‹ Les amours des anges, et les melodies irlandaises, de Thomas Moore. Traduction de l'anglaisChapitre 1 sur 81 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

persuade aiséraeni qu’on peut les reproduire en français avec la même verve et la même ele'gance; mais lorsqu’il faut exécuter, je reviens de cette erreur. Les paroles me manquent, les expressions me semblent décolorées. Je cherche , trop souvent en vain, k reproduire le tour énergique et concis de l’original; je tremble que le sentiment ne m’échappe. Le temps me presse; la crainte qu’un traducteur plus froid, moins idolâtre que moi des beautés qui me ravissent , ne me devance auprès du public; tout m’attriste et me décourage.

La poésie de Moore est un diamant taillé à facettes qui brille de mille feux , de quelque côté qu’on l’envisage. Sa muse est parée de tout l’éclat des deux et de la terre.

Tantôt il emprunte aux astres leurs rayons, tantôt il colore son pinceau dans les riches teintes de l’arc-en-ciel, ou il le plonge dans le calice des plus belles fleurs. Enfin, on serait tenté parfois de lui reprocher l’abus des richesses que la nature offre au poète.

Ses vers, qu’il a su rendre harmonieux

DU TRADUCTEUR

même à des oreilles étrangères , dans une langue qui ne se prête point à l’harmonie , sont toujours d’un rythme noble et cadencé qui charme et séduit l’oreille. Ses images, tour à tour gracieuses ou énergiques , éveillent dans le cœur une foule de sensations et de tendres sentimens. Personne ne chanta comme lui l’amour , la liberté , la patrie. Autant son coloris est doux et voluptueux dans ses Amours des Anges , autant il est vif et brûlant dans ses Mélodies. Souvent il mêle à ses élans sublimes mie mélancolie rêveuse , semblable au nuage de vapeurs qui voile l’éclat du soleil. Il pleure sur l’Irlande, sa terre natale, et ses pleurs semblent féconder le sol et reproduire des héros : puis reprenant sa lyre , il chante l’espérance, il appelle au combat les descendans de ces guerriers si braves qui , malgré leurs blessures mortelles , inventaient des moyens pour donner encore à la patrie la dernière goutte de leur sang (*).

C) Voyez le chant d’O’hrien-le-Brave et la note sur l’héroïsme des Dalgais.

4 PRÉFACE

C’est surtout dans la traduction de ces Mélodies que j’ai regrette de n’être pas poète, quoique j’eusse peut-être craint d’affaiblir encore davantage le sentiment qui les a dictées, en voulant le plier aux règles de notre versification. Je ne crois pas, je l’avoue, que notre langue pût 'se prêter à la traduction poétique de ces chants , non que le génie qui se joue des obstacles n’en put venir à bout; mais il faudrait pour cela tant de talens et de persévérance , qu’un homme qui pourrait sentir , concevoir et recréer, pour ainsi dire, dans notre langue les beautés de certains auteurs anglais , aimera mieux assurément attacher son nom à une œuvre toute de lui, qu’à une traduction qui n’a jamais qu’un mérite secondaire. Je ne connais qu’un seul poète français , traducteur des Anglais ; c’est Delille. Assurément on ne peut lui contester un véritable mérite et un talent réel et distingué ; cependant au risque d’attirer sur moi le blâme et les censures de tout le corps académique, je dirai qu’il n’a point traduit

DU TRADUCTEUR

Milton. Je retrouve bien le même sujet , les mêmes chants , souvent le même sens , quelquefois même, quoique plus rarement, l’imitation du tour anglais; mais je cherche en vain l’inspiration sublime qui a dicte' le Paradis perdu. Cette grandeur colossale, cette chasteté pleine de simplicité et de noblesse , cette poésie énergique et serrée qui caractérisent le génie de Milton, n’existent point dans la traduction. C’est du talent de M. Delille qu’elle est surtout empreinte, et non de celui de l’auteur anglais. Avec une heureuse facilité pour la facture des vers, un peu de froideur et de monotonie, il s’arrête aux détails, il les soigne , il y met toute sa grâce et tout son charme ; il délaie en une page six vers de Milton ; il décrit longuement ce que celuici n’a fait que nommer , et pendant ce temps , le bel et grand ensemble lui échappe ; il en saisit çà et là quelques parties, que le lecteur, guidé par lui, entrevoit à peine. Voilà pourquoi tant de Français sont restés froids devant le

PRÉFACE

Paradis perdu , une des plus sublimes productions de l’esprit humain. J’aurais pu appuyer mon jugement de plusieurs citations ; mais ce n’est ici ni le temps ni le lieu. Je reviendrai peut-être un jour sur ce sujet que je compte traiter avec plus de développement dans un examen de la littérature anglaise, particulièrement de la poésie, que je prépare depuis long-temps, mais pour lequel il me faut encore beaucoup voir et beaucoup sentir.

Revenant à mon premier avis , je persiste à croire qu’on parviendra mieux à faire connaître à la France les poètes anglais en les traduisant en prose qu’en vers, pourvu qu’on s’applique surtout à donner à chacun l’accent et le sentiment qui lui est propre.

C’est ce que les Anglais ont peine à concevoir , eux dont la langue , riche d’images et d’expressions pittoresques, se prête plus à la poésie qu’a la prose. Cette vérité est d’autant plus triste qu’il est impossible de rendre en français le charme indéfinissable des Mélodies irlandaises.

DU TRADUCTEUR. • » 7

Musicien, amant passionne' de la musique, Moore a créé en anglais une harmonie égale à celle de la langue italienne. Il est le seul des poètes de l’Angleterre qui ait pu opérer cette espèce de prodige. Le vague qui fait aussi un des charmes de sa poésie, serait à peine toléré dans notre prose. On a beau planer dans la région des fantômes et des nuages, il faut pour nous que chaque être ait un corps et chaque objet un nom. En exprimant une pensée , Moore en éveille mille ; il dessine une image, et il en fait apparaître une foule dans le lointain. Il laisse au lecteur le soin de les deviner et d’achever ses tableaux.

Cet art d’en appeler à l’homme , de le rendre créateur à son tour, de mettre en mouvement son cœur et son esprit , est , selon moi , un des grands secrets du gé- .nie. Shakespeare le possède au suprême degré ; Moore l’a quelquefois.

Les considérations que je viens d’indiquer feront peut-être excuser les imperfections d’un travail ingrat , que je n’eusse

PRÉFACE DU TRADUCTEDR.

point entrepris, sans l’espoir de parvenir à donner aux Français l’ide'e d’un ge'nie aussi neuf que brillant. La langue anglaise fait au reste de si rapides progrès parmi nous, que l’e'poque n’est sûrement pas éloignée où l’on ira puiser à leur source de véritables jouissances , et où l’on ne sera plus obligé de se contenter d’une imparfaite traduction , comme celle que j’offre ici au public.

PREFACE

Page 1