‹ Les amours des anges, et les mélodies irlandaisesChapitre 9 sur 48 · T'ES AMOURS · texte numérisé non relu

T'ES AMOURS

rite dans les âges à venir , tout ce sexe tendre , beau , faible , qui devait sortir d'une source si pure : tout éveillait en moi l'intérêt le plus ardent. Les formes, lame, les sentimens de ces êtres privilégiés étaient encore pour moi le plus incompréhensible des mystères du Très- Haut.

» Dès l'instant où je fus appelé avec les chérubins pour assister au premier réveil printanier de la nature dans ces sphères florissantes , ces fleurs lumineuses qui jaillirent au premier souffle de l'Eternel ; dès-lors je fus condamné à être sans cesse poursuivi par quelque nouvelle merveille , quelque œuvre sublime et sans égale , qui s'emparait de mon ame , la captivait, la ravissait et ne me laissait plus une pensée, un rêve, une parole, dont elle ne fût l'objet.

» Le besoin de connaître, cette soif insatiable qui s'irrite à mesure qu'on l'étanche, et qui devient joie ou douleur selon la source où l'on se désaltère , animait encore mon ardent désir d'explorer , de découvrir ( quels que fussent les prodiges qui éveillaient en moi une nouvelle idolâtrie) , leurs causes, leur but , leur origine, leurs facultés les plus intimes, comme si mon existence eût été attachée au savoir.

» Oh ! quelle sublime vision furent pour moi

les astres, lorsque je les vis pour la première fois brûler dans les airs , roulant au milieu de l'espace comme des chars vivans de lumière préparés pour des Dieux ! Ils furent la première passion de mon cœur. Infatigable, jour et nuit, soutenu par mes ailes, je me balançais dans leurs rayons, jusqu'à ce que tous mes sens fussent remplis de leur brillante influence . Joie innocente! Hélas, combien j'eusse évité de douleurs ici-bas, si j'eusse vécu heureux de ces plaisirs si purs; et qu'orgueilleux et inquiet, je n'eusse pas brûlé de connaître la science qui entraîne à sa suite le crime et le malheur !

» Souvent, tant j'aimais à surprendre les secrets de cette race étoilée, je parcourais soir et matin les lignes radieuses qui s'étendent comme des réseaux d'or entre les étoiles et le soleil , déliant tous ces rayons de lumière, dont les teintes variées se confondaient ensemble. Puis, je volais rapidement à la découverte des a streslointains et solitaires , qui veillent, comme des sentinelles vigilantes, sur le vide au-delà duquel habite le chaos. Là, d'un vol silencieux , je suivais leur course à travers cette immense solitude, interrogeant avec force chacun d'eux sur Famé qu'il enfermait, et sou--

56 LES AMOCRS

haitant que sa douce lumière se convertit en paroles pour me révéler ses destins.

» Souvent même ma poursuite de ces héritiers resplendissans de l'espace était si passionnée , que , de crainte qu'un rayon ne m'échappât dans la nuit la plus obscure, je suivais quelque comète voyageuse se dirigeant au loin vers des points lumineux. Je me rappelle avec quel transport j'entonnais l'hymne de gloire, lorsque de nouveaux mondes, brillans de jeunesse et de fraîcheur, semblaient s'élancer du sein des ténèbres pour éblouir mes yeux.

» Telle était alors ma pure ambition ; tels . étaient mes innocens ravissemens, avant que cette nouvelle terre eût été créée pour l'homme; avant que dans une heure fatale j'eusse vu se lever le plus beau des astres parmi les fleurs du paradis î Dès-lors tout mon être fut changé : mon coeur, mon ame, mes sens se tournèrent ici-bas . Celui qui venait de parcourir cette vaste étendue où étincèlent des mondes entassés, qui trouvait son ame à l'étroit au milieu de cette immensité de lumières , bénissait maintenant le plus humble , le plus vil gazon de cette terre obscure habitée par la femme ! En vain mes premières idoles étincelaient du

DKS ANGES i 37

haut de leurs trônes ; en vain je prêtais l'oreille à la musique jadis si mélodieuse qui retentissait autour de mes sphères favorites. Chaque pensée de mon ame à demi égarée s'élançait vers la terre , comme l'ombre d'une haute montagne couvre la plaine, tandis que son sommet se perd dans la nue.

» Ce n'était pas l'amour qui enlaçait mon ame de ses liens brûlans; encore moins cette flamme grossière autour de laquelle il voltige jusqu'à ce qu'il meure . Non , c'était l'admiration qui faisait tressaillir mes sens devant tous les ouvrages de Dieu ; le même ravissement, plus vif seulement, plus passionné, plus profond; un feu ardent et sans objet, qui n'était encore ni de l'amour, ni du désir, mais qui planait aussi indécis que l'éclair au-dessus des belles compagnes de l'homme, n'attendant qu'un mot, un regard, pour se fixer brûlant sur une d'elles.

» Puis l'ardeur inquiète, l'insatiable curiosité de connaître les sensations de ces êtres si beaux ; de pénétrer une seule fois sous cette enveloppe séduisante; de voir quelles âmes animaient ces yeux brillans ; d'apprendre si ces regards , semblables aux feux du soleil qui pénètrent jusque dans les profondeurs où le dia-

38 LES ÂMOUKS

mant est enfoui , pouvaient tourner leurs rayons en dedans , et prêter à lame leur éclat divin ! Tout excitait mes* désirs. Plus j'entrevis, plus j'étudiai ce sexe faible, tendre, et toujours vainqueur, plus mon admiration redoubla.

» J'avais vu naître la première femme , Eve, dans ce paradis splendide 14 que Dieu fît uniquement pour recevoir la lumière de ses yeux. J'avais vu les anges les plus purs s'incliner audessus d'elle en l'adorant. J'avais vu l'homme... Oui, j'avais vu avec envie l'homme orgueilleux en possession de tout son amour.

H Témoin de leur bonheur si complet et si court; témoin aussi de son erreur ,5, fruit de cette confiance facile , de cette prompte croyance à toutes les illusions d'un coeur généreux , de cette foi dans les paroles dites avec tendresse, qui séduit encore aujourd'hui ses pareilles, mêlées du besoin de connaître que je n'osais blâmer, tant je le partageais . Triste et funeste ardeur ! présage infaillible de maux, qui , malgré sa pure et céleste origine , dénaturé, corrompu, fit descendre sur elle, sur moi , sur tout ce qui respire ici-bas , la honte et le péché! J'avais vu l'homme, dont l'ame était armée de force et de vertu, entraîné à sa perte par les premiers accens de la femme. La froide

DES ANGES. 3q

défense de sa raison si vantée s'évanouit devant ses sourires, comme un rempart de glace se fond aux rayons du soleil d'été. Chose plus étrange encore ! en dépit de tout, égaré par ses conseils , chassé du paradis pour elle ( et avec elle, au moins c'était encore du bonheur ) , ne l'avais je pas entendu, comme il la pressait faible et tremblante sur le sein qu'elle avaitdévoue au chagrin et aux remords, la nommer ,1e croirezvous? . . sa vie, sa chère vie (*)! Oui, tel fut le nom enseigné par l'amour que l'homme déchu donna à la femme, à l'heure même de sa proscription, lorsque , cédant à son magique empire, il reçut pour premier gage de tendresse , la malédiction du tombeau ! Celle qui ouvrit à la mort les portes du monde, était auprès de lui encore rayonnante de la lumière d'Éden, qui se jouait dans les boucles dorées de sa chevelure retombant jusqu'à ses pieds ; si belle, avec un cœur si tendre et une voix si douce qu'elle eût fait oublier la perte des choses les plus chères , de tout , excepté d'elle-même , qui redonnait la vie et l'immortalité !

(*) Chavah , nom qu'Adam donna à la femme après leur transgression aux ordres de Dieu, signifie vie. — Voyez la note i6 à la fin du volume.

» Pouvais-j e ne pas admirer uu être doué de charmes si merveilleux , dont chaque pensée , chaque mot , chaque trait , dans la joie comme dans la douleur, dans le mal comme dans le bien, avaient reçu du ciel une si douce puissance pour bénir ou pour perdre, pour maudire ou pour sauver ?

» Le prodige ne cessa pas avec elle. Bientôt elle fut entourée d'Eves nouvelles aussi habiles dans l'art de charmer, aussi sujettes à l'erreur , aussi sûres de captiver le cœur de l'homme par la louange ou par le dédain; de l'homme leur adorateur , constant et insensé , soit qu'elles lui apportent la gloire ou la honte. Enchanteresses de l'ame et des sens, dès qu'elles daignent sourire , à qui , depuis la première heure jusqu'à la dernière, le ciel semble avoir abandonné le monde et toutes ses destinées pour le sauver ou le perdre au gré de leur caprice !

» Oh, comment vous exprimer avec quelle impatience , avec quelle ardeur , j'aspirais à découvrir, au milieu de cette foule brillante, la merveille et la fleur de ce sexe sans égal ! un être parfait d'âme et de forme, qui, tout à moi, dans mes bras , pût m'apprendre ses pouvoirs pour séduire , pour enflammer ( et si mon sort rigoureux l'ordonnait) ; pour tout perdre avec

elle : dont je pusse sonder le cœur et les plus secrets sentimens comme l'abeille se plonge dans le calice de la rose , et y savourer dans toute sa pureté, la fleur, l'essence, les prémices de lame de cette étonnante créature î

» Enfin, mon souhait ardent, ma vive prière, car mes lèvres proférèrent ces vœux impies , ( que n'ose pas la langue , quand le cœur est égaré!) ma prière fatale fut entendue. . . de l'enfer. . . ou du ciel? . . . Ecoutez mon récit , bientôt vous le saurez.

» De toutes les vierges qui se meuvent comme des visions sur ce globe, une seule était digne de tout l'amour d'un jeune ange de lumière , tant elle était brillante et belle. A l'orgueil de sa démarche , lorsqu'elle rasait la terre sans la toucher, on eût dit qu'elle était?née pour habiter une sphère céleste, pour parcourir ces plaines d'azur où ses pieds eussent rencontré une étoile à chaque pas. Ce n'était pas seulement le charme (si prompt à séduire nos sens l'avis ) de ces lèvres dont le souffle était un bienfait ; de cette rougeur passagère et folâtre, éclair lumineux de la pensée; de ces yeux étincelans quelquefois de colère, mais qui, à un mot de tendresse, redevenaient si doux, que semblables à l'oiseau du soleil, ils semblaient

se fondre clans leurs flammes ; d'une taille aussi flexible que les branches du jeune arbre couvertes de fleurs printanières , avec des formes arrondies et fraîches comme les fruits qui s'en détachent à la fin de l'été : ce n'était pas seulement cette beauté , partage de la plus belle femme, quoique du riche excès des dons qu'elle avait reçus, elle eût pu embellir tout son sexe; mais c'était l'âme étincelant dans tout son être ; l'âme faisant briller chaque charme, et pourtant indépendante de ce qu'elle éclairait, comme le soleil qui colore les fleurs , brillerait du même éclat, si les fleurs ne croissaient pas pour recevoir sa lumière. C'était tout réuni en une seule : les grâces sans nombre, les regards célestes , qui font la gloire des jeunes vierges , quand le temps n'a encore glacé aucun de leurs charmes , animés par une ame qui donnait à des beautés peut-être trop voluptueuses l'empreinte de la divinité ! Mélange exquis réservé pour elle seule , de tout ce qu'il y a de plus aimable , de plus folâtre , de plus tendre, de plus pur, de plus noble dans la nature des anges et dans la sienne. Voilà ce qui m'attirait vers celle qui semblait alliée au ciel et à moi, ma brillante sœur du paradis , dont l'amour devait renfermer les délices de

DES ANGES, /fô

l'un et de l'autre monde ; tout ce que lame cherche dans les cieux , tout ce que le coeur brûle de trouver ici-bas !

» Eussions-nous... Mais poursuivons mon triste récit, en dépit de la douleur qu'éveille le souvenir , semblable au dard qu'on agite dans la plaie. Suivez avec moi chaque pas si plein de bonheur, et cependant si funeste, qui conduisit au fond du sombre abîme , où ils périrent tous deux , l'ange déchu et la mortelle !

» Depuis l'heure où mes yeux se fixèrent sur elle, je ne la quittai plus. Planant au-dessus de sa tête, jour et nuit, à ses côtés dans ses méditations les plus solitaires , je pus bientôt lire chaque pensée qui brillait au fond de son cœur, comme les cailloux argentés apparaissent sous l'onde transparente. Là, habitaient tant d'innombrables choses qui nourrissent l'ardeur des jeunes cœurs, les désirs vagues, les tendres illusions, les rêves d'amour encore sans objet, les espérances légères et ailées qui obéissent au désir , les joies brillantes comme l'aro-enciel qui s'évaporent comme lui dans les pleurs, et les passions cachées sous des pensées virginales , semblables aux serpens endormis sous des fleurs. Au milieu de ces sentimens connus de tous les jeunes cœurs qui palpitent , je dé-

44 u';s AMOURS

mêlai de hautes pensées , de nobles aspirations , supérieures à tout ce qui remplit d'ordinaire une ame si tendre; des sillons de lumière perçant et éclairant le vague de l'avenir; des imaginations grandes et libres se jouant , comme de jeunes aigles , aux portes des cieux î Je découvris aussi, quelle riche et facile proie pour l'art du tentateur ! une ardeur de savoir telle que n'en recela jamais une forme si belle, depuis la première heure où Eve , bénie de tous les fruits d'Eden, excepté d'un seul, aima mieux tout perdre que de rien ignorer.

» Ce fut pendant ses rêves que j e m'emparai de son ame avec une douce puissance : pendant ce mystérieux crépuscule de l'esprit , lorsque le flambeau de la raison, à demi voilé par les nuages des sens, dore faiblement les images fantastiques qu'évoque l'imagination. A la lueur de cette douce clarté, je faisais apparaître à ses yeux surpris , de vagues et brillantes visions , des étincelles de lumière évanouies aussitôt qu'entrevues ; de brillans labyrinthes n'aboutissant à rien; de vastes échappées , au travers desquelles on n'apercevait que le vide ; des demeures célestes qui s'entrouvraient pour laisser voir leur éclat , puis se refermaient soudain et disparais-

saient sans laisser une trace : enfin, tout ce qui pouvait animer l'espérance dans son vol , sans lui offrir où reposer ses ailes. Tandis qu'avec un front, aussi pur alors que le disque argenté de la lune , rayonnant au milieu de ses songes , je présidais à ces enchantemens. Créateur de ces prodiges fugitifs, je donnais l'espérance pour la retirer aussitôt. Je lui disais : « Contemple ce monde de lumière ! » puis j'abaissais tout-à-coup le voile qui le dérobait à ses regards.

» Bientôt , je m'aperçus, que dans la veille comme dans le sommeil , toutes ses pensées étaient fixées sur ces scènes mensongères , et sur moi, être mystérieux, qui passais et repassais devant elle, à demi voilé, pour irriter encore sa curiosité. A force d'art, je m'étais rendu maître de son imagination exaltée. Un soir, c'était dans un lieu consacré qu'elle avait choisi pour la prière , dans une grotte du marbre le plus rare , creusée au-dessous de ses jardins parfumés. La lueur des lampes invisibles s'y glissait furtivement, et répandait partout un éclat doux et pur comme cette lumière mystérieuse que lame invisible répand sur les traits : là , prosternée devant l'autel , en proie à toutes les sensations qui agitent la femme quand Dieu et

l'homme réclament à la fois ses soupirs. Le geste, la voix, les jeux animés par chaque pensée brûlante , qui , semblable aux nuages d'été, reste suspendue entre le ciel et la terre, trop pure pour tomber, trop terrestre pour s'élever; environnée de cette douce clarté qui se dissolvait à l'entour, comme si ces rayons eussent émané d'elle , je l'entendis s'écrier :

« Oh , idole de mes rêves ! qui que tu sois , mortel, ange, ou demi-dieu 17, trop beau, trop céleste pour jamais être à moi !

» Esprit merveilleux qui rends le sommeil si enchanteur, qu'il semble que ce ne soit plus vivre que de vivre éveillé , puisque le ciel même descend tout entier dans les songes !

» Pourquoi te perdais-je toujours? pourquoi , lorsque je te contemple ainsi quêtes royaumes , laisses -tu retomber ce voile que je donnerais ma vie pour soulever une heure seulement ?

» Long-temps avant ton apparition radieuse, avant que tes merveilles se fussent emparées de mes pensées , mon ame nourrissait cette soif de lumière dont tes regards ont fait une passion.

» Il n'y a rien de brillant au - dessus , audessous de ce globe , dans les cieux , sur la terre , dans l'Océan , que mon cœur ne brûle

DES ANGES. 4y

ardemment de connaître , et toi , toi , par-dessus tout !

» Viens donc , esprit radieux , écarte les voiles de ta patrie céleste , soit que tu veuilles être adoré comme Dieu , ou recevoir mes embrassemens comme mortel; oh , viens !

» Amène à ta suite tous tes prodiges éblouissans, afin qu'éveillée, je puisse tout connaître et tout voir ! ou plutôt, transporte -moi à l'ombre de tes ailes dans ta sphère lumineuse , dans ton ciel, ou... oui, même là, avec toi !

» Démon ou Dieu , qui tiens le livre de la science ouvert sous tes yeux , permets à mes regards avides de se fixer un instant sur ses pages brillantes , et après laisse-moi mourir !

» Par ces ailes éthérées qui se frayent une route à travers un élément si plein d'âme , qu'à mesure qu'elles s'agitent chaque mouvement éveille une pensée !

» Par ces boucles dorées que l'amoureux zéphyr du paradis caressait encore il n'y a qu'un instant, et où il a laissé son souflEle parfumé !

» Par ces yeux passionnés dont l'éclat pénètre jusqu'au fond du cœur, semblable au soleil couchant dans les eaux , qui verse des flots de lumière et de feu sous les ondes !

» Par tous tes charmes si puissans, je t'implore , esprit lumineux et adoré ; brille cette nuit seulement à mes yeux ravis ; cette nuit bien heureuse , exauce-moi ! »

» Épuisée, respirant à peine en achevant ces mots brûlans , elle laissa retomber sa tête languissante sur les marches de l'autel , comme si cette émotion eût été la dernière : mais bientôl tressaillant au souffle de mes lèvres qui répétaient ses soupirs, elle leva tout-à-coup la tête , et m'aperçut debout sur l'autel ; non plus resplendissant d'un éclat divin, tel que je lui étais apparu dans ses derniers songes , mais encore brillant et paré de la grâce des mortels . Ma couronne de fleurs , trop radieuse pour ce monde , était restée suspendue à la voûte étoilée ; mes ailes étaient repliées comme les étendards , quand la paix condamne leur pompe à l'oubli; ou comme les nuages d'automne qui retiennent les éclairs prêts à s'échapper de leurs flancs, pour laisser briller une jeune étoile à son lever. Je n'avais gardé que les attributs de l'amant glorieux d'une simple mortelle ; mes yeux peignaient un feu aussi ardent, aussi passionné que le sien, mon cœur brûlait des mêmes flammes ; ma faute , mon délire étaient les mêmes : et mon ame

égarée perdit à cette heure funeste , plus de gloire et de lumière que le ciel même ne peut en redonner.

» Et cependant cette heure !....»

Ici l'Esprit s'arrêta , comme si les paroles cédaient aux flots impétueux de ses pensées, semblables aux cordes qui se brisent sous les doigts du Barde inspiré, quand il veut en tirer de trop mâles accens, tandis qu'appuyant fortement la main sur son front, il semblait vouloir étouffer les souvenirs qui l'agitaient ! mais bientôt tout s'apaisa. Ce réveil accidentel du feu assoupi des jours passés , ces restes d'une flamme trop dévorante et trop vive pour se rallumer , disparurent après un moment , et l'ange se tournant vers ses brillans compagnons , reprit ainsi son récit :

« Les jours, les mois s'écoulaient : en possession de tout ce que j'avais le plus désiré sur la terre, étais-je enfin heureux? Tu lis , grand Dieu ! au fond du coeur des coupables , à travers leurs sourires , leur dissimulation, leur orgueil : tu sais de quel bonheur ils jouissent ! C'était l'angoisse la plus amère, aiguisée par l'amour et ses délices, dont elle venait interrompre les transports ,

5o LliS AMOURS

comme les vapeurs immondes et les lueurs terribles échappe'es des Enfers, qui s'élancent entre le ciel et les habitans du Purgatoire, au moment où ces derniers entrevoient la région céleste ! Le seul sentiment qui ressemblait à de la joie, ou plutôt l'unique relâche à ma peine, était de voir ma jeune amie heureuse. Elle, si fraîche, si belle, si fière de son sort; et pourtant source de tous les maux de mon ame éperdue, après laquelle je soupirais sans cesse et dont le charme était toujours nouveau. La voir heureuse , réfléchir sur elle l'éclat obscurci de mon ancienne splendeur, les derniers rayons de ma gloire qui se jouaient encore autour de moi : sur elle, dont j'étais la lumière, et dont l'ame adorait jusqu'à mon ombre ; c'était, je l'avoue, une douce jouissance : le seul et dernier éclair de joie qui me restât Brillante créature, si remplie d'orgueil, que les plus hautes pensées de royauté et de domination, nourries dans le cœur de la femme, ne sont rien auprès de ce qu'elle éprouvait. Elle ne courrait son beau et noble front que devant le Très-Haut , tant elle était fière de l'amour de son Chérubin ,8.

» Puis, cette passion qui devenait plus forte d'heure en heure , à laquelle son amour même

DES ANGES. 5l

cédait par intervalles , cette soif de connaître tout ce que la Terre et le Ciel enserrent de plus rare : non-seulement ce que Dieu se plait à montrer , mais tout ce qu'il a enseveli dans les ténèbres loin des yeux de l'homme. Ge désir, hélas ! si fatal et si dangereux , était sans cesse encouragé par moi. Empressé de le satisfaire, je dévoilais à sa pensée des mondes de merveilles qui, jamais avant, n'avaient brillé pour les yeux des humains. Nous pénétrions ensemble dans les profondeurs de la terre , sous la mer , à travers les cavernes de feu , à travers les plaines de l'air, en tout lieu où le Mystère assoupi étend son voile épais. L'Amour, toujours à nos côtés , suivait nos courses vagabondes , sûr de trouver une patrie dans chaque élément et d'être partout adoré. ' » Ce fut alors que la Nature apprit pour la première fois à venir déposer les richesses de tous ses royaumes aux pieds de la femme, en lui disant : « Brillante créature , tout ce que tu vois t'appartient ! » Alors , pour la première fois , les diamans , semblables à des yeux qui brillent au milieu des ténèbres , furent surpris dans leur retraite obscure , et vinrent éclairer de leurs rayons , la marche triomphante de la jeune et fîère beauté '9. Alors , la perle enfouie

sous les eaux où le soleil ne peut briller, comme un Esprit condamné à habiter un lieu triste et lugubre , fut aussi affranchie de sa grossière prison. Elle vint orner la femme d'un éclat que tour à tour elle donne et elle emprunte. Car jamais vierge, quels que fussent les projets ambitieux du moment, n'oublia ce puissant auxiliaire de son sexe , la parure rare , et pleine de goût, qui ajoute une nouvelle force à l'aimant de ses charmes 20. Il n'était rien de beau, de grand, de curieux dans le domaine de mon aile légère , au fond des ondes ou dans l'air , qu'aussi prompt que son désir , je ne volasse chercher avec une vive et tendre impatience ; et lorsque je l'ai vue contempler avec admiration quelque brillante étoile, je lui ai dit : » Oh! ne la regarde pas ainsi , mon amour ; hélas ! je ne puis te la donner. 21 »

»Ce n'était pas seulement les merveilles répandues avec profusion sur toute la Nature qu'elle brûlait de connaître , ni les glorieux trésors , visibles et matériels, qui brillent comme autant de lumières dans cette terre enchantée. Non: c'était tout ce qui , invisible, éthéré, habite loin des bornes de la raison humaine , enveloppé dans sa propre intelligence : le mystère de cette Source éternelle d'où découle l'esprit de vie^ le

souffle de l'existence , soit qu'il anime les hommes , les anges , les fleurs ou les soleils ; les inspirations du Tout-Puissant, quand il traça pour îa première fois sur le chaos , les contours du monde, et qu'au milieu de l'espace ténébreux, il vit se former graduellement ce vaste et sublime tableau, comme on voit l'arc-en-ciel sortir , teinte par teinte , de la nue pluvieuse; puis , l'alliance que Dieu fît avec l'espèce humaine : les chaînes du Destin auxquelles il se soumit , ainsi que l'homme , jusqu'à ce que sa tâche glorieuse fût accomplie ; jusqu'à ce que, par la voie de la douleur et du péché , le mal ait enfanté le bien , la haine ait enfanté l'Amour , et que le sort brisant sa chaîne de fer , tout redevienne libre et radieux î

o Tels étaient les grands mystères , quelquefois même encore plus profonds , plus incompréhensibles qu'elle osait apprendre et moi enseigner , aussi loin que pouvait pénétrer la pensée d'une femme , ou qu'un Esprit déchu et proscrit pouvait atteindre . Remplie de ce savoir céleste, et mêlant sa pure lumière aux fausses lueurs dont l'Imagination avait déjà peuplé son ame, la jeune enthousiaste se livrait à ses transports. Elle parlait en inspirée, et sa race , encore plongée dans les ténèbres ,

54 l'ES AMOUBS

abandonnait le soin de ses autels pour couru écouter ses accens , et contempler son saint et beau visage. Elle parlait de choses vagues et incohérentes ; cependant, parmi les fumées de l'erreur que l'Imagination colore et revêt de formes séduisantes, brillaient quelques lueurs de la vraie Religion î Sillons lumineux , précurseurs du jour, qui n'ont point éveille' le monde encore endormi, mais qui l'ont fait tressaillir au milieu de ses rêves ! Ah ! plus d'une vérité' sublime que Dieu voulait cacher aux hommes, jusqu'au temps qu'il avait fixé, s'échappa dans ces révélations. Obscures prophéties qui ont devancé de plusieurs siècles le brillant Sauveur (*) ! Semblables à ce crépuscule imparfait , à cette faible lueur s'échappant des signes du Zodiaque 2% qui éclaire à demi l'Orient douteux avant la véritable apparition de l'Aurore.

» Ainsi s'écoulèrent quelques mois de bon-

0) Quelques-uns des Pères de l'Eglise pensent que la connaissance, que possédaient les Païens, de la Providence de Dieu , d'une vie future et des autres sublimes doctrines du Christianisme, doit être attribuée aux révélations prématurées que les anges déchus firent aux femmes de la terre. — Voyez la note 22 à la fin du volume.

heur : de bonheur pour celle qui ne voyait qu'amour et savoir sur la terre et dans les cieux. Ses yeux et son cœur amoureux contemplaient en moi un rival du soleil, la lumière de tout ici-bas, l'Esprit de la mer, de la terre, et de l'air , dont l'influence , sentie partout , avait pour centre le cœur de Lilia, et s'étendait jusqu'aux extrémités du monde. Elle, aussi, parcourait ce monde d'un vol élevé et rapide , perdant de vue la terre pour ne voir que les cieux , dont son imagination , orgueilleuse et libre, lui montrait déjà les portes entrouvertes ! » Heureux enthousiasme ! Ah ! en dépit du froid mortel de mon cœur ; en dépit de cette hideuse douleur qui plonge à la fois ses regards dans le passé , dans l'avenir , qui contemple la veille et le lendemain , et les voit tous deux tristes et désolés : oui , en dépit de mes souffrances , j'eusse pu encore tout oublier en la voyant heureuse, ou , si ma peine eût repoussé l'oubli, je me serais du moins résigné sans murmures. Lorsque la pensée d'un Dieu offensé venait m'accabler d'effroi ; lorsque le souvenir de ma faute , que , tout en me précipitant dans l'abîme , je savais bien devoir être irrémissible, éveillait dans mon ame une angoisse qu'aucune douleur humaine ne peut atteindre : torture

réservée à ceux qui connaissent toutes choses , et, des supplices le plus affreux! qui connaissent et aiment la vertu en la perdant ! Alors même, sa présence me calmait, adoucissait mes maux, me rendait à la vie et presque au bonheur; si jamais sa fleur délicate a pu s'épanouir sur une tige si remplie d'amertume. Son sourire radieux m'apportait la chaleur et la lumière, sinon le repos ; comme la clarté de la lune luit sur la meragitée,etbrillante la tempête qu'elle ne peut pas calmer. Souvent aussi , cette crainte accablante qui s'empare de tous ceux qui aiment ici-bas, lorsqu'ils contemplent les objets chéris de leur tendresse ; là terrible pensée de la Mort s'offrait à moi dans toute son horreur î Pensée désolante qui se mêle aux plus douces joies de l'homme , qui le poursuit dans sa demeure , dont le triste présage couvre d'un voile funèbre les plus brillans dons du ciel, ternit la fraîcheur de l'enfant , et creuse un tombeau sous les pas des jeunes amans ! Crainte si triste pour tous , et pour moi plus amère encore par la pensée qu'il faudrait continuer de vivre après qu'elle aurait disparu, comme la neige tombée hier dans les flots! Moi, à qui le Ciel avait refusé le sceau de toutes les misères humaines , et qui devais sentir éternellement lai-

DES ANGES. 5j

guillon de la Mort sans pouvoir mourir ! Eh bien , ces cruelles angoisses cédaient au charme de ses tendres caresses ( jamais plus vives étreintes ne resserrèrent l'union de deux cœurs); ses doux regards dissipaient tous les nuages ; ou s'ils demeuraient, leur sombre obscurité disparaissait sous un nouvel éclat. 11 y avait dans son souffle embaumé une fraîcheur qui semblait défier la puissance de la mort ! Et sa voix; oh ! qui eût pu douter que ses mélodieux accens , trop doux pour mourir, seraient immortels comme l'harmonie des sphères célestes! Ses lèvres frémissantes recelaient une vie d'ambroisie, semblable à celle qui fermente dans le fruit baigné de la rosée délicieuse d'Éden. J'aurais pu croire parfois, quoique je les eusse connues et aimées comme mortelles , qu'elles étaient devenues , à force de délices , aussi célestes que les miennes^!

» Mais hélas ! il n'est pas au pouvoir du pécheur coupable d'être long-temps heureux ! elle , aussi, fut enveloppée dans les ténèbres du péché. Ténèbres de mort,qui tuent tout ce qu'elles touchent , trop profondes pour que son ame put les percer, et fuir la désolation qu'elles apportent! Ecoutez, et s'il reste une larme dans vos cœurs, pleurez sur moi.

» C'était le soir d'un jour que nous avions dissipe' en rêves d'amour ; dans ce même jardin, où, me glissant sous la terre silencieuse, dépouillé de ma couronne, et repliant mes ailes dont l'e'clat était trop éblouissant pour les jeux des mortels , je lui étais apparu pour la première fois; là, je m'étais vu , oh ! délices que le comble de la douleur ne peut faire oublier! oui, je m'étais vu adoré comme Dieu seul doit l'être, et aimé comme jamais homme ne le fut ! Nous étions tous deux dans ce jardin, pensifs, appuyés l'un sur l'autre ; les yeux de I ilia étaient tournés vers le ciel, et son front brillait de ses silencieuses rêveries. Jamais soirée plus calme et plus belle ne rougit les vagues et les bosquets, souriant du haut des cieux, comme si le mal n'eût osé se montrer à une heure aussi douce. Cependant, je me le rappelle, nous devînmes tristes en regardant cette clarté. Lilia, au cœur si jeune et au front si joyeux, sentit elle-même l'imposante et muette solennité de l'heure, et crut voir dans ce repos, non-seulement la mort de la lumière , mais celle de tout ce monde enchanté; la fin de toutes choses belles et brillantes , le dernier coucher du soleil, dans les rayons duquel

la Nature elle-même expirait avec calme! m Enfin , comme si quelque pensée, s'éveillant tout-à-coup, agitait son sein, semblable au jeune oiseau que le point du jour surprend au milieu de ses rêves, elle tourna vers moi ses grands jeux noirs, qui, dans les émotions de la joie, de la colère, de la surprise, s'ouvraient comme pour laisser échapper plus dame. Posant sa main caressante sur ma tète , elle sourit et dit :

a J'ai eu la nuit dernière une vision semblable à ces rêves divins qui te précédaient , comme le prélude d'une douce mélodie, avant que tu descendisses toi-même desCieux. Aussi éblouissante que si elle eût été formée de la lumière des étoiles , la même guirlande ornait ton front ; tes ailes, maintenant sombres et immobiles, étincelaient en s'agitant autour de toi, semblables à des météores enflammés.

» Tout rayonnant comme dans ces rêves heureux, tu appelais l'adoration autant que l'amour : Être divin, exhalant la lumière par tous les pores comme les fleurs exhalent les parfums ! » Tout-à-coup, je me sentis attirée vers ion cœur, où, tendrement pressée, je me vis enveloppée dans cet atmosphère lumineux émané de toi.

» Tandis que tu me tenais ainsi sur ton sein, la flamme passa de ton ame céleste dans la mienne , et comme toi , ô moment trop délicieux ! je devins tout esprit, toute divinité !

» Dis , pourquoi ce rêve si brillant m'a-t-il visitée, s'il faut qu'au réveil il s'efface et s'enfuie? Quand mon Chérubin brillera- 1 -il devant moi aussi radieux qu'il brillait dans le ciel?

» Quand pourrai- je, éveillée, contempler ces charmes parfaits , te tenir ainsi embrassé sans qu'un nuage , ou un brouillard terrestre s'élève entre nous ?

» Oh ! quel orgueil de dire : Voici mon ange, il est à moi ! divin , pur, éblouissant , nouvellement descendu des cieux , il est à moi , il est à moi !

» Penses-tu que si Lilia eût été, comme toi, une habitante de ce ciel lointain, elle eût voulu dérober une seule de ses grâces, un seul rayon de sagloire, aux yeux de son amant?

» Non, non ! Si tu aimes autant que moi, brille donc, jeune Esprit, de tout l'éclat de ta divinité superbe, ne crains point de blesser les yeux d'une mortelle !

» J'ai trop long-temps soutenu le feu de tes regards ardens , je les ai trop souvent cherchés avec amour, comme à cette heure encore : mes

DES ANGES. Dl

yeux se sont trop approchés des astres pour redouter la plus sublime et la plus lumineuse vision !

» Ne doute donc plus de moi ! Oh ! qui sait si ce rêve ne s'accomplira pas , et si mon esprit bienheureux ne s'enivrera pas de tes rayons , jusqu'à ce qu'il devienne aussi tout céleste?

» Que je sente une seule fois la flamme de tes ailes étendues , l'orgueil changera ma nature , et ta seule approche déifiera mon être ! »

» Ainsi parlait la vierge , comme inaccoutumée aux refus de Dieu,ou des hommes . On eût dit que, certaine de son influence sur toutes les créatures , quelles qu'elles fussent , et ne pouvant s'élever jusqu'aux cieux , elle voulait du moins les faire descendre jusqu'à elle !

» Hélas ! elle et moi ; oui , moi-même , dont lame n'était qu'à demi-plongée dans la nuit du péché , comme la planète où nous vivons n'est éclairée du soleil que d'un seul côté , nous étions loin tous deux de prévoir le sort effroyable.... Où trouver des paroles? Oh Dieu! Peindre de telles angoisses , c'est encore les sentir... mais mon cœur accablé d'amertume se brisera , s'il n'exhale sa douleur !

» Quelques sombres pressentimens avaient, je l'avoue , traversé un instant mon cœur : la

crainte d'un danger vague, inconnu, qui menaçait l'un de nous , et peut-être tous deux ! la pensée des suites funestes que pouvait avoir cette orgueilleuse demande. Mais bientôt ces tristes présages s'évanouirent : je ne vis plus rien qui pût s'opposer à mon entière révélation : rien, que la crainte de ce premier éblouissement , à la vue d'une gloire éclatante, se dévoilant tout-à-coup à des yeux que la lumière du ciel n'avait pas éprouvés : encore , l'amour et ses soins caressans pouvaient-ils lui apprendre à supporter cet éclat , comme les jeunes aigles supportent celui du soleil; car je savais bien que le feu répandu sur mes ailes , lorsqu'elles se déployaient avec orgueil , était d'une nature fugitive , pure et innocente , comme la lumière que le vert luisant suspend la nuit aux branches des arbres pour appeler sa compagne sous son vert bocage. Souvent, dans mon vol rapide, j'avais sillonné les nuages où dormait la foudre , prête à s'élancer de sa retraite, et je ne l'avais pas éveillée, quoique des milliers d'étincelles tombassent en pluie de mes ailes. Souvent aussi , la neige légère (que j'aimais dans mes jours d'innocence , à cause de sa blancheur) descendait de la nue autour de moi , semblable aux plumes de la

colombe des ci eux, et la guirlande, qui ceignait mon front, brillait d'un feu si céleste , qu'en agitant ses fleurs , chaque flocon s'en détachait aussi pur , aussi entier, aussi beau , aussi glacé que lorsqu'il y était tombé!

»> Ma Lilia elle-même, n'avais-je pas voltigé autour d'elle, pendant son sommeil? N'avais-je pas plané au-dessus de ses beautés, et promené sur toutes mes lèvres radieuses? Et cependant, ne s'était-elle pas éveillée le matin , de ce doux repos , fraîche et brillante comme la rose, confiante et sans tache, qui a reçu toute la nuit les baisers de la mouche de feu? Même, lorsque les rayons que je lançais se glissaient jusqu'au fond de son ame assoupie , aucun tressaillement n'agitait ses membres immobiles , tant était subtile et éthérée la flamme qui , aussi vive que l'éclair qui fond le glaive sans toucher au fourreau, pouvait atteindre Famé et. la dissoudre sans se faire sentir au corps!

» Délivré de tout sujet d'alarme (je le croyais , hélas ! aveuglé par mon péché ) , contemplant ces yeux noirs fixés sur les miens, comme si les cieux n'attendaient pour s'ouvrir qu'un signal de moi , pouvais-je lui rien refuser? Pouvais-je dire un mot qui eût pu éveiller dans son coeur une crainte , un seul

doute que les rayons que j'apportais du ciel ne lui appartenaient pas tous ? Assis à ses côte's , je nie levai lentement, tandis que, debout aussi, muette et tremblante , non d'effroi , mais toute espérance , tout désir , elle attendait l'accomplissement solennel de ma promesse, comme les prêtresses épient d'un œil enflammé le lever du disque de la lune , dont les rayons (elles le savent et ne peuvent l'éviter ) doivent les plonger dans le délire. Rien ne manquait à ma gloire que la couronne éblouissante, qu'en descendant des Cieux, pour la dernière fois, je laissai là-bas... où vous voyez ces nuages qui voyagent à l'Occident. Là, elle est encore suspendue , étinceiant dans le lointain , plus semblable à une étoile qu'au diadème d'un ange déchu . Je ne l'avais plus ; mais mon front lumineux était couronné des boucles de ma chevelure dorée par les feux du soleil (*); mes yeux, brillant du double éclat du ciel et de l'amour, répandaient une lumière inconnue à euxmêmes, tandis que de mes ailes étendues ja.il—

(*) L'image anglaise m'a paru trop hardie pour la langue française. La voici : « Les boucles de ma chevelure étaient semblables à déjeunes bourgeons qui croîtraient dans le soleil, et s'élanceraient hors de son sein. »

lissait, comme de deux sources radieuses, une nuée d'étincelles , semblable à la rosée d'écume qui jaillit d'une cascade. Tout ce que j'avais gardé de la parure des cieux , de ce riche appareil que revêt un Chérubin au plus beau jour de pompe , je m'en étais orné. Fier de briller à se» yeux de tout l'éclat divin , je me glissai dans ses bras qui étaient restés ouverts pour recevoir l'amant qu'elle n'osait contempler, lorsque, (incapable de soutenir une vue si resplendissante,) sa tête était retombée sur son sein.

» Grand Dieu ! comment ta vengeance at-ellepu s'appesantir sur un être aussi brillant! Gomment la main qui créa de tels charmes at-elle pu les anéantir dans les bras mêmes de l'Amour ! A peine avais-je touché son corps frémissant, que je sentis — ô affreux souvenir! Oui, je sentis chaque étincelle de ce feu, si pur quand j'habitais parmi les astres, se convertir, dénaturé par mon crime, en un feu terrestre et grossier qui consumait tout ce qu'il touchait, aussi rapidement que l'œil pouvait suivre ses flammes dévorantes, jusqu'au moment (oh Dieu, pourquoi te vengeas-tu sur elle?) où je lavis ré. duite en cendres entre mes bras! Ces joues rayonnantes de bonheur , ces lèvres dont l'approche

était pour moi , ce qu'est à la soif d'un ange nouvellement créé , la première et glorieuse coupe d'immortalité ! ,ces bras dont la douce étreinte formait l'horizon de mon cœur , les bornes de mes espérances , de mon avenir, où je trouvais les cieux: aussi tendres à ce moment redoutable, que lorsqu'ils m'enlacèrent pour la première fois , la mort même ne put les désunir ; brûlans , ils me tenaient encore embrassé. Ces cheveux dont le voile noir ombrageait son cou d'albâtre qu'on appercevait au travers , comme une voile blanche qu'on voit briller, par intervalles, à la clarté de la lune, au milieu des sombres vagues : ces cheveux dont j'aurais voulu sauver, au prix de ma vie , une des longues et brillantes tresses ! Tout , tout ce qui , une minute avant , respirait l'amour et ses parfums, était étendu devant moi, noir, desséché , dépérissant dans les angoisses ! et c'était de ma flamme qu'était née cette désolation! J'étais le démon dont les caresses empoisonnées avaient détruit tant de charmes. Pensée hideuse ! pensée délirante ! Mais écoutez le plus affreux. Si la mort eût été la seule malédiction que j'eusse fait descendre sur elle ; si l'expiation eût fini alors que sa jeunesse et sa fraîcheur n'étaient plus que poussière, et que

l'âme n'eût point hérité de cette funeste malédiction , mon sort serait moins horrible ! Approchez, la Terre frémirait d'entendre cet épouvantable récit. À l'instant où ses yeux, ternis et voilés , me dirent leur poignant et dernier adieu, et fixèrent les miens. .... oh, quel regard ! Puissance vengeresse , quel que soit l'Enfer que tu prépares aux mortels , le mien est dans ce regard ! Durant sa dernière lutte contre la mort , ses lèvres livides imprimèrent sur mon front un baiser dévorant ! Je le sens

encore ! Il était de feu mais d'un feu

moins pur que le mien; il ressemblait à cette flamme , dont le nom seul fait frissonner les anges ; élément éternel de l'enfer ! Il pénétra comme un dard dans tout mon être, éveillant sur son passage la douleur et l'angoisse ; voyez ici sa trace , voyez la tache ineffaçable qu'il a laissée sur mon front , sillonné par ce dernier baiser de l'amour et du péché. Flétrissure que l'orgueil de ces boucles brillantes ne peut cacher , et dont le contact impur les repousse au loin !

» Mais se peut-il, redoutable Providence! se peut-il qu'elle , qui eût honoré le ciel même , sans cette seule faute d'orgueil et d'amour, soit

maintenant condamnée je ne puis le dire...

non , Dieu miséricordieux! Il n'en est pas ainsi. Tu ne l'as pas voulu. Jamais des lèvres divines n'auraient pu proférer une si horrible sentence! Cependant , ce regard .... ce regard si plein d'une angoisse plus que mortelle, d'un désespoir .... Ce feu nouveau et dévorant , qui n'a rien de pareil dans le ciel ou sur la terre .... Cette marque que je porte ! . . . Oh, pour la première fois depuis ma chute , je me prosterne devant toi, Pouvoir suprême ! si jamais au cri de ma prière, tu consentais à révoquer tes décrets, pardonne à cet Esprit et verse sur moi, sur moi seul qui égarai son orgueil , tous les flots de ta brûlante colère ! Vois aussi, près de moi , deux autres proscrits à genoux , qui , tombés et perdus eux-mêmes , osent encore s'attendrir et t'implorer pour cette pauvre mortelle.

» Hélas! ils connaissent trop bien la douleur, la pénitence , le remords, dont les passions accablent les êtres les plus beaux, les plus chastes , les plus tendres .Oh ! qui sera sauvé, si ces âmes, brillantes et égarées , n'obtiennent pas de pardon? Elles, qui errent si à regret, et dont les égaremens penchent encore du côté du Ciel ! Dieu juste , entends mes cris , accable-moi des souffrances de cette angélique créature! Seul, j'ai

DES ANGES. 6g

commis le crime ; seul, je dois être puni! Epargne-lui une minute de douleur, et que la mienne dure l'Eternité ! »

Il se tut, et courba vers la terre son front brûlant; tandis que les jeunes anges, agenouillés près de lui , partageaient son angoisse , comme si elle eût été la leur. Au milieu du calme silencieux de la nuit, pendant que la brise errante se jouait tristement dans leurs plumes qui ne devaient plus re voler vers la patrie céleste , ils faisaient intérieurement la muette prière qui ne parvient qu'aux oreilles de la Miséricorde. Elle dut être exaucée, ou Dieu ne serait pas tel que le proclame cet univers glorieux et brillant, ce monde de beauté, de bonté, de lumière et d'amour infini!

Ils étaient encore à genoux , lorsque d'un bois qui couronnait cette solitude aérienne, sortirent des sons lents et incertains , comme ceux d'un luth qui vient de trouver une heureuse inspiration , et qui murmure , à l'entour de sa nouvelle rêverie , d'un son.aussi tendre que celui du ramier sur ses petits, ayant peine à croire que des accens si doux soient nés de lui. Bientôt une voix qui se mariait à Tins-

Page 1