‹ Les amours des anges, et les mélodies irlandaisesChapitre 2 sur 48 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

même à des oreilles étrangères , dans une langue qui ne se prête point à l'harmonie , sont toujours d'un rythme noble et cadencé qui charme et séduit l'oreille. Ses images, tour à tour gracieuses ou énergiques , éveillent dans le cœur une foule de sensations et de tendres sentimens. Personne ne chanta comme lui l'amour , la liberté , la patrie. Autant son coloris est doux et voluptueux dans ses Amours des .Anges , autant il est vif et brûlant dans ses Mélodies. Souvent il mêle à ses élans sublimes une mélancolie rêveuse , semblable au nuage de vapeurs qui voile l'éclat du soleil. Il pleure sur F Irlande, sa terre natale, et ses pleurs semblent féconder le sol et reproduire des héros : puis reprenant sa lyre , il chante l'espérance, il appelle au combat les descendans de ces guerriers si braves qui , malgré leurs blessures mortelles , inventaient des moyens pour donner encore à la patrie la dernière goutte de leur sang (*).

0) Voyez le chant d'O'brien-le-Brave et la note sur l'héroïsme des Dalgais.

C'est surtout dans la traduction de ces Mélodies que j'ai regretté de n'être pas poète , quoique j'eusse peut-être craint d'affaiblir encore davantage le sentiment qui les a <f Ictées , en voulant le plier aux règles de notre versification. Je ne crois pas, je l'avoue, que notre langue pût se prêter à la traduction poétique de ces chants , non que le génie qui se joue des obstacles n'en pût venir à bout; mais il faudrait pour cela tant de talens et de persévérance , qu'un homme qui pourrait sentir , concevoir et recréer, pour ainsi dire, dans notre langue les beautés de certains auteurs anglais , aimera mieux assurément attacher son nom à une œuvre toute de lui, qu'à une traduction qui n'a jamais qu'un mérite secondaire. Je ne connais qu'un seul poète français , traducteur des Anglais ; c'est Delille. Assurément on ne peut lui contester un véritable mérite et un talent réel et distingué ; cependant au risque d'attirer sur moi le blâme et les censures de tout le corps académique, je dirai qu'il n'a point traduit

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Milton. Je retrouve bien le même sujet , les mêmes chants , souvent le même sens , quelquefois même, quoique plus rarement, l'imitation du tour anglais; mais je chercha en vain l'inspiration sublime qui a dicté le Paradis perdu. Cette grandeur colossale, cette chasteté pleine de simplicité et de noblesse , cette poésie énergique et serrée qui caractérisent le génie de Milton, n'existent point dans la traduction. C'est du talent de M. Delille qu'elle est surtout empreinte , et non de celui de, l'auteur anglais. Avec une heureuse facilité pour la facture des vers, un peu de froideur et de monotonie, il s'arrête aux détails, il les soigne , il y met toute sa grâce et tout son charme ; il délaie en une page six vers de Milton ; il décrit longuement ce que celuici n'a fait que nommer , et pendant ce temps , le bel et grand ensemble lui échappe; il en saisit çà et là quelques parties, que le lecteur, guidé par lui, entrevoit à peine. Voilà pourquoi tant de Français sont restés froids devant le

Paradis perdu , une des pins sublimes productions de l'esprit humain. J'aurais pu appuyer mon jugement de plusieurs citations; mais ce n'est ici ni le temps ni le lieu. Je reviendrai peut-être un jour sur ce sujet que je compte traiter avec plus de développement dans un examen de la littérature anglaise, particulièrement de la poésie, que je prépare depuis long-temps, mais pour lequel il me faut encore beaucoup voir et beaucoup sentir.

Revenant à mon premier avis , je persiste à croire qu'on parviendra mieux à faire connaître à la France les poètes anglais en les traduisant en prose qu'en vers, pourvu qu'on s'applique surtout à donner à chacun l'accent et le sentiment qui lui est propre. C'est ce que les Anglais ont peine à concevoir , eux dont la langue , riche d'images et d'expressions pittoresques, se prête plus à la poésie qu'à la prose. Cette vérité est d'autant plus triste qu'il est impossible de rendre en français le charme indéfinissable des Mélodies irlandaises.

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