‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 28 sur 39 · LISE BONSENNE À SON FRÈRE VICTOR · texte numérisé non relu

LISE BONSENNE À SON FRÈRE VICTOR

L'as-tu vu, Victor? est-il vrai qu'il soit aussi profondément blessé que le dit sa lettre de l'accueil que nous lui avons fait? Oh! c'est que je souffrais tant! Il ne m'aime donc pas, qu'il n'ait pas compris que j'aie été injuste précisément parce que je l'aimais?

Tu es jaloux, toi, Victor; tu veux cet amour exclusif qui ne laisse au cœur qui le ressent qu'un désir, qu'un vœu, qu'une pensée, qu'une attente et une attention; tues jaloux, tu m'auïais comprise.

Eh bien, oui, j'avais tort; mais j'avais cru remarquer des moments t)ù la pensée de Léopold n'était pas avec moi. Un mot de lui m'a fait croire que son cœur et ses désirs allaient au delà du modeste bonheur que lui promettait mon amour.

Enfin, te le dirai-je? il m'a semblé encore qu'il écoutait mieux qu'autrefois celle que j'aimais comme une sœur ; il m'a semblé que le regard jadis indifférent qu'il fixait sur

elle s'était enflammé de cette ardente et inquiète curiosité avec laquelle il me regardait lorsqu'il voulait pénétrer dans le secret de mon cœur.

Sais-je enlin ce que j'ai vu, ce que j'ai pensé, ce que j'ai supposé? Qu'importe! j'ai tort, voilà tout. Je te le dis, tu le lui diras. Qu'il revienne; il me pardonnera, et j'oublierai tout.

Oh! mon Dieu, mon frère, je suis folle! J'oublie que mon père m'a défendu de le revoir ; j'oublie qu'il le condamne, qu'il le trouve infâme et coupable.

Non, vois-tu, ce n'est pas possible ; malgré la défense de mon père, il faut que je te dise tout. Si c'est vrai, c'est affreux, et ce sont deux misérables que nous devons oublier et mépriser à tout jamais. Si ce n'est pas vrai, pourquoi souffririons-nous du rigorisme fatal de mon père, faute d'avoir demandé à un ami calomnié une explication franche et loyale de sa conduite ?

Sais- tu ce que mon père m'a laissé entrevoir? c'est que Léopold, tenté par la fortune de Charistie, m'abandonnerait pour prétendre à sa main; c'est que Charistie, outrée du refus que mon père a fait de consentir à ton mariage avec elle, accepterait les hommages de Léopold pour se venger de nous tous.

Tu vois que cela ne peut pas être vrai. Ce serait un abominable complot. Charistie en est incapable, elle n'aime pas Léopold, elle t'aime. Je veux avoir une explication avec elle, je veux la voir, je veux lui écrire.

Cherche Léopold, trouve-le... Non, nous ne pouvons ainsi l'un et l'autre accepter le malheur de notre vie entière, pour ne pas avoir eu le courage d'expliquer ce qui n'est sans doute qu'un malentendu.

Ta sœur, use bonsenne.

VICTOR BONSENNE A SA SŒUR LISE

Ma chère Alison,

Il faut que tu voies Gharistie, il faut que tu lui parles, que tu saches ce qu'on va décider d'elle ; échappe à la surveillance de notre mère, brave les ordres de notre père, arrive jusqu'à elle, parle-lui, demande-lui son secret, il le faut.

Un événement que je puis à peine m' expliquer me fait craindre qu'on ne trame contre elle quelque fatale machination..

Tu te rappelles cet officier qui vous a apporté ma lettre que je vous écrivais de Bruxelles? il sort de chez moi. Je l'avais rencontré il y a quelque temps dans une circonstance qu'il est inutile que je t'explique; mais je ne l'avais pas revu depuis ce temps. Il m'a parlé de Gharistie, lui...

Gomment la connaît-il? à quel titre ose-t-il la poursuivre et s'occuper d'elle?... 0 ma sœur! ne m'accuse pas du désordre de cette lettre.

J'ai eu une rencontre violente avec l'officier étranger, et comme il paraissait connaître Charislie depuis longtemps, il m'est venu à son sujet les idées les plus extravagantes. Du reste, ce qu'il m'a dit devrait détruire mes étranges soupçons,

Je répète ses paroles, et ne m'en demande pas davantage.

« Votre père, dit-il, a dû recevoir ou recevra demain un billet où on lui conseille de marier la jeune fille qui lui a été confiée ; dites-lui que pour sa sûreté à lui, pour la sûreté de cette jeune filie, il obéisse immédiatement. Cela lui sera d'autant plus facile, qu'on le laisse libre sur le choix du mari, et qu'il peut le prendre, s'il lui convient, dans la dernière classe de la société.

» Qu'il n'oublie pas que c'est pour lui une affaire de vie ou de mort. »

J'irai ce soir chez mon père.

Pendant que je serai chez lui, monte, s'il se peut, chez Gharistie, avertis-la, protége-la, tâche enfin de savoir quelque chose qui puisse m'aider à empêcher le sacrifice qu'on ose lui imposer.

Si je ne peux te voir, écris-moi ce que tu auras fait, ce que tu auras appris d'elle; je t'écrirai de mon côté ce que j'aurai pu découvrir dans l'entretien que je vais avoir avec mon père.

A ce soir.

VICTOR BONSENNE.

N* B. 11 est probable que ce billet s'était croisé avec la lettre précédente, car ce n'est point une réponse à la lettre d'Alison,

LES AMOURS DE VICTOK BONSENNE. 235

LÉOPOLD DESLAUR1ÉRES A MOR1NLA1D.

Rlan, rlan, rlan, bats la charge! ce soir, assaut général et p ir

La mère Lambert est enlevée, une bourse de soie en a fait l'affaire. Elle m'ouvre ce soir la porte de la citadelle. Je suis en présence de la sensible infortunée, je me jette à ses pieds, je pleure comme un crocodile, je me contorsionne ni plus ni moins que notre camarade Tautin ; elle s'attendrit, m'admire, consent, et dans quinze jours j'épouse vingt-six mille six cent soixante-six francs soixantesix centimes de rente ; vlan, vlan, rlan, rlan tan plan !

Je viens de promettre une oie farcie au père Guillotin qui te porte ma lettre.

Sois ce soir chez moi entre minuit et une heure. Nous procéderons peut-être par enlèvement.

A ce soir donc...

LÉOPOLD

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