‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 29 sur 39 · MADAME BONSENNE A MONSIEUR MEYLAN PÈRE · texte numérisé non relu

MADAME BONSENNE A MONSIEUR MEYLAN PÈRE

Mon ami, C'est à vous que je m'adresse dans l'affliction profonde où je sais plongée, li y a deux jours, un événement ter-

rible est venu de nouveau porter le désordre et le désespoir dans notre maison. Aujourd'hui comme autrefois, c'est la présence de Charislie qui a amené cette nouvelle rupture, cette cruelle désolation.

Je ne veux pas maudire cette enfant, mais Dieu nous fait payer cruellement cher r aisance que nous a valu l'engagement qu'a pris M. Bonsenne de se charger de Charistie. Cependant, puisqu'il me le dit, je n'en veux point douter, c'est une bonne action qu'il fait, c'est un pieux devoir qu'il accomplit.

Si je ne me trompe, vous savez une partie de ce secret ; venez donc, mon ami, soyez juge entre mon mari et mon fils, car je dois vous le dire, Victor est encore une fois exilé de la maison de son père, et je n'ai plus pour me consoler les conseils courageux, la tendresse angélique de ma pauvre Alison...

Ma pauvre Alison est au lit, mourante, désespérée, folle ! Elle est folle, mon Dieu ! elle accuse son père, elle ne me répond pas quand je l'interroge; je l'ai entendue s'écrier dans un accès de délire :

— Mon Dieu! mon Dieuî ne vaut-il pas mieux être une fille désobéissante et coupable ?

Mais vous ne devez pas me comprendre, mon ami ; il faut que je vous raconte les choses comme elles se sont passées, ou du moins comme je les ai apprises, puis vous pourrez prendre un parti, vous pourrez me dire comment je dois me conduire.

C'est qu'en vérité je ne sais où je vais. Au milieu de toutes ces passions dont je ne puis comprendre la colère, à travers tant d'accusations qui se croisent, au milieu de tant de reproches et de douleurs, que voulez-vous que je lasse, moi, pauvre femme, qui ai simplement aimé mon

mari, pieusement élevé mes enfants, el qui les vois tous s'accusant l'on l'autre, se demandant compte de leur bonheur, de leur honneur, de leur avenir?

Vous savez l'amour de Victor pour Gharistie; vous savez la volonté irrévocable de son père de ne pas consentir à leur mariage.

J'ignore comment cela s'était fait, mais Yictor semblait avoir complètement cédé aux ordres de son père, et je n'attendais plus que le départ de Gharistie pour voir mon fils rentier dans notre maison.

Toutefois, et comme si l'espoir de ce bonheur ne pouvait pas m'être permis sans un mélange de chagrin, je voyais s'attrister peu à peu le visage de ma pauvre Alison. Je l'avais interrogée, mais soit qu'elle eût peur de porter une fausse accusation, soit que, moins confiante envers sa mère que sa mère ne l'avait été envers elle, elle ne voulût pas me dire la cause de son chagrin, ce ne fut qu'à force de l'observer que je pus découvrir qu'elle doutait des sentiments du jeune Deslaurières à son égard.

Quelques mots imprudents avaient été prononcés devant lui, touchant la fortune que devait un jour posséder Gharistie, et je n'en peux plus douter maintenant : Alison avait deviné juste en supposant q\m cette fortune avait éveillé les désirs cupides de Léopold.

En effet, quelques rapports fâcheux nous ayant été faits contre lui, nous lui montrâmes un peu moins d'empressement, et il saisit ce prétexte avec avidité pour s'éloigner de nous et rompre une union qui, vous le savez, avait été arrêtée entre feu M. Deslaurières et mon mari, et qui était devenue le plus doux espoir de ma fille.

Cependant rien n'avait encore éclaté ; des lettres s'échangeaient secrètement entre Victor et sa sœur, lorsque

je ne sais par quel concours de circonstances arriva l'horrible scène d'avant-hier.

A peine avions-nous fini de dîner, qu'Àlison me pressa vivement de sortir, et laissa échapper, au milieu de ses instances, la nécessité d'une visite à faire à la vieille mademoiselle Deslaurières, la tante et la marraine de Léopold.

Je crus comprendre qu'elle désirait savoir de cette façon ce que devenait Léopold, que nous n'avions pas vu depuis quelques jours. Je ne voulus pas la faire rougir en lui montrant que je t'avais devinée, mais je m'empressai de me rendre aux vœux mai déguisés de son cœur, et je sortis.

Je me rendis chez mademoiselle Deslaurières. Elle me demanda des nouvelles de Léopold ; elle ne parut point étonnée quand je lui appris ia froideur qui régnait entre lui et nous.

Mademoiselle Deslaurières, pressée par moi, finit par m'avouer que depuis fort longtemps elle était très-mécontente de son neveu.

A son dire, c'est un méchant sujet, d'autant plus pernicieux, qu'il est habile à jouer les meilleurs sentiments. Elle accuse de sa perversité la fréquentation habituelle de comédiens qui lui ont apprit se moquer de tout.

Elle a été jusqu'à me reprocher le plaisir avec lequel nous applaudissions aux jolis vers qu'il fait, disant que c'étaient nos compliments qui avaient commencé par lui donner de la vanité, et qui l'avaient mis sur le mauvais che- > min où il s'était tout à fait égaré. Elle accusait aussi beaucoup des fautes de son neveu un certain jeune homme appelé Morinlaid, qu'elle disait être le premier qui avait ouvert à Léopold les coulisses du théâtre, qui! ne quittait plus.

Vous connaissez mademoiselle Deslaurières, vous savez qu'une fois qu'elle s'est mis une idée dans la tête, rien ne peut la faire revenir. Et j'eus beau lui dire que ce M. Morinlaid, qu'elle accusait des désordres de Léopold, avait précisément a se plaindre de lui, et que c'étaient ses accusations qui nous avaient amenés à montrer à Léopold la froideur dont il avait paru si vivement blessé; j'eus beau parler, j'eus beau faire, elle persista dans son opinion et finit par me dire :

— Du reste, vous saurez à quoi vous en tenir sur son compte, car il doit aller ce soir dans votre maison.

Je m'étonnai.

— Me prenez-vous pour une folle? me dit mademoiselle Deslaurières avec ce ton que vous lui connaissez. J'étais ce matin chez mon neveu, et je l'ai entendu dire à ce Morinlaid :

— En tout cas, à ce soir, vers onze heures, quand je sortirai de la rue de Provence.

— ■ N0 2, n'est-ce pas? dit Morinlaid.

— Oui, repartit mon neveu, rue de Provence, n° 2.

— 11 me semble , continua madame Deslaurières , que c'est là que vous logez, et je suis fâchée que vous ne soyez pas chez vous pour recevoir sa visite.

Quoique l'observation fût peu polie, je n'eus pas l'air d'y prendre garde, car j'étais moi-même très-i'àchée de ne pas être chez moi si LéopoldA.s'y présentait.

Mon mari était tellement irrité contre lui, que je craignais qu'il ne voulût point le recevoir; et d'un autre côté, j'étais sûre qu'Alison ne l'oserait point en mon absence.

Vous savez, mon ami, sur quels riens les amoureux se brouillent; vous savez avec quelle facilité ils se racommodent ; vous savez aussi qu'une occasion manquée peut

prolonger quelquefois une querelle jusqu'à ce qu'elle amène une rupture complète.

Je me hâtai donc de retourner chez moi ; je n'avais pas été absente plus d'une heure. Lorsque je rentrai, la bonne m'apprit une chose à laquelle j'étais bien loin de m'attendre, c'est que mon fils était venu et qu'il était enfermé avec mon mari dans son cabinet.

Je cherchai Alison pour lui demander si elle ne savait pas quelque chose au sujet de cette visite. Je ne la trouvai ni dans le salon, ni dans ma chambre, ni dans la sienne. On ne l'avait pas vue sortir. Je la crus donc enfermée avec son père et son frère»

J'allai moi-même au cabinet de mon mari. Je frappai. Il me demanda qui était là. Je lui dis que c'était moi; il m'ouvrit ; et après que mon fils, que je n'avais pas vu depuis bien des jours, m'eut embrassée, je lui demandai où était Alison.

Mon mari ne l'avait pas vue depuis l'arrivée de Victor ; Alison était donc sortie sans me prévenir, sans prévenir son père, sans même prévenir la domestique; Alison, elle qui n'était jamais sortie seule! Je ne puis dire quel effroi j'éprouvai. Je parcourus de nouveau l'appartement en l'appelant. •

Mon mari, qui ne la comprenait point d'abord, partagea bientôt mon inquiétude, et ce fut alors que Victor, nous voyant tous deux tourmentés par -les craintes les plus fâcheuses, me dit tout bas :

— Ne vous alarmez point, maman, je crois savoir où est Alison ; elle a dû monter ce soir chez Charistie.

Malheureusement son père l'entendit, et passant aussitôt de la plus cruelle inquiétude à la plus vive colère, il s'écria :

— Chez Charistie, malgré ma défense formelle! malgré mes ordres !

Victor essaya de justifier sa sœur; mais voyant que la colère de mon mari ne se calmait pas, il finit par lui dire :

— Pardonnez à ma sœur, mon père; si elle a désobéi à vos ordres, c'est à mon instigation, c'est moi qui l'avais suppliée de monter chez son amie.

— Vous ! s'est écrié mon mari, vous qui saviez les motifs secrets de ma défense ! et dans quel but ? Pourquoi avez-vous poussé votre sœur à me désobéir? Etait-ce pour qu'elle apprît de Charistie ce que vous n'avez pas osé lui confier ?

— Eh bien, mon père, s'est écrié Victor avec cette fatale vivacité que vous lui connaissez, j'ai voulu faire avertir Charistie du malheur que je craignais pour elle.

Mon mari a jeté sur son fils un regard terrible, et celuici a repris en baissant la tète :

— Le prince de Morden ne m'avait-il pas dit que, pourvu qu'on la mariât sur-le-champ, il s'inquiétait peu du mari qu'on lui choisirait?

— Et vous m'avez cru capable de la livrer à quelque misérable des dernières classes de la société, comme a dit le prince ?

— Non, mon père, non, répondit Victor d'un ton plus soumis ; mais en renonçant à l'idée de pouvoir être jamais le mari de cette malheureuse jeune fille, je n'ai pas étoutfé la tendresse que j'avais pour elle; il m'a semblé que je lui devais une dernière preuve d'intérêt et d'affection.

•—En me faisant dénoncer par ma fille, a repris mon mari avec cet amer dédain dont il frappe si cruellement ceux qui l'ont offensé, en me faisant dénoncer par ma fille comme un homme coupable de la dernière lâcheté ! Eu

vérité, monsieur mon fils, vous faites là un joli métier !

A ces mots de M. Bonsenne, j'ai vu la colère et la pâleur se montrer sur le visage de Victor, et j'aurais beaucoup donné pour ne pas laisser seuls ensemble mon mari et mon fils; mais déjà M. Bonsenne m'avait ordonné d'aller chercher ma fille chez Charistie. 11 me l'avait ordonné de cette voix brève et impérative à laquelle je n'ai jamais pu résister, mais qui, vous le savez, a tant de fois révolté la susceptibilité de Victor et mis à répreuve l'angélique patience d'Alison.

Je m'éloignai, mais à peine étais-je hors du cabinet de mon mari, que j'entendis Victor lui dire d'une voix tremblante et dont il avait grand'peine à contenir l'agitation :

— Ma mère, du moins, n'est pas coupable de tout ceci, mon père; elle n'en doit pas souffrir.

Je m'arrêtai, j'écoutai; un profond silence régnait dans le cabinet.

J'entendis une parole, et, inquiète de ne plus entendre la voix de mon mari ni celle de mon fils, je retournai précipitamment vers la porte, et je vis M. Bonsenne debout, le visage couvert d'une pâleur livide, et montrant du doigt à Victor la porte par où il lui ordonnait silencieusement de sortir.

Victor le saluait et s'éloignait au moment où je me jetai au-devant de lui.

— Qu'y a-t-il? m'écriai-je9 que se passe-t-il?

Victor, que je tenais dans mes bras et que je poussais vers son père en lui disant de lui demander pardon, Victor fit un pas vers lui ; mais M. Bonsenne l'arrêta en lui disant :

— Vous saviez nos conventions, monsieur, et vous me mentiez tout à l'heure lorsque vous me parliez de votre obéissance âmes ordres; j'ai assez longtemps supporté vos

remontrances sur la prétendue tyrannie que j'exerce autour de moi.

Je vous ai forcé de convenir que de ma part ce n'était que prudence et dévouement. Il n'y a pas cinq minutes que vous me juriez encore que vous ne vous interposeriez jamais entre l'expression cle ma volonté et les personnes à qui je m'adresse.

— Pardon, dit Victor humblement, mais je ne pensais pas que ma mère...

— Votre mère ! s'écria mon mari en l'interrompant violemment; vous pensez donc qu'elle a besoin de votre protection contre moi ? vous pensez donc que si vous n'étiez pas là, elie aurait à subir les volontés d'un tyran et d'un despote? C'est assez d'injures en un jour dites à votre père, monsieur; sortez; et vous, madame, reprit-il en s'adressant encore à moi, allez chercher votre fille, à moins qu'il ne vous convienne que j'aille la chercher moi-même.

La manière dont mon mari prononça ces dernières paroles me fit trembler. Je frémis pour Alison de ce que son père pourrait lui dire.

Hélas ! vous le savez, lorsque la colère l'emporte, il lui vient à la bouche de ces mots terribles qui blessent cruellement, et auxquels Alison, dans l'état de chagrin où elle était, n'eût pas résisté.

Je m'empressai de sortir, emmenant Victor, qui, je dois le dire, était encore plus affligé qu'irrité.

Nous étions sur le palier de l'escalier, et c'est là que Victor me dit en m' embrassant :

— Tenez, ma mère, mon père s'imagine toujours qu'il commande aux esclaves de son habitation de Saint-Domingue ; il oublie qu'il parle à un homme; il fait pis, il oublie qu'il parle à des femmes.

Je me retournai au moment où mon fils achevait ces paroles, et j'aperçus mon mari qui nous avait suivis jusque dans l'antichambre. Il avait du gntendre Victor; mais il se retourna aussitôt, et rentra dans son cabinet.

Plus tard je sus, par la bonne qui y entra presque aussitôt que lui, qu'il y était plongé dans une sombré méditation, et qu'elle l'avait entendu murmurer ces sombres paroles :

— Oh! je suis un tyran, un maître! Ah! oui... oui... et je punirai en maître!

Cependant, pour empêcher Victor d'être encore entendu, et le déterminer à ne pas rester si près de son père, je l'engageai à venir chercher sa sœur avec moi; il me suivit.

Vous savez, l'escalier de notre maison n'est pas d'habitude éclairé le soir.

Victor et moi nous montions à tâtons, et nous étions près d'arriver à la porte de l'appartement de Gharistie, qui est à deux étages au-dessus du nôtre, lorsque Victor, qui marchait devant moi, s'arrête tout à coup en disant :

— Qu'est-ce qui est là?

Dans la demi-obscurité où nous étions plongés, je vis une femme assise sur les dernières marches de l'escalier; elle était immobile et ne paraissait pas avoir entendu la question de Victor.

Je me penchai vers elle et je reconnus Alison.

— Que fais-tu là? m'éeriai-je; pourquoi es-tu à cette place ?

Elle se leva tout à coup, et, cachant sa tête dans mes bras, elle me répondit en fondant en larmes :

— Ils sont là tous deux , ils sont ensemble, elle m'a chassée.

Sa voix se perdit dans ses sanglots, tandis que Victor s'é-

criait avec une émotion de colère qui me frappa jusque dans letonnement où j'étais de trouver Alison dans cet état :

— - Mais qui donc est là?

— Mais, repartit Alison avec une sorte de violence douloureuse, elle et lui, tous deux, te dis-je, Léopold et Charistie.

Avant que j'eusse pu faire une observation à mon fils, avant que j'eusse pu comprendre toute la portée du désespoir d'Alison, Victor s'était élancé jusqu'à la porte de l'appartement de Gharistie, et en avait violemment tiré la sonnette.

Je m'élançai vers lui pour l'arrêter ; mais au lieu de m'écouter, il sonna avec une nouvelle violence.

Victor, l'oreille collée sur la porte de l'appartement, ne m'écoutait pas, ou plutôt ne m'entendait pas. Je courus vers Alison qui semblait attendre l'événement de cette scène, et je la priai d'engager son frère à nous suivre.

— ■ Oh! s'écria-t-elle avec une exaspération que je ne lui avais jamais vue , on Fa trahi comme moi, lui aussi ; mais lui, il est un homme; il peut se venger, il se' vengera, et il fera bien.

Gomme elle finissait de parler, la porte de Gharistie s'ouvrit.

Ce fut madame Lambert qui se présenta. Victor voulut passer.

— Qui demandez-vous et que voulez-vous? lui dit-elle assez brusquement.

— Je veux voir votre fille.

— Il est possible que vous le vouliez, lui répondit madame Lambert; mais moi je ne veux pas que vous la voyiez.

Victor voulut presque entrer de force ; madame Lambert

m'aperçut, et s'écria avec cet accent vulgaire et bas que vous lui connaissez :

• — Ah ça ! est-ce que nous sommes dans une maison de voleurs, qu'on ose entrer ainsi à coups de poing chez deux pauvres femmes parce qu'elles sont seules?

— Tu vois, dis-je à Victor, à quelles injures ta violence t'expose. Viens, mon hls, viens.

Mon fils hésita un moment.

— Je vous suis, ma mère, me dit-il.

Puis élevant la voix, il ajouta :

— Mais si celui qui est ici n'était pas un lâche, ces pauvres femmes qui se disent seules n'apporteraient pas cette raison pour prévenir une explication que j'obtiendrai d'une façon ou d'une autre.

Victor avait à peine prononcé ces paroles, qu'une porte s'ouvre dans l'antichambre de Gharistie,* et que Léopold Deslauiïères paraît, disant insolemment à Victor :

— Quoique vous m'ayez appelé par votre nom, monsieur, je suis venu pour vous le restituer, car il appartient bien légitimement à un homme qui vient faire des esclandres chez une pauvre jeune fille, parce qu'il la sait sans protection et sans amis.

— Vous vous trompez, s'écria Alison dont la colère m'épouvantait, tant sa façon de parler et d'agir dans cette circonstance était en dehors de ses habitudes ; je lui avais dit que vous étiez là.

A la vue d' Alison et à la mienne, Léopold parut vivement troublé, mais il se remit presque aussitôt; et comme Victor s'était approché de lui, et lui disait à voix basse :

— Nous nous reverrons bientôt, n'est-ce pas? car vous comprenez bien que c'est une offense qui veut du sang, le mien ou le vôtre !

Léopold se recula dédaigneusement de lui et lui dit froidement :

— Vous oubliez, monsieur, que vous parlez devant votre mère et votre sœur.

A ce moment Léopold, grâce à ce sang-froid dont je ne le croyais pas capable, avait sur mon fils un cruel avantage.

J'entraînai Victor, qui, dans la rage où il se trouvait, se fût peut-être porté à des violences odieuses, et la porte de Charistie se referma sur nous trois.

Je me trouvai donc là, pauvre mère, entre mes deux enfants, tous deux désespérés, tous deux ayant irrité la colère de leur père , et sans qu'il me fût possible de leur . donner une espérance ou une consolation ! Alison avait tout à fait perdu la tête, car elle disait avec un tremblement nerveux à son frère, qui se frappait la tête avec colère :

— Tu le tueras, n'est-ce pas? tu le tueras?

L'accent de la voix d' Alison était si effrayant, qu'il calma Victor plus que n'eussent pu le faire mes prières et mes larmes.

A ces mots incessamment répétés d'an ton bref et sifflant, il s'alarma comme moi, et voulut parler à Alison, l'interroger, la calmer à son tour; mais elle ne lui répondait plus que par des paroles incohérentes, au bout desquelles revenait sans cesse ce mot fatal :

— Tu le tueras1 tu le tueras!

Nous eûmes toutes les peines du monde à détacher les mains d' Alison, qui se cramponnait avec force à la rampe de l'escalier et qui ne voulait pas quitter la place où elle se trouvait.

Son frère et moi, nous avions beau lui dire que son père la demandait, qu'un voisin pouvait passer, et que ce serait

348 LES AMOUKS DE VICTOR BONSENNE.

une chose déplorable qu'on la vît dans un pareil é tat : ni la menace de la colère de son père, qui, vous le savez, est pour elle si redoutable, ni la crainte d'un esclandre, qui en toute autre circonstance eût si profondément épouvanté Alison, rien ne put la décider ; elle n'entendait pins, elle ne comprenait plus; elle était sous l'empire d'une idée fixe qui lui ôtait complètement la conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Enfin nous détachâmes ses mains de la rampe, et Victor put la prendre dans ses bras et remporter jusqu'à la porte de notre appartement sans qu'elle cessât un moment de répéter ce terrible mot :

— Tu le tueras!

Il nous fallut sonner pour entrer chez nous.

Le bruit de la sonnette avertit mon mari de notre retour, et probablement que, cédant à sa colère, il préparait à sa iiile un accueil sévère, car au moment même où Victor, portant Alison dans ses bras, entra d'un côté, M. Bonsenne parut de l'autre.

A la vue de sa fille dont le visage n'annonçait que trop l'effrayant état de folie où elle était plongée, M. Bonsenne, oubliant sa sévérité, courut vers elle; mais Alison, l'ayant regardé un moment avec fixité, le repoussa brusquement en lui disant :

— Eh bien, je m'en irai, mon père !

Ce mot, que je ne compris pas d'abord, arrêta M. Bonsenne, et mon fils s'écria :

— T'a-t-il dit aussi qu'il te chasserait si tu avais le malheur de ne pas obéir à ses ordres comme un esclave?

— Du moins ne lui ai-je pas dit que je l'avais chassée, dit M. Bonsenne avec emportement.

Victor déposa sa sœur sur un siège et sortit aussitôt.

Mon mari me demanda ce qui s'était passé, et moi-même, sous l'empire de mon désespoir, je ne sais pourquoi je lui répondis :

— Vous avez fait le malheur de vos enfants.

Je n'eus pas plutôt prononcé cette parole, que je le regrettai.

— Ah! vous aussi! dit M. Bonsenne; c'est bien, nous parlerons de tout cela demain.

11 rentra chez lui, et je transportai ma fille dans son lit. Elle avait une fièvre ardente, et après avoir vainement essayé de lui arracher quelques paroles, épouvantée du délire où Alison restait plongée, je lis demander à M. Bonsenne slil ne jugeait pas à propos qne je fisse appeler le médecin.

— Savez- vous, mon ami, ce qu'il me fit répondre?

— Dites à ma femme qu'une mère si dévouée doit savoir ce qui est convenable pour sa fille.

Vous le connaissez, mon ami; vous connaissez ce caractère implacable et que rien ne peut faire fléchir précisément parce qu'il est juste, parce qu'il n'agit jamais que dans l'intérêt des siens ; parce que, pour moi, ainsi que pour ses enfants, il a toujours tout sacrifié. Sûr de lui-même, il n'admet pas qu'où puisse douter un moment de sa prudence et de sa justice, et il regarde comme une injure ou une révolte de se voir demander compte des raisons qui le font agir.

Plus tard, lorsque le malheur est arrivé, il regrette ses emportements et son inflexibilité; mais, malgré toutes ses bonnes résolutions, il redevient le même à la première résistance qu'il éprouve, à la première observation qu'il entend.

Ainsi donc il m'avait laissée seule avec ma fille, dont

l'état empirait sans cesse, et m'abandonnant dans l'horrible incertitude de savoir s'il ne m'en voudrait pas d'avoir tardé à appeler des secours, ou s'il ne me' ferait pas un crime d avoir rendu un étranger témoin du délire de sa fille.

Cette incertitude était affreuse, car le délire croissait sans cesse, mais en même temps il devenait à chaque instant plus compromettant. Alison appelait son frère à son aide contre son père aussi bien que contre Léopold.

Que vous dirai-je, mon ami? ce désespoir si terrible m'a causé une épouvante qu'il faut que je vous confie. Je n'ai pas seulement tremblé parce que la vie de ma fille était en danger, mais je ne sais si la douleur que peut donner un amour perdu a ces terribles exclamations et ces larmes désespérées.

Je ne puis mieux juger les autres que par moi-même. Assurément j'ai beaucoup aimé M. Bonsenne; et, si à l'époque où je l'ai épousé il m'avait abandonnée pour une autre, j'en eusse éprouvé le plus vif chagrin; mais j'aurais su maintenir ma douleur dans les bornes qu'une jeune personne bien élevée ne doit jamais franchir.

Si cependant, et je parle de moi, mon ami, j'avais été assez égarée pour me fier à la parole d'un malhonnête homme, et qu'après avoir abusé de mon inexpérience il m'eût abandonnée à ma honte, oui, je le crois, j'aurais éprouvé de pareils transports de colère, de semblables tortures... je serais devenue folle comme Alison l'est devenue...

Oh! mon Dieu! serait-ce donc là ce qui la met dans cet horrible état?... Je ne le crois pas, non, je ne puis le croire. Mais Alors, qu'est-ce donc, mon ami, que toutes ces passions indomptables qui agitent et dévorent la jeunesse à présent? Nous ne voyions point de pareilles choses autrefois. Ah!

c'est une époque fatale que celle où nous vivons ; où marchons-nous, mon Dieu? Et cependant... m

Mais j'oublie que je ne vous ai point dit tout ce qui s'était passé après la réponse si dure de M. Bonsenne. *

Vers une heure du malin, voyant que mes soins ne pouvaient rien contre le mal effrayant qui tenait Alison, j'envoyai chercher un médecin. Le nôtre n'était point chez lui.

Au risque de tous les reproches de M. Bonsenne, j'étais décidée à avoir recours à quelqu'un, et je fis demander un médecin qui demeure en l'ace de notre maison, rue de Provence, no 3^ et qu'on nommait M. Requillet.

11 se hâta de venir; ii s'approcha du lit de ma fille, et après l'avoir assez longuement examinée, il me demanda à quelle cause j'attribuais l'état où il la trouvait.

J'allais répondre et répondre la vérité, lorsque M. Bonsenne, qui s'était glissé à mon insu dans la chambre d'Alison derrière le médecin, m'arrêta en disant :

— Il suffit, monsieur, que vous jugiez de son état sans qu'il soit nécessaire de vous en dire la cause.

Il faut vous dire, mon ami, que ce M. Requillet est un homme d'un aspect très-doux et qui me parut très-facile à intimider; mais,, à mon grand étonnement, il fronça le sourcil, et à cette observation de mon mari qui le regarda fixement, il lui dit :

— Qui êtes-vous, monsieur4?

— Je suis le maître de cette maison, jasuis le père de la malade.

— Pourquoi m'avez-vous fait appeler? •

— Pour lui donner vos soins.

— En ce cas, il est nécessaire que je sache à quelle cause je dois attribuer raisonnablement l'état presque fâcheux où je la trouve.

— Quand un malade a une fluxion de poitrine, reprit sèchement mon mari," il n'importe pas qu'il Fait prise en voiture ou à pied, au soleil ou à l'ombre.

M. Requiilet se détourna de mon mari, et me dit :

— J'ai l'honneur de vous saluer, madame, je n'ai rien à faire ici.

J'étais outrée, et je m'écriai :

— Mais, monsieur, si ma fille est en danger, vous ne pouvez pas l'abandonner !

<— Mais, madame, cornue elle n'est pas en état de me répondre, et que son père, qui est le maître de votre maison, trouve inutile que j'interroge, je m'en vais.

— Arrêtez, m'écriai-je.

Mon mari frappa du pied avec impatience. Je pris M. Requiilet par les mains, je l'implorai.

— Mais enfin, il doit y avoir quelque chose à faire; parlez, monsieur, parlez.

— Parlez vous-même, me dit-il : depuis quand votre fille est-elle clans cet état?

— Depuis deux heures...

— Gomment cela lui est-il arrivé?

. Pardonnez-moi, mou ami, mais je rencontrai le regard de mon mari, et je me tus.

M. Requiilet garda un moment le silence. Je vis une indignation cruelle se peindre dans ses yeux.

— Vous n'êtes pas la mère de celte demoiselle ? dit-il.

— Mais... lui dis-je, je sais sa mère.

— Sa mère! reprit-il, sa mère qui n'ose pas répondre près du lit de sa fille mourante... allons donc!

Il se détourna avec dédain et s'éloigna.

— Mourante! m'écriai-je, elle, Alison? Restez, monsieur, restez ! je vous dirai tout.

— Mourante? répéta M. Bonsenne en s'approchant d'Alison. Ce n'est pas possible... Mourante pour un chagrin d'amour...

M. Requillet ne lui répondit pas et me prit à part.

— Voyons, me dit-il, que lui est-il arrivé ?

— Monsieur, fit M. Bonsenne brusquement, elle croit savoir... elle sait que la personne... enîin elle a un chagrin...

— Je ne vous interroge pas, monsieur, lui répliqua le médecin fort durement.

-- «Monsieur ! s'écria mon mari, sortez !

— Eh bien non, m'écriai-je exaspérée... Non, c'est une indignité. Vous êtes près du lit de votre fille, et sans pitié pour elle, sans pitié pour moi, vous refusez à celui qui peut la sauver les moyens de le faire ! Eh bien, en voilà assez de votre tyrannie, et vous avez raison... la mère suit l'exemple des enfants : elle se révolte.

Mon mari était absorbé... il me regarda avec un étonnement stupide ; il ne comprenait pas où j'avais pris ce courage.

— 11 faut donc que je cède ! murmura- t-il sourdement. Hélas! mon ami, c'était là tout le motif de l'apparente

cruauté de M. Bonsenne, l'idée de céder, la pensée de se démettre un moment de l'autorité absolue et indiscutable sans laquelle, dit-il toujours, il n'y a plus de famille.

Je ne puis vous dire le regard de dédain avec lequel M. Requillet accueillit cette phrase de mon mari.

— C'est dur, reprit-il sèchement, c'est dur pour un républicain qui s'est fait royaliste en naine de Napoléon, de permettre qu'à côté de lui vive un fils qui ose avoir une pensée sans son ordre !... c'est affreux de penser qu'il a une femme qui s'imagine qu'elle a le droit de sauver sa fille!

— Mais qui êtes-vous donc, s'écria mon mari, vous qui osez me parler ainsi ?

— Je suis un homme qui, aujourd'hui, au bas d'une lettre que vous avez adressée à une jeune fille, a mis ces mots : « L'homme qui a écrit cette lettre est un bourreau ou un crétin ! »

— Monsieur!... fit M. Bonsenne en s' emparant d'une canne.

— Je ne croyais pas avoir si bien jugé, répliqua M. Requillet en courant vers le lit d'Alison.

À ce moment la pauvre enfant se tordait dans d'affreuses convulsions en s'écriant :

— Grâce, mon père!... grâce!... grâce!

— 0 mon Dieu ! s'écria tout à coup M. Bonsenne en tombant sur un siège, je suis donc fou !

Je ne puis vous dire ce qu'il fit pendant quelques instants; le docteur, la bonne qui était accourue, et moi, nous avions toutes les peines du monde à contenir Alison.

Le docteur demanda diverses choses... comme de l'eau... de l'éther... ce fut M. Bonsenne qui les apporta, qui courut les chercher. Jamais enfant craintif et soumis n'a obéi avec cet empressement. Mais il y avait quelque chose d'effrayant daus cette obéissance : on eût dit un idiot qui exécute des ordres sans les comprendre.

Une demi-heure se passa ainsi, pendant laquelle le médecin saigna Alison aux deux bras.

Enfin l'agitation se calma, le délire s'affaiblit, et nous pûmes, pour ainsi dire, nous reconnaître. Le docteur me dit qu'il ne quitterait point le chevet d'Alison jusqu'à ce qu'il fût assuré de l'effet de ses deux saignées.

Je le remerciai, et je me tournai vers mon mari pour l'examiner; mais il n'était déjà plus dans la chambre.

LES AMOURS l)E VICTOR BONSENNE. 355

Je parcourus l'appartement pour chercher mon mari ; je le trouvai dans son cahinet : je voulus lui parler, il m'arrêta :

— J'ai eu tort, me dit-il froidement; mais vous ne supposez pas que je veuille revoir en face l'homme qui a pu me dire ce que m'a dit ce médecin.

— - Mais, lui répondis-je toute tremblante, il compte passer ici le reste de la nuit.

— C'est son devoir, repartit mon mari, en présence d'un danger pareil à celui qu'il nous a déclaré.

Je demeurai silencieuse; j'espérais un mot d'affection et d'amitié ; M. Bonsenne ne me dit rien.

Je me décidai à aborder la première la question de notre querelle.

— J'espère, lui clis-je, que vous avez oublié les paroles qui m'ont échappé dans un moment de violence?

M. Bonsenne me parut attendri de ma démarche, il sourit tristement, et me répondit :

— Souhaitez plutôt que je m'en soutienne,

— Comment? m'écriai- je.

— Oui, reprit-il ; peut-être qu'en me rappelant jusqu'à quelle irritation j'ai pu pousser Tàrne la plus soumise, la tendresse la plus dévouée, peut-être me tiendrai-je en garde contre cette inflexible volonté qui vous a paru si dure.

— Eh bien, mon ami, lui dis-je, voulant profiter de ce bon moment pour nous tous; eh bien, lorsque vous êtes indulgent pour moi, ne le serez-vous pas aussi pour vos enfants ?

La figure de mon mari se rembrunit, et il me répondit :

— S'ils sont malheureux, ils souffrent la peine de leur désobéissance.

Je voulus faire une observation.

— Vous savez, lui dis je, que la pauvre Alison... Il m'interrompit en me disant :

— Mais, enfin, que s'est-il passé pour qu'elle soit rentrée dans cet état?

Je lui racontai de point en point tout ce que je viens de vous dire.

— Elle était donc entrée? me demanda-t-il.

— Je dois le croire, puisqu'elle s'est écriée qu'on l'avait chassée.

A cette parole il se leva, se mit à marcher vivement dans la chambre :

— Et elle' a dit à Victor : « Tu le tueras? »

— Elle ne faisait que répéter ce mot.

— Qu'ont-ils donc pu lui dire? fît-il en s'arrêtant.

— Et Victor, repiïs-je, a pris un rendez-vous avec Léopold pour un duel.

— Qui n'aura pas lieu... je ne le veux pas... non certes... Il se remit à marcher avec activité, en disant :

— Il serait en effet honorable pour moi que mon meilleur ami m'eût confié la vie de son fils pour que je le fisse tuer par le mien, parce qu'il n'a pas voulu épouser ma fille ! Non, non, ce ne sera pas...

— Un avertissement à Victor, un conseil de son père...

— Un conseil!... un avertissement! me dit-il brusquement. Victor ne recevra de moi qu'un ordre, un ordre formel.

—- Peut-être qu'avec un peu de douceur...

— Assez, me dit-il, assez... Victor m'a désobéi pour me désobéir; il ne devait plus penser à Gharistie; il ne devait plus y penser... C'était sa conviction aussi bien que la mienne .

S'il m'eût désobéi parce que son amour lui eût fait méconnaître la justice de mon opposition à leur mariage, je lui pardonnerais. La passion est aveugle, insensée; on excuse les fous. Mais Victor, ajouta-t-il amèrement, s'est montré plus que raisonnable dans cette circonstance. IL ne lui a pas fallu longtemps pour qu'il se décidât à abandonner ses projets d'union avec Charistie 11 n'a pas même hésité un moment.

Et lorsqu'il a eu tant de bon sens, il vient se mêler de ce que je veux faire de cette jeune fille; et pourquoi? pour contrôler mes actions, pour m 'imputer dans sa pensée une infamie. Non... non... avant de se faire le juge de son père, M. Victor devrait penser à s'apprécier lui-même.

— Vous avez raison, lui dis-je; mais il est jeune, amoureux.

— Non, te dis-je, reprit mon mari avec amertume, il n'a pas même cette excuse, il n'a pas eu. un bon mouvement pour sauver l'infortunée Charistie. Il n'en veut pas... mais son orgueil se révolte à la pensée qu'un autre peut l'obtenir.

— Mais, cet autre aimait votre fille !

— Si Léopold pensait un seul mot de ce qu'il a écrit à Charistie, il vaudrait mille fois mieux que Victor.

— Mais, enfin, le laisserez-vous épouser cette malheureuse?

— Ce n'est plus mon affaire; on ne le trompe pas.

— Mais, d'après ce que vous me dites, il la trompe.

— Je n'y puis plus rien, m'a répondu mon mari; n'en parlons plus.

J'aurais bien voulu pénétrer ce secret, mais mon mari me pria de retourner près de ma fille. D'un autre côté, j'avais hâte de la voir, car il me semblait entendre du bruit dans sa chambre ; j'y retournai.

Son agitation recommençait, mais elle n'avait plus ce délire qui l'empêchait de reconnaître ceux qui étaient près d'elle.

Mon retour ne la calma point, il parut seulement donner une autre direction à ses idées.

On eût dit que pendant mon absence elle avait commencé à confier au docteur les détails de la scène qui devait avoir eu lieu chez Charistie; mais à peine eus-je mis le pied dans la chambre, qu'elle se cacha vivement en disant :

— Voici, ma mère, elle ne doit rien savoir de ce secret.

Puis, un moment après, et comme si je n'avais pas été là, elle se prit à supplier le docteur de ne point me dire ce qu'elle lui avait raconté.

Pendant près d'une heure que dura cette nouvelle scène de délire, sa pensée demeura constamment fixée sur la crainte de me voir apprendre ce qui s'était passé chez Cha- , ristie.

Du reste, ce qui m'alarme dans l'état de ma malheureuse enfant, ce sont ces intervalles de repos et de raison ; c'est, lorsque sa folie éclate, la fixité de sa pensée, une fois qu'elle a prononcé une première parole.

Cependant m'imaginant qu'elle avait pu apprendre quelque chose à M. Requiilet pendant mon absence, d'un autre côté, supposant que le docteur savait par lui-même beaucoup de choses (et ce qu'il avait dit à M. Bonsenne relativement à une certaine lettre me donnait le droit de le croire), blessée au fond du mystère que mon mari me faisait, j'interrogeai M. Requiilet sur ce qu'il avait pu apprendre soit de Charistie, soit d'Alison ; mais contre mon attente, je le trouvai impénétrable, et ce qu il y a de plus étrange c'est que cet homme qui avait demandé à mon mari, et d'une façon assez formelle, la cause de l'état où se trouvait Alison;

ce qu'il y eut de plus étrange, dis-je, c'est que, lorsque je voulus lui donner les explications qu'il avait semblé si désireux d'obtenir, il refusa pour ainsi dire de m'écouler par ces mots qu'il me répéta trois ou quatre fois ;

— Je sais tout cela, je sais tout cela.

Et comme je voulais encore continuer, il m'interrompit formellement en me disant :

— Non-seulement je sais tout cela , mais il ne me convient pas d'en apprendre davantage.

Le jour venu, notre médecin, que j'avais envoyé chercher , comme vous le save&> est venu à la maison. 11 a eu un moment d'entretien particulier avec le docteur Requillet, qui s'est retiré immédiatement, et depuis ce moment je suis près du ht de ma fiile dont la raison ne revient pas, sans nouvelles de mon tils chez qui j'ai envoyé et qui n'était pas chez lui, et abandonnée de mon mari qui est sorti de très-grand matin sans avoir dit à personne pourquoi il sortait.

Déjà la moitié de la journée s'est passée, l'état d'Alison ne s'améliore pas. Je ne sais comment apprendre ce qu'est devenu Victor; mon mari n'est point revenu.

C'est à vous que je m'adresse, mon ami ; venez, je vous en supplie -.vous avez sur M. Bonsenne le pouvoir d'un véritable ami et d'un homme d'expérience et d'esprit. Vous n'êtes pas de ceux à qui il peut imposer ses volontés sans permettre qu'on les discute. Voyez-le, interrogez-le, apprenez de lui la vérité.

Je ne suis point initiée aux secrets de mon mari; je ne suis peut-être point à la hauteur des iuées qu'il se fait pour l'avenir de ses enfants; mais tout ce que je sais, c'est que mon fils est chassé de la maison de son père, c'est que ma fille est mourante , c'est que tout est malheur et désolation

SCO LES AMOURS DE .VICTOR BONSENNE,

autour de moi, et que dans mon faible jugement de femme^ il m'est permis de douter de la sagesse de celui qui a eu si peu de prévoyance, ou qui, s'il a prévu les sentiments de ses enfants, s'est imaginé qu'il les ferait plier par un ordre ou par un avertissement. Il n'a fait que leur briser le cœur, voilà tout ; fasse Dieu qu'il n'ait fait entrer que le malheur dans notre maison!

Victor a précisément le caractère de son père, il porte la même obstination dans ce qu'il croit être son droit-, s'il trouve son père injuste, il se révoltera, et Dieu sait où la révolta pourra le conduire.

Venez donc voir mon mari, mon cher M. Meylan ; éclairez-le sur le résultat probable de ses résolutions implacables. Ramenez-le à ces sentiments d'indulgence et de modération qui préviennent plus de fautes qu'une rigidité peut-être trop vertueuse.

Soyez le protecteur de mes enfants, soyez le mien; car, vous le savez, depuis bien longtemps, ce n'est plus que par eux et pour eux que je vis. Je compte sur votre amitié; elle est bonne et tendre comme celle d'un homme qui a beaucoup aimé, et qui a trouvé dans ce que mon mari appelle de cruelles erreurs cette délicatesse qui sait toucher au coeur qui souffre sans le blesser, Votre vieille amie,

HÉLÈNE BONSENNE.

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