‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 32 sur 71 · MADAME BONSENNE A MONSIEUR MEYLAN PÈRE · texte numérisé non relu

MADAME BONSENNE A MONSIEUR MEYLAN PÈRE

Mon ami,

C'est à vous que je m'at£resse dans l'affliction profonde où je suis piougée. Il y a deux jours, un événement ter-

230 LES AMOURS DE VICTOR BONSKNNg.

xibie est venu de nouveau porter le désordre et le désespoir dans notre maison. Aujourd'hui comme autrefois, c'e6t la présence de Ckaiistie qui a amené cette nouvelle rupture, cette cruelle désolation.

Je ne yeux pas maudire cette enfant, mais Dieu nous fait payer cruellement cher l'aisance que nous a valu rengagement qu'a pris M. Bonsenne de se charger de Gharistie. Cependant, puisqu'il me le dit, je n'en veux point douter, c'est une bonne action qu'il fait, c'est un pieux devoir qu'il accomplit.

Si je ne me trompe, vous savez une partie de ce secret; venez donc, mon ami, soyez juge entre mon mari et mon fils, car je dois vous le dire, Victor est encore une fois exilé de la maison de son père, et je n'ai plus pour me consoler les conseils courageux, la tendresse angélique de ma pauvre Alison...

Ma pauvre Alison est au lit, mourante, désespérée, folle! Elle est folle, mon Dieu ! elle accuse son père, elle ne me répond pas quand je l'interroge; je l'ai entendue s'écrier dans un accès de délire :

— Mon Dieu! mon Dieu! ne vaut-il pas mieux être une fille désobéissante et coupable ?

Mais vous ne devez pas me comprendre, mon ami ; il faut que je vous raconte les choses comme elles se sont passées, ou du moins comme je les ai apprises, puis vous pourrez prendre un parti, vous pourrez me dire comment je dois me conduire.

C'est qu'en vérité je ne sais où je vais. Au milieu de toutes ces passions dont je ne puis comprendre la colère, à travers tant d'accusations qui se croisent, au milieu de tant de reproches et de douleurs, que voulez- vous que je lasse, moi, pauvre femme, qui ai simplement aimé mon

LES AMOURS DE VICTOR fcONSENNÉ. 387

mari, pieusement élevé mes enfants, et qui les Vois tous s'accusant l'un l'autre, se demandant compte de leur bon* heur, de leur honneur, de leur avenir?

Vous savez l'amour de Victor pour Charistie; vous savez la volonté irrévocable de son père de ne pas consentir à leur mariage.

J'ignore comment cela s'était fait, mais Victor semblait avoir complètement cédé aux ordres de son père , et je n'attendais plus que le départ de Charistie pour voir mon fils rentier dans notre maison.

Toutefois, et comme si l'espoir de ce bonheur ne pouvait pas m'être permis sans un mélange de chagrin, je voyais s'attrister peu à peu le visage de ma pauvre Alison. Je l'avais interrogée, mais soit qu'elle eût peur de porter une fausse accusation, soit que, moins confiante envers sa mère que sa mère ne l'avait été envers elle, elle ne voulût pas me dire la cause de son chagrin, ce ne fut qu'à force de l'observer que je pus découvrir qu'elle doutait des sentiments du jeune Deslaurières à son égard.

Quelques mots imprudents avaient été prononcés devant lui, touchant la fortune que devait un jour posséder Charistie, et je n'en peux plus douter maintenant : Alison avait deviné juste en supposant que cette fortune avait éveillé les désirs cupides de Léopold.

En effet, quelques rapports fâcheux nous ayant été faits contre lui, nous lui montrâmes un peu moins d'empressement, et il saisit ce prétexte avec avidité pour s'éloigner de nous et rompre une union qui, vous le savez, avait été arrêtée entre feu M. Deslaurières et mon mari, et qui était devenue le plus doux espoir de ma fille.

Cependant rien n'avait encore éclaté ; des lettres s'échangeaient secrètement entre Victor et sa sœur, lorsque

fttt LES AMOURS DE VICTOR BONSENNE.

je m sais par quel concours de circonstances arriva l'horrible scène d'avant-hier.

À peine avions-nous Gni de dîner, qu'Alison me pressa vivement de sortir, et laissa échapper, au milieu de ses instftttces, la nécessité d'une visite à faire à la vieille mademoiselle Deslaurières, la tante et la marraine de Léo ppld.

Je crus comprendre qu'elle désirait savoir de cette façon ce que devenait LéopoLd, que nous n'aviops pas vu depuis quelques jours. Je ne voulus pas la faire rougir en lui montrant que je l'avais devinée, mais je m'einpres.^ai de me rendre aux vœux mal déguisés de son cœur, et je sortis.

ie me rendis chez mademoiselle Deslaurières. Elle me demwda des nouvelles de Léopold ; elle ne parut point étonnée quand je lui appris la froideur qui régnait entre lui et nous.

Mademoiselle Deslaurières, pressée par moi, finit par m'avouer que depuis fort longtemps elle était très-mécontente de son neveu.

A son dire, c'est un méchant sujet, d'autant plus pernicieux, qu'il est habile à jouer les meilleurs sentiments. Elle accuse de sa perversité la fréquentation habituelle de comédiens qui lui ont appris à, se moquer de tout.

Elle a été jusqu'à me reprocher le plaisir avec lequel nous applaudissions aux jolis vers qu'il fait, disant que c'étaient nos compliments qui avaient commencé par lui donner de la vanité., et qui l'avaient mis sur le mauvais chemin où il s'était tout à fait égaré, fille accusait aussi beaucoup des fautes de Son neveu un certain jeune homme appelé Morinlaid, qu'elle disait être le premier qui avait ouvert à Léopold les ooulisses du théâtre, qu'il ne quittait plus.

LES AMOURS pE VICTOR BONSENNE. *J9

Vous connaissez mademoiselle Deslaurières, vous savei qu'une fois qu'elle s'est mis un« idée dans la tête, rien ne peut la faire revenir. Et j'eus beau lui dire que ce M. Morinlaid, qu'elle accusait des désordres de Léopold, avait précisément à se plaindre de lui, et que c'étaient ses accusations qui nous avaient amenés à montrer à Léopold la froideur dont il avait paru si vivement blessé; j'eus beau parler, j'eus beau faire, elle persista dstns son opinion et finit par me dire :

— Du reste, vous saurez $, quoi vous en tenir sur son compte, car il doit aller ce soir dans votre maison.

Je m'étonnai.

— Me prenez- vous pour une folle? me dit mademoiselle Deslaurières avec ce ton que vous lui connaissez. J'étais ce matin cbez mon neveu, et je l'ai entendu dire à ce Mo-r rinlaid:

— En tout cas, à ce soir, vers onze heures, quand je sortirai de la rue de Provence.

— N° 2, n'est-ce pas? dit Moriulaid.

— Oui, repartit mon neveu, rue de Provence, n° 2.#

— 11 me semble, continua madame Deslaurières, que c'est là que vous logez, et je suis fâchée que vous ne soyez pas chez vous pour recevoir sa visite.

Quoique l'observation fût peu polie, je n'eus pas l'air d'y prendre garde, car j'étais moi-même très-fàchée de ne pas être chez moi si Léopold s'y présentait.

Mon mari était tellement irrité contre lui, que je craignais qu'il ne voulût point le recevoir; et d'un autre côté, j'étais sûre qu'Alison ne l'oserait point en mon absence.

Vous savez, mon ami, sur quels riens les amoureux se brouillent; vous savez avec quelle facilité ils se raçommodent; vous savez aussi qu'une occasion manquée peut

340 les amours de vicîor ëonsenne.

prolonger quelquefoi8 une querelle jusqu'à ce qu'elle amène une rupture complète.

Je me hâtai donc de retourner chez moi; je n'avais pas été absente plus d'une heure. Lorsque je rentrai, la bonne m'apprit une chose à laquelle j'étais bien loin de m'attendre, c'est que mon fils était venu et qu'il était enfermé avec mon mari dans son cabinet. •

Je cherchai Alison pour lui demander si elle ne savait pas quelque chose au sujet de cette visite. Je ne la trouvai ni dans le salon, ni dans ma chambre, ni dans la sienne. On ne l'avait pas vue sortir. Je la crus donc enfermée avec son père et son frère.

J'allai moi-même au cabinet de mon mari. Je frappai. Il me demanda qui était là. Je lui dis que c'était moi; ïl m'ouvrit ; et après que mon tils, que je n'avais pas vu depuis bien des jours, m'eut embrassée, je lui demandai où était Alison.

'Mon mari ne l'avait pas vue depuis l'arrivée de Victor; Alison était donc sortie sans me prévenir, sans prévenir son père, sans môme prévenir la domestique ; Alison, elle qui n'était jamais sortie seule! Je ne puis dire quel effroi j'éprouvai. Je parcourus de nouveau l'appartement en l'appelant.

Mon mari, qui ne la comprenait point d'abord, partagea bientôt mon. inquiétude, et ce fut alors que Victor, nous voyant tous deux tourmentés par les craintes les plus fâcheuses, me dit tout bas :

— Ne vous alarmez point, maman, je crois savoir où est Alison ; elle a dû monter ce soir chez Gharistie.

Malheureusement son père l'entendit, et passant aussitôt de la plus cruelle inquiétude à la plus vive colère, il s'écria :

— Chez Cbaristie, malgré ma défense formelle ! malgré mes ordres !

Victor essaya de justifier sa sœur; mais voyant que la colère de mon mari ne se calmait pas, il finit par lui dire :

— Pardonnez à ma sœur, mon père; si elle a désobéi à vos ordres, c'est à mon instigation, c'est moi qui l'avais suppliée de monter chez son amie.

— Vous! s'est écrié mon mari, vous qui saviez les motifs secrets de ma défense! et dans quel but? Pourquoi avez-vous poussé votre sœur à me désobéir? Etait-ce pour qu'elle apprît de Charistie ce que vous n'avez pas osé lui confier ?

— Eh bien, mon père, s'est écrié Victor avec cette fatale vivacité que vous lui connaissez, j'ai voulu faire avertir Charistie du malheur que je craignais pour elle.

Mon mari a jeté sur son fils un regard terrible, et celuici a repris en baissant la tête :-

— Le prince de Morden ne m'avait-il pas dit que, pourvu qu'on la mariât sur-le-champ, il s'inquiétait peu du mari qu'on lui choisirait?

— Et vous m'avez cru capable de la livrer à quelque misérable des dernières classes de la société, comme a dit le prince ?

— Non, mon père, non, répondit Victor d'un ton plus soumis ; mais en renonçant à l'idée de pouvoir être jamais le mari de cette malheureuse jeune fille, je n'ai pas étouffé la tendresse que j'avais pour elle; il m'a semblé que je lui devais une dernière preuve d'intérêt et d'affection.

— En me faisant dénoncer par ma fille, a repris mon mari avec cet amer dédain dont il frappe si cruellement ceux qui l'ont offensé, en me faisant dénoncer par ma fille comme un homme coupable de la dernière lâcheté ! Eu

Page 1