A. R. MEYLAN
Cette lettre de mon père terminait la première série des lettres que renfermait le portefeuille que m'avait remis Charistie.
Je ne puis dire combien elle me toucha et me rendit le cœur lier. Quoi que j'en eusse, l'histoire de Justine avait jeté un étrange malaise dans l'amour et le respect que j'avais pour mon père.
D'un autre coté, j'avais trop souvent appris malgré moi qu'il s'était fait un nom presque célèbre par ses galanteries,
ses duels, ses énormes pertes au jeu, et j'aurais voulu qu'il n'en fat pas ainsi, ou plutôt j'aurais voulu l'ignorer. Mais la lecture de cette lettre me fit voir l'homme bon, l'homme éminement juste et sensé, qui sait faire leur part aux faiblesses humaines et qui tâche de les consoler.
Je m'arrêtai dans cette lecture que jusque là j'avais suivie avec ardeur, et je me laissai aller à contempler ce cadavre étendu près de -moi.
Ainsi, me disais-je, un noble ! cœur, un esprit capable, une volonté sérieuse eussent animé ce corps qui s'est usé dans la débauche et qui a fini par succomber dans un combat amené assurément par une mauvaise action. Ainsi la rigueur d'un père a jeté dans le néant cette force jeune, ardente et qui aspirait au bien.
Quel est le plus coupable devant Dieu? Et à cette heure, l'Eternel n'aura-t-il pas exaucé cette voix qui lui criait il y a à peine quelques heures :
— Mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de lui!
Eu me rappelant ce cri de madame Deslaurières, je ne pus m' empêcher de joindre aussi les mains, d'élever mes yeux vers le ciel et de dire aussi dans mon âme :
— Mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de lui!
Et à ce moment, ma pensée allant à la femme pour laquelle sans doute il avait perdu sa jeunesse, je me demandai si elle aussi ne méritait pas qu'on priât Dieu pour elle, et si, dans les écarts inouïs où on la disait tombée depuis cette époque, tout avait été de sa faute. Elle portait le nom de madame Deslaurières, elle avait donc été mariée au lâche coquin que je ne connaissais que pour un coquin de mauvaise compagnie.
Gomment cela s'était-il fait ? c'est ce que je désirais savoir, car déjà l'image de madame Deslaurières se présentait à
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moi sous un aspect bien différent de ceiui où je l'avais jugée pour la première fois, et je ne sais quelle pitié curieuse et presque inquiète m'intéressait au sort de cette femme, si misérablement initiée à la science du vice dans son enfance, qui s'en était arrachée avec un si noble courage et qui était retombée si bas.
Malgré moi, je me sentais de l'avis de M. Bonsenne, lorsqu'il avait dit à sa femme que si Léopold eût pensé sérieusement la moitié des choses qu'il avait dites à Charistie, il eût été le seul qui eût dignement apprécié la position de cette infortunée. Il me semblait qu'il eût été digne d'un homme d'honneur de soutenir cette femme , de la relever, de la protéger contre tous, et à ces réflexions sur un passé fatalement accompli se joignait cette pensée encore informe que l'œuvre pouvait encore se refaire, qu'il restait dans l'àme de madame Deslaurières assez de hauteur de sentiment pour recommencer sa réhabilitation, s'il se trouvait près d'elle un cœur capable de l'y pousser.
Cependant je voulus connaître la fin de cette histoire bizarre, et je repris ma lecture.
11 me parut, en feuilletant les premiers papiers, que ce n'étaient plus des lettres écrites avec une espèce de suite comme les précédentes. Il y avait une foule de notes, puis des lettres.
Je les insère ici textuellement, dans l'ordre où je les trouvai et où je les conservai.
(Cette note était de la même main que celle où il était enjoint à M. Bonsenne de marier Gharistie) : .
« La personne qui désire que le mariage de mademoiselle Lambert se fasse le plus tôt possible se trouve, par un hasard inutile à expliquer ici, avoir rencontré pour cette jeune personne un mari tout à fait convenable. 11 s'agit d'un M. Deslaurières que M. Bonsenne doit connaître. La position est convenable, et sera améliorée.
» 11 est bien entendu que c'est mademoiselle Gharistie Lambert, née à Strasbourg le 19 mai 1796, qui prend pour époux M. Deslaurières. »
Cette note n'était point signée : j'en savais assez pour supposer qu'elle devait venir de madame de Belnunce. Seulement je ne comprenais pas comment Deslaurières avait pu arriver jusqu'à elle.
La note suivante me le fit deviner. Elle était de la main de mon père ; la voici :
« Si le prince de Morden tient absolument à obtenir l'avancement qu'il demande pour M. Léopold Deslaurières, il faut qu'il en parle non-seulement au ministre lui-même, mais au directeur de la division de l'infanterie et au chef immédiat de monsieur Deslaurières.
» Une démarche de la part du prince sera toute-puissante
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sur les bureaux, et il est nécessaire que le prince soit persuadé qu'en France les bureaux sont aussi puissants et plus puissants que le ministre; à moins que le prince ne s'adresse directement à S. M., auquel cas, si le roi daigne dire un mot, l'affaire sera emportée. »
Il résultait de ceci que le prince de Morden avait sans doute appris par Victor ce qui s'était passé chez son père, et que, désireux de marier Charistie, il eût pris le premier venu qui se présentait. Mais quel intérêt pouvait avoir le prince à ce mariage? voilà ce que je ne pus comprendre dans le premier moment.
Mais je ne m'arrêtai point à rechercher cet intérêt, et je continuai ma lecture en trouvant une troisième note de l'écriture de M. Bonsenne :
« Aujourd'hui à midi, le mariage de mademoiselle Charistie Lambert, née le 19 mai 1796, avec M. Deslaurières, chef de bureau au ministère de la guerre, a été célébré comme il a été convenu.
» Le montant de la fortune de mademoiselle Charistie Lambert, consistant en une inscription de rente de ving-six mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes, a été remis audit sieur Deslaurières par madame Lambert, en qualité de tutrice de sa fille . Reçu de cette somme a été porté au contrat déposé chez Me Boileau, notaire, rue de Richelieu.'
» On pense que tout a été fait selon les désirs de qui de droit. 11 n'y a donc plus rien à réclamer des bons offices de ceux qui ont pu s'entremettre dans ce mariage, et on espère qu'il n'en sera plus question à leur égard. »
M. Bonsenne, je n'en pouvais douter d'après la corres-
pondance que je venais de lire, était l'agent de madame de Belnunce, qui, après avoir retrouvé sa fille, avait voulu lai faire une belle et bonne position.
Rigide observateur de ses engagements, il avait sans doute poussé le rigorisme jusqu'à être l'exécuteur de la volonté de madame de Belnunce en faisant le mariage de Charistie et de Deslaurières, et probablement qu'une fois ce devoir accompli, il s'était complètement retiré d'une affaire qui avait eu de si fâcheux résultats pour sa famille.
Cependant je ne trouvais encore rien de ce que je cherchais, lorsque je tombai sur un papier fort malpropre et dont l'aspect me parut assez. bizarre. Non-seulement je ne compris pas du premier coup en quoi ce papier pouvait se rattacher à l'histoire de Charistie, mais encore je ne compris pas même le sens particulier de ce que je lisais. Cependant ce papier avait vivement excité ma curiosité. 11 était d'une écriture que je reconnaissais parfaitement, de récriture d'un homme que je haïssais de cette haine qu'on porte atout ce qui est laid, plat et méchant; ce papier, dis-je, était de l'écriture de Morinlaid.
On doit se rappeler que ce fut lui qui le premier me parla de madame Deslaurières, le premier qui me jeta dans le cœur, contre une femme belle, jeune et que je ne connaissais pas, ce dégoût, ce mépris qui m'avait rendu si inconvenant et si brutal vis-à-vis d'elle.
Je lus donc ce papier avec toute l'attention possible, et dans l'espoir d'y trouver quelque nouvelle preuve de la bassesse et de la lâcheté de mon ami Morinlaid. 11 me semblait que j'avais besoin de mépriser et de haïr encore plus cet homme qni, j'en avais le pressentiment, devait être pour quelque chose dans les nouveaux malheurs de Charistie,
Hélas! il est vrai, cette conduite, cette légèreté de madame Deslaurières, qui m'avaient paru si odieuses, je les considérais déjà comme des malheurs. Malgré moi je m'intéressais à cette femme, et peut-être ce fut le premier mouvement d'amour qui me troubla pour elle, que cet intérêt curieux que j'éprouvai à côlé du cadavre d'un malheureux que l'amour qu'elle lui avait inspiré avait perdu et tué.
Cette réflexion que je fais aujourd'hui ne me vint point dans ce moment. Je ne croyais encore qu'à ma haine pour Morinlaid, et ce fut poussé par ce sentiment que je lus pour la sixième fois le manuscrit suivant :
A remettre à monsieur le directeur de la Gaîté.