvres, elle en avait enlevé le rouge ; une contraction nerveuse avait tracé une ride qui partait du coin de la bouche et allait se perdre au-dessus de la narine droite. La peau du front présentait le décalque exact d'une toile d'araignée : c'était un tissu de lignes presque imperceptibles se croisant dans tous les sens.
— Elle se donne trente-quatre ans, pensa Gaston, ella a mieux que l'ela. . .
Une Victoria s'arrêta au coin de l'allée. Sarali Volcan et Bertlie Dcvcrrier en descendirent et vinrent prendre les mains de la Ferrani.
— Je n'ai appris qu'hier votre maladie, ma toute belle, dit Sarah, j'irai vous voir.
— Quand venez-vous dîner t demanda Bertlie , qui ajouta en se tournant vers Gaston :
— Vous me l'amènerez, n'est-ce pas, monsieur 1 Gaston s'mclina en faisant une souriante grimace. Un point blanc se dessina à l'horizon. C'était le nez
du comte de Rouzoff, qui essayait unattelage d'Ecosse et un poney-chaise.
Il jeta les guides aux mains du laquais et arriva en traînant la jambe.
— Ma chère, dit-il avec cet accent lent et noté qui distingue les Russes, je me suis donc -présenté quatre fois chez vous sans être assez heureux pour vous voir. C'est mal do fermer la porte à ses vieux amis. ..
— J'étais malade, répondit ^lartlio en rougissant.
— Vous savez, continua le comte, que je ne me décourage pas facilement, je reviendrai. . .
Gaston entraîna Marthe vers le coupé qui les avait amenés.
Plusieurs personnes la saluèrent en chemin.
— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur^ demandait Gaston.
Li:s AMorr.s m-: tiikatkk.
— - C'est un ami de Bradley. 4.
— Et cet autre ?
— C'est le cousin de Norton. -^^
— Et ces deux-là '.
— Je les ai rencontrés aux eaux ; ils m'accompagnaient souvent dans les promenades à cheval : l'un est le comte Olivieri, l'autre le duc de Longpont.
— Que le diable les emporte ! ditCxaston, qu'est-ce •pie c'est que tout cela '.
— Ce sont des gens du monde.
— Je ne suis donc pas du monde, moi (
— Tu es du monde de l'intelligence, de l'esprit; mais tu n'es pas du monde des clubs et des écuries.
— Il faudra choisir entre ces messieurs et moi.
— Mon choix est fait — puisque je t'aime.
— Sans doute ; ma's quand on appartient au monde de l'intelligence, on n'aime pas à trouver chez sa maîtresse le monde des écuries.
— Tu m'amèneras tes amis et je ne verrai plus les miens...
— C'est convenu, dit Gaston apaisé.
LE.S rOKRlPTElRS 1)1£ PARI>
Après avoir laissé Marthe chez elle, le puëte revint à la rue de Provence.
Il s'aperçut qu'il était suivi par ce domestique de lord Bradley , qu'il avait déjà remarqué plusieurs fois.
Gaston fut pris d'un mouvement d'irritation.
Il se retourna brusquement vers cet homme :
— Dites donc à votre maître, s'écria-t-il, qu'il n'a pas besoin de me faire espionner. Je tiens à sa disposition le journal complet de mes faits et gestes; il n'a (ju'à venir le chercher lui-même.
L'iiommc ne répondit pas et s'éioii;na.
o4 LES AMOURS DE THEATRE.
Le lendemain, au moment où Gaston finissait de s'habiller, le timbre de son appartement lui annonça un visiteur.
Il alla ouvrir, et reconnut lord Bradley. qu'il fit entrer dans le salon.
— Monsieur, lui dit l'Anglais, j'ai un marché à vous proposer. Écoutez-moi donc avec patience, et si ma franchise encourage la vôtre, vous prendrez la parole à votre tour.
Gaston s'inclina en signe d'acquiescement, et lord Bradley commença.
— J'ai aimé Tvlarthe Ferrani, dit-il, et je ne l'aime plus. Elle m'a rendu jaloux à mourir de rage ; j'ai pris le parti de vivre d'indifférence. Ne croyez pas à une liaison passagère avec elle. Quand la Ferrani s'entête, ce qui lui est arrivé trois ou quatre fois , elle meurt sur la bête plutôt que de lâcher prise.
Elle a, dans ses bons moments, une manière à elle de vous passer le bras autour du cou et d'appuyer sa tête sur votre poitrine. Elle a des câlineries d'enfant gâté auxquelles il est impossible de résister. Elle m'aimerait encore si je ne l'avais pas lassée. Il y a- quelqu'un qu'elle mettra toujours au-dessus de son amant : c'est tout le monde. J'ai voulu lutter contre tout le monde, et j'ai été vaincu.
Vous avez: monsieur, je ne sais quelle gaieté sati-
rique qui a fait votre réputation ; vous la perdrez auprès de Marthe...
— La gaieté ou la réputation? demanda Gaston.
— Les deux, répondit froidement l'Anglais. Et il continua :
— Vous serez envahi par une inquiétude mortelle. Elle vous cachera toujours quelque chose que vous tâcherez vainement de deviner. Cette femme a ramé vingt-cinq ans sur les galères de l'amour, nel'ouhliez pas. . . Elle a trouvé le danseur Carbasse et le baryton Carraro tout aussi charmants que vous pouvez le paraître. Au bout de quelques temps, vous l'ennuierez. Son opinion à cet égard se trahira par des bâillements qui la prendront dès que vous resterez seuls ensemble, tandis qu'avec ses camarades , elle sera rieuse et folâtre au possible.
Je vous dis tout cela pour que vous sachiez bien que je connais à fond la créature. Je lui ai donné un million, et elle m'a trompé avec tout Paris.
Des amants' qu'elle a eus, les gens de théâtre sont ceux qui ont le moins duré. On a un caprice pour Lélio, et c'est fini huit jours après. Je ne compte pas cet ordre de rivaux. ]Mais parmi les gens à demi-fortune qui ont passé chez elle, il n'en est pas. un qu'elle n'ait rendu ridicule par une basse trahison et calomnié par un esprit de rancune. En amour, comme
o6 LES AMOUItS DE THKATRK.
on affaires, elle a le sang-froid d'un vieil huissier. .
— Vous êtes cruel, raylord, fit Gaston.
— ,Je la ménage, s'écria l'Anglais, et si je vous en ai tant dit, c'est autant pour vous mettre en garde contre l'avenir <|ue pour vous prouver que je ne l'aime point.
Je reprends. Vous la dominez en ce moment, vous f(;re/. d'elle ce qu'il vous plaira. Depuis quinze jours (|ue vous êtes son amant, je n'ai pu la voir que deux fois.
— Ah ! vous avez été reçut fit Gaston en pâlissant.
— Elle vous l'a caché t Elle vous en cachera bien d autres ! . . . Eh bien ! c'est précisément à ce sujet que je suis venu loyalement vous trouver. Je sais qui vous êtes, monsieur; je vous tiens pour un galant homme , et je n'en ai pas rencontré beaucoup chez la Ferrani. Être beau, fumer, aimer les femmes et faire deux sonnets par an, ce serait l'idéal du poëte de boulevard ; mais nous n'en sommes pas là. Votre époque n'aime pas les oisivetés ; il faut aujourd'hui , pour se faire un nom, livrer un continuel assaut à l'indifférence d'un public endormi. Vous n'avez donc pas de temps à perdre. D'autre part, il faudrait la journée de trois agents de police pour surveiller à peu près une femme indépendante. Voici donc ce que je vous propose !
LKS AnlOURS DE THEATKE.
Gaston écoutait l'Anglais avec un certain ôtonno ment et se demandait où il vonlait en venir...
— Vous n'exigerez pas de la Ferrani, continua Bradley, qu'elle cesse de me recevoir. Pour une raison que je ne puis vous dire maintenant, j'ai besoin d'aller dans la maison à peu près tous les jours.
En échange de cette liberté que vous me laisserez, je vous donne ma parole de gentleman que Marthe sera pour moi comme une étrangère, que pas un mot, dans mes conversations, ne pourra lui rappeler que j'ai eu des droits sur elle.
De plus, le jour où elle vous trompera, c'est moi qui vous avertirai.
— Vous croyez donc, demanda Gaston, que je ne m'en apercevrai pas ?
— Vous ne vous apercevrez de rien du tout. Marthe ne songe à trahir son homme que lorsqu'elle l'a complètement subjugué. Songez qu'il y a quinze ans que j'étudie cette femme. Son intérêt me répondait d'elle autant que sa vanité. Elle était flattée de se montrer quelquefois en public, soit aux courses, soit dans une avant-scène, en compagnie d'un pair d'Angleterre.
Eh bien ! le premier rival qu'elle m'a donné, c'est le baryton Carraro, un homme plus âgé que moi et qui s'était fait de l'ivrognerie une douce habitude. Ce n'est pas Carraro qu'elle aimait. c'e>t le rolo, qu'il
LES AMOURS DE TIIEATHl
jouait dans le Velurino. Carraro l'enleYait à la fin du premier acte. Pouvait-elle résister à la ville à un jiommc qui ï enlevait trois fois par semaine dans un opéra-buffa l
Après cet histrion, elle s'amouracha d'un petit jeune homme qui s'appelait Charles de iMézerille, un gentil garçon, ma foi! vingt ans, blond, distingué. C'est elle qui l'a perdu. Elle était folle de lui. Une pension de dix mille francs qu'il recevait d'une province éloignée ne suffisait point à ses' appétits de lionceau. La Ferrani lui dit : Prends ! tu me rendras plus tard.
îl portait des pantalons de la môme couleur que les robes de sa maîtresse. Elle lui faisait faire des gilets avec les étoffes que j'avais payées. Cravates, gants, bijoux, il ressemblait à la Ferrani comme un frère cadet ressemble à sa sœur...
i^iis au ban delà société parisienne, conspué, pleurant des larmes de sang, cet enfant apprit un matin que le sympathique ténor Gaétan avait roué de coups la bien-aimée de son cœur.
Il résolat de se battre avec Gaétan, qui lui dit :
— Mon petit, libre à vous de ne pas rosser les femmes qui vous trompent, chacun sa méthode! Les femmes ont des yeux, les hommes ont des bras ; moi, je m'en sers.
Mézerille, désespéré, retourna dans sa province. Il y avait été devancé par une lettre de Marthe qui réclamait quarante-deux mille francs au vieux marquis de Mézerille.
Le gentilhomme paya — et mourut de chagrin.
Lord Bradley s'interrompit :
— J'ai beaucoup d'autres histoires dans mon sac, dit-il, mais je vous en fais grâce. . .
— Mon Dieu ! répondit Gaston,' je n'ai point à redouter d'en être réduit à de pareilles vilenies.
— Savez-vous où vous allez? reprit l'Anglais.
— Marthe me plaît, fit Gaston, mais je ne l'aime pas.
— Si demain elle parlait de vous quitter, vous en deviendriez fou. Je vous attends au premier obstacle !
— A mon tour, mylord, dit Gaston en se levant. Vous venez de la mettre bien bas, cette pauvre Ferrani que vous avez aimée ! Si j'avais eu quelque illusion sur sou compte, cette illusion serait bien loin maintenant...
— Comment donc appelez-vous, s'écria Bradley, le sentiment qui vous attache à elle ? "
— Un sentiment de justice !
L'Anglais parut stupéfait.
— Vous espérez faire de la Ferrani une femme honnête ( demanda t-il.
60 LES AMOrRS DE THEATRE.
— Eli ! qui sait, monsieur? répondit le poète. Une larme sincère efface bien des fautes...
L'Anglais, riant aux éclats, se tordait dans son fauteuil.
— Je vous prie de m'excuser, murmura-t-il, mais c'est si drcMel...
— Riez si vous voulez, dit Gaston, car j'accepte, malgré tout, la proposition que vous m'avez faite de m 'avertir à la première trahison.
— Vous pouvez y compter.
— Je demanderai des preuves ?
— Vous en aurez.
— Voilà bien les corrupteurs de mon pays ! s'écria le poëte, ils ne croient à rien excepté au mal. Parce que je ne sais quel démon, qui a présidé à leur naissance, leur a donné des mines de bouille, de plomb" et de fer en Ecosse, ou bien quelques villages peuplés d'âmes mortes, sur les bords de la Petchora, ils envahissent Paris, achètent les enfants pauvres et les vouent au vice et à la honte. Ils encouragent tout ce que la loi punit, l'excitation à la débauelie et le détournement des mineures. Ils ont inventé de mauvais lieux où une salade de légumes se vend cent écus ; et là, pendant que les honnêtes gens dorment, on voit jusqu'au matin apparaître, à quelque balcon doré, une tête déjeune fille aux cheveux épars, à la lèvre avi-
née. Les propos ignobles ont seuls le triste privilège d'amuser ces gentilshommes ; et le blasphème les distrait un instant quand c'est la bouche d'un enfant qui le vomit ! Blanches filles de laTouraine, petites Bretonnes aux blonds cheveux, Béarnaises superbes que le vent de la montagne a taillées dans le marbre, venez donc à Paris oublier le village et le catéchisme, et le ruisseau qui faisait vos chemises blanches, et la source au cresson, et le vieux curé qui vous donnait une image avec saint François rouge et bleu ! Il y a ici des gens qui vous attendent. C'est pour eux que vous êtes nées. Laissez le soleil à vos mères, on a pour vous le gaz et les lampes fétides. Par un coup de baguette, la charrette des vendanges est transformée en Victoria. Votre frère, galonné d'or, tiendra la bride des chevaux et montera derrière la voiture. Apprenez un refrain obscène, levez la jambe à la hauteur des yeux — et prenez votre place dans la danse macabre de Paris !
— Pauvres filles ! dit lord Bradley avec ironie, quel bonheur qu'il se trouve de temps en temps un garçon de cœur comme vous pour les tirer de là!
Il se leva , prit son chapeau et ajouta froidement :
— Quand ces dames ont achevé leur fortune, quand elle se sentent vieillies et usées, elles prennent un
amant plus jeune qu'elles; il est facile de jouer le désintéressement quand on a des rentes, et c'est ce nouveau caprice qu'on appelle la rédemption. . . Au revoir, monsieur '
Le soir, Gaston était soucieux.
La Ferrani, inquiète, l'interrogea avec une minutieuse sollicitude.
— Je n'ai rien, répondit le poëte.
— Oh ne me trompe pas si facilement, dit la Ferrani. Tu as quelque chose que tu» ne veux pas me dire.
Ce n'était pas le jour des Italiens.
Marthe et son amant avaient pris une loge à un théâtre du boulevard. Gaston se tenait au fond de la loge et se cachait derrière une draperie.
— Ou dirait que tu rougis de moi, s'écria la can-
tatrico avec douleur. Viens ici, je veux qu'on te voie...
D'un signe de tête, Gaston refusa de se mettre en évidence.
— C'est trop fort, reprit Martlie avec dépit; quand des gens du meilleur monde ont tenu à honneur de se montrer avec moi, il faut que je rencontre un sauvage qui met son orgueil à me renier '
Pendant toute la soirée, Martlie affecta de lorgner les gens à droite et à gauche.
Deux ou trois personnes la saluèrent de loin.
Elle mit à leur rendre ces saints une ostentation ridicule.
Gaston sortit et ne revint qu'à la lin du spectacle.
La Ferrani lui prit le bras, et il la conduisit jusqu'à son coupé, dont il referma la portière derrière elle.
— • Tu ne viens pas 1 demanda ?.farthe éplorée.
— Vous savez bien que je ne puis, monter dans votre voiture.
— Que vas-tu faire, alors ?
— Je vais prendre un tiacre.
.Marthe descendit.
' — Eh bien I j'irai dans ton liaore, dit-elle. Quand ils furent enfermés tous deux dans l'apparteincnt de la rue du Cirque, la Ferrani jeta son châle
i.;:s A}.!Ouiî.s di: ïhéathe. 65
et Sun cluipeau et se mit à g'enoux devant sou iimaut:
— Je t'en supplie, dcmanda-t-ellc, confie-moi ton chagrin ?
— Mavtlîc, répondit tristement le jeune liomnie, cette existence est impossible à continuer. Chaque fois qu'à mes côtés un homme vous salue, je cherche à lire dans ses yeux s'il ne vous a pas possédée avant moi, — et je souffre. Parmi ceux à qui vous avez été facile, il en est, j'en suis sûr, qui me raillent ; il en est d'autres qui me calomnient peut-être. C'est un enfer que votre amour I
— Veux-tu quitter Paris ?
— Où aller ?
— La saison est finie. J'irai chanter en province. Tu descendras dans le même hôtel que moi. Essayons! Partons demain pour Fontainebleau ; veux-tu t
— Partons !
La vieille forêt aux sites sauA'ages n'était pas encore peuplée de tous les badauds de Paris.
La saison n'était pas venue où l'on trouve un peintre assis au pied de chaque arbre et des familles de lioutiquiers s'évertuant à cracher dans la mare aux fées pour y faire des ronds.
Les coteaux aux contours énergiques se découpaient dans l'azur du ciel sans être hérissés de silhouettes grotesques.
Gaston Duthil, revêtu d'un costume de chasse, chevauchait à côté de la Ferrani dans les grandes allées qui laissent la ville derrière elles.
G8 LiiS A.MOUl'.S DE THKATl!
rvlai'tlia portait merveilleusement l'amazone. Un petit chapeau rond, surmonté d'une plume de faisan d'Ecosse, lui donnait un aspect enfantin et des airs décidés qui charmaient le poète.
Diana Vernon, s 'échappant des œuvres de Walter Scott, n'aurait pas eu meilleure tournure à l'entrée des gorges d'Apremont.
Les ])ruyères roses, les houx et les genêts ajoutaient à l'austère tristesse des grès gigantesques.
Le 3ïail de Henri IV, la Hoche qui jjleure, la Gorge aux loups, la Caverne ténébreuse, il fallut tout parcourir et tout visiter.
Marthe gambadait joyeusement, sa cravache à la main, le teint animé, les veux brillants : elle aA'ait seize ans.
Le couple amoureux s'arrcta pour déjeuner àFranchart.
On les servit sous les grands arbres.
Gaston avait oublié Paris ; et n'ayant pas à redouter les commentaires de la galerie, il se laissait aller à sa nature joyeuse et folle.
La Ferrani n'était plus actrice ou lorette, elle était femme...
Tous deux riaient comme des enfants, s'amusant l'un de l'autre ..
Tout à coup Àlarthc se leva, et, se jetant au cou
de i^ori amant, elle l'étouffa de caresses et de baisers. Deux larmes de regret et d'espoir descendaient le long de ses joues roses.
— M'aimcs-tu ? demanda-t-elle.
(Gaston était vaincu.
11 répondit simplement :
— Je t'aime.
11 fut convenu qu'on ne ferait que traverser Paris et que, pour écliapper aux regards malveillants, on commencerait aussitôt les voyages projetés...
On irait d'abord à Caen, où Gaston était né ; Marthe voulait voir la ville natale de son amant.
Le soir même, elle fit remplir onze malles, et le len demain, à sept heures et demie du matin, un omnibus de famille attendait les voyageurs de la rue du Cirque.
Madeleine embrassa sa mère avec une effusion qui lui valut un bracelet et une croix en diamant.
— Vous partez aussi, vous ? demanda-t-elle à Gaston avec une ironie accentuée.
— Pourquoi ne partirais-je pas ? dit Gaston.
— Oh ! fit Madeleine, vous voyez bien qu'on n'est pas forcé de pai'tir, puisque je reste...
Etait-ce un reproche seulement? Était-ce une accusation? C'est ce que Gaston ne pouvait éclaircir.
Plusieurs fois, il avait remarqué, chez la jeune fille, une sorte d'inquiétude jalouse.
Avait-elle pris quelque ombrage de sa présence continuelle dans la maison ?
Craignait-elle de voir envahir l'affection de sa mère t
— Madeleine, dit le jeune homme, pensez-vous que, sans moi, votre mère vous eût emmenée? Est-ce là ce que vous avez voulu dire ?
— Vous ne comprenez rien, fit 3Iadeleine en lui tournant le dos.
La voix de Marthe se fit entendre dans l'escalier.
— Allons ! criait-elle, dépèche-toi, nous serons en ' retard !
Gaston descendit à la hâte.
Madeleine se mit à la fenêtre et suivit des jeux la voiture jusqu'à ce qu'elle eût tourné le coin de h\ rue.
Rien n'iunoitit autant l'énergie des facultés intellectuelles que la continuité du môme spectacle et la répétition constante des mêmes choses dans le même ordre...
C'est en amour surtout que cet axiome de M. de Gérando prend des proportions affligeantes.
M. Scribe lui-même nous l'apprend :
Le bonheur est dans rinconstance.
Elle seule embellit nos jours !
Une existence semée de dégoûts, un esclavage de tous les jours commença jxpur (iaston Dutliil.
74 LES AMOUrsS DE THEATRE.
En route, la Ferrani tremblait pour ses bagages : il fallait les lui montrer à chaque station. Cette inquiétude bourgeoise lui donnait je ne sais quoi de petit et de ridicule qui était un premier désenchantement.
Elle ne savait même pas se faire lionneur de cette richesse mal acquise.
Dans le wagon, elle disait tout haut le prix de ses robes pour étonner les voyageurs. Gaston iie savait où se fourrer.
A Caen, où elle chanta le Vetvrino, elle eût peu de succès le premier soir.
Comme sont obligés de le faire les artistes italiens dans leurs excursions en province, elle disait son rôle en italien, tandis que les autres étaient chantés en ft-ançais.
Le public ne goûta pas cette méthode.
D'autre part, Marthe, à peine rétablie, n'avait pas recouvré tous ses moyens.
En rentrant à l'hôtel , elle fit une scène à Gaston.
— Par exemple ! s'écria-t-elle, voilà l'accueil qu'on me fait dans ta ville ! Tu connais tout le monde ici. Dans la rue c'est à qui te serrera la main, et voilà comment tes amis me reçoivent au théâtre !
— Je vous ai conseillé, dit Gaston, de commencer
LES AMOURS DE TlilîATItE. 75
VOS représentations par la Maleàetia ou par quelqu'un de vos rôles sérieux. . .
— Alors tu me trouves mauvaise dans le Velurino ?
— Je ne dis pas cela.
— C'est fort heureux ! Qu'as-tu fait, qu'es-tu devenu pendant toute la journée d'hier X Tu aurais dû aller au cercle, travailler les gens, t'occuper de moi, enfin ! Dieu me pardonne, on m'a cluitée hier au soir ..
Et elle ajouta avec un rive plein de reproches et de sarcasmes :
— Dans ton pays !
— Chantez-leur la Traviata, ils ne vous chuteront pas.
— Et si je veux leur chanter le Velurino, moi l
— Chante-leur le diable et laisse-moi tranquille, s'écria Gaston en colère.
La Ferrani se radoucit.
— J'ai tort, dit-elle, de te faire des repi-oches, mais tu dois comprendre mon irritation. 11 faut que je chante encore une fois ce maudit opéra. Ils n'ont rien de prêt- au répertoire, ici. ïu connais beaucoup de monde dans la yille, fais-moi soutenir...
Gaston commença ses démarches à luiit heures du matin.
Après avoir commandé, pour le soir, une immense
couronne de laurier à feuilles dor et trente bouquets naturels de différents prix, il alla trouver un de ses camarades d'enfance qui dirigeait une filature de coton. Celui-ci distribua à ses ouvriers une cinquantaine de billets de secondes et de troisièmes avec ordre d'applaudir frénétiquement.
D'un autre côté, les jeunes gens du cercle promirent de déployer un certain enthousiasme à la condition qu'on leur donnerait la Trariala. le ^^urlendemain.
Gaston promit la Tramata.
Le soir, il distribua des compères dans tous les coins de la salle...
Au moment où le rideau se leva, il éprouva une émotion semldabje à celle d'un général qui ordonne l'assaut.
Hem'eusement, chacun était à son poste.
La représentation fut des plus brillantes.
Les ouvriers de la filature donnèrent comme un seul homme. Le cercle tint sa parole ; et la Ferrani, couverte de fleurs , ne savait plus de quel côté saluer.
Gaston, qni avait passé la soirée à commander la manœuvre, allant de l'orchestre au fciradh, courant raffermir les secondes chancelantes, encourageant du regard, remerciant de la tête, se précipita vers la loge
de la cantatrice, espérant recevoir au moins un remercîment.
Tl poussa la porte et entra.
Marthe, debout devant la glace qu'éclairaient deux becs de gaz, était occupée à se passer du cold-cream sur le visage pour en enlever le rouge et le blanc.
Elle se retourna avec un mouvement d'impatience.
— Ah! c'est toi, petit, dit-elle; tu entres toujours si brusquement que tu m'as fait peur. . .
— Eh bien? s'écria Gaston d'un air triomphant, tu es contente, ce soir?
Marthe se mit à ricaner.
— Voilà bien le public ! dit-elle avec dédain, toujours bête et capricieux ! Je t'ai dérangé, mon cher enfant, et tu vois que je n'avais pas besoin de toi.
— C'est vrai, murmura Gaston, en essuyant la sueur qui ruisselait sur son front.
XVÎ
Le poëte youlut assister à une répétition de la Traviata.
Il se glissa derrière les portants des coulisses et arriva jusqu'à la scène.
On allait commencer le deuxième acte.
La Ferrani, remplissant les fonctions de régisseur, exagérait l'importance d'une artiste en représentation.
— Par ici ! criait-elle àl'un. Toi, là bas! disait-elle à l'autre. Où est la petite fille? IvFademoiselle Flore ! Ah ! vous voilà? c'est heureux! Vous ferez votre entrée au deuxième plan. Toi, Saint-Théodore, tâche donc de te procurer un peu de chaleur. Tu es comme
un glaçon. Il faut que tu aies l'air de m'aimcr !
— Hum ! fit Gaston derrière le bosquet n" 3.
— Qui est-ce qui s'étrangle par là-bas l Gaston se montra.
— C'est moi, dit-il en fixant sur sa maîtresse des yeux pleins de colère.
— Qu'est-ce que tu fais-là /
— Je vous écoute.
— On se dit tous, maintenant l
— Il le faut bien pour que l'on sache si vous ])arlez à moi ou k monsieur Saint-Théodore...
— Te voilà fàchc ? Je les tutoie parce que cela va plus vite.
JMarthe prit un air câlin.
— Allons, dit-elle, je ne le ferai plus. Embrassezmoi !
Gaston l'embrassa; puis il s'assit sur une chaise et resta jusqu'à la fin de la répétition.
— Est-ce que tu vas venir comme cela tous les jours? lui deraanda-t-elle en sortant.
— Je ne te quitterai plus, dit Gaston, cpii se condamna, en effet, depuis ce moment, à errer tristement dans les coulisses depuis onze heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi.
Grâce à cette ennuyeuse obstination, il obtint que la Ferrani ne tutoyât plus les gens à première vue.
Si cette surveillance paraissait quelquefois gênante à la comédienne, elle était flattée, (Vautre part, de se voir suivre pas à pas par ce tout jeune homme qu'elle avait dompté.
— C'est un garçon qui m'adore I disait-elle avec orgueil à ses compagnons de tréteaux.
Au milieu de cette existence empoisonnée, Gaston trouvait encore quelques joies, mais que de souffrances amères pour un instant do bonheur, c'est-à-dire d'oubli !
Un jour do relâche, Marthe lui proposa de faire une excursion à Coursculles.
Tous deux partirent, dès huit heures du matin, dans un léger char- à-bancs, et prirent la route de la Délivrande.
Le paysage normand déployait autour d'ou?^ toutes ses richesses; la route est bordée de mûriers sauvao'cs
et d'aubépines touffues que dominent de hauts peupliers.
Les oiseaux à milliers o-azouillaiont dans les haies et dans les charmilles.
De distance en distance, une croix ou une petite chapelle garnie à' ex-voto de toutes sortes indique au voyageur que la mer est proche.
Après avoir laissé derrière eux la Délivrande, les deux amoureux, apercevant les villages qui bordent la côte, se dirigèrent au galop vers Courseulles.
Là, comme à Franchart, ils déjeunèrent avec un appétit d'écolier.
La table était servie sous une tonnelle.
La mer mouillait le sable à dix pas.
Une servante de l'auberge, plongeant le bras dans le parc, en retirait les huîtres qu'elle ouvrait d'un tour de couteau pour les placer aussitôt sur l'assiette.
— Les bons petits pommiers, dit Marthe en jetant un regard sur le jardin, on dirait qu'ils se sont fait friser ce matin!
— Certes, s'écria Gaston, les parterres manquent de tieurs ; les rosiers sont brûlés par le vent de la mer et le houblon des bordures est pâle et maigre, mais je t'aime mieux dans ce pauvre jardin, avec ces allées semées de coquillages, que dans ta loge aux Italiens ou dans ta voiture aux Champs-Elysées.
Marthe essuya une larme d'attendrissement.
— Tu me rappelles Norton, dit-elle à son amant qui pâlit affreusement. Quand nous avons fait notre grand voyage sur les bords du Rhin, il aimait à m'entraîner loin des villes et des hôtels. Nous avons passé trois mois en Suisse ; il avait vingt-deux ans, j'en avais vingt-six. Il voulait m'épouser, c'est moi qui n'ai pas voulu. Voudrais-tu m'épouser, toil
— Non, dit Gaston.
— Un jour, continua la cantatrice, nous étions en bateau, sur le lac, Norton me dit : Jure moi de m'épouser ou je chavire !
Et vous avez ai'rangé l'affaire ! dit Gaston.
— Quand sa famille l'a rappelé, il voulait se tuer. C'est celui-là qui m'aimait !
— Et cependant il est parti ?
— C'est moi qui l'ai renvoyé. Tout passe, tout casse, tout lasse !
— Il est en Angleterre f
— Ma foi! oui, là-bas...
Marthe étendit le bras et montrant du doigt à son amant une ligne bleuâtre à l'horizon :
— Brighton est par là; la saison est commencée, William est peut-être attablé de l'autre côté de la Manche, comme nous de ce côté-ci...
— Si nous lui faisions sio;nc de venir? dit Gaston
qui cherchait à cacher l'irritation que ce voyage dans le passé avait soulevée en lui.
Marthe se mit à rire.
— Que tu es bête ' dit-elle.
Mais levant les yeux sur Gaston elle s'aperçut qu'il rongeait sa moustache avec fureur.
— Qu'est-ce que tu as, maintenant? A quoi pensestu?
— Je pense, sécria Gaston, que je suis bien bas tombé de m'être attaché à une créature de ton espèce. Puis-je poser mes lèvres sur ton yisage sans y trouver la trace des baisers d'un autre? Puis-je regarder ton mur sans y trouver des portraits ? coudoyer des gens dans la rue sans intei-préter douloureusement le sou- '' rire de ceux qui t'ont connue? Ta honte est partout, misérable! En Angleterre, Norton, Bradley, qui encore? En Russie, l'ignoble Rouzoff — et d'autres! A Francfort, le banquier Kriegelstein ; Mézérille est en Afrique, Carraro est à Rome, tu en as partout ! à Paris on ne compte plus. . . Qu'es-tu donc venue faire dans ma vie? Que veux- tu de moi? Tu voulais me perdre? je suis perdu. Le fardeau d'ignominie était trop Jourd
à porter, il te fallait un aide. Tu t'es enroulée autour de moi comme un serpent et j'étouffe sous ton étreinte. S'il m'arrive parfois d'oublier qui tues, et si 31arthe me repose de la Ferrani, cet instant de bonheur est
bien vite emporté par quelque souvenir infâme. Un mot, un nom suffisent. Les sentiments qui sont neuve au.x pour moi, tu les as déjà usés avec d'autres. Quel sentier que tu n'aies gravi au bras d'un autre homme? Quel pays où tu n'aies traîné tes amours vénales? Si le ciel est bleu, les campagnes riantes, l'air tiède et parfumé, tu te rappelles Florence et Raoul... Si nous sommes au bord de la mer, tu penses à William. Il me faudrait inventer une montagne et un village pour que les arbres et les maisons ne t'aient pas déjà vue. Et de quels mots me servirais-je encore pour te parler? On t'a tout dit, tu connais toutes les façons dont l'amour peut-être psalmodié, et j'ai toujours peur de répéter une phrase d'un de tes anciens amants . . .
Marthe pleurait sans prononcer un mot.
Son visage exprimait une douleur profonde et sincère.
Elle saisit les mains de Gaston, les couvrit de larmes et de baisers, et, se laissant tomber à ses pieds, elle s'écria ;
— Pardonne-moi, cher enfant ! Si tu savais comme je me sens toute autre avec toi, tu n'attacherais aucune importance à ces retours vers un passé que je renie. J'ai eu tort de dire ce que j'ai dit, mais tout cela est si loin, les sentiments que j'éprouve sont si nouveaux
pour moi, que je ne puis comprendre ton irritation. Ces gens sont morts, bien morts, et tu sais bien qu'on ne songe qu avec terreur aux cimetières... Laisse-toi aimer, ne me reproche plus les choses d'autrefois. Je suis innocente puisque je ne te connaissais pas !
Une scène d'un autre genre attendait Gaston à Cherbourg, où la Ferrani devait donner trois représentations.
Gaston sortit de l'hôtel à trois heures pour aller chercher sa maîtresse au théâtre.
La répétition venait de finir.
Il trouva Marthe entourée d'une troupe de pauvres diables, tristes et faméliques. Chapeaux défoncés, aux bords jaunâtres et luisants, bottes éculées qui semblaient n'avoir jamais connu le cirage. C'était une bande ambulante de pauvres chanteurs d 'opéra-comique.
La clugazon, mademoiselle Diimercier, se drapait dans un tartan crasseux et demandait, en soupirant, des nouvelles du princo Lamphorisld, qu'elle avait connu quand elle était au Conservatoire, et qui avait oublié de lui écrire — depuis cette époque.
jlarthe prit le bras de son amant.
— C'est écœurant, lui dit-elle. Si j'avais connu la ^■ituation, je ne serais pas venue ici. Enfin, j'ai signé, il faut chanter.
On avait affiché Lucrczia Borrjia.
La recette fut de 850 fr. C'était beaucoup pour la ville, c'était peu pour la Ferraui.
Le directeur prélevait 300 fr. pour les frais et le surplus devait être partagé avec Marthe.
— 275 fr., dit celle-ci après la représentation, ce n'est pas lourd, mais je ne veux pas les perdre !
Elle pria Gaston de les réclamer au directeur, un ancien traître de mélodrame connu sous le nom de Saint-Amour Forlange.
— 3Ia chère amie, dit le jeune homme, je ne peux vraiment m'occuper de ces choses-là. C'est répugnant.
— C'est le premier service que je te demande, s'écria la cantatrice avec aigreur, et tu me refuses^
Gaston, se résignant, aborda ^L Saint -Amour Foi-lange.
— Monsieur, lui dit-il, madame Fenani désire re-
cevoir dès à présent la part qui lui revient dans la recette de ce soir.
Saint- Amour fit un haut-le-corps.
— Mais, monsieur, je n'ai pas d'argent ici; ma recette est consignée jusqu'à demain... Je suis honnête homme, monsieur !
La Ferrani sortit de sa loge. Elle faisait retomber sur le malheureux imprésario l'irritation que lui causait le peu d'empressement du public.
— Si vous êtes honiiô te homme, pavez-moi! ditelle à M. Saint- Amour.
— Soit, madame, murmura celui-ci d'un air accablé ; que monsieur ait la bonté de venir jusque chez moi et je lui remettrai votre part de la recette.
Il était minuit et demi.
^Marthe revint à l'hôtel, et Gaston, humilié, mais soumis, emboîta le pas de M. Saint -Amour Forlange.
Le directeur était un vigoureux gaillard, grand, gros et bâti en pierre do taille. Une redingote noire, boutonnée jusqu'au menton, faisait ressortir la carrure de ses épaules et l'énergie de ses hanches.
Après avoir traversé de petites rues tortueuses. M. Saint-Amour Forlange s'arrêta devant la porte d'une pauvre maison et glissa un passo-partout dans la serrure.
Gaston entendit à l'intérieur des grognements qui turent bientôt suivis d'aboiements furieux.
— Je ne sortirai pas de cette maison, pensa-t-il. Et il s'apprêta à vendre chèrement sa vie.
— Veuillez entrer, monsieur, dit Saint- Amour.
— Ouaou ! ouaou ! faisait le gros chien.
— La paix, Bourreau! cria Saint-Amour.
Bourreau continua de grogner sourdement.
Saint-Amour Forlange frotta une allumette et
éclaira son logement.
11 ouvrit un tiroir et compta deux cents francs en soupirant.
— Il manque soixante-quinze franes. dit-il, je n"ai pas un sou de plus...
— [Mon Dieu ! monsieur, murmura Gaston, je suis vraiment désolé... Voulez-vous me permettre de vous prêter cette petite somme! je vais aous en donner un reçu complet.
— Non, monsieur, merci ! dit Saint- Amour, je suis malheureux, mais je suis homme d'honneur. Vous ne me connaissez pas ; c'est la pitié seule qui me vaut votre sympathie. .. Permettez-moi de refuser. . .
Gaston sortit le cœur serré.
— Eh bien '. demanda 3Iarthe quand il fut de retour.
— Voici votre aroent. lit Gaston.
La Ferrani mit la somme dans un sac de nuit.
— Quelle canaille que tout ce monde-là ! s'écriat-elle ; il ne voulait pas me payer. La Ferrani se mettre à chanter gratis dans sa baraque ! Il n'y a seulement pas d'accessoires. On est allé emprunter la cuiller du troisième acte dans le café à côté, et le maître du café ne l'a laissée sortir que contre un reçu.
— Pauvre diable ! soupira Gaston en songeant à l'intérieur de Saint- Amour Forlange.
— Tu le plains! dit Marthe en ricanant. Je suis sûre que c'est un mangeur, et pas autre chose. Si tu n'étais pas allé chez lui dos ce soir, je n'aurais jamais touché ma recette... Tu es trop fier, mon ami ! Mézerille, qui est comte, s'est mis au contrôle à Troyos et à Châlons...
- — Voilà un rapprochement malheureux, dit Gaston.
— Pourquoi cela?
■ — Ah' s'écria Gaston furieux, tu n'es qu'une cabotine et une drôlesse ! Cet homme meurt de faim. . .
— Eh bien ! nourris-le! dit la Ferrani en repoussant violemment la porte de sa chambre.
Gaston se retira chez lui, car il avait j)ris, suivant son habitude, une chambre au troisième étage, tandis que la Ferrani demeurait au premier.
Le lendemain, à huit heure?, il se rendit à la gare et prit le train de Paris.
Il n'apprit que plus tard ce qui se passa après son départ de Cherbourg.
Marthe, ne le voyant pas venir à l'heure du déjeuner, demanda s'il était sorti.
— Ce monsieur est ])arti ce matin, répondit le o-arcon.
Elle pâlit, repoussa son assiette, et, se laissant tomber dans un fauteuil, elle fondit en larmes.
Tout à coup, elle se leva, courut chez Saint- Amour Forlangc et lui rendit son argent.
— J'avais promis, lui dit-elle, de chanter deux fois, et je no puis exécuter le contrat. Voulez-vous accepter cette somme à titre de dédommagement (
Saint-Amour accepta et la Ferrani prit le train de cinq heures.